LA MODE EN 169O
troisièmje, puis une quatrième... « Irons-nous à la « douzaine ? dis- je alors à la duchesse. — Non, « répondit-elle, M. le duc a voulu que je m'en « tinsse à la moitié. — C'est quelque chose, répli- « quai-je, pour quelqu'un qui n'en revend pas. » Mme de Ghaulnes se mit à rire, et nous réprimes notre entretien.
Le café, le thé et le chocolat paraissent dans tous les déjeuners des bonnes maisons, mais le café l'emporte sur ses deux concurrents. Ecoutez ceux qui veulent justifier leur passion pour ce breuvage. Ils vous diront que c'est un remède souverain contre la mélancolie, la tristesse, la douleur. Une dame de la cour apprit dernièrement la mort de son mari, tué en Irlande : « Ah ! malheureuse « que je suis ! s'écria-t-elle, vite, qu'on m'apporte « mon café », et elle fut consolée... Voilà qui me parait démonstratif.
Les grands, les nobles, la bourgeoisie, qui les imite, et jusqu'aux marchands qui tiennent à conserver leurs bonnes grâces, passent la matinée à l'église; c'est la nécessité ambitieuse, politique, iiitéressée de l'époque. Quanta ce qu'on fait dans la maison du Seigneur, les gens qui prescrivent d'y aller ne s'en inquiètent guère... le décorum^ toujours le décorum; le reste va comme il peut.
118 CHRONIQUES t>E L CEIL ÛE SCEUP
Les habitude^ sont enchaînées, mais la conscience a toute latitude; il ne s'agit que de montrer et nullement de prouver. C'est ainsi que le plus grand nombre des fidèles va dans les églises jaser, médire, faire l'amour ou lire des ouvrages obscènes au lieu de livres pieux.
Le rendez-vous à la, mode est la foire Saint- Germain, marché ouvert de tout ce qui peut flatter les caprices, le luxe et la friandise : meubles, étoffes, bijoux, vins, liqueurs, pâtisseries, confitures, sucreries, tout se trouve réuni dans ce lieu. Toute la ville y court pour se divertir plutôt que pour acheter ; ce qu'on y débite le plus communément, ce sont les agaceries de filles délurées et les propos égrillards ou doucereux de galants marchandant l'innocence qu'on n'a pas encore vendue ou donnée. La foire Saint-Germain est aussi le pays des filous, qui se montrent très habiles à profiter des distractions Sur ce théâtre universel d'intrigue et de plaisir. Le roi alla longtemps à cette foire, dont la physionomie variée le divertissait beaucoup ; Sa Majesté n'y va plus depuis son mariage avec Mme de Maintenon.
Des trois théâtres de Paris, l'Opéra, la Comédie- Française et les Italiens, ce dernier est celui qui fait le plus de bénéfices, peut-être parce que c'est
LA MODE ËiN 169O 119
celui OÙ l'on trouve le moins de bon sens : le public veut des folies, de la gaieté, des bons mots, des malices ; si la raison se glisse dans tout cela, il faut qu'elle soit de bonne composition et fasse rire comme le reste. Retournons à Versailles.
NOTES
EsL très exact tout ce tableau de la mode en 1690 ? — Citer des références ne serait que redire la même chose. Contentons-nous de renvoyer notamment, pour les généralités, à : Augustin Challamel, Mémoires du peuple français, t. VII et VIII — (Paris. Hachette) ; aux volumes si complets et si ingénieusement érudits de Franklin, le Thé, le Café et le Chocolat — et t. II, les Animaux. Paris. Pion. Qui ne connaît Morphise, la petite chienne de Mme de Sévigné, que ses lettres ont presque immortalisée, et aussi son camarade Fidèle? ScArrou dédie l'un de ses volumes à la petite chienne de sa sœur. Il est vrai que c'était une ironie pour protester contre ce goût affecté de l'époque, et La Fontaine adressait une épître à Mignon, chien de Son Altesse Madame douairière d'Orléans.
Petit chien, quas-ta ? dis-le-moi.
N'es-tu pas plus aise qu'un roi ?
Trois ou quatre jeunes fillettes
Dans leurs manchons aux peaux douillellei
Tout l'hiver te tiennent placé.
LA MODE EN l6<J0 12)
« Les femmes, dit Fraiilvlin — ouvrage cit*^- — avaient conservé l'habitude de porter sur leurs bras ou dans leur manchon un petit chien. Ces animaux venaient de l'Artois, de Boulogne aussi. Pour les empêcher de grandir, on leur frottait dès 1? naissance et plusieurs jours de suite les jointures avec ïovcc. esprit de vin. S'il fallait en croire certains imp.M'iiicnls, l'amour des femmes pour ces minuscules :niadrupèdes n'aurait pas été absolument désinlél'essé. Ils prélendaient y retrouver une trace de lu vieille coutume qui, sous la table des festins, plaçaient de bons chiens destinés, victimes innocentes, à porler le poids des péchés d'autrui; assurément la responsabilité des crises intestinales émanant des convives. « La femme, pour sa propreté, dit le Dio- Qcne français, doit porter un petit esluy, de petits cizeaux, de petits cousteaux, un petit drajouer, un petit manchon et un petit chien pour servir de couverture aux exhalaisons du ventricule, suyvantce proverbe :
« Cliassez les chiens, ces femmes vessent ».
Et Beroalde, dans le Moyen de parvenir :
« Chassez ces chiens, ces femmes ont vessi. »
Dans son dictionnaire, Furetière au mot vessir donne cet exemple : « Les dames accusent leur chien quand elles ont vessi. »
Voir aussi Quiguebat, Histoire du Costume (Hachette), et PiTTON; ^ Costume : du seizième siècle à nos jours (Flammarion).
Xï
Mort et obsèques du Dauphin.
