UNE GALANTE ABBESSE
seront bien hauts, les tourières bien sévères, et, pour plus de sûreté, je ferai consigner M. de Ségur à son régiment.
— M. de Ségur! s'écria le duc avec colère. C'est donc le coupable !... Àh ! je le forcerai bien...
— A quoi voulez-vous le forcer ? Mme de Saint-Aignan- est religieuse, il ne peut pas l'épouser. Le mieux est d'assoupir cette affaire.
— Hélas ! Votre Majesté a raison... C'est qu'il est si scandaleux...
— Que les abbesses fassent des enfants, sans doute ; j'en demeure d'accord... Mais nous y mettrons ordre à l'avenir, ou du moins nous tâcherons (l). »
(1) Paul de Beauvillier, comte de Saint-Aignan, fut le gouverneur du duc de Bourgogne, père de Louis XV et chef du Conseil des Finances.
Une Marie Saint-Aignan de Beauvillier, abbesse du couvent de Montmartre, avait été l'une des « passades » de Henri IV.
Madame de Ventadour.
Louis XIV a disgracié un prédicateur illustre, pour quelques distractions destinées à fleurir son éloquence, lorsque ce monarque vient d'attacher étroitement à la cour une dame qui eut bien plus de distractions encore et n'en est pas plus éloquente. En effet, à peine le canon avait-il annoncé à la capitale l'heureuse naissance du duc d'Anjou, dont la duchesse de Bourgogne accoucha le 15 février, que Mme de Ventadour était nommée gouvernante du jeune prince. Elle fut dame d'honneur des (1) deux femmes de feu Monsieur, et jamais ce titre ne fut plus violemment détourné de son acception que lorsqu'on le lui donna. M. de Ventadour était, il faut en convenir, d'une « laideur repoussante : (2) « Ah ! madame, disait
« un jour l'abbé de la Victoire à] celle qui venait « d'épouser ce magot, il n'y a pas d'apparence que « vous refusiez à d'autres ce que vous accordez à « votre mari. » Mme de Ventadour n'en convint pas sur-le-champ, mais elle prouva bientôt à l'abbé qu'il avait eu raison, et elle le prouva ensuite à tout venant... Telle est la (3) gouvernante du duc d'Anjou (1). Le coupleVentadour avait été du reste admirablement assorti : le duc n'était pas seulement débauché ; il excellait encore dans cette espèce de subtilités que j'appellerais escroqueries, si je ne parlais ici d'un grand seigneur. Un soir que, dans une maison de débauche, le duc avait gagné mille écus à un provincial avec des cartes préparées, le perdant, ou plutôt la victime, porta plainte et obtint décret de prise de corps contre la maîtresse du logis... Cette femme pressa alors M. de Ventadour de rendre l'argent, lui faisant la menace de tout déclarer... Il s'exécuta, mais avec un insigne regret d'être obligé de restituer ce qu'il avait gagné si loyalement.
(1) Le duc d'Anjou, troisième fils du duc de Bourgogne et de Marie-Adélaïde de Savoie, fut Louis XV.
NOTES
(i) Charlotte-Éléonore-Madelaine de la Motte- Houdancourt, duchesse de Ventadour, dame d'honneur des deux Madames. « Mme de Ventadour est devenue ma dame d'honneur, il y a au moins seize ans, et elle m'a quitté il y a deux ans, après la mort de Monsieur. C'était un tour que me jouait la vieille guenipe (Mme de Maintenon) pour me faire enrager, parce qu'elle savait que j'aimais cette dame; elle est bonne et agréable, mais ce n'est pas la femme la plus adroite du monde. La vieille l'avait tracassée comme un diable... Lettre de la Princesse palatine, juin 1717. »
(2) Le duc de Ventadour était horriblement laid, et même très contrefait; par contre, il avait beaucoup d'esprit. Séparé de sa femme depuis nombre d'années, il mena toujours la vie la plus débauchée, la plus obscure. Les chansons du temps ne l'ont point épargné.
De l'objet le plus bizarre, Du corps le plus contrefait,
J'entreprendrai le portrait Si mon pinceau ne s'égare ; Je n'en dirai pas le nom ; Sa bosse nous le déclare ; Je n'en dirai pas le nom.
Or, écoutez ma chanson.
De la bouche de ce faune, D'un gnome le rejeton, Il coule sur son menton Une bave épaisse et jaune ; Je n'en dirai pas le nom ; Sa maison est à Gharonne ; Je n'en dirai pas le nom.
