MADAME DE MA INTENON VIEILLIT
En jupes et fontanges Son Altesse arriva.
Son « Altesse en fontanges » est Monsieur frère du roi dont nous avons signalé les habitudes... singulières, et le goût qu'il avait de s'habiller en femme.
La duchesse de Berry.
Voici quelques détails sur la duchesse de Berry, la fille aînée du Régent, mariée au duc de Berry, troisième fils du « grand Dauphin » et, alors, petit-fils de Louis XIV. Après ses amours imitées des filles de Loth, la première inclination qu'eut cette princesse échut à un écu}^er de la la grande écurie nommé Salvert ; mais ce fut un goût passager que fit bientôt oublier un page du duc de Berry, nommé La Haye. Ce jeune homme n'a cependant rien de séduisant, il est laid, grand, maigre, efflanqué, fat et fort mal élevé ; mais, par une de ces bizarreries que les caprices de l'amour peuvent seuls expliquer, la duchesse distingua ce page parmi vingt Adonis, et depuis deux ans c'est le seul amant qu'elle
n'ait pas quitté. Elle se l'attacha d'abord en qualité de gentilhomme, et lui donna ensuite le titre de son chambellan. Mais le public, qui aime aussi à distribuer des titres, décerna un beau matin à La Haye celui de M. Tout-Prêt, parce qu'il couchait toujours dans un cabinet communiquant à l'appartement de la princesse. Mais en accordant à cet amant la permanence de ses bonnes grâces, Mme de Berry ne lui en avait point ménagé l'exclusion ; et certes avec une telle maîtresse il se félicita plus d'une fois du partage. Au travers de cette passion constante, le marquis de la Rochefoucauld, capitaine des gardes; le marquis de Bonnivet, chambellan du duc de Berry, et le comte de Deide, officier des gardes françaises, touchèrent successivement le cœur de Son Altesse... Il est bien entendu que je renonce au soin minutieux de nommer tous les amants qui passèrent comme des ombres dans la carrière galante de la princesse.
Il y a longtemps, comme on sait, que le duc de Berry a pris son parti sur les galanteries de la duchesse ; fidèle à sa femme de chambre des mansardes de Versailles, il va faire sa cour sous les toits tout aussi obscurément qu'un aide de cuisine : et souvent il lui arrive de se heurter
dans les corridors obscurs avec de jeunes marmitons qui se trouvent en expédition amoureuse dans les mêmes parages que lui.
Mais tout condescendant que soit le petit-fils de France, il ne veut pas cependant que les amants de sa femme se mettent à lui manquer au delà des limites convenues. Or, c'est précisément ce que La Haye fit plus d'une fois. Ce fat, qu'encourageaient les bontés excessives de la duchesse, crut que par une conséquence toute naturelle de sa faveur il pouvait se mettre à son aise avec le duc. Souvent il osa passer devant ce prince sans le saluer. Outré de tant d'insolence, Son Altesse Royale en parlait un jour à M. le duc de Saint- Simon, son confident intime, qui lui répondit qu'il en souffrait trop. Par un motif qui ne peut être un mépris de soins galants dont la duchesse s'est bien rarement rendue coupable, M. de Saint- Simon n'aime point cette princesse et ne néglige guère d'occasions de la desservir auprès de son mari. Il profita donc de la confidence de ce dernier pour lui montrer une correspondance entre Mme de Berry et La Haye, de laquelle il résultait qu'elle l'avait longtemps supplié de fuir avec elle ; ce à quoi cet amant s'était refusé. A cette vue, le prince, sortant tout à coup de sa léthargie,
s'écria : « Ah ! c'est trop fort ; ce soir même le roi connaîtra cette conduite, qui vise à la folie. Sa Majesté ne saurait me refuser au moins une précaution qui me sauve le déshonneur de voir cette femme enlever un malotru. Le roi est à Rambouillet, j'y cours. » La duchesse, que l'on informa de la conversation animée que le duc avait eue avec M. de Saint-Simon et qui vit partir précipitamment le prince pour Rambouillet, se douta du véritable sujet de ce voyage, dont il pourrait lui arriver quelque déplaisir. Elle monta en carrosse et arriva presque aussitôt que son mari auprès de Louis XIV. Le roi et madame de Maintenon se promenaient dans les jardins, le petit-fils de France les y avait rejoints. Son Altesse Royale expliquait à Sa Majesté la cause de son apparition, et lui montrait la correspondance recueillie par Saint-Simon, quand Mme de Berry parut.
« Eh bien, monsieur ! dit le roi, la duchesse n'est point partie, car la voilà derrière vous.
— Vous ici; madame ! s'écria le duc en se retournant.
— Savez-vous, monsieur, qu'il n'est pas galant de ne m'avoir pas accompagnée pour venir, dit ironiquement la duchesse après avoir salué le roi et la marquise.
— Vous êtes bien osée ! répondit le duc en fureur.
— Parce que je suis venue seule... Ah ! je n'ai pas peur.
— Quoi ! reprit M. de Berry hors de lui, quand je puis vous accabler par le témoignage de ces lettres infâmes !
— Voyez, cependant, poursuivit la princesse, combien peu l'on doit s'en rapporter à votre parole ! Nous contractons il y a deux ans un traité, j'y demeure fidèle, vous y manquez, et c'est vous encore qui vous plaignez.
— Il faut donc que je ferme les yeux sur vos viles intrigues avec un écuyer ?