Mademoiselle Chouin.
La couronne de France, lorsqu'elle quittera la tête sans vie de Louis XIV, aura à franchir une génération royale pour reposer sur le front d'un nouveau roi. Le grand Dauphin est mort... Ce prince, comme il l'a dit lui-même, fils de roi, père de roi, descend dans la tombe sans avoir été roi lui-même. Il mourut à Meudon, le 14 avril, d'une petite vérole maligne ; il avait moins de cinquante ans. Vers le commencement du mois. Monseigneur^ au sortir de table, alla chasser dans le parc de Meudon (1). S'étant bientôt éloigné de sa suite et ayant soif, il entra dans une maison de paysan, but un verre d'eau et demanda son chemin. Le
(1) C'est exactement le récit que fait Voltaire de la façon — inexacte d'ailleurs — dont Louis XIV attrapait cette variole qui le conduisait au tombeau.
MORt ET OSSfeQUKS DU 6AUPHIN 133
prince allait sortir, lorsqu'il aperçut dans un lit une petite fille malade qu'il n'avait pas vue d'abord. Il s'informa alors quelle était la maladie de cette enfant; la villageoise qui la gardait répondit que c'était la petite vérole, et qu'elle était fort mauvaise cette année. Monseigneur s'éloigna brusquement de la chambre, ayant l'esprit frappé d'une sombre inquiétude, d'un pressentiment funeste. Quand ses gens le rejoignirent, il courait à perte d'haleine. Son Altesse Royale leur parla d'un air préoccupé et ne cessa, jusqu'au château, de les entretenir de la petite fille atteinte de la petite vérole, en répétant à chaque minute : « On dit « qu'elle est mauvaise cette année. » Le Dauphin se coucha en rentrant... Il ne se releva plus. Le mal apporté de la Palestine se déclara le lendemain; il fit des progrès rapides, et le quatrième jour Monseigneur vaoxxvMi suffoqué par le venin, selon l'expression des Docteurs (1).
Telle est l'explication qu'on a répandue sur la fin presque subite d'un prince qui jouissait de la meilleure santé; mais cette version, vraie ou habilement tissue, a trouvé beaucoup d'incrédules, et plus de la moitié du public à cru voir un empoisonnement dans cette catastrophe imprévue. Les ennemis de M. le duc d'Orléans ont osé lui im-
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puter ce crime ; mais c'est bien mal connaître les hommes que de croire de tels forfaits compatibles avec le caractère franc, l'humeur expansive et la physionomie ouverte de ce prince. Si tout ce que nous allons remarquer de mahidroit, d'embarrassé, d'ctrana^e dans les devoirs funèbres rendus au Dauphin pouvait donner lieu d'accuser des empoisonneurs, il faudrait les chercher parmi ces êtres ambitieux et intrigants pour qui les brigues ont usurpé des grandeurs dont l'héritier du trône a dû murmurer. Déjà sur la trace d'une vengeance, on aurait ensuite à examiner les précédents de ceux qui ont pu l'exercer : et si dans le passé on les voit abandonner leurs amis, trahir leurs bienfaiteurs, proscrire leur mère, on n'aura plus qu'à chercher dans les traits l'expression d'une âme perverse... Or, que manquera-t-il pour asseoir le soupçon lorsqu'un air hypocrite, un regard faux, un accent patelin, une démarche inquiète feront,
A des signes certains
Reconnaître le cœur des perfides humains?
Peut-être, après tout, la maladie seule est-elle coupable ; à moins qu'on ne doive penser avec la duchesse douairière d'Orléans que les médecins ont tué Monseigneur en faisant sécher trop vite
les boutons de la petite vérole. Que faire dans ce cas? Se consoler d'un de ces meurtres contre lesquels la loi ne peut rien : c'est l'innocence qui les commet... Mais il vaut encore mieux laisser tout l'odieux de la mort du Dauphin à la petite vérob (1), criminelle muette qui ne peut réclamer contre les accusations dont on la charge.
Pendant la courte maladie du prince, les poissardes de la halle députèrent auprès de lui la dame Gelée ; elle fut admise dans sa chambre, et débita d'une voix rauque mais émue un compliment populaire en passant son mouchoir sur ses yeux. Le mourant répondit à l'envoyée « qu'il la priait de « dire au peuple de Paris que son cœur était « touché du témoignagne d'intérêt qu'elle lui ex- (• primait... » Ce fut à peu près le seul (2).
A peine le prince avait-il rendu le dernier soupir que toute sa cour dut quitter Meudon, chassée par le maître des cérémonies. Les feuillants, qui par le privilège de leur ordre doivent prier auprès du corps des rois et de leurs enfants, n'obtinrent pas la permission de remplir ce pieux devoir. La dépouille mortelle du grand Dauphin devait, d'après
(1) Cette dissertation, cette insinuation d'empoisonnement— à la vérité, elle eut court en ce temps — ne mérite {•as qu'on la discute.
