‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 8 sur 68 · PREMIÈRES APPROCHES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES APPROCHES

pour assouvir son amour; au lieu que Louis Le Grand ne diminue rien de sa grandeur quoiqu'il s'abaisse jusqu'à nous. »

Mlle d'Aubigné avait environ vingt-cinq ans lorsqu'elle fut veuve de Scarron; ce n'est qu'en i685 qu'elle se mariait avec Louis XIV; mariage secret, mais tout de même mariage indiscutablement établi par la critique historique. Il est certain que Louis XIV fut captivé d'abord parle charme d'une beauté durable, et ensuite, les années s'accumulant, le parfait équilibre de sagesse, et surtout l'esprit de la veuve Scarron. II l'avait connue chez Mme de Montespan, comme il avait connu Mme de Montespan chez Mlle de la Vallière et celle-ci chez Madame. Cette Sagesse, ce calme, ce sérieux pénétrèrent lentement le roi malgré lui. Les premiers enfants qu'il avait eus de Mme de Montespan, c'est la veuve de Scarron qui les avait pris, qui les avait emportés, a aussitôt la naissance, qui les avait élevés dans une retraite cachée ». Ce service fut le commencement de sa fortune, la gouvernante ayant enfin supplanté la favorite. Voir surtout : Souvenirs de Madame de Caylus, pp. 74-80, de l'édition Arthème Fayard.

(2) Mme de Maintenon, comme on l'a supposé très longtemps, ne prit aucune part vraiment prépondérante à la révocation de l'édit de Nantes. Cette révocation, d'ailleurs, ne fut point un acte isolé, mais le couronnement d'une série de mesures que l'on voit se succéder d'années en années avec des rigueurs de plus en plus arbitraires et dont l'acte de révocation

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n'est, à vrai dire, que la synthèse, que le lamentable « couronnement ». La date des premiers édits est de beaucoup antérieure à l'époque où Mme de Maintenon commençait véritablement à avoir une*influence certaine sur le roi. Une Revue qui n'est pas suspecte d'être partiale en faveur de Mme de Maintenon : Bulletin de V Histoire du protestantisme français, dit page 259 de la 4° année, « Mme de Maintenon n'y eut aucune part. C'est alors que le roi n'a que vingtquatre ans, en 1662, que commence la série des lois oppressives contre les protestants. » Et, plus loin, pp. 265-267, une argumentation qui se résume ainsi : « Tout ce que l'on peut reprocher à Mme de Maintenon sur cette révocation, c'est d'avoir partagé l'erreur commune. C'est d'avoir laissé faire; c'est d'avoir cru qu'une mesure de violence pouvait être utile à la cause du Christianisme. »

Madame de Maintenoii et le roi.

Mme de Maintenon ne reçoit et ne rend point de visites : elle voit cependant chez elle la reine d'Angleterre et va la voir à Saint-Germain (1). Mais parmi les courtisans M. le duc de Richelieu M. de Montchevreuil et sa femme sont les seules personnes que la marquise admette assidûment dans son intérieur (2). On y voit plus rarement Mme d'Heudicourt et M. de Villeroi.

Mme de Maintenon s'habille et se déshabille devant le roi, qui l'appelle madame comme il faisait de la reine. Elle est toujours assise sur un fauteuil dans l'endroit le plus commode de la chambre; la présence du roi, celle de la famille royale et même celle de la reine d'Angleterre ne

changent rien à cet usage. Mme de Main tenon se lève pour Monseigneur et Monsieur (3) , parce qu'ils vont rarement chez elle, mais elle ne se dérange ni pour les fils de France, ni pour les princes du sang légitimes ou légitimés, ni pour aucun grand officier de la couronne. Si la marquise veut parler aux filles du roi, elle les mande dans son appartement, où elles se rendent toutes tremblantes, attendu que c'est toujours pour recevoir quelque semonce qu'elles sont appelées : il n'est pas rare que ces princesses sortent de cette audience les larmes aux yeux (4).

