ALBIN MICHEL. ÉDITEUR
aa« rue Huygens, aa
KBLlOtHECA
Madame Scarron.
J'étais dans la galerie de Saint-Germain avec la maréchale de la Ferté ; le roi sortait de la messe, il recevait sur son passage desplacets, que 'des femmes, des moines et de vieux officiers lui remettaient. Tout à coup je vois s'avancer vers Sa Majesté une belle femme habillée de noir; je la reconnais tout de suite : c'était cette dame qui proclamait si haut les belles qualités de Louis XIV, le jour de son entrée à Paris avec la jeune reine. Le roi, en recevant le papier que lui remit son admiratrice, se montra peu reconnaissant, car il lui tourna promptement le dos, et je l'entendis, lorsqu'il passa près de moi, dire au duc de Saint- ^ignan : « Il pleut en vérité des mémoires dt
. {1) Voir Y Avant-propos au tome I".
Mme Scarron^ quand cessera-t-elle de m'obsé- ' der? » Par bonheur, dis-je à la maréchale, cette pauvre suppliante n'a pas entendu. Oh ! me ré pondit Mme de la Ferté, quand elle aurait eu l'oreille affligée de ce mauvais compliment, cela ne l'eût pas dégoûtée de solliciter; je connais la dame, rien ne lasse sa persévérance. Il y a deux ans qu'elle demande sans succès : savez-vous ce qui en est résulté, c'est qu'elle se présente de plus en plus fréquemment. Depuis environ six mois, Mme Scarron pourrait être prise pour un personnage des tapisseries de Saint-Germain, du Louvre ou de Fontainebleau. Mais l'histoire de cette intrépide solliciteuse est piquante ; si vous voulez monter dans mon carrosse pour retournera Paris, je vous la raconterai chemin faisant. J'acceptai. « Je fus une des premières protectrices de la dame au placet à son arrivée dans la capitale, reprit Mme de la Ferté quand nous fûmes dans son équipage : je me suis brouillée ensuite avec elle pour de petites raisons qu'il serait trop long de rapporter (1) ; je ne vous en dirai pas moins sur elle la plus exacte vérité. Cette veuve, qui se nommait, étant
(1) Il est -à présumer que Mme Scarron s'était trouvée quelque part sur les brisées amoureuses de Mme de la Ferté, la femme la plus universellement galante de son temps (note de \'Œil de bœuf).
MADAJIE SCAnRON 3
demoiselle, Françoise d'Aubigné, est née d'un gentilhomme et de la fille du geôlier de Niort ^ D'Aubigné ayant été emprisonné dans cette ville, comme prévenu d'avoir fabriqué de la fausse monnaie, devint amoureux de la fille de son gardien, la séduisit et lui promit d'en faire sa femme, si elle parvenait à rompre ses chaînes et consentait à fuir avec lui. La jeune personne fit plus, elle vola son père, puis s'abandonna à la bonne foi de son amant, qui l'emmena avec lui à la Martinique, où il l'épousa. Mme d'Aubigné eut, au Nouveau-Monde, deux garçons et deux filles : ne nous attachons qu'à Françoise, qui passa en France, à l'âge de quinze ans, sous la conduite de Mme de Blénac, femme du gouverneur delà Martinique. Françoise était prodigieusement jolie : cette qualité, qui est une belle recommandation auprès des hommes, devient souvent un titre d'exclusion auprès des femmes. lien fut ainsi pour Mlle d'Aubigné. Soit que le gouverneur se fût montré trop prévenant auprès d'elle durant la traversée, soit que Mme de Blénac crai-
(1) Qu'entend l'Œil de bœuf par ce mot « geôlier »? — Jeanne de Cardillac, qu'épousa Constant d'Aubigné, et dont il eut Françoise — née à la conciergerie de la prison, — était fille de Pierre de Cardillac, lieutenant du duc d'Epernay au Château-Trompette. Sans doute geôlier de même fa- <jon qu'était gouverneur de la Bastille M. de Launay, lorsqu'elle fut prise en 1789.
gnît que cela n'arrivât plus tard, la jeune insulaire fut abandonnée par cette dame à la Rochelle.
« Vous savez, ma chère comtesse, poursuivit la maréchale, avec quel empressement on prête aux riches. Or il faut qu'en fait d'intrigues Mlle d'Aubigné ait été bien opulente, car on lui a beaucoup prêté. La chronique scandaleuse veut qu'elle ait passé en Poitou des bras d'un simple villageois borgne, bossu, boiteux, dans ceux du marquis de Chevreuse> puis dans le lit d'un juge, enfin sur le dur matelas d'un jeune bachelier, qui tour à tour abandonnèrent cette fleur de beauté, après l'avoir entr'ouverte, fait épanouir et presque flétrie. Elle s'achemina un beau matin vers Paris, où tout intrigant qui calcule bien vient tôt ou tard. Françoise avait du marquis de Ghevreuse des lettres pour la comtesse d'Olonne et pour moi; je lavis arriver à mon hôtel, conduite par une demoiselle David, fille d'une laideur repoussante, chez qui elle était descendue. Je faisais cas de la protection du marquis, je m'employai volontiers pour placer Mlle d'Aubigné en qualité de demoiselle de compagnie. Elle était belle comme un ange, avait de l'esprit comme un lutin : aucune dame n'en voulait, parce qu'on craignait que tous les hommes ne la voulussent. De guerre lasse, nous songeâmes.