11 est parent d'un grand prince; Son père, jusqu'à la fin, Quoique d'un esprit fort mince, Gouverna le Limousin.
Je n'en dirai pas le nom, Son titre est dans la province; Je n'en dirai pas le nom.
Sa femme par sa prudence L'a quitté depuis vingt ans ; N'a souffert que trop longtemps Son importune présence.
Te n'en dirai pas le nom.
Elle a soin des fils de France ; le n'en dirai pas le nom.
(3) Mlle de la Motte-Houdancourt fut parmi les plus « belles galantes » de son temps. Lorsqu'elle
fut nommée « gouvernante des enfants de France », à la naissance de celui qui devait être Louis XV, elle avait « remisé ». Alors, son ancien ami, le maréchal de Villeroy (elle eut bien d'autres amis si Von en croit la chronique scandaleuse), « était parvenu à la metire bien dans l'esprit de Mme de Maintenon auprès de laquelle elle avait les grâces de la ressemblance qui la touchaient le plus, c'est-à-dire celle des aventures galantes, plâtrées après de dévotion... » — Et plus loin : « Mme de Maintenon aimait bien mieux les repenties que celles qui n'avaient pas fait de quoi se repentir. Mme de Ventadour dont l'âge avait de beaucoup dépassé celui de la galanterie, s'était faite dévote depuis quelque temps, et quoiqu'elle alliât ses anciens plus qu'amis, un gros jeu et continuel et bien d'autres choses avec sa dévotion, la paroisse, la chapelle, l'assiduité aux offices et des jargons de dévotion à propos l'avaient lavée de toute tache ; et les maux que ces taches lui avaient causés ne parurent même pas un obstacle à la place de gouvernante. » Saint- Simon, XI, 100; XII, 42. Au nombre de ses amants, l'Histoire amoureuse des Gaules compte Louis XIV. « Il semblait que le grand Alcandre ayant renoncé à l'amour, chacun y dût renoncer de même et que les dames, à l'exemple de Mme de Montespan, qui fait maintenant la prude, dussent être prudes aussi ; mais leur tempérament et leur inclination l'emportant par-dessus toutes sortes de raisons, elles continuent toujours la même vie. La duchesse de La
Ferté, surtout, est plus emportée que jamais dans ses plaisirs. La duchesse de Ventadour, sa sœur, n'en est pas moins friande, quoiqu'elle fasse ses affaires avec plus de discrétion et de conduite... » La France galante, 422 et 47°- Voir aussi : t. III. La France devenue italienne, avec les autres désordres de la cour : duchesses d'Aumont. de la Ferté, de Ventadour. — Mme de Sévigné mentionne souvent, dans ses lettres, Mme de Ventadour. Elle décrit abondamment sa beauté, sa sottise, son amour pour son mari, et les torts de ce mari. V. II, 117, i34, i35, 204 ; VI, 53, 63 ; VIII, 352 : dans Yédition Monmerqué, collection des Grands écrivains de la France, Paris. Hachette, Lettres de Mme de Sévigné. — Sur Mme de Ventadour et Biran : « Biran était laid, petit, puant et le nez camus. Il avait, en outre, un langage obscène et se donnait des airs de bouffon. Malgré cela, il aimait Mme de Ventadour, et celleci dit, une fois, qu'à la longue pratique Biran était supportable... » Mémoires de Primi Visconti.
Mort de Louis XIV,
Sa Majesté se confessa et dit ensuite : « Maintenant je suis en paix. » Louis XIV défendit le 25 qu'on changeât rien à ce qui se passait chaque matin au château lorsqu'il était en santé : il parut même écouter avec plaisir les tambours et les hautbois sous ses fenêtres et demanda que ses vingt-quatre violons jouassent pendant son dîner. Dans l'après-dînée Sa Majesté travailla avec ses ministres : elle resta ensuite chez Mme de Maintenon jusqu'à sept heures au milieu de beaucoup de dames que le roi avait fait appeler. En ce moment les souffrances devinrent très fortes : quelques mouvements convulsif s agitèrent les membres du roi (1). Il rentra dans son appartement, où il
reçut le viatique et Pextrême-onction des mains de M. le cardinal de Rohan.
Le 26 au matin, Sa Majesté manda M. le due d'Orléans auprès de son lit. « Mon neveu, lui ditce elle, vos droits à la régence sont reconnus par mon «testament. (Le prince savait à quoi s'en tenir.) « Je vous recommande le royaume et la personne « du roi futur... S'il vient à manquer, vous serez « le maître, et la couronne vous appartient. » Le duc ne répondit à ce discours que par des expressions de regret et de douleur ; le reste eût été aussi déplacé que superflu : c'était (2) d'ailleurs que Son Altesse Royale attendait le maintien de ses droits.
