‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 16 sur 69 · UN SOUHAIT... ODORANT · texte numérisé non relu

UN SOUHAIT... ODORANT

Sil ne s'est pas fort bien conduit.

Qu'il ait fait quelque peu de bruit Lorsqu'il se fraya cette voie, C'est qu'il était si transporté, Qu'il fit en l'air un cri de joie En recouvrant sa liberté.

Hélas ! quand je viens à songer A ce sujet faible et léger Qui cause mon malheur extrême, Je m écrie en ma vive ardeur, Fallait-il me mettre moi-même Près de vous en mauvaise odeur ?

Si pour un pet fait par hasard Votre cœur ou j'ai tant de part Pour jamais de moi se retire, Voulez-vous que, dorénavant, Vous me donniez sujet de dire Que vous changez au moindre vent ?

Ne faites donc point d'autre choix Et puisque votre âme à mes loix S'était soumise tout entière, Soyez telle qu'auparavant, Ou l'on dira que mon derrière Vous a fait perdre mon devant.

Le vice italien. — Ninon de Lenclos.

Grand bruit, grand scandale à l'occasion des débauches d'une foule de jeunes seigneurs (1), qui ont obligé Louis XIV à les exiler pour un genre de libertinage qui doit exciter la plus violente colère de mon sexe en masse. Je frémis d'avoir à prendre note de quelques détails sur une société secrète formée par ces infâmes, et dont la première obligation était de renoncer à toutes les femmes... Quelle horreur! grand Dieu! Poursuivons cependant. Le^ récipiendaires n'étaient admis qu'après diverses cérémonies d'initiation : la principale consistait dans l'union monstrueuse de l'initié avec l'un des grands maîtres de l'ordre. Ces officiers étaient le marquis de Biran, le duc de Grammont, le chevalier de Tilladet et M. de

Manicamp. Un prince du sang et le duc de Vermandûis, fils naturel du roi et de la duchesse de la Vallière, avaient été reçus dans cette association ; on ignore auxquels des grands maîtres furent livrés ces deux illustres néophytes pour se conformer à l'article fondamental des statuts, La décoration de l'Ordre, portée sous la chemise, était une croix sur laquelle on voyait un homme foulant une femme aux pieds... Maudits Italiens : quand vous étranglera- 1- on au pied des Alpes dès que vous vous disposez à les franchir pour venir chez nous ? Le prince du sang est exilé comme tous ses compagnons de débauche; mais le jeune comte de Vermandois, à peine âgé de quinze ans, a été puni d'une manière plus sensible, plus locale : on l'a, dit-on, fouetté quatre fois. Louis XIV s'est montré dans cette affaire d'une sévérité bien équitable ; il faut convenir que nous avons un grand roi. Je veux, par supplément de punition, accabler les indignes sectaires dont le roi vient de faire justice en leur mettant sous les yeux deux exemples éclatants des grandes qualités de ee sexe qu'ils outragent; j'enverrai aux coupables copie du feuillet de mes tablettes où je consigne les faits. « Prétendez* vous, leur dirai-je, examiner la vertu des femmes sous l'aeeeption que les anciens donnaient

à cc! mot, lorsqu'ilo le rendaient synonyme de force constitutive, puissance de moyens ? Je vous citerai Ninon, cette beauté à qui chaque année apporte une nouvelle perfection morale en glissant sur ses charmes d'un pied si léger, qu'à soixantesix ans ses traits n'offrent pas la moindre trace du temps. En 1682, comme en 1638, le teint de Mlle de Lenclos est blanc, uni, animé. Son visage, d'un bel ovale, n'a rien perdu de sa pureté grecque; ses yeux noirs et saillants respirent toujours une volupté communicative, et son sourire achève la conquête que son regard a commencée. L'accent, ce timbre du cœur qui fait deviner ses plus secrètes impressions, suffit dans Ninon pour captiver tout ce qui l'approche; on pourrait l'adorer sans la voir : semblable à l'écho, elle captive par l'unique séduction de la voix. Je vis hier cette femme surprenante dans un salon de verdure; ses habits étaient presque de gaze; point de corset, point de nœuds, protecteurs ordinaires des tailles qui s'épaississent, des gorges qui s'affaissent : c'était une grâce parée de toute l'absence des atours. « J'étais dans ce jardin il y a quarante-cinq ans, me dit le vieux duc de Villeroi ; Ninon s'y trouvait mise à peu près comme vous la voyez. Ses cheveux n'étaient pas plus noirs, sa bouche n'avait pas plus

