‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 60 sur 68 · LE LIT VIDE · texte numérisé non relu

LE LIT VIDE

des cheveux bruns, de la vivacité, l'autre se la représentait blonde avec des yeux d'azur et une langueur sentimentale; celui-ci voyait en elle une beauté à la grecque, celui-là lui accordait tous les charmes d'une Géorgienne. En un mot, jamais conquérants ne s'étaient autant enivrés des délices d'une conquête à faire... Après cinq jours de siège, Marchiennes fut prise ; on y trouva tout les magasins des ennemis, et c'était l'essentiel : mais non pas pour nos ardents officiers. Ils coururent au logement de la beauté tant désirée, le sang des étourdis qui songent à se disputer sa possession est près de couler sur le seuil de sa porte ; huit ou dix d'entre eux pénétrèrent confusément jusque dans sa chambre... Son lit est encore brûlant de la douce chaleur de ses charmes... Mais nos Paris apprennent bientôt d'un domestique que l'Hélène italienne s'est évadée de la ville avant les premiers rayons du jour, et qu'elle rejoint Eugène au camp sous Landrecies.

« Vive Dieu ! quel dommage ! s'écria Contades tandis que le valet parlait encore... voilà son portrait que je viens de trouver sur cette cheminée... Je l'avais bien dit, elle est blonde, elle est charmante... mais elle n'est pas là. N'importe, puisque

la belle Italienne m'échappe, ajouta ce fou en posant avec force son épée sur une table, je m'établis ici et je couche ce soir dans son lit... — A votre aise, dirent tous les rivaux, bonne nuit, nous allons déjeuner (1). »

(1) François Eugène de Savoie Carignan dit le prince Eugène : l'un des grands capitaines de ce dix-septième siècle; fils d'Eugène Maurice, duc de Savoie, et d'Olympe Mancini, nièce de Mazarin. Ayant « demandé du service » à Louis XIV, qui le lui refusait, il entrait par dépit, en 1683, au service de l'Autriche. Il vécut ses derniers jours à Vienne, occupant ses loisirs à mettre en ordre ses magnifiques collections d'objets d'art, délivres rares, qu'à grand frais il avait rassemblés de toutes les parties de l'Europe.

Une galante abbessa.

Au dernier voyage de Fontainebleau, l'on apprit, une après- dînée, qu'une abbesse, voyageant fort vite pour se rendre à Paris, venait d'être forcée de s'arrêter dans une auberge, étant atteinte de certaine indisposition très peu claustrale, et qui était devenue tout à coup si impérieuse, qu'il avait fallu recourir en toute hâte à un accoucheur de la ville. L'anecdote parut des plus piquantes à un courtisan logé dans l'hôtellerie ; il l'apprit aussitôt à M. de Beauvilliers, pour que ce dernier pût en amuser le roi au coucher. Le duc n'y manqua pas.

« Vous arrivez trop tard, mon cher duc, répondit Louis XIV en riant, je sais déjà cela.

— Palsambleu ï je me pendrais de dépit, j'es-

pérais être le premier à conter cette drôlerie à Votre Majesté.

— Grand merci, mon féal ; je reconnais bien à ce trait votre attentive complaisance ! mais vous ne savez pas tout.

— Ma foi, sire, je ne vois pas ce qui pourrait me rester à apprendre.

— Quoi! vous ne devinez pas?... Cherchez bien.

— Ce serait en vain... Un enfant de fait par une abbesse dans un cabaret, ce n'est déjà pas trop mal... Le reste m'échappe.

— Et le nom, mon cher duc, le nom... voilà ce qui est véritablement curieux.

— J'en conviens, sire, et je donnerais gros pour le savoir... Je rirais de bon cœur de la commère embéguinée.

, — Riez donc ; cette commère est l'abbesse de Saint-Aignan, votre fille.

— L'abbesse de Saint... ma fi... la malheureuse! balbutia M. de Beauvilliers... Je vais, je cours...

— Bon ! N'allez-vous pas quereller en ce moment cette pauvre fille, lui faire monter le lait à la tête... Laissons-la se rétablir, nous lui donnerons ensuite un nouveau couvent, dont les murs

Page 1