le cérémonial, rester quarante-huit heures dans sa chapelle ardente, silencieuse et déserte. Dumont, le fidèle Dûment, valet de chambre de Monseigneur, prenant sur lui de transgresser cet ordre indécent, appela six pères capucins du couvent de Meudon, et à défaut des moines privilégiés, ils nasillèrent autour du corps les prières d'usage. Tandis que les officiers et les serviteurs du prince s'éloignaient en toute hâte du lit mortuaire de leur maître, on plaçait le corps de Son Altesse Royale dans un cercueil sans avoir été embaumé, sans même avoir été ouvert. Déposé sur deux tréteaux, ce cercueil ne fut point recouvert du poêle fleurdelisé des princes, on envoya chercher à la paroisse celui qui servait aux paysans. Dumont s'opposa à ce qu'on s'en servît. Le convoi du fils unique de Louis XIV répondit à ces dispositions préparatoires. La bière fut jetée dans un carrosse de velours cramoisi, qui, s'étant trouvé trop court pour la contenir, en laissa aperdevoir en dehors une partie. On voit qu'il ne s'était pas trouvé même un carrosse de deuil pour le premier personnage du royaume après 'le roi, quoique en pareille occasion le plus simple particulier en obtienne un. Le peuple, scandalisé au dernier [point d'un tel cérémonial, exprima hau-
tement son indignation pendant toute la durée du convoi. A Que ne faisait-on une quête pour sub- « venir à la pompe funèbre? s'écriaient quelques « voix au milieu de la foule; les habitants de tt Paris auraient donné un million et eussent épar- « gné une honte à la cour... » Enfin, croira-t-on que le duc de Bourgogne et le duc de Berry ne suivirent point les mânes de leur père jusqu'à la dernière demeure de l'humanité ! Ce déni de convenance, ce mépris du sang, qui déshonorerait un villageois, était expressément indiqué dans le programme du cérémonial. Mais ce cérémonial, qui donc l'avait ordonné ?... Qui ? cette volonté toute-puissante à laquelle Monseigneur ne voulut jamais se soumettre, parce qu'elle est fondée sur l'abaissement de la majesté souveraine. N'a-t-on pas reconnu l'omnipotence cachée qui, attirant à elle tout le pouvoir, en dépouille le vieux monarque et jette sur lui le manteau du bigotisme en lui disant : « C'est assez ? » Et voilà bien les œuvres de l'hypocrisie ! Elle n'attaque jamais de front ceux qu'elle hait; rampant dans l'ombre à leurs côtés, elle lance son venin sur eux à la dérobée ; mais dès que la tombe s'est ouverte pour les recevoir, on voit ce monstre s'attacher à leur cadavre, le déchirer avec joie, en déchiqueter les
128 CHRONIQUES DE l'cEIL HE BOEUF
lambeaux avec un sourire affreux, puis, regardant le public d'un œil plein d'une fausse sérénité, dire après un signe de croix trompeur : \« Prions pour le défunt. » Bref, nous avons vu au convoi du Dauphin la vengeance d'une femme dont le rang usurpé fut justement méconnu par celui qui devait, s'il eût vécu, supporter les tristes conséquences de l'oubli de la dignité d'un père... Cette vengeance, Louis XIV la subit, en ordonna les apprêts peutêtre; mais il la désapprouva, il en frémit... et, certes, alors plus que jamais il s'écria sans doute en gémissant : Ah ! quand fêtais roi (3) .'
Avant que les marbres de Saint-Denis recouvrent à jamais les restes du grand Dauphin, éclairons-les d'un dernier rayon du flambeau de la vérité. Ce prince, arrivé à sa cinquantième année, conservait presque sans altération les avantages physiques qui en faisaient dans sa jeunesse l'un des beaux hommes de la cour. Sa taille était assez élevée, mais un embonpoint survenu de bonne heure la faisait paraître ramassée. Monseigneur avait de beaux yeux bleus, un visage frais et riant, mais un peu gâté par l'affaissement du nez, aplati dans l'enfance du prince par une chute dont cet organe supporta tout le poids. Le visage plein et vermeil du Dauphin, sa chevelure blonde, la
Cabinet des Estampes
Reproduction d'une estampe gravée a l'occasion DE LA Naissance du Dauphin
dignité même de sa physionomie, n'en laissaient ressortir qu'une expression de médiocrité morale qu'on pouvait malheureusement considérer comme une enseigne exacte (1). Le fils de Loiiis XIV avait une belle jambe, et son pied était si petit que Son Altesse Royale semblait toujours craindre en marchant que ce pied ne put la supporter. Du reste, la forte corpulence du prince, la rougeur de sa figure et les habitudes un peu lourdes de toute sa personne faisaient dire au roi : « Monseigneur a la bonne mine d'un prince allemand. »
Je crois l'avoir dit ailleurs, le Dauphin eût été profondément vicieux s'il avait eu le courage de le devenir ; mais l'apathie et la paresse furent toujours les traits distinctifs de son caractère. L'imagination se développa si lentement en lui, qu'au moment de son mariage, et quand il allait par devoir devenir le précepteur de la princesse de Bavière dans la plus douce science qui soit accordée à l'humanité, il fallut qu'une duchesse lui en donnât entre deux portes la première leçon. Monseigneur possédait un fond naturel de gaieté;
(1) Voir sur les portraits — peinture —qui nous restent de Monseigneur, le Saint-Simon de Boislisle XXI, p. 47, et dans le Grand siècle, de Bouriîeois, la reproduction d'un buste dajGoysevox. —A signaler aussi un médaillon en basrelief, du Dijonais Dubois.