Quelques instants après le départ du duc d'Orléans, Louis XIV fit appeler le duc du Maine. « Ayez soin, lui dit-il, de faire exécuter mon tes- « tament dans toute sa force ; songez-y dès aujourl« d'hui. » Encouragé par cette recommandation, le fils de Mme de Montespan ne s'occupa plus que de faire préparer le lit de justice que devait tenir l' enfant-roi dès que le vieux monarque aurait cessé de vivre (3). M. du Maine ne donna pas un soupir à l'agonie de son père : ses traits annonçaient le calme de son âme ; le sourire était plus près de ses lèvres que les pleurs ne l'étaient de
416 CHRONIQUES DE î. OEIL DE BOEUF
ses yeux. Ce même jour, 26 août, le roi se fit amener le prince, âgé de cinq ans, qui allait régner sous le nom de Louis XV : on plaça par son ordre cet enfant sur son lit. « Mon fils, lui ditil, vous allez être bientôt roi d'un grand royaume. « Ce que je vous recommande le plus est de n'ou- <( blier jamais les obligations que vous avez à « Dieu, souvenez-vous que vous lui devez tout ce « que vous êtes. Tâchez de conserver la paix avec « vos voisins. J'ai trop aimé la guerre, ne m'imi- « tez pas en cela non plus que dans les trop grandes « dépenses que j'ai faites et dans l'amour exces- « sif des plaisirs que j'eus... et que je n'ai peut- « être pas assez expié. Suivez toujours le conseil « de qui vous croirez être le meilleur. Soulagez « vos peuples le plus tôt que vous le pourrez, et « faites ce que j'ai eu le malheur de ne pouvoir « faire moi-même. »
Le Dauphin accueillit par des larmes ce sage discours, dont son extrême jeunesse ne lui permettait pas de profiter; Sa Majesté embrassa ce prince à plusieurs reprises, et le remit à ses courtisans.
Louis XIV ayant rassemblé le 27 tous ses dignitaires, tous les officiers de sa maison, leur dit d'une voix ferme, en présence de Mme de
Maintenon et du Père Le Tellier : « Messieurs, je « meurs dans la foi et la soumission de l'Eglise ; « je ne suis pas instruit des matières qui la divi- « sent ; j'ai suivi les conseils qu'on m'a donnés, « j'ai fait uniquement ce qu'on a voulu ; si j'ai « mal fait, mes guides seuls (4) en répondront de- « vant Dieu, que j'en prends à témoin. »
Le roi manda sur les deux heures le chancelier, à qui Sa Majesté fit remettre une cassette remplie de papiers. Elle lui ordonna d'en brûlerune partie, et lui donna des instructions pour la destination du surplus. Dans la soirée, le malade appela M. de Pontchartrain, qui compte toujours parmi les secrétaires d'Etat, et lui parla en ces termes : « Dès que je serai mort, vous expédierez un ordre « pour faire porter mon cœur à la maison pro- « fesse des jésuites, et l'y faire placer de la même « manière que celui du feu roi mon père. » Ces paroles (5) furent prononcées avec une tranquillité parfaite, les traits de Sa Majesté n'offraient pas, a dit le marquis de Dangeau, le plus léger signe d'émotion. Le roi reprit d'un ton aussi serein : « Aussitôt que j'aurai rendu le dernier soupir et « qu'on aura annoncé ma mort sur le balcon du « ma chambre, selon la forme accoutumée, le roi « sera conduit à Vincennes. Mais, j'y pense
« Gavois n'a jamais distribué les logements dans « ce château, Où la cour n'a pas séjourné depuis « cinquante ans. Dans cetec cassette, ajouta le « malade en la désignant du doigt, on trouvera « le plan des appartements de Vmcennes ; qu'on « le prenne et qu'on le porte au grand maréchal « des logis, il lui servira à sa répartition. » La nuit du 27 au 28 fut très agitée. Louis XIV ne reposa point... Il récita tout haut ses prières et répéta plusieurs fois le Confiteor en frappant sa poitrine, dont la cavité retentissait sourdement.