de jeunesse, sa démarche ne paraissait pas plus vive. Or, tout à l'heure en regardant cette enchanteresse, je me disais : Je crois qu'elle est plus belle encore qu'hier... Oui, continuai- je avec moimême, voilà comme elle me souriait hier en causant avec moi sous ce jeune tilleul... Et ma ré flexion a été interrompue par la rude atteinte d'un arbre gros comme deux fois mon corps... Et c'était mon jeune tilleul; et le hier qyie je me rappelais était un jour de printemps de la minorité de Louis XIV, et Ninon était la même aux deux époques... Mon imagination s'abusait de quarantecinq ans. N'en doutons pas, ma chère comtesse, cette femme a dans quelque coin de son jardin un robinet de la fontaine de Jouvence. »

L'esprit de Ninon est resté aussi jeune que son corps ; grave ou enjoué, selon les circonstances, il passe avec une inconcevable facilité des abs- ^ tractions de la science aux délicatesses de la galanterie, de la sagesse des philosophes au désordre des amants. Soit que Mlle de Lenclos parle raison, soit qu'elle déraisonne, on l'admire, on l'aime toujours. Pourquoi rappellerais- je les succès de sa jeunesse, la foule d'amants qui se pressait sur ses pas, le concert de soupirs qui murmurait sans cesse à son oreille ? Ne la retrouvé-je pas obsédée

94 CHRONIQUES DE l'oeiL DE BOEyP

par les galants à soixante-six ans comme à dixhuit? Bien plus, l'empire de Ninon s'est agrandi : jeune, elle n'était recherchée que des hommes; vieille, sa cour s'est grossie de toutes les femmes d'esprit de l'époque. Ge modèle de toutes les qualités ne fréquenta jamais la cour; c'est cependant chez elle que les deux sexes en vont à tout âge étudier les belles manières, dont elle est la véritable pierre de touche. Et cela doit être, car presque tout ce qui compose la cour se forma depuis un temps immémorial à l'école de Ninon. Au milieu du concours de gens aimables qui remplissent chaque soir le salon de Mlle de Lenclos, personne ne se rappelle la légèreté de sa conduite passée, personne ne songe à ses égarements actuels. Mais chez Ninon, la nature a ses heures; alors sa porte est close. Si l'on pénétrait au fond de son boudoir dans ces instants d'abandon, la fille du joueur de luth s'y retrouverait tout entière, avec cet emportement des passions que la politesse ne peut soumettre, avec ce délire qui fait dégénérer la langue jusqu'aux blasphèmes d'une volupté grossière. Ce transport dé la vie animale une fois calmé, notre moderne Lais, fermant d'une main honteuse le refuge de la faiblesse humaine, reparaît au sein de la société étincelaute de saillies, de fines

épigrammes, de bons mots aiguisés par la malice, ou forte des raisonnements les plus sensés, les plus profonds. Racine, Boileau, Longepierre, Senécé, la Fare, Chaulieu profitent également de ses leçons, s'éclairent des étincelles de son esprit ou des conseils de sa raison. Chapelle assista longtemps aux soirées de Ninon ; mais l'ivrognerie de ce poète étant devenue extrême dans ces dernières années, Mlle de Lenclos lui a fait interdire sa maison. « Non, mon cher Despréaux, diâàitelle au Juvénal français qui la pressait de rappeler lé banni, non; si l'on peut excuser l'ivresse, qui dégrade toujours, c'est quand elle féconde, crée, vivifie ; mais elle est ignoble et détestable lorsqu'elle affaiblit, énerve et tue. »

Osez maintenant, transfuges de Gomorrhe, déserteurs sacinlèges des autels de la beauté (2), osez nier le mérite d'un sexe qui vous offre une Ninon.