130 CHRONIQUES DE L OiiL DE BœUF
mais il était si paresseux, qu'il s'ennuyait souvent faute d'avoir pris la peine de s'amuser. On le voyait des journées entières étendu sur son lit et bâillant au baldaquin, ou bien assis sur un fauteuil renversé contre une muraille et frappant trois ou quatre heures durant ses souliers avec une badine. D'autres fois, pendant la belle saison, Son Altesse, animée d'une activité passagère, partait pour la chasse en se promettant d'immoler cent pièces de gibier ; mais à peine arrivé dans la forêt, le prince jetait sa perruque sur l'herbe, laissait tomber son fusil, s'allongeait à côté, se mettait à rêver en regardant la voûte azurée, et la chasse en restait là. Pour des ViYres^ Monseigneur n'en ouvrait jamais : ses lectures se bornaient à l'article « Paris ;> de la Gazette de France. La paresse du Dauphin, qui ne pouvait tendre en lui les grands ressorts de l'âme, lui permettait de s'occuper des petits détails qu'il affectionnait; il tenait registre de ses dépenses, marchandait dans les magasins jusqu'au point de faire les marchands dupes, et réglait ses actions domestiques comme un papier de musique. Un homme d'esprit a dit avec raison de Monseigneur que « sa vie était un train de petites choses arrangées ». L'apathie engourdissait, par bonheur, la dureté
naturelle de son caractère ; mais, par un retour malheureux, elle endormait aussi sa sensibilité. On ne lui vit pas répandre une larme à la mort de sa mère ; il contempla d'un œil sec l'agonie de sa femme. Une seule fois peut-être ses yeux se mouillèrent, ce fut au départ de Philippe V pour l'Espagne (4). Mlle Choin, comme tout le monde, fut éloignée de Meudon après la mort du Dauphin; elle devenait désormais inutile aux projets de Mme de Maintenon, les égards dont elle avait été l'objet prirent fin... On l'envoya pleurer le prince ailleurs. On l'avait A^ue jusqu'alors entourée d'une cour au Petit-Saint- Antoine, oîi elle demeurait; il ne lui resta pas un ami. Voici un trait de courtisan qui mérite d'être cité. Mlle Choin avait une chienne qu'elle aimait beaucoup et que du vivant de Monseigneur tous les complaisants trouvaient charmante. L'affection du maréchal d'Uxelles pour ce petit animal allait si loin, que tous les jours régulièrement il lui envoyait de son hôtel, situé rue Gaillon, des têtes de lapins rôtis... Le lendemain de la mort du Dauphin l'envoi cessa et les visites de M. d'Uxelles à Mlle Choin aussi... Depuis lors le maréchal ne remit pas une fois le pied chez elle, et la petite chienne ne remit pas la dent sur son mets favori (5).
NOTES
(1) Louis, dit Monseigneur ou le grand Dauphin, né à Fontainebleau le i*"" novembre 1661, de Louis XIV et de Marie-Thérèse d'Autriche sa femme ; mort à Meudon le i4 avril 1711. De sa femme, Marie-Christine de Bavière, il eut trois fils : Louis, duc de Bourgogne, qui fut le père de Louis XV; Philippe, duc d'Anjou, devenu roi d'Espagne, sous le nom de Philippe V; Charles, duc du Berry, mort en i7i4- — « Ce prince (Monseigneur le Dauphin; son fils, le duc de Bourgogne ne fut que le Dauphin, tout court) allant à Meudon le lendemain des fêtes de Pâques, rencontrait à Chaville un prêtre qui portait Notre-Seigneur à un malade et mit pied à terre pour l'adorer à genoux avec Mme la duchesse de Bourgogne. Il demanda à quel malade on le portait. Il apprit que ce malade avait la petite vérole. 11 y en avait pourtant quantité. 11 ne l'avait eae que volante, légère et enfant; il la craignait fort. Il en fut frappé et dit le soir à Boudin, son premier médecin, qu'il ne serait pas surpris s'il
lavait. La journée s'était cependant passée tout à fait à l'ordinaire. Il se leva le lendemain pour aller courir le loup ; mais en s'habillant il lui prit une faiblesse qui le fît tomber sur sa chaise. Boudin le fit remettre au lit. Toute la journée fut effrayante par l'état du pouls. Le roi qui en fut faiblement averti par Fagon crut que ce n'était rien et s'alla promener à Marly après son dîner où il eut plusieurs fois des nouvelles de Meudon... A leur récit (du duc et de la duchesse de Bourgogne, le fils et la bellefille), le roi envoya le lendemain prendre des ordres si précis à Meudon qu'il apprit à son réveil le grand péril où se trouvait Monseigneur... » Saint-Simon, XXI, pp. 5-6 de l'édition Boislisle. On vpit que Saint Simon ne parle ici ni du verre d'eau qu'aurait bu Monseigneur dans la maison d'un paysan, ni de la fillette qu'il aurait vue agonisante dans son lit. Le récit de cette mort, de la stupéfaction qui s'empara de la cour, des obsèques, le « portrait » de Monseigneur comptent parmi les pages les plus saisissantes de Saint-Simon : elles sont d'une extraordinaire puissance de vision et de relief. — Voir aussi dans V Annuaire-Bulletin de la société de VHistoire de France, année 1895 : « VHistoire de la mort de M. le Dauphin et des cérémonies qui Vont suivie, récit écrit par le duc du Maine (Louis-Auguste de Bourbon fils de Louis XIV et de Mme de Montespan).