Le 28 au matin les médecins proposèrent au roi de faire l'amputation de la jambe où la gangrène s'était déclarée. « Ce moyen prolongera-t-il ma « vie? demanda froidement ce prince. — * Oui, « sire, répondit Maréchal, quelques jours, peut- « être quelques semaines. — Gela ne vaudrait « pas la souffrance que cela me coûterait, repli* « qua Sa Majesté ; que la volonté de Dieu soit « faite. » Louis XIV aperçut en ce moment deux domestiques qui pleuraient au pied de son lit: « Pourquoi ces larmes ? reprit-il ; mon âge n'a-t-il « pas dû vous préparer à ma mort, m'avez-vous « cru immortel ! »
(6) Dans le courant de cette journée, le Père Le Tellier revenait, pour la vingtième fois, à la charge
auprès du roi dans le but de lui faire signer un papier tendant à forcer le Conseil de régence et le Parlement à soutenir la bulle Unigenitus. Les garçons bleus repoussèrent ce forcené de la chambre du moribond, déclarant avec aigreur qu'ils ne souffriraient pas qu'on parlât davantage à Sa Majesté de cette constitution qui la tuait. Le jésuite s'éloigna furieux, et ne songea plus qu'à intriguer contre le régent. Il courut d'hôtel en hôtel, exaltant le duc du Maine, décriant le duc d'Orléans. Le roi fit demander plusieurs fois ce confesseur, qui ne se rendit point à cet appel.
Il paraît constant que le soir du 28 un empirique fit consentir Louis XIV à prendre une drogue qu'il lui présenta, et qu'elle le ranima de telle manière qu'on le crut sauvé. La cour offrit alors un spectacle qui augmenterait le mépris que les gen* sensés professent pour les courtisans, s'il était possible qu'il augmentât. Depuis que le roi était gravement malade, les appartements du duc d'Orléans étaient continuellement remplis de seigneurs ; le 29 au matin, les salons de Son (7) Altesse Royale furent en un instant déserts... Le bruit venait de se répandre que Louis XIV allait guérir.
L'espoir qu'on avait s'évanouit dans la matinée du 30 :1e roi se sentit plus faible que jamais. « C'en est fait, dit-il en se tournant vers le ma- « réchal de Villeroi, qui se trouvait au chevet de « son lit, adieu, mon ami, il faut nous quitter ! » Louis XIV ordonna, dans le courant du jour, qu'on fît entrer tous les seigneurs. «. Messieurs, « leur dit-il, je vous fais mes adieux. Veuillez « me pardonner les mauvais exemples que je vous « ai donnés. Priez pour moi. » Tout cela fut prononcé avec courage, avec l'accent de la fermeté, mais, il faut bien le dire, sans la moindre émotion. Ce fut également d'un œil sec que le roi prit un éternel congé du Dauphin, de ses enfants naturels, des princes et princesses du sang. Il les exhorta cependant à vivre ensemble en bonne intelligence, à se montrer dévoués au jeune roi, à se conduire chrétiennement. Toute la famille royale s'étant un peu éloignée, Louis XIV, enfin attendri, dit à Mme de Maintenon : « Je ne re- « grette que vous. Je ne vous ai pas rendue heu- « reuse, mais tous les sentiments d'estime et « d'amitié que vous méritez, je les ai toujours eus « pour vous. Ce qui me console en vous quittant, « ajouta Sa Majesté avec une vive émotion, c'est « l'espérance que nous nous rejoindrons bien-
« tôt dans l'éternité. » La marquise se retira après ces paroles du roi, et l'on croit lui avoir entendu dire en sortant : « Voyez le rendez-vous « qu'il me donne... Cet homme n'a jamais aimé « que lui (8). »
En s'éloignant de la chambre du roi, dans la journée du 30, la marquise de Maintenon monta en carrosse et se rendit à Saint-Cyr ; le Père Le Tellier abandonna aussi le prince dans ses derniers moments ; en vain les fit-il redemander l'un et l'autre ; ils ne reparurent plus. Les enfants du roi, les princes, les seigneurs ne firent que de rares apparitions au lit du mourant. Le 31, avant le soir, il resta seul avec le cardinal de Rohan et le curé de Versailles, qui récitèrent les prières des agonisants : Sa Majesté y répondit d'une voix forte...
Mais l'agonie du monarque fut empoisonnée par le spectacle des nombreux ingrats qu'il avait faits : il reconnut au lit de mort la méprisable versatilité des courtisans, l'indifférence de ses fils, de ses filles, de ses parents, l'ingratitude de sa favorite, la fausseté du prêtre qui prétendait l'avoir guidé sur la voie du ciel. Quelques larmes mouillaient sa couche funéraire et de simples domestiques les versaient... le grand roi ne trou-
vait d'êtres sensibles autour de lui que sous la livrée.