Quand les généraux partent pour l'armée ou pour leurs gouvernements ils ne manquent jamais de se présenter chez Mme de Maintenon comme ils se présentaient chez la reine (5). A ces usages il est aisé de reconnaître que le roi et la marquise ne laissent sur le secret de leur mariage qu'un voile de plus en plus clair : le fait suivant est une preuve plus forte. Mme de Maintenon voulait entrer un jour chez les grandes carmélites, dans le couvent desquelles les reines seules ont le droit de pénétrer. « Vous connaissez nos usages, Madame, lui dit la supérieure en se plaçant devant la porte, c'est à vous de décider. — Ouvrez toujours, répondit la marquise, ouvrez, ma mère. »

Le roi vient chez Mme de Maintenon après son dîner et après son souper : il y reste habituellement jusqu'à minuit.

Tout en participant beaucoup aux affaires de l'État Mme de Maintenon a l'air de ne point s'en occuper. Lorsque les ministres viennent travailler chez elle, ce qui arrive souvent, le roi et la marquise sont chacun dans un fauteuil, une table est placée devant eux, deux tabourets sont auprès, l'un pour le ministre, l'autre pour son sac. Pendant que le secrétaire d'Etat travaille avec Sa Majesté, Mme de Maintenon s'occupe à lire, à faire de la tapisserie ou à filer. Quoique l'entretien entre le roi et le ministre ait toujours lieu à haute voix, la marquise ne s'y môle point sans être consultée ; mais elle l'est presque toujours par cette formule interrogative que le roi a adoptée : Qu'en pense Votre Solidité (6) ? Alors Mme de Maintenon répond, mais avec réserve, avec modestie, et cependant ses avis sont toujours adoptés.

Dans les voyages, Mme de Maintenon part la première avec Mmes de Montchevreuil, d'tieudicourt, de Dangeau et de Caylus. Son dessein est qu'en arrivant le roi la trouve déjà établie, parce qu'il passe ordinairement chez elle aussitôt qu'il est descendu de carrosse.

A peine quelques mois se sont-ils écoulés depuis la mort de Louvois, que le changement le plus complet s'est opéré dans l'État. Mme de Maintenon, au commencement de la présente année, ne voulait influencer aucune affaire, ne recommandait personne, disait à peine son avis quand on le lui demandait, et ne recevait chez elle qu'un petit nombre de courtisans (7). C'est bien différent aujourd'hui : elle voit se tourner vers elle tous les visages et toutes les ambitions; son crédit est devenu le centre de toutes les faveurs. « Je ne suis bien servi par mes valets, lui écrivait dernièrement M. de Valincourt, que depuis qu'ils m'ont vu sortir de chez vous. » Le mot est ingénieux; mais voici qui caractérise mieux notre conviction. M. Gatinat, l'homme le plus franc, et conséquemment le moins protégé qu'on puisse rencontrer dans une Cour, est venu passer à Paris quinze jours de son quartier d'hiver. « Je sais, me disait-il hier chez Mme de Ghaulnes après quelques réflexions sur les affairés du temps, je sais que vous tenez note de tout cela. » J'en convins. Eh bien ! reprit-il, écrivez, après la mort de Louvois : Fin du règne de Louis le Grand, et un peu plus bas : Règne de Françoise d'Aubigné. »

NOTES

(1) Dans « le particulier », Mme de Maintenon était manifestement reina. Sa chambre devint le lieu principal de la Cour. Elle y recevait le roi, les princes, les princesses; des ministres, des évêques, des généraux, des ambassadeurs; assise dans un fauteuil, même devant le roi et ses enfants. Elle nommait les enfants de France comme le faisait le roi lui-même en disant tout court : la duchesse de Bourgogne. Elle appelait cette princesse, ma mignonne. Elle ne recevait que de rares amis intimes. Ses audiences étaient presque aussi difficiles à obtenir que celles du roi et, comme au roi, on lui parlait au passage. Cf. Lavisse, VIII, Histoire de France.

D'ailleurs, voici ce qu'en dit Saint-Simon que, dans ces premières lignes, copie ou à peu près Y Œil de bœuf. Comparons, d'ailleurs, les termes.

« Il ne faut pas imaginer que pour se soutenir elle n'eût besoin d'aucune adresse. Son règne, au contraire, ne fut qu'un continuel manège, et celui du roi une perpétuelle duperie. Elle ne voyait personne

chez elle en visite et n'en rendait jamais aucune. Cela n'avait que fort peu d'exception. Elle allait voir la reine d'Angleterre et la recevait quelquefois chez elle, quelquefois chez Mme de Montchevreuil, sa plus intime amie. Depuis sa mort elle alla voir quelquefois M. de Montchevreuil, mais rarement, qui rentrait chez elle toutes les fois qu'il voulait. Le duc de Richelieu eut toute sa vie le même privilège. Elle allait encore quelquefois chez Mme de Caylus, sa bonne nièce, qui était souvent chez elle. Si en deux ans, une fois, elle allait chez la duchesse du Lude, ou quelque femme aussi marquée, entre trois ou quatre au plus, c'était une distinction et une nouvelle, quoiqu'il ne s'agît que d'une simple visite. Mme d'Heudicourt, son ancienne amie, allait aussi chez elle à peu près quand elle voulait et, sur les fins, le maréchal de Villeroy, quelquefois Harcourt, jamais d'autres... Jamais elle n'allait chez aucune princesse du sang, même chez Madame. Aucune d'elles, aussi, n'allait chez elle, à moins que ce ne fût par audience; ce qui était extrêmement rare et qui faisait nouvelle... » Saint-, Simon, t. VIII, p. i49 de l'édition en treize volumes.

(2) « Montchevreuil était un fort honnête homme, modeste, brave et des plus épais. Sa femme, qui était Boucher d'Orsay, était une grande créature maigre, jaune, qui riait niais, montrait de longues et vilaines dents, dévote à outrance, d'un maintien composé et à qui ne manquait que la baguette pour être une parfaite fée. Sans aucun esprit, elle avait

tellement captivé Mme de Maintenon qu'elle ne voyait que par ses yeux et ses yeux ne voyaient « jamais que des apparences et la laissaient la dupe de tout. Elle était pourtant la surveillante de toutes les femmes de la Cour et, de son témoignage dépendaient les distinctions ou les dégoûts; et souvent, par enchaînement, les fortunes. Tout, jusqu'aux ministres, jusqu'aux filles du roi, tremblait devant elle; on ne l'approchait que difficilement; un sourire d'elle était une faveur qui se comptait pour beaucoup. Le roi avait pour elle une considération des plus marquées. Elle était de tous les voyages et toujours [avec Mme de Maintenon ». Saint-Simon, I, p. 73. « C'était une femme froide et sèche dans le commerce, d'une figure triste, d'un esprit au-dessous du médiocre et d'un zèle capable de dégoûter les plus dévots de la piété; mais attachée à Mme de Maintenon à qui il convenait de produire à la cour une ancienne amie d'une réputation sans reproche, avec laquelle elle avait vécu dans tous les temps, sûre et secrète jusqu'au mystère ». Souvenirs de Mme de Caylus.

(3) «Reine dans le particulier, Mme de Maintenons n'était jamais que dans un fauteuil et dans le lieu le plus commode de sa chambre, devant le roi, devant toute la famille royale, même devant la reine d'Angleterre. Elle se levait tout au plus pour Monseigneur ou pour Monsieur, parce qu'ils allaient rarement chez elle; ni le duc d'Orléans, ni aucun prince du sang, jamais que paraudience, et comme jamais;

mais Monseigneur, Messeigneurs ses fils, Monsieur el M. le duc de Chartres, toujours en partant pour l'armée et le soir même qu'ils en arrivaient ou, s'il était trop tard, de bonne heure le lendemain . Pour aucun autre fils de France, leurs épouses ou les bâtards du roi, elle ne se levait point, ni pour personne, sinon un peu pour les personnes ordinaires avec qui elle n'avait point de familiarité et qui en obtenaient des audiences ; car modeste et polie, elle l'a toujours affecté à ces égards-là. Presque jamais elle n'appelait Mme la Dauphineque mignonne; même en présence du roi et des dames familières et des dam^s du palais et cela jusqu'à sa mort; et quand elle parlait d'elle ou de Mme la duchesse de Berry, et devant les mêmes, elle ne disait jamais que la duchesse de Bourgogne, la duchesse du Berry ou la Dauphine; très rarement Mme la Dauphine, et de même le duc de Bourgogne... » -Saint-Simon, VII, 160.

(4) « Si Mme de Maintenon avait à parler aux filles du roi, ce qui n'arrivait pas souvent et presque jamais que pour leur laver la tête, elle les envoyait chercher. Elles 'y arrivaient tremblantes et en sortaient en pleurs. Pour le duc du Maine, les portes tombèrent toujours devant lui, en quelque lieu qu'il fût... Il n'y avait aussi que Mme la duchesse de Bourgogne qui eût pris le dessus, avec les grâces non pareilles et ce soin attentif qu'on a vu en parlant d'elle. Elle ne l'appelait jamais que ma tante... » Saint-Simon, VIII, 160.

(5) Et encore demandaient-ils audience, laquelle leur était accordée, cette visite étant obligatoire ; mais en ce qui concerne ses autres audiences elles étaient tout aussi difficiles à obtenir que celles du roi ; « et le peu qu'elle en accordait presque toutes à Saint-Cyr où on allait la trouver au jour et heures donnés. On l'attendait à Versailles au sortii de chez elle ou à y entrer, quand on avait un mot à lui dire, gens de peu et même pauvres gens et personnes considérables. On n'avait là qu'un instant et c'est à qui le saisirait. Les maréchaux de Villeroy, d'Harcourt, Tessé, quelquefois dans les derniers temps, M. de Vaudemont lui ont parlé de la sorte, et si c'était en rentrant chez elle, ils ne la suivaient pas au delà de son antichambre où elle coupait très court et les laissait... » Saint-Simon, VIII, i5o.

(6) « Chez elle, avec le roi, ils étaient chacun dans leur, fauteuil, une table devant chacun d'eux, aux deux coins de la chambre ; elle du côté du lit, le roi le dos à la muraille, du côté de la porte de l'antichambre et deux tabourets devant sa table ; un pour le ministre qui venait pour travailler, l'autre pour son sac. Les jours de travail ils n'étaient ensemble que fort peu de temps avant que le ministre entrât et moins encore fort souvent après qu'il était sorti. Le roi passait à une chaise percée, revenait au lit de Mme de Maintenon où il se tenait debout fort peu, lui donnait le bonsoir et s'en allait se mettre à table...

« Pendant le dîner Mme de Maintenon lisait ou travaillait en tapisserie. Elle entendait tout ce qui

se passait entre le roi et le ministre qui parlaient tout haut. Rarement elle y mêlait son mot ; plus rarement ce mot était de quelque conséquence. Souvent le roi lui demandait son avis. Alors elle répondait avec de grandes mesures. Jamais, ou comme jamais elle ne paraissait affectionner rien, ou moins encore s'intéresser pour personne. Mais elle était d'accord avec le ministre qui n'osait en particulier ne pas convenir de ce qu'elle voulait, ni encore moins broncher en sa présence. Dès qu'il s'agissait donc de quelque grâce ou de quelque emploi la chose était arrêtée entre eux avant le travail où la décision s'en devait faire ; et c'est ce qui la retardait quelquefois sans que le roi ni personne en sût la cause... » Saint- Simon, VIII, i52.

(7) « Quelquefois quand elle n'affectionnait personne, c'était le ministre même, avec son agrément et son concours, sans que le roi en eût aucun soupçon. Il croyait disposer de tout et seul tandis qu'il ne disposait en effet que de la plus petite partie et toujours encore par quelque hasard, excepté des occasions rares de quelqu'un qu'il s'était mis dans la fantaisie, ou si quelqu'un qu'il voulait favoriser lui avait parlé pour quelqu'un. En affaires si Mme de Maintenon les voulait faire réussir, maïquer ou tourner d'une autre façon, ce qui était beaucoup moins ordinaire que ce qui regardait les emplois et les grâces, c'était la même intelligence entre elle et le ministre, et le même manège à peu près. Par ce détail on voit que cette femme habile faisait presque

tout ce qu'elle voulait, mais non pas tout, ni quand et comment elle voulait... » Saint-Simon, VIII, i53.

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