— Ne vous passé-je pas une ignoble femme de chambre ?
— Finissez ces reproches indignes de personnes de votre rang, dit avec feu Louis XIV.
— Que Votre Majesté, continua le prince, envoie donc madame dans un cloître.
— Ah ! plutôt, sire, pour la santé de monsieur, ordonnez qu'on le reçoive aux Petites-Maisons. »
La duchesse n'avait pas fini de parler que le pied de son mari, armé par malheur d'une forte bottine de chasse, atteignit rudement cette princesse à certaine partie qui jusqu'alors ne s'était
trouvée en contact qu'avec une couche moelleuse ou de flexibles coussins... Son Altesse fit un tour sur elle-même, chancela et allait tomber si Mme de Maintenon ne Peut remise en équilibre... Mme de Berry, rouge de honte, suffoquant de colère, s'éloigna en silence, regagna sa voiture, se jeta dedans, et revint à Versailles au grand galop de ses chevaux. Ses femmes, à qui elle dit être tombée pour avoir occasion de leur demander s'il ne restait pas un témoignage local du coup de pied, lui répondirent, après un examen scrupuleux, qu'elles ne voyaient rien... « L'empreinte est là, » ajouta tout bas la duchesse en se frappant le côté gauche du sein.
Cependant Louis XIV, outré de l'audace que son petit-fils avait eue de se livrer en sa présence à un tel emportement, avait levé sa canne sur lui. Le prince, qui n'était pas un héros grec, ne dit point au roi son grand-père : Frappe, mais écoule ; il fit, de son côté, une prompte retraite. En sorte que M. et Mme de Berry n'étaient venus à Rambouillet, le mari que pour donner un coup de i pied, la femme que pour le recevoir.
Cette princesse (la duchesse de Berry), qu'une belle peau, des yeux spirituels, une gorge bien placée et une taille agréable sans être élevée
peuvent faire passer pour belle, ne plaisait point au duc de Berry ; il n'éprouvait cependant aucune aversion pour elle. Quand Mlle d Orléans parut à la cour, bien chapitrée, bien sermonnée par Madame, on eût dit une jeune carmélite ; elle baissait les yeux, laissait pendre ses bras, faisait de tout petits pas, et osait à peine répondre lorsqu'on lui parlait. Comédie que tout cela. La fille de Philippe a été instruite, à douze ou treize ans, par des femmes libertines, de ces détails qu'une demoiselle ne doit apprendre que de son mari ; les romans ne lui ont jamais manqué ; et ce que la lecture ne peut faire comprendre, des gravures obscènes le lui ont montré. Voilà ce qu'on sait de positif sur l'éducation de Mlle d'Orléans ; la renommée maligne va plus loin : elle sème partout le bruit que M. le duc d'Orléans a voulu enseigner à sa fille ce que ni ses femmes de chambre, ni les romans, ni la gravure ne lui avaient appris. Mais il faut d'autres témoignages que des propos médisants pour accréditer un tel bruit.
Ce fut encore l'abbé Dubois qu'on mit en avant pour le mariage de Mlle d'Orléans avec le duc de Berry; mais, cette fois, les influences se montrèrent opposées à ce qu'elles étaient lors du mariage du père de la princesse : Madame paraissait
Cabinet des Estampes
LA DUCHESSE DE BERRY, Fille du Régent
favorable, tandis que la marquise de Maintenon s'opposait. Ce fut peut-être ce qui porta le duc d'Orléans à solliciter plus vivement. Pour sa femme, étendue pendant toute la durée du jour sur sa chaise longue, n'ayant de rapports habituels qu'avec son sommelier pour la composition de sa cave, ou bien avec sa fille de garde-robe pour le choix de ses lavements, elle ne s'occupa nullement du mariage de la princesse, et dit que tout lui conviendrait. Le roi donna gain de cause à la duchesse douairière d'Orléans sur Mme de Maintenon ; le mariage du petit-fils de France et de sa cousine fut conclu la semaine dernière parce qu'elle avait sur l'esprit du roi un crédit assez conforme au rapport de la chronique, et qui pouvait, si Marie d'Angleterre devenait petitefille de France, détruire l'influence de la princesse de Savoie, et peut-être jusqu'au pouvoir de Mme de Maintenon. Or, la duchesse de Bourgogne avait tant d'autorité sur le duc de Berry, que non seulement elle le détermina à ne point accepter la main de la jeune Anglaise, mais à solliciter celle de Mlle d'Orléans.
NOTES
Dans l'ensemble tout est exact, d'après la chronique scandaleuse du temps, et sauf quelques certains petits détails fantaisistes de mise en scène; cela va de soi. Car, s'il n'en était ainsi VOEU de bœuf ne serait plus YOEil de bœuj. Il est juste, toutefois, de dire que les amours incestueux de la duchesse de Berry avec son père, le Régent, n'auraient existé, malgré certaines vraisemblances, que dans l'esprit malveillant des pamphlétaires et des chansonniers. Nous avons reproduit quelques-unes de ces chansons, quelques-unes de ces épigrammes dans notre volume : le Régent, ses filles et ses maîtresses, t. I et IL Albin Michel, éditeur. Ce que nous y disons de la duchesse de Berry et de ses amants, du duc de Berry, pourra servir d'appendice, de commentaires complets à ces deux anecdotes de Y CE il de bœuj.