(2) «... Les harangères de Paris, amies fidèles de Monseigneur, qui s'étaient déjà signalées à cette forte indigestion qui fut prise pour apoplexie, don-
lii CHRONIQUES DE L ŒIL DE BOEUF
nèrent à cette nouvelle occasion le second tome de leur zèle. Le malin même elles arrivèrent en plusieurs carrosses de louage à Meudon, Monseigneur les voulut voir; elles se jetèrent au pied de son lit qu'elles baisèrent plusieurs fois et ravies d'apprendre de si bonnes nouvelles, elles s'écrièrent dans leur joie qu'elles allaient réjouir tout Paris et faire chanter le Te Deum. Monseigneur, qui n'était pas insensible à ces marques d'amour du peuple, leur dit qu'il n'était pas encore temps et, après les avoir remerciés, il ordonna qu'on leur fît voir sa maison, qu'on les traitât à dîner et qu'on les renvoyât avec de l'argent. » Saint-Simon, p. )5, XXI de l'édition Boislisle. Cette visite des harangères est contée dans une lettre de Mme de Maintenon à la princesse des Ursins, 16 avril 1711; et aussi dans les Mémoires du baron de Breteuil, où, sans doute, YOEil de bœuf a trouvé le nom de « la dame Gelé ». — Dans le manuscrit de ces Mémoires se trouve en marge cette note : « Il traitait avec tant de bonté et de familiarité le peuple, même du plus bas étage, que le propre jour de sa mort, la dame Gelé, fameuse harangère de la Halle étant venue avec deux autres à Meudon, s'informer des nouvelles de sa santé, et de la part de toute la Halle, le Dauphin à qui on dit qu'elles étaient dans l'antichambre et demandaient à parler à son premier médecin, ordonna qu'on les fît entrer à la ruelle de son lit, les remercia lui-même des marques de leur affection, les pria d'en remercier le peuple de sa part et
de lui dire de prier Dieu qu'il lui rendît la santé. » (3) C'est dans ces mêmes Mémoires du baron de Bretcuil que VŒU de hœuj semble avoir pris les principaux détails de son récit :
« ... De quoi on ne saurait trop s'indigner, c'est de la manière dont ce prince fut abandonné incontinent après qu'il eut expiré. La vive douleur dont le roi fut pénétré par la mort d'un fils qui n'avait été occupé pendant tout le cours de sa vie que du soin de lui plaire et de lui obéir ne permit pas à S. M. de donner une attention particulière aux suites lugubres que la mort traîne après elle, pour rendre aux tristes restes de ce qu'on a aimé ce que la coutume veut qu'on fasse de pompes et de magnificences funèbres. S. M., après avoir donné ordre en général qu'on fît tout ce qu'il fallait faire s'en reposa sur les officiers des cérémonies ; mais, ils furent apparemment si consternés de la mort du Dauphin qu'ils oublièrent ce qui devait se faire pour garder et enterrer dignement le corps d'un si grand prince ; et ses domestiques furent si frappés de la peur de prendre un mal aussi dangereux et aussi contagieux que celui dont il mourut, qu'ils s'enfuirent tous de Meudon. Aucun aumônier du roi, aucun prêtre ne demeura auprès de son corps; les Feuillants de Paris qui accoururent pour le garder suivant le droit qu'ils ont, de longue main, de prier Dieu auprès des corps de nos rois et de leurs enfants, tant qu'on les garde en leur palais, en furent chassés par le maître des cérémonies, sous le pré-
136 CHRONIQUES DE L OKIL DE l'OhUP
lexLe qu'on n'en ferait aucune pour ce prince; en sorte que Du Mont, gouverneur de Meudon, fut réduit à y mettre six capucins, de ceux qui habitent le monastère qui est dans le parc de ce château. On n'ouvrit ni on n'embauma le corps de ce prince; on mit dans son cercueil du son, comme au dernier des pauvres, et TouATier qui le fit, l'ayant fait trop étroit, ne fit entrer le corps dedans qu'à force de trépigner de ses genoux sur le ventre du Dauphin. Enfin, tout ce qui se passa à cette occasion est inouï. Ceux qui devaient le venir prendre, de la part du roi, pour l'accompagner à Saint-Denis, ayant témoigné de la frayeur d'entrer dans son appartement, à cause de l'air de la petite vérole, on le porta dans sa chapelle oii il fut mis sur deux tréteaux, sans qu'aUcun poêle couvrît le cercueil. Le maître des cérémonies, loin d'avoir l'attention d'en faire venir un de ceux que l'on conserve pour les princes, n'eut pas de honîe d'ordonner qu'on mît celui de la paroisse de Meudon, qui sert à tous les paysans. Mais Du Mont l'empêcha et aima mieux qu'il demeurât découvert. Les quatre cierges de l'autel de cette chapelle furent le seul luminaire qui fût autour de son corps. La manière dont il fut porté de Meudon à Saint- Denis, ne fut pas moins indigne. On ne se donna pas l'attention d'avoir un carrosse de deuil, quoique les moindres particuliers ne manquent pas d'eir avoir en semblables occasions; et que huit jours après, on vint avec quatre carrosses de deuil et une infinité de domestiques en deuil enlever à Versailles
le corps de la duchesse de Villeroy qui mourut du même mal. Au lieu de cola on mit le corps du Dauphin dans un des carrosses de sa suite, de velours cramoisi, qui, s'étant trouvé trop court, on en ôla la giace de devant par où une partie du cercued sortait du carrosse. Le duc de la Trémoïlle, premier genlilîiomme de la chambre du roi, et l'évêque de Metz, premier aumônier de S. M., furent les seuls qui accompagnèrent le corps. Le carrosse n'était accompagné que d'un seul autre; douze pages du roi, avec la livrée, portèrent les douze seuls flambeaux de cire blanche qui éclairèrent le convoi, et les dixhuit gardes de la salle du feu Dauphin, avec les deux officiers qui les commandaient, furent toute la pompe qui conduisit l'héritier de la couronne, le plus aimable des princes, jusqu'à Saint-Denis. Le peuple de Paris, qui l'aimait, en fut si offensé que les harangères de la Halle disaient que si on avait voulu leur laisser le soin de faire le convoi de ce prince à leurs dépens, elles auraient trouvé un million s'il avait fallu pour en faire la dépense, avec la magnificence qu'il convenait de le faire... Mémoires du baron de Breieuil. »
Comparez avec le récit de Saint-Simon.
« Le pourpre mêlé à la petite vérole dont il mourut et la prompte infection qui en furent la suite firent juger inutile et dangereuse l'ouverture de son corps. Il fut enseveli, les uns ont dit par des sœurs grises^ les autres par des frotteurs du château ; d'autres, par les plombiers mêmes qui apportèrent
le cercueil. On jeta dessus un vieux poêle de la paroisse, et sans aucun accompagnement que des mêmes qui y étaient restés, c'est-à-dire, du seul Lavallière, de quelques subalternes et des capucins de Meudon qui se relevèrent à prier Dieu auprès du corps, sans aucune tenture ni luminaire, que quelques cierges... [Ici quelques détails semblables à ceux donnés par de Breteuil.)