NOTES

(1) Voir : La France devenue italienne avec les autres dérèglements de la Cour. — C'est à ce pamphlet — absolument véridique, sinon dans tous ses détails, du moins dans son ensemble — que ÏQEil de bœuj a puisé cette « chronique » dont les tristes héros sont : le chevalier de Tilladet, le marquis de Biran, Manicamp, le duc de Grammont, le duc de Vermandois. Voici les statuts de l'Ordre (?) :

I. Qu'on ne recevrait plus dorénavant dans l'ordre des personnes qui ne fussent vérifiées par les grands maîtres, pour voir si toutes les parties de leurs corps étaient saines, afin qu'elles puissent supporter les austérités.

II. Qu'ils feraient vœu d'obéissance et de chasteté à l'égard des femmes, et que si aucun y contrevenait, il serait chassé de la compagnie sans y pouvoir rentrer sous quelque prciexle que ce fût.

III. Que chacun serait admis mdifTéremment dans l'ordre, sans distinction de qualité, laquelle n'empêcherait point qu'on ne se soumît aux rigueurs du

noviciat qui durerait jusqu'à ce que la barbe fû! venue au menton.

IV. Que si aucun des frères se mariait, il serait obligé de déclarer que ce n'était que pour le bien de SCS afTaires, ou parce que ses parents l'y obligeaient, ou parce qu'il fallait laisser un héritier. Qu'il ferait serment, en même temps, de ne jamais aimer sa femme, de ne coucher avec elle que jusqu'à ce qu'il en eût un, et que cependant il demanderait permission, laquelle ne lui pourrait être accordée que pour un jour de la semaine.

V. Qu'on diviserait les frères en quatre classes, afin que chaque grand prieur en eût autant l'un que l'autre. Et qu'à l'égard de ceux qui le présenteraient pour entrer dans l'ordre, les quatre grands prieurs les auraient à tour de rôle afin que la jalousie ne pût donner atteinte à leur union.

VI. Qu'on se dirait les uns aux autres tout ce qui se serait passé en particulier, afin que quand il viendrait une charge à vaquer, elle ne s'accordât qu'au mérite, lequel serait reconnu par ce moyen.

VII. Qu'à l'égard des personnes indifTérentes il ne serait pas permis de leur révéler les mystères et que quiconque le ferait, en serait privé lui-même pendant huit jours et même davantage, si le grandmaître dont il dépendait le jugeait à propos.

VIII. Que néanmoins l'on pourrait s'ouvrir à ceux qu'on avait l'espérance d'attirer dans l'ordre; mais qu'il faudrait que ce fût avec tant de discrétion que l'on fui sûr du succès, avant que de faire cette démarche.

IX. Que ceux qui amèneraient des frères au couvent jouiraient des mêmes prérogatives pendant deux jours, dont les grands-maîtres jouissaient, bien entendu, néanmoins, qu'ils laisseraient passer les grands-maîtres devant, et se contenteraient d'avoir ce qu'on aurait desservi de dessus la table.

« C'est ainsi que les règles de l'Ordre furent dressées ; et ayant été lues en présence de tout le monde, elles furent approuvées généralement... On convint (^ue le§ chevaliers porteraient une croix entre la chemise et le justaucorps, où il y aurait élevé en bosse un homipe qui foulerait une femme aux pieds, à l'exemple des croix de Saint-Michel où l'on voit que ce saint foule aux pieds le démon... »

Air de : Joconde.

Tous \ç^ jeupeg geu? de la cqu^ De leiif corps font folie, En renouvelant tour à tour Les plaisirs d'Italie ;

Autrefois cette passion Eût mérité la braise, Mais ils ont trouvé leur patron :

Le Père La Chaise.