Le dimanche 1er septembre, à huit heures et quelques minutes, le roi, qui avait. passé la nuit en prières presque toutes récitées à haute voix, dit tout à coup : « Allons, voici le moment... je sens « que la vie m'échappe ; j'avais cru qu'il était « plus difficile de mourir... » On entendit un soupir prolongé... Louis XIV avait vécu (9).
A neuf heures les salons de M. le duc d'Orléans ne purent pas contenir la foule qui s'y porta.
Tandis qu'on ensevelissait le feu roi la nouvelle de sa mort se répandait dans la capitale, où elle excitait une satisfaction telle qu'on eût dit que la France venait d'être délivrée d'un fléau. Le peuple se réjouit, dansa, chanta, une joie atroce éclata de toutes parts. M. d'Argenson, qui avait fait de vains efforts pour arrêter ce torrent d'impiétés, finit par déclarer qu'il ne répondait pas de pouvoir prévenir les plus grands désordres si le convoi passait à Paris.
(10) Le 9 septembre, dans la soirée, le cortège funèbre partit silencieusement de Versailles, traversa le bois de Boulogne, et gagna la plaine de Saint- Denis par des chemins détournés. Les obsèques de Louis XIV furent d'une extrême simpli-
cité, ce qui, je crois, doit être considéré comme une disposition prudente ; mais comment qualifier le sentiment qui porta les courtisans à se dispenser de rendre les derniers devoirs à un prince qu'ils ont tant adulé pendant sa vie?... Il ne se trouva pas au convoi six personnes qui n'y fussent point appelées par leurs fonctions ; M. le duc seul, parmi les princes du sang, accompagnait le corps. Malgré les précautions qu'on avait prises pour éviter que la dépouille mortelle du roi fût insultée, une populace effrénée qui remplissait la plaine faisait retentir les airs de ses indécentes chansons et des éclats d'une joie scandaleuse. Des tentes dressées sur le chemin étaient remplies de curieux qui, le verre à la main, chargeaient d'épigrammes sanglantes, de sarcasmes obscènes la mémoire de Louis XIV. D'autres spectateurs, animés par le souvenir amer des persécutions dont la bulle (1) fut F objet, criaient que de« flambeaux du convoi il fallait incendier les maisons des jésuites. Enfin, du milieu de la foule, on récitait à haute voix ce quatrain, faisant allusion au dépôt
(l)*La bulle Unigénitus, proclamée en 1713 par le pape Clément XI était la condamnation du Jansénisme. Pendant plus d'un demi-siècle, elle fut le sujet d'une lutte très âpre entre les Jansénistes et les Jésuites.
du cœur de Sa Majesté à l'église de ces religieux (11) :
C'est donc vous, troupe sacrée, Qui demandez le cœur des rois...
Ainsi d'un vieux cerf aux abois On donne aux chiens la curée.
Le bruit court aujourd'hui que, non content d'avoir favorisé constamment la Compagnie de Jésus, Louis XIV, à la fin de sa vie, s'y était fait agréger par son confesseur, et qu'à défaut de l'habit ce prince portait sous sa chemise une espèce de scapulaire en signe de cette initiation. Le médecin Maréchal, qui a mis à nu le corps du roi pour en faire l'ouverture, atteste cependant qu'il n'a trouvé sur lui que les petites reliques dont, à la connaissance de tout le monde, il avait la poitrine couverte (12).
NOTES
(1) Un peu d'après Saint-Simon, beaucoup d'après les Mémoires secrets de Duclos, VOEU de 6œu/raconte la mort de Louis XIV, avec, tout autour, selon son usage, maints détails d'enjolivement que lui fournit son imagination fertile. Ce n'est pas le 26, mais le 25, que Louis XIV aurait fait « mander » le duc d'Orléans, qui depuis fut le Régent. Il avait jusqu'au bout « tenu bon » travaillant avec ses ministres, donné audience à l'ambassadeur (?) du shah Hussein, ayant un habit surchargé d'or et alors tellement lourd qu'il ne le pouvait garder ; passé ou vu passer des revues, « entouré de dames qui portaient des écharpes magnifiques et des nœuds d'épaules à couleur de feu qui était la couleur du régiment » ; reçu l'aubade des fifres, les tambours des gardes françaises « donnant l'ordre qu'ils avançassent sous le balcon de la cour de marbre parce qu'il voulait les mieux écouter; dîné en public, les violons et les hautbois jouant dans l'antichambre ; mais il était si faible qu'il avait l'air d'un mort.