« Ce très modeste convoi partit de Meudon sur les six ou sept heures du soir, passa sur le pont de Sèvres, traversa le bois de Boulogne, et par la plaine de Saint-Oaen, gagna Saint-Denis où, tout de suite, le corps fui descendu dans le caveau royal sans aucune sorte (\i cérémonie. » Saint-Simon, XXI, pp. 85-
(4) « Monseigneur était plutôt grand que petit, fort gros, mais sans être trop entassé; l'air fort haut et fort noble sans rien de rude, et il aurait eu le visage fort ag;éable si M. le prince de Conti ne lui avait pas cassé le nez par malheur en jouant, étant tous deux enfants. II était d'un fort beau blond, avait le visage fort rouge de hâlé partout, fort plein, mais sans aucune physionomie; les plus belles jambes du monde, les pieds singulièrement petits et maigres. Il tâtonnait toujours en marchant et mettait le pied à deu>: fois : il avait toujours peur de tomber et se faisait aider pour peu que le chemin ne fût point parfaitement droit et uni. Il était fort bien à cheval et y avait grande mine; mais il n'y était pas hardi... Il avait fort aimé la table, mais toujours
sans indécence. Depuis cette grande indigestion qui fut prise d'abord pour apoplexie, il ne faisait guère qu'un vrai repas et se contenait fort, quoique grand mangeur, comme toute la maison royale.. De caractère, il n'en avait aucun; du sens assez, sans aucune espèce d'esprit. — [Madame Palatine dit, au contraire, qu il avait de l'esprit, mais ne le montrait point, par paresse (I, édition Brunet, 175]. De la hauteur, de la dignité par nature, par prestance, par imitation du roi; de l'opiniâtreté sans mesure, et un tissu de petitesses arrangées, qui formait tout le tissu de sa vie; doux par paresse et par une sorte de stupidité ; avec un extérieur de bonté qui ne portait que sur des subalternes et sur les valets et qui ne s'exprimait que par des questions basses : il était avec eux d'une familiarité prodigieuse, insensible à la misère t't à la douleur des autres (Confirmé par Madame Palatine, I, p. 281). En cela, peut-être plutôt en proie à l'incurie et à l'imitation qu'à un mauvais naturel, silencieux jusqu'à l'incroyable, conséquemmenl fort secret. » Saint-Simon, XXI, pp. 45-49«
Par les commentaires qu'il fait de ce portrait, M. de Boislisle nous montre qu'il est d'accord, en général, avec ce que les contemporains ont décrit et dit de « Monseigneur. »
(5) Marie-Emilie Joly de Choin, née vers 1670, morte en 1782; issue d'une famille noble du Dauphiné. Elle était la fille du baron de Choin, gouverneur et grand bailli de Bourg-en-Bresse; en i638, nous le voyons lever, par ordre du duc de Longue-
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ville, 3oo hommes pour la défense de la Franche- Comté. Sa tante avait épousé François de Rostaing, comte de Bury, chambellan de Gaston d'Orléans; en 1666, elle avait été nommée dame d'honneur de la princesse de Conti, fille de Louis XIV et de La Vallière. C'est par cette comtesse de Bury que Mlle Choin fut appelée du Dauphiné à la Cour, et c'est chez la princesse de Conti, celle de toutes ses « sœurs de la main gauche » qu'il préférait, que le Dauphin faisait sa connaissance. Lorsque mourait sa femme, Victoire de Bavière, le Dauphin s'attachait de plus en plus à Mlle Choin, l'affichait comme maîtresse déclarée; peut être même y eut-il entre eux, vers l'année 1695, un mariage secret. Devant le duc de Bourgogne, fils du Dauphin et ses frères, elle restait, comme Mme de Maintenon, toujours assise, et lui fut faite par Louis XIV une pension de iS.ooo livres, « Elle avait, dit Ducios, tout l'extérieur, l'air et le ton d'une belle-mère, et comme elle n'avait le caractère insolent avec personne, il était naturel d'en conclure à la réalité d'un mariage avec le Dauphin. » Voir sur Mlle Choin tout d'abord les Mémoires de Saint-Simon, les Mémoires de Ducios, du président Hénault, du, marquis de Sourches; les lettres de Louis XIV au Dauphin; la correspondance de Madame Palatine; la Cour et la ville sous Louis XIV, de Barrière; le journal de Dangeau.
C'est plutôt par son esprit et son amabilité — car elle était loin d'être belle — qu'elle aurait séduit le marquis de Clermont-Chaste, l'un des plus beaux
seigneurs de la Cour, qui pour elle oubliait l'une des plus ravissantes princesses du monde, la princesse de Conti, et la naalmenait assez fort dans certaines lettres parvenues à la connaissance de Louis XIV. D'où exil du marquis en Dauphiné et internement, à l'abbaye de Port-Royal, de Mlle Choin. Toutefois celte intrigue, autant de politique que d'amour, ne semble pas être fort exactement éclaircie. C'est encore par ce môme esprit qu'elle séduisait le Dauphin ; séduction qu'il n'est pas facile d'expliquer, si Ton s'en rapporte à ce portrait — et aucun contemporain ne Ta démenti — que Saint-Simon fait de Mlle Choin.