(2) Sur ce portrait à peu près juste de Ninon cl n'arrivant ici que par opposition avec les «fidèles de Gomorrhe», il faut lire l'amusante Histo-

riette de Tallï;ma>'t des Réaux, t. VII, p. ?25 de l'édition iMonmerqué. « Elle n'eut jamais beaucoup de beauté, dit Taliemant, mais elle avait beaucoup d'agréments ; et comme elle avsit l'esprit vif, jouait bien du luth et dansait admirablement, surtout la sarabande, les dames du voisinage, c'étc^it au Marais, l'avaient souvent chez elles. »

Ninon — ou plutôt Annelte — de Lenclos, fut une amie de Molière, devina Voltaire, eut de i'espri^ autant que Mme Cornuel ou que Mme Pilou; deux des femmes, femmes de bourgeoisie, les plus spirituelles du dix-septième siècle — Voir : A. Meyrac ; HoiSy grandes dames et beaux esprits d'autre/ois ; t. II. A. Michel, édit., — et fut « l'institutrice de tous les jeunes seigneurs de la cour ». La Fare, juge d'un goût délicat, écrit : « Je n'ai point vu JNinon dans sa beauté, mais à l'âge de cinquante ans et même jusqu'au delà de soixante-dix elle eut des amants qui l'ont fort aimée, et les plus honnêtes gens pour amis. Jusqu'à quatre-vingt-sept ans, elle fut encore recherchée par la meilleure compagnie de son temps. Elle est morte avec l'agrément de son esprit qui était le meilleu^ et le plus aimable que j'a-ie connu en aucune femme. »

Les chansons si faeilement méchantes, en ce temps, l'ont épargnée.

On ne verra de cent lustres Ce que de notre temps nous a fait voir Ninoaf Qui s^est mise, en dépit du c, Au nombre des hommes illustra.

100 CHRONIQUES Dl£ l"cSIL DE B'ffiUF

Prenons encore son « portrait » dans le Dictionnaire des Précieuses. — « Pour de la beauté quoique l'on soit assez instruit qu'elle en a ce qu'il faut pour donner de l'amour, il faut pourtant que son esprit soit plus charmant que son visage ; et que beaucoup échapperaient de sa main, s'ils ne faisaient que la voir. C'est cette aimable qualité qui a si longtemps attaché Gabinas (le comte de Guiche) auprès d'elle... Il est vrai qu'il ne la cherchait que pour son esprit... »

Nous retrouverons encore plus loin cette courtisane célèbre. Voir alors les anecdotes : Mauvais Servant d'amour et Mort de Ninon.

ÎX

Une méprise d'amour du Dauphin.

Madame de Route.

Le Dauphin avait remarqué à l'Opéra Fanchon Moreau, très jolie courtisane attachée à ce spectacle; il désira la posséder. Dumont et Francine, gendre de Lulli, qui lui ont succédé dans l'exploitation du privilège de l'Opéra, furent chargés d'envoyer à Ghoisy l'actrice remarquée par le prince. Dumont, qui exerçait plus particulièrement que son collègue les fonctions de pourvoyeur galant, écrivit à cette fille pour l'informer de l'heu reuse aubaine qui lui advenait, et lui assigna un rendez-vous. Par je ne sais quel malentendu, la lettre, au lieu d'être remise à Fanchon Moreau, le fut à Louison Moreau, fort grosse et fort laide personne, passablement négligée par les galants.

Elle n'en fut que plus exacte à se rendre au lieu indiqué ; et, soit que Monseigneur attribuât à l'illusion du théâtre la différence frappante qu'il remarqua entre les traits qui s'offraient à lui et ceux qu'il avait admirés à l'Opéra, soit que Son Altesse ne fût pas d'humeur à remettre la partie, Louison fut tout aussi fêtée que l'eût été Fanchon. Cependant Dumont, ayant reconnu l'er reur, court à Choisy avec la belle Moreau, dans le but de la substituer à la laide ; l'un et l'autre arrivent au cabinet hermétiquement fermé du prince. « Monseigneur, s'écrie le pourvoyeur à travers la porte, on s'est trompé^ ce n'est pas cellelà. » Point de réponse. Dumont, criant encore plus haut, reprend : « Il y a méprise entre lés deux sœurs... J'amène la bonne. » Le Dauphin, las du tintamarre qu'on fait à sa porte, l'ouvre enfin et proteste qu'il est fort content de Louison. Il ajoute qu'une autre fois ce sera le tour de Fanchon... A ces mots Son Altesse passe dix louis à la belle délaissée, qui les jette au nez de son directeur. Dumont a raconté cette aventure au foyer de l'Opéra, d'où elle est venue à la connaissance de la ville et de la Gour (1), qui s'en égayent àl'envi. Quelques jours après l'événement que je viens de rapporter, Monseigneur se sentit un goût très