Toutes ses chairs étaient fondues et sa maigreur effrayante. Il se plaignait de douleurs à la cuisse et à la jambe. Les médecins pensèrent que c'était une attaque de goutte sciatique ; mais des taches noires révélèrent la gangrène sénile. Alors, se préparant à mourir, il composa ses dernières scènes. Cf. A. Challamel, Mémoires du peuple français.
(2). « Le 25 août (1715), jour de la Saint-Louis, sur les sept heures du soir, les musiciens s'arrangeaient déjà pour le concert, lorsque le roi se trouva mal ; on les fit sortir et l'on appela les médecins qui jugèrent qu'il était temps de faire recevoir au roi les sacrements. Tellier vint aussitôt le confesser. Sur les onze heures, le cardinal de Rohan et le curé de la paroisse arrivèrent. L'on administrait au roi le viatique de l'extrême-onction. Cette cérémonie achevée, le roi fit venir le duc d'Orléans et lui parla bas, environ un quart d'heure. Le duc d'Orléans prétendit, depuis, que le roi en lui témoignant autant d'amitié que d'estime l'avait assuré qu'il lui conserverait tous les droits de sa naissance, lui avait recommandé le royaume, la personne du futur roi, et avait ajouté : « S'il vient à manquer, vous serez le maître, et la couronne vous appartient. J'ai fait les dispositions que j'ai cru les plus sages, mais comme on ne saurait tout prévoir, s'il y a quelque chose qui ne soit pas bien, on le changera. » Ce qu'il y a de sûr, c'est que personne n'entendit un mot de ce que dit le roi... » Mémoires secrets de Duclos, édition Michaud et Poujoulat.
On fit encore davantage que de changer quelque chose au testament, que « le premier Président et le premier Procureur du parlement déposèrent en une niche creusée dans la muraille d'une tour du palais : ce testament, on le cassa. Louis XIV eût désiré que le duc d'Orléans ne fût que le président du Conseil de régence et que le duc du Maine (fils légitime de Mme de Montespan) eût la garde et l'éducation du futur roi, qui devait être Louis XV. Le roi mort, ce fut le duc d'Orléans que l'on proclama régent.
(3) C'est le 27 août que le roi se fit amener le duc d'Anjou son arrière-petit-fils : il avait alors cinq ans. C'est la duchesse de Ventadour, — cette demoiselle La Mothe-Houdancourt dont nous avons parlé, — qui le présenta. VOEU de bœuj rapporte à quelques variantes près sans importance, les paroles de Louis XIV ; paroles qui furent inscrites au chevet du lit de l'enfant royal. Toutefois, en ce qui concerne les trop « grandes dépenses » qu'il regretta, peut-être ne faut-il point trop croire à l'authenticité de ces regrets ; car, la veille même de sa mort il projetait d'ajouter dix mille toises à ce parc de Marly où, au prix de tant d'or, il avait placé, déplacé des fontaines, changé les lacs en forêts et les forêts en lacs, outre qu'il voulait aussi agrandir ses écuries et son chenil, l'équipage de chasse ayant été fort augmenté depuis que le comte de Toulouse était devenu grand veneur; sans compter qu'il cherchait à recommencer la guerre avec l'Angleterre, soutenant en cachette le prétendant à qui il envoyait armes et argent.
(4) « Le jour du 26, le roi fit appeler les cardinaux de Rohan et de Bissy, en présence de Mme de Maintenon, du Père Tellier, du chancelier, du maréchal de Villeroy et des officiers du service intérieur : « Je meurs, dit-il, s'adressant aux deux prélats, dans la soumission et la foi de l'Église. Je ne suis pas instruit des matières qui la troublent; je n'ai suivi que vos conseils, j'ai fait uniquement ce que vous avez voulu. Si j'ai mal fait vous en répondez devant Dieu, que j'en prends à témoin. » Les deux cardinaux ne répondirent que par- des éloges sur sa conduite ; car il était destiné à être loué jusqu'au dernier instant de sa vie... »
(5) C'est exact. Le mardi 27 étant seul avec Mme de Maintenon et le chancelier Voysin, il se faisait apporter deux cassettes; en tirait beaucoup de papiers qu'il brûla, puis il appelait Pontchartrain, ex-chancelier et lui commandait d'expédier l'ordre de porter son cœur aux Jésuites pour qu'on le plaçât vis-à-vis de celui de Louis XII. Puis, s'adressant à Mme de Maintenon : « J'avais ouï dire, murmura-t-il, qu'il était difficile de mourir; je touche à ce dernier moment et je ne trouve pas que ce soit si pénible. » Mme de Maintenon lui répondit que ce moment était effrayant quand on avait de l'attachement au monde et des restitutions à faire. « Je ne dois, comme particulier, reprit le roi, de restitution à personne; pour celles que je dois au royaume j'espère en la miséricorde de Dieu. Je me suis bien confessé, mon confesseur veut que j'aie une grande confiance en
Dieu, je l'ai tout entière, » Quel garant que le Père Tellier, pour la conscience d'un roi ! » Mémoires de Duclos.