« Ça n'a jamais été qu'une grosse camarde brune qui, avec toute la physionomie d'esprit, n'avait l'air que d'une servante et qui longtemps avant cet événement-ci (son mariage) était devenue excessivement grasse et encore vieille et puante. Mais de la voir au parvulo de Meudon dans un fauteuil devant Monseigneur, en présence de tout ce qui y était admis, Mme la duchesse de Bourgogne et Mme la duchesse Veuve de Berry qui y fut tôt introduite, chacune sur un tabouret, dire devant Monseigneur et tout cet intérieur : la duchesse de Bourgogne, la duchesse de Berry, le duc de Berry, en parlant d'eux, répondre souvent sèchement aux deux filles de la maison, les reprendre, trouver à redire à leur ajustement, quelquefois à leur air, à leur conduite et le leur dire, on a peine à tout cela à ne pas reconnaître la bellemère et la parité avec Mme de Maintenon. A la
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vérité, elle ne disait pes mifjnonm eu parlant de la duchesse de Bourgogne qui l'appelait Mademoiselle et non ma tante; mais aussi, c'était toute la différence d'avec Mme de Maintenon. » Saint-Simon, XIX, pp. 52-53.
,, Mme la princesse Palatine est encore plus dure, plus réaliste.
« Le premier Dauphin avait suivi l'exemple de son père et pris une vilaine et puante créature qui avait été fille d'honneur auprès de la grande princesse de Conti. Elle s'appelait Mlle Chouin; elle vit encore à Paris. On a pensé qu'il l'avait épousée clandestinement; je jurerais que cela n'a pas eu lieu. Elle avait l'air d'un carlin; elle était petite, elle avait de petites jambes, un visage rond, un nez court et relevé; une grande bouche remplie de dents pourries qui avaient une puanteur telle qu'on pouvait la sentir à l'autre bout de la chambre. Elle avait une gorge horriblement grasse; cela charmait Monseigneur, car il frappait dessus comme sur des timbales. Mais cette créature courte et grosse avait beaucoup d'esprit. Je crois que le Dauphin s'était habitué au tabac pour ne pas sentir l'horrible odeur des dents pourries de la Chouin. Lettre du. 22 avril i719, édition Brunet, 98. »
Air des : Triolets.
Le premier jour du mois de juin Fut le plus vilain de ma vie ;
MORT ET OBSEQUES DU DAUPHIN Ui
Je voulus embrasser la Chouia Le premier jour du mois de juia ; Mais sou gousset qu'on sent de loin M'en fit bientôt passer l'envie.
Le premier jour du mois de juia Fut le plus vilain de ma vie l
Monseigneur étant mort, « Mlle Choiiin n'avait ni demandé, ni fait donner son nom. Le Dauphin et la Dauphine (fils et belle- fille du défaut) lui envoyèrent faire toutes sortes d'amitiés et lui firent l'honneur de lui écrire. Sa douleur fut de beaucoup moins longue et moins vive qu'on n'aurait cru. Gela surprit fort... Sa vie était infiniment gênée... Il ne tint pas à Mme la Dauphine que sa pension ne fût de 20,000 livres {nous avons vu quelle fut de 13.000). Elle mena toujours une vie extrêmement unie et fort réservée surtout le passé... » Sai>j'-Simon,XXL Elle mourut en avril 1782, vingt et un an, presque jour pour jour, « après Monseigneur », à la suite d'une maladie qui la fit souffrir une année entière.
Fontanges et coiffures de dames
Depuis l'introduction des rubans appelés fontanges^ la coiffure des femmes s'est élevée progressivement à une hauteur prodigieuse. Les prédicateurs du haut de la chaire n'ont cessé pendant quinze ou dix-huit ans de tonner contre ces édifices orgueilleux, ils ont attaqué ce colosse, enfant de luxe et de la folie, par toutes les figures de l'art oratoire : vaine éloquence! plus ils prêchaient, plus les coiffures montaient. Louis XIV a prononcé un seul mot, et tout est rentré dans l'ordre. Sa Majesté n'a fait ni menaces ni dé fenses; elle a dit : Cela n^est pas beau, et soudain les superbes pyramides d'atours et de cheveux sont devenues de modestes rez-de-chaussée,.. Une nuit suffit aux coiffeuses de Paris pour opé-
Cabinet des Estampes
Cérémonie du Mariage du Dauphin
rer cette grande métamorphose ; maintenant tous les ouvriers du royaume portent la nouvelle d« l'importante réforme que la piété avait vainement tentée sur l'orgueil, et que la critique a si facilement obtenue de la coquetterie.
ÏO
NOTES
Alors que Mlle de Tontanges occupait raltenlion du roi, on portait encore les cheveux ramassés en boucle sur le devant de la tête. On a raconté d'après les contemporains qu'un jour, à la chasse, la belle favorUe ayant été décoiffée par le vent s'avisa de nouer ses cheveux d'un ruban — ou peut-être de sa jarretière — dont le bout lui retombait sur le front. Le roi trouvait cette invention si jolie qu'elle devenait à la mode. Le ruban d'abord, ensuite un bouquetde dentelles accommodé avec le ruban; enfin un bonnet garni d'une « haute passe » façonnée en rayons qui dardaient le ciel, s'appelèrent Fontangcs.
Alors les cheveux furent dressés en hauteur sur le front où ils formèrent un indicible entassement de boucles, de touffes, de tortillons. Trente années on se mit l'esprit et les doigts à la torture pour compliquer ce bizarre édifice, sans cesse en travail de métamorphose extravagante. On composerait un dictionnaire avec les termes inventés pour en désigner les parties. Il y eut les choux, ou cheveux noués
en paquet ; les tignons ou torsades contournées en divers replis; la passagère, touffe bouclée sur les tempes; la favorite, loulTes pendant sur les joues; les cruches, petites boucles pendant sur le front ;.les confidentes, autres petites boucles pendant sur les oreilles ; les crève-cœur, plaquées sur la nuque ; les bergers, tournées en haut avec une houppe ; les meurtriers, les souris, la duchesse, assortiments de menus rubans pour lier ces diverses boucles ; les firmaments, les guêpes, les papillons, épingles à tête de diamant pour consolider les choux et les tignons; la commode, carcasse de fil de fer entouré de gaze pour servir de soutien à l'ensemble. Tout cela n'était que le frontispice de la Fontange. L'appui se composait d'autres étuis de métal ; lapalissade, le montehaut dont Toffice était de tenir en respect les immenses rayons de la passe. Enfin, à la culbute ou fond de bonnet, se rattachaient la Bourgogne, la jardinière, les cornettes, les chicorés et des rubans baptisés, à toutes les saisons, de noms nouveaux. Les cornettes étaient des pattes pendantes ajustées au bonnet. Il y eut des bonnets à patte unique; ce fut la jardinière.