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Mme d'Olonne et moi, à marier notre protégée. Le poète Scarron cherchait femme, nous nous avisâmes de lui présenter la petite insulaire; il ne manqua pas de la trouver tort à son gré. Mais elle... comment, disions-nous, pourra-t-elle s'habituer au cul-de- jatte le plus mal conformé, le plus infirme, le moins homme de toute la France! Enfin la misère heurtait violemment à la porte de Françoise, elle n'aimait la galanterie qu'accompagnée du plaisir... Elle se décida à marcher à l'autel avec le podagre Scarron, qu'on y porta (1). Ce n'est pas tout, il y avait dans l'esprit de ce grotesque écrivain presque autant d'irrégularités que dans sa personne. Je n'oublierai jamais certaines clauses du contrat qu'il fit rédiger ; les voici : « La dame ne portera point de rubans, elle sera « toujours habillée d'étoffes de laine. Ses devoirs « assidus seront d'attendre son mari à diner et à « souper, d'avoir bien soin de lui durant ses ma- « ladies, de ne recevoir personne pendant qu'il n'y « sera point, de ne jamais manger avec lui quand « il y aura compagnie, à moins qu'il ne lui ait dit
(1) Scarron était &,rotesque plutôt par son apparence physique : un cul-de-jatte difforme; mais il eut de l'esprit, encore que cet esprit fût parfois grossier. En tout cas, il reste encore, ainsi qu'on l'appelle dans les cours de littérature « VEmpereur du burlesque ».
« de se mettre à table , enfin elle devra s'appeler « mademoiselle et non madame. » Quant à cette dernière clause, on assure que le poète la fit rayer du contrat le lendemain de la noce, comme essentiellement contraire à la nature des choses (1).
« L'esclavage conjugal de Françoise dura neuf ans; mais la mort de son mari lui rendit la misère avec la liberté. Elle fut si pauvre, qu'elle dut se recommander à la charité du curé de Saint- Eustache. Alors, dit-on, elle demanda des ressources à ces aniours de qui elle n'avait voulu recevoir jusqu'alors que des voluptés... Je crois bien^ ma chère comtesse, que, depuis trois ans, la veuve Scarron n'a pas consacré toutes ses nuits à Vesta ; mais si elle avait eu la moitié des amants qu'on lui a prêtés, elle n'aurait pu conserver les charmes et surtout la fraîcheur que nous lui connaissons. Pour mon compte je puis vous garantir que j'ai vu enchaînés ensemble à son char M. de Villars, M. de Beuvron et les trois Villarceaux : ce n'est déjà pas mal; mais avec cela l'on peut concevoir qu'une jolie femme conserve tous ses attraits et toute sa santé (2). »
Ainsi me parla la maréchale, et je ne suis pas fâchée d'avoir à consigner sur mes tablettes l'histoire singulière de Mme veu^e Scarron.
NOTES
(1) Il faut prendre pour ce qu'il vaut ce récit moitié fantaisiste, moitié sincère. Le suivre ligne à ligne pour en relever leâ inexactitudes et, parfois aussi, les choses vraies, serait besogne qui nous entraînerait trop avant. Mais nous renverrons au curieux et documenté volume d'ÉwiLE Magne ; Scarron et son milieu — librairie du Mercure de France ; et pour le roman — mélangé d'histoire — au t. III de YHistoire amoureuse des Gaules. i° La France galante ou les derniers dérèglements de la cour ; 2° Le Divorce royal ou la guerre civile dans la famille du grand Alcanare.
Françoise d'Aubigné avait, au temps de sa prime jeunesse, gardé les dindons pour Mme de Neuïlhan qui l'avait recue-illie par humanité — voir dans Tallemant des Réaux l'historiette de Scarron, et Françoise d'Aubigné, par H. Gelin. Niort, 1666, édition du Mercure Poitevin. — Mais il semble faux, comme Tinsiiiue VQEil de bœuf, « qu'elle ait en Poitou passé des bras d'un simple villageois... dans ceux
du marquis de Chevreuse » et de tant d'autres, avant d'être Mme Scarron. « Françoise chaussa les sabots, prit la gaule et s'en fut à travers champs écouter les sornettes bucoliques des frustes bergers », dit plus vraisemblablement M. Magne. C'est dans l'odieux pamphlet : la France galante que sont mis en scène les amours du marquis de Chevreuse — quel Chevreuse? il y en eut tant à cette époque ! — et de « Guillemette » qui désigne on ne sait trop pourquoi Françoise d'Aubigné. Est-ce parce que plus tard, devenue Mme de Maintenon, elle eut une chienne qu'elle appelait Guillemette?
Le récit, en vers, de la première « nuictée d'amour » entre ce marquis de Chevreuse et Guillemette est une « pièce » d'une grande licence.
Or ça je te tiens, mon cœur, Guillemette mon bonheur, Guillemette ma rebelle, Ma charmante colombelle.
Donc, à l'honneur de Cypris Passons cette nuit en ris Et dans ces douces malices Nous trouverons nos délices.
Magne, sur le contrat, n'en connaît pas autant, et pour cause, que VOEU de bœuj. Au moment de son mariage, Françoise d'Aubigné était à bout de ressources : comment allait-elle pouvoir vivre? Le contrat qui liait ses intérêts à ceux de Scarron, fut ré-