(6) Tout ce passge est textuellement copié dans Duclos ; inutile alors de le reproduire.
(7) Sur cet empirique voir Saint-Simon. — « Un empirique de Marseille, nommé Le Brun, se présentait avec un élixir qu'il annonçait comme un remède sûr contre la gangrène qui faisait beaucoup de progrès à la jambe du roi. Les médecins n'espérant plus rien de son état lui laissèrent prendre quelques gouttes de cet élixir, qui parut le ranimer ; mais il retomba bieniôt. On lui présenta une seconde prise, en lui disant que c'était pour le rappeler à la vie. « A la vie ou à la mort », dit-il, en prenant le verre : « tout ce qu'il plaira à Dieu. » Ensuite il demandait à son confesseur une absolution générale. » Mémoires de Duclos.
(8) L'OEil de bœuj fait un peu de mise en scène, dans toutes ces paroles probables; quant à celles qu'aurait prononcées Mme de Maiutenon : « Cet homme n'aima jamais que lui ! », elles sont absolument fausses. « L'apothicaire Bolduc, écrit Voltaire en commentant ce passage de Duclos, qui était homme de mérite et dont j'ai connu les enfants, n'entendit point les paroles attribuées à Mme de Maintenon. Il les a crues sur la foi de quelqu'un comme Duclos sur la sienne. Je crois que cela est imaginé par quelque plaisant de VOEU de bœuj où parfois on s'avisait d'inventer des contes à petit
bruit. » Trois fois, Louis XIV mourant dit adieu à Mme de Maintenon. La seconde fois, il ne put s'empêcher de pleurer : il demanda s'il n'y avait personne qui pût entendre; mais il ajouta : « Quand on entendrait que je m'attendris avec vous personne n'en serait surpris... » A la dernière entrevue il s'inquiétait de ce qu'elle allait devenir. Elle le rassura « Je ne suis qu'un rien, dit-elle, ne vous occupez de rien. » ; mais elle se ravisa et le pria de la recommander au duc d'Orléans, ce qu'il fît en louant une dernière fois sa vieille amie . « Elle m'a été utile en tout, surtout pour mon salut. » Mme de Maintenon n'abandonna pas le roi au lit de mort, comme on l'en a accusée; ce fut lui qui, plusieurs fois, la pria de se retirer parce que sa vue l'attendrissait trop. Elle quitta Versailles seulement le 3o au soir ; pour n'être pas sous les regards à la minute où, avec le dernier souffle, s'envolerait sa prodigieuse fortune. Elle partit pour la maison de Saint- Gyr, dont elle avait dit : « C'est ma retraite et mon tombeau. » Cf. Lavisse, Histoire de France, VIII,
(9) D'après Saint-Simon les dernières paroles de Louis XIV auraient été : « Il répéta plusieurs fois nunc et in hora mortis ; puis : 0 Dieu venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir ! » Les paroles que lui suppose VOEU de bœuf: « J'avais cru qu'il était plus difficile de mourir » furent prononcées — nous venons de les placer à leur véritable moment — bien avant la mort ! Saint-Simon et Duclos sont
d'accord pour les mêmes paroles; il est vrai que, souvent, l'un copie l'autre. Lavisse dit : « La gangrène avait pourri la jambe et montait à la cuisse. Des médecins étaient venus de Paris pour « tâter le pouls et visiter la chambre du roi en cérémonie ». Les chirurgiens-maîtres de Saint-Cosme, appelés aussi auprès du malade « s'entre-regardèrent en secouant la tête ». Le roi qui avait perdu connaissance le 3o août, se réveilla un moment vers les dix heures du soir, pendant qu'on récitait les prières des agonisants. 11 récita VAve Maria et le Credo d'une voix forte, qui dominait celle des assistants; puis il s'assoupit de nouveau, le dimanche ier septembre à 8 heures du matin. » — Ses dernières paroles ou ses dernières prières, quelles furent-elles exactement ? Il mourut âgé de soixante-dix-sept ans, ayant régné 72 ans : le plus long et certainement le plus glorieux règne de notre histoire au temps de la monarchie.