Une longue cornette, ainsi qu'on nous en voit D'une dentelle fine et d'environ un doigt Est une jardinière...
Dit Boursault dans sa comédie: les Mots à la mode; et, plus loin :
Ce qu'on nomme aujourd'hui guêpes et papillons Ce sont les diamants au bout de nos poinçons
Qui remuant toujours et jetant mille flammes Paraissent voltiger dans les cheveux des dames.
Enfin, ce même Boursault mentionne une cons-j truction particulière de la coilï'uie, prouvant que c( que Ton cherchait surtout était de se donner a l'air fripon );.
La coiffure en arrière et que Von fait exprès Pour laisser de Voreille entrevoir les attraits Sentant la jeune fille et la tête éventée, Est ce que par le monde on appelle effrontée.
« Ces termes, créés par caprice, changeaient d'acception par un autre caprice. Après une comédie, contre le ridicule de ce que Boileau appelait une « Fontange alLière », la Fontange redevint ce qu'elle avait élé d'abord ; un nœud de rubans. Le Dictionnaire de Fiiretière, réédité en 1701, lui attribue ce sens et la fait figurer comme simple accessoire de la coiffure à laquelle revint son premier nom.
({ Lorsque les choses en furent à cet excès que les femmes ne pouvaient plus passer, sans faire la révérence, sous les plus hautes portes des appartements, Je roi se repentit de Tapprobation qu'il avait donnée, jadis, à Mlle de Fontanges. Il parla plusieurs fois, ^ devant les princesses du sang, de l'ennui que l'on donnait à sa vieillesse, en le forçant à tolérer de telles folies jusque dans sa maison. Se voj'ant aussi peu écouté que s'il eût parlé à des sourdes, il ordonna, alors, en termes formels, de mettre bas les
Fontanges, les Commodes, les Palissades. Elles furent aussilôl mises bas; mais au bout de quelques mois était oubliée la défense. Les fi»onts dardèrent de nouveau le ciel et cela dura jusqu'en 1714 : alors, en cette année une vieille dame anglaise — la ducHesse de Shrewsburg, femme de l'ambassadeur d'Angle- Icire — qui était venue à la Cour, avec une coiffure très basse, fit tomber en un clin d'œil toutes les constructions édifiées jusqu'alors sur le front des dames.
« Ayant constaté ce si brusque changement de modes, Louis XIV ne put s'empêcher de dire : » J'avoue que je suis piqué quand je pense qu'avec mon autorité de roi de France, j'ai eu beau crier contre les coiffures trop hautes, pas une personne ne voulut avoir pour moi la complaisance de les baisser. On voit arriver une inconnue, une guenille d'Angleterre avec une petite coiffe basse ; et, aussitôt, toutes les princesses vont d'une extrémité à l'autre. » — Ql'icherat, Histoire du costume en France, pp. 536-538, Paris, Hachette, 1877.
Cette lettre de Mme de Sévigné nous expliquera le désappointement de Louis XIV.
« Vous croyez, n'est-ce pas, que le roi non content d'avoir pris Mons et Nice va entreprendre le siège de Namur? Vous n'y êtes point du tout. C'est une chose (|ui a donné plus de peine à Sa Majesté et qui lui a donné plus de temps que ses dernières conquêtes. C'est la défaite des Fontanges à plate coulure. Plus de coilTures élevées jusqu'aux nues... Les princesses
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oui paru de trois quartiers moins hautes qu'à Tordinaiie. Ce changement a fait un bruit et un désordre à Versailles qu'on ne saurait vous représenter. »
Lettre du 15 mai 1691.
Los talons hauts avaient promptement remplacé les coiffures hautes jusqu'à ce que — nous l'avons dit — elles reparussent bientôt, plus hautes encore.
Eh! oui, la mode, surtout la mode féminine est une reine éiernelle ; une reine plus puissante que tous les rois conjurés contre elle. D'ailleurs, de la moitié du dix-huitième siècle à la Révolution, les coiffures reprirent plus extravagantes, plus pyramidales 1 Alors redevint de toute actualité cette phrase de Saint-Simon. « Pour peu que les femmes remuent, le bâtiment tremble et menace ruine. » — « La duchesse du Maine, écrit Mme de Sévigné, succombe sous l'or et les pierreries; sa coiffure pèse plus que toute sa personne. »
C'est vers cette époque environ que Montesquieu écrivait: « Quelquefois les coiffures montent insensiblement et une Révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d'une femme au milieu d'ellemême ; dans une autre c'étaient les pieds qui occupèrent cette place ; les talons faisaient un piédestal qui les tenait en l'air. Qui pourrait le croire? Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d'élargir les portes, selon que les parures des femmes exigeaient d'eux ce changement ; et les
règ^les de leurarl ont été asservies à cette fantaisie... » Montesquieu, Lettres persaiines, 100%
Une palissade de fer Soutient la superbe structure Des hauts rayons d'une coiffure Tel au temps de calme sur mer Un vaisseau porte sa mâture.
Quelques élégantes ne s'étaient-elles pas avisées de surmonter d'une petite frégate — au dix-huitième siècle, c'est vrai — leurs gigantesques coiffures? En tout cas, on voit combien VŒU de bœiij s'est trompé en attribuant à un ordre de Louis XIV « le rétrécissement, la petitesse