tNB MÉPRISE d'amour DU t)AUPHlN 103

irif pour une chanteuse âgée de quatorze ans au piu$, et dont l'accent mélodieux avait séduit ce prince. De peUr d'une nouvelle méprise, le Daupliiii chargea cette fois Francine de taire des propositions à la jeune personne en lui remettant un riche présent. Elle refusa l'iin et l'autre, et la formule de refus est neuve. Le lendemain de la démarche. Monseigneur se rendit à lOpéra plein d'espérance et d'amour ; il attendait avec impatience dans sa loge le rapport de Francine, lorsque la petite chanteuse ayant fait lever à moitié le rideau, s'avança Jusque sur le bord du théâtre, et tournant ses i'egards vei's le Daiiphin, elle chanta de la meilleure façon du monde ce refrain connu :

Je ne saurais,

Je suis encor trop jeunette;

J'en mourrais !

Tous les musiciens reprirent l'air, le jouèrent jusqu'à ce que la toile fût levée, et le Dauphin finit par rire de bon cœur du scrupule chanté à grand orchestre par la jeune pensionnaire de l'Opéra.

Malgré toutes ces passades. Monseigneur aime toujours éperdument Mme de Route. Par malheur, cette dame a autant de désirs qu'elle voit d'honimus, et autant d'amants qu'elle compte de désira. Elle

assiste presque toujours à ces petits soupers de Ghoisy où l'on passe bientôt de l'étiquette à la liberté, de celle-ci à la licence, et de la licence à la débauche (2). Une nuit de la semaine dernière, Mme de Route étant assise à l'un de ces banquets licencieux, le prince de Turenne, qui ne manque jamais de s'y trouver, partit d'un éclat de rire extravagant au milieu du repas. Le Dauphin lui en a3'ant demandé le sujet il hésitait à le dire... Pressé avec instance par le prince, Turenne reprit enfin : « C'est que je trouve fort plaisant que de neuf que nous sommes ici, de Route soit le seul qui n'ait pas couché avec sa femme. » Voilà le ton de la cour du Dauphin ; elle forme un grand contraste aA'^ec celle de Versailles, où, généralement parlant, on n'est guère plus sage sous le manteau de sagesse dont on s'y revêt... Mais l'apparence est là, et, parmi les hypocrites, ce semblant tient lieu de toutes les vertus (3).

NOTES

(1) Le Dauphin, ou, comme Ton dit plus communément, « Monseigneur » — dont VŒU de bœuf, à l'anecdote suivante, va nous raconter la mort, — est le premier-né, novembre 1661, et l'unique survivant des six enfants que Louis XIV eut de sa femme légitime Marie-Thérèse. Marié en 1680 à Marie- Anne-Chrisline, sœur de Maximilien II, électeur de Bavière, il fut excellent mari pendant cinq ou six années, puis, ensuite, « commençait à fourrager parmi les filles d'honneur de la Dauphine ». Pour ses amours, dont notre anecdote ici raconte deux épisodes, voir : Saint-Simon, II, pp. i36-i38 ; III, p. 196; XII, p. 620; XIII, pp. 48, 43i, 623, de l'édition Boislisle de la collection Les Grands Écrivains de là France (on y lira que le Dauphin semblait avoir un goût tout spécial pour les femmes de chambre); Mémoires de Sourches, I, 384-385 et 468- 470; Correspondance de Madame, édition Brunet, I, ^ip. 09-60, et II, p. 274 ; Recueil Jaëglé, I, p. 256, el II, p. 208; Relation de Spanheam, édition Bour-

106 CHRONIQUES DE L œiL DE BCEUP

geois, 117-119; Souvenirs de Mme de Caylus ; Lettres de Mme Dunoyer, lettre xxxi ; Correspondance de Bussy-Babutin, V, 4i5 î Nouveau Siècle de Louis XIV, IV, 112-116; Le Chansonnier de Clérembault ; le t. III de VHistoire amoureuse des Gaules.