(10) C'est le 9 septembre 1715 que l'on conduisit le corps de Louis XIV de Versailles à Saint-Denis. Le convoi se fit avec une pompe mesquine, presque indécente ; où il passait, on entendit mille quolibets et refrains de vaudevilles. Le cercueil même ne fut pas respecté. On buvait, on riait, on chantait dans de petites tentes dressées sur le chemin de l'antique abbaye. « Le jésuite Tellier, dit Voltaire, était la principale cause de cette joie universelle. J'entendis plusieurs spectateurs dire qu'il fallait mettre le feu aux maisons des Jésuites avec les ilambaux qui
432 CHRONIQUES DE l'œIL DE BŒUF
éclairaient la pompe funèbre. » Cf. A. Ghallamel, Mémoires du peuple Jrançais, VII, 35o.
(11) « Louis XIV ne fut regretté que de ses valets intérieurs, de peu d'autres gens, et des chefs de la constitution... Paris, las d'une dépendance qui avait tout assujetti, respira dans l'espoir de quelque liberté, et dans la joie de voir finir l'autorité de tant de gens qui en abusaient. Les provinces, au désespoir de leur ruine et de leur anéantissement, respirèrent et tressaillirent de joie ; et les parlements et toute espèce de judicature anéantis par les édits et par les évocations se flatta les premiers de figurer, les autres de se trouver affranchis. Le peuple ruiné, accablé, désespéré, rendit grâces à Dieu, avec un éclat scandaleux, d'une délivrance dont ses plus ardents désirs ne doutaient plus. Les étrangers ravis d'être enfin, après un si long cours d'années, défaits d'un monarque qui leur avait si longuement imposé la loi et qui leur avait échappé par un espèce de miracle, au moment qu'ils comptaient le plus assurément de l'avoir subjugué, se continrent avec plus de bienséance que les Français. Les merveilles des « trois premiers quarts de ce règne qui dura plus de soixante-dix ans et la personnelle magnanimité » de ce roi jusqu'alors si heureux, et si abandonné après de la fortune pendant le dernier quart de son règne, les avaient justement éblouis. Ils se firent un honneur de lui îendre, après sa mort, ce qu'ils lui avaient constamment refusé pendant sa vie. Nulle cour étrangère n'exulta. Toutes se piquèrent de louer et d'ho-
norer sa mémoire... » Saint-Simon, VIII, 192-98 (1).
(12) « Il n'est pas vrai que feu le roi portait un cilice et l'eût reçu des mains d'un cordelier ; il avait trop de raison pour cela ; et ce n'est point l'usage parmi les gens du siècle. On dit à tort beaucoup de choses de ce genre, sur le compte du roi. Il est également faux que la reine portât un cilice ; je l'ai vue nue plus de cent fois, lorsque je donnais la chemise à Sa Majesté, comme c'est la coutume. » Lettre de la Princesse palatine, 18 février 1720.
Sur le scapulaire : « Le bruit général était que longtemps avant sa maladie le Père Tellier l'avait engagé à s'affilier à la Société des Jésuites, qu'il lui en avait vanté les privilèges et les indulgences plénières et l'avait persuadé que quelque crime que Ton eût commis et dans quelque difficulté qu'on se trouvât de le réparer, la profession religieuse faite dans la Compagnie de Jésus lavait tout et assurait infailliblement le salut. Le roi, dit-on, fit ses vœux dans le secret entre les mains du Père Tellier. Il recevait alors, non pas l'habit, mais un signe presque imperceptible, comme une espèce de scapulaire qu'on trouva sur lui après sa mort. Le duc de
(1) Il n'en reste pas moins que malgré Saint-Simon dont ici les critiques sont justes, et maintes chansons satiriques, Louis XIV fut ce qu'en l'ensemble on appelle « un grand roi » et son règne le plus beau de notre histoire : règne qu'il ne faut d'ailleurs juger que d'après la mentalité de cette époque, en ce qui concerne notamment les questions politiques et religieuses.
Saint-Simon qui rapporte ces détails ajoute que Maréchal, chirurgien du roi, qui jouissait auprès de lui d'une grande privauté, lui assura ne s'être jamais aperçu de rien... » Le Nouveau Siècle de Louis XIV \ III, pp. 4^8-69, Paris, 1804.