‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 20 sur 69 · HISTOIRE D UN CHAPEAU GRIS · texte numérisé non relu

HISTOIRE D UN CHAPEAU GRIS

Le colonel général des dragons était sur un brasier... Enfin le porteur du précieux chapeau gris entre dans la cour; Tessé descend tête nue, se coiffe selon l'ordonnance... de Lauzun, saute sur son cheval et vole à la revue.

« Où diable avez-vous pris cette coiffure? cria le roi au comte du plus loin qu'il le vit...

— Sire, je l'ai fait venir de Paris ! répondit l'autre en faisant caracoler son cheval.

— Et pourquoi faire ?

— Votre Majesté ne nous fait-elle pas l'honneur de nous passer en revue ?

— Eh bien, qu'a cela do commun avec un chapeau gris? répondit brusquement Louis XIV en regardant le comte dans les yeux pour tâcher de s'assurer qu'il ne serait pas devenu fou.

— Le privilège du colonel général des dragons n'est-il pas d'avoir un chapeau gris aux rexoies de Votre Majesté?

— Qui peut vous avoir conté cette sornette ?

— Sire, c'est M. de Lauzun, pour qui vous avez créé la charge que je possède aujourd'hui.

— - Lauzun s'est moqué de a^ous, dit le roi en haussant les épaules... et le malicieux duc se glissait hors de la chambre en étouffant de rire... Croyez-moi, ajouta Sa Majesté, envoyez sur

l'heure votre chapeau gris au général des Prémontrés. »

Quoique la plaisanterie fût un peu forte, et que Tessé fut en grande colère contre le duc, il n'osa éclater, de peur d'augmenter le nombre des rieurs qui allaient se divertir à ses dépens.

NOTES

Opposons le récit malicieux et fort amusant de Saint-Simon, à la fantaisie dialoguée imaginée par vœu de bœuf.

«... Il arriva sur cette revue de Compiège (1698) une plaisante aventure au comte de Tessé. Il était colonel général des dragons. M. de Lauzun lui demanda deux jours auparavant, avec cet air de bonté, de douceur, de simplicité qu'il prenait presque toujours, s'il avait songé à ce qu'il lui fallait pour saluer le roi à la tète de ses dragons, et là-dessus entrèrent en récit du cheval, del'tiabitet de l'équipage. Après les louanges : « Mais, le chapeau, lui dit Lauzun, je « ne vous en entends point parler. — Mais non, répon «ditl'autre, je compted'avoir un bonnet — Unbonnet' «reprit Lauzun, mais y pensez-vous ! Unbonnet I Cela « est bon pour tous les autres, mais le colonel général, avoir un bonnet ! Monsieur le comte, vous n'y pensez « pas ! — Comment donc, lui dit Tessé, qu'aurais-je « donc ? )) Lauzun le fit douter et le fit prier longtemps et lui faisant accroire qu'il savait mieux qu'il ne

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disait ; entiii, vaincu par ses prières, il lui dit qd'il ne voulait pas lui laisser commettre une aussi lour-.le faute, que cette charge ayant été créée pour lui, il en savait bien toutes les distinctions dont Fun^^ des principales était, lorsque le roi voj'ait les dragons,d'avoir un chapeau gris. Tessé, surpris, avoue son ign;7rance ; et dans l'effroi de la sottise où il serait tombé sans cet avis si à propos, se répand en actions de grâces, et s'en va vite chez lui dépêcher un de ses gens à Paris pour lui rapporter un chapeau gris. Le duc de Lauzun avait bien pris garde à tirer adroitement Tessé à part pour lui donnei cette instruction, et qu'elle ne fût entendue de personne. Il se doutait bien que Tessé, dans la hoirie de son ignorance, ne s'en vanterait à personne, et lui aussi se garda bien d'en parler. Le matin do la revue j'allai au lever du roi et, contre sa coutiime, j'y vis M. de Lauzun y demeurer, qui avec ses grandes entrées s'en allait toujours quand les courtisans entraient. J'y vis aussi Tessé avec un chapeau gris, une plume noire, et une grosse cocarde, qui piaffait et se pavanait de son chapeau. Cela qui me parut extraordinaire et, la couleur du chapeau que le roi avait en aversion, et dont personne ne portait plus depuis bien des années, me frappa et me le fit regarder, car il était presque vis-à-vis de moi, et M. de Lauzun assez près de lui, et un peu en arrière. Le roi, après s'être chaussé et avoir parlé à quelquesuns avise enfin ce chapeau. Dans la surprise où il en fut il demanda à Tessé où il l'avait pris. L'autre,

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Cabinet des Estampes.

L\ TRAGEDIENNE CHAMPMESLE

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s'applaudissant, répondit qu'il lui était arrivé de Paris. — « Et pourquoi faire? dit le roi. — Siie, « répondit l'autre, c'est que Votre Majesté nous ïvM « rhonneur de nous voir aujourd'hui ! — Eh bien ! « reprit le roi de plus en plus surpris, que fait cchi « pour un chapeau gris? — Sire, ditTessé, que celle « réponse commençait à embarrasser, c'est que le « privilège du colonel général est d'avoir, ce jour-là, (( un chapeau gris. — Un chapeau gris ! reprit le roi, « où diable avez-vous pris cela? — C'estM.deLauzun, « sire, pour qui vous avez créé la charge, qui me l'a « dit ! » — Et, à l'instant le bon duc de pouffer de rire « et de s'éclipser. — « Lauzun s'est moqué de vous, « répondit le roi un peu vivement, et croyez-moi, en- « voyez tout à l'heure ce chapeau au général des Pré- « montrés I » Jamais je ne vis homme plus confus que Tessé. Il demeura les yeux baissés et regardant ce chapeau avec une tristesse et une honte qui rendit la scène parfaite. Aucun des spectateurs ne se contraignit de rire, ni des plus familiers avec le roi, d'en dire son mot. Entin Tessé reprit assez ses sens pour s'en aller... » Saint-Simon, 1, pp. 388 Sy de 'édition en treize volumes.

Désintéressement de Fénelon.

L'abbé Fénelon, précepteur des enfants de France, vient d'être nommé archevêque de Cambrai.

— Sire, dit le nouveau prélat en remerciant le roi de cette grâce, dois-]e regarder comme une récompense une dignité qui m'éloigne de Votre Majesté et de M. le duc de Bourgogne?

— Aussi, répondit Sa Majesté, je ne prétends point vous obliger à une résidence entière dans votre diocèse.

^— Le concile de Trente me lie étroitement sur ce point, reprit M. de Cambrai; je ne puis rester que trois mois éloigné de mon siège.

— Votre concile de Trente, repartit le monarque, n'avait pas prévu l'éducation des princes, et, par

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