Dans ses Souvenirs, Mme de Caylus laisse entendre que les façons d'être de la Dauphine contribuèrent à éloigner d'elle son époux. L'aventure du Dauphin prenant une sœur l'une pour l'autre est très sommairement racontée par Saint-Simon ; et avec plus de détails, qiii, totis, semblent être d'imagination, par Courlils de Sandraz. Francine, l'entremetteur, est le gendre de Lully : Jean-Nicolas Francini, d'une famille florentine établie en France depuis Henri IV et dont un des membres fut le créateur des eaux dé Versailles. Il prenait, après la mort de son beaupère, la direction de l'Opéra. Desîïoiresterres dans ses Cours galantes, I, 277-280 ; Mme Duxoyer dans une de ses lettres; Castil-Blaze dans l'Académie impériale dé musique, l, pp. 67-71, appliquent l'aventure aux deux sœurs Loison ou aux deux Moreau. Selon d'autres, la Raisin, une célèbre actrice, en ce temps, en aurait été l'héroïne. Cela dit, indiquons la source où puisa VOEU de bœuf.

« Monseigneur était bon naturellement, ennemi de toute sorte de contrainte ; aussi n'était-il capable d'aucune attache pour les femmes, et quoiqu'il en eût aimé une ou deux, comme il savait que le beau sexe demandait de la complaisance, il ne se souciait pas tant que celles qu'il voyait eussent de la vertu

BNE MÉPRISE d'aMOUR DU DAUPHIN 107

que de la facilité. Du Mont, un de ses écuyers qui n'était pas mal auprès de lui, les lui amenait par un degré dérobé, quand il en avait affaire et les renvoyait tout aussitôt qu'il en avait fait. Ce prince les choisissant entre les opératrices {filles de l'opéra) et les comédiennes ; et il lui arriva là-dessus une plaisante chose qui mérite d'être lue. Ayant fait parler par Du Mont à l'une de cèâ opératrices, et celui-ci étant convenu avec elle qu'elle le viendrait ti"ou ver à Meudon, afin qu'il l'introduisît dans le cabinet de Monseigneur par le petit escalier dont je viens de parler, il lui marq\ia le jour et l'heure qu'elle y devait venir. L'opératrice quoique personne sans façon, croyant de la bienséance de ne pas aller là toule seule, y menait une de ses sœurs avec elle. Monseigneur avait quelqu'un dans son cabinet quand elles arrivèrent ; ce qui fut cause que Du Mont dit de l'attendre dans un endroit où il les posta, tout auprès de ce cabinet. Il fut faire signe en même temps à Monseigneur de la venue de la belle afin qu'il se défît dé sa cornpagnie. Monseigneur lui donna l'ordre d'aller quelque part et, étant sorti par le grand escalier, ceux qui étaient avec Monseigneur sortirent ensuite, s'aperc«vant qu'ils commençaient à l'incommoder. Comme Du Mont avait laissé entr'ouverte la porte par laquelle il était allé trouver Monseigneur, la sœur de l'opératrice n'enteudant plus personne causer avec lui, eut la curiosité de voir ce qu'il faisait. Monseigneur, qui n'attendait que le retour de Du Mont pour faire entrer sa sœUr, ayant par hasard les

yeux tournés du côté par oùl'autrc regardait, ne vit pas plus tôt une coiffe par l'ouverture de la porte, que croyant que c'était celic qu'il voulait, il lui dit d'entrer. Elle crut qu'il fallait obéir quoique ce ne fût pas elle qu'il attendit et soit qu'il eût, ce jour-là, les yeux troubles, ou qu' « il fut si pressé » qu'il n'eût pas le temps de la bien considérer, il la traita tout de même qu'il eût pu faire celle à qui il avait donné rendez-vous. Comme il n'aime pas les longues conversations avec les dames, il la renvoyait aussitôt. Elle ne dit rien à sa sœur de ce qui venait de se passer. Celle-ci attendait le retour de Du Mont pour l'annoncer, et il lui tardait fort qu'il ne levînt. 11 revint enfin par le petit escalier et Du Mont lui dit qu'il allait parler à Monseigneur afin de l'introduire. Monseigneur lui répondit, quand il lui en voulût dire un mot, qu'il avait eu avec elle toute la conversation qu'il y voulait avoir, qu'il lui donnât cinq cents louis et qu'elle s'en retournât chez elle. » Du Mont à qui elle avait témoigné l'impatience qu'elle avait d'entrer, ne sut ce que cela voulait dire et fit expliquer Monseigneur. Il sut ce qui venait de se passer, mais ne sachant pas avec qui c'était, il fut redire à l'opératrice que si elle avait si bon appétit, il n'en était pas de même de Monseigneur. L'opératrice fut surprise de son compliment; elle reconnut par là que sa sœur l'avait trompée, et elle en eut tant de chagrin qu'elle ne se serait jamais raccommodée avec elle, si elle n'eût consenti à lui faire part des cinq cent-s louis d'or que le prince avaient en-

UNE MÉPRISE d'amour DU DAUPHIN lUS)

voyés à celle-ci pour son paiement. — Gourtilz DE Sandraz, Annales de la Cour pour d697-I698, t. II.

(2) « Le Dauphin aime toujours éperdument Mme de Route », dit ÏOEil de bœuj ; évidemment, il faut lire Mme de Roure. — Marie-Anne-Louise de Caumont La Force, fille de Jacques Nonpar de Caumont, duc de la Force, et de Marie Saint-Simon Courtaumer, épousait, le 8 mars 1688, Louis-Scipion III de Grimoard de Bauvoir, comte du Roure, marquis de Grisac, capitaine de chevau-légers, lieutenant-général pour le Roi en Languedoc. « Dame belle et bien prise dans sa taille qui ne peut passer pourtant que pour médiocre ; elle a de beaux yeux vifs et amoureux, la bouche petite et les lèvres vermeilles, elle a le teint beau et frais et des bras comme cire... Le roi qui savait tout et qui était averti de ce petit commerce galant ne manqua pas de le traverser à la veille d'une célèbre dévotion ; et il prit ce temps-là pour envoyer à Monseigneur deux des principaux prélats de la Cour (Bossuetet Harlay, archevêque de Paris) pour l'exhorter à quitter la comtesse du Roure. 11 est facile de juger comme le jeune prince recevait le message, passionné qu'il était pour sa maîtresse. Néanmoins il eut assez de modération pour ne pas sortir du respect dû à leur caractère, tournant la chose en raillerie avec Tarchevéque qui était accusé, comme tout Paris sait, d'avoir un grand attachement pour Mme la duchesse de Lesdiguières.

Mais, Monseigneur reprenant son sérieux : « J'ai

delà peine à croire, leur dit-il, que ce conseil que vous m'apportez vienne du roi seul ; car il est homme et susceptible d'araour comme les autres ; mais assurément ceci vient de Mme de Maintenon qui, après s'être bien divertie et devenue vieille, ne peut pas souffrir que les autres se divertissent à leur tour... » — Pour ces amours, mis en roman, du Dauphin avec Mme de Roure, voir : les Amours de Monseigneur le Dauphin, III, pp. 185-209, Histoire amoureuse des Gaules. Puis ce passage de Saint-Simon par lequel est expliqué notre citation de l'Histoire amoureuse des Gaules.

« ...Cet hiver, le feu mal éteint se ralluma. Mme du Roure ne put voir Monseigneur à Versailles si secrètement que le roi n'en fût averti. Il en parla à Monseigneur et il n'y gagna rien. Ce prince ne fit point ses Pâques, dont le roi fut fort fâché ; tellement qu'il chassa la dame en Normandie dans les terres de son père jusqu'à nouvel ordre. Monseigneur n'y sut faire autre chose que de lui envoyer vçi\\\e louis par Joyen, son premier valet de chambre et faire après ses dévotions. Le roi avait envie qu'il allât en Allemagne, mais il préféra la Flandre par une in^ trigue qui se développa pendant la campagne et le roi y consentit. » — Saist-Simon, I, p. n8 de l'édition en i3 volumes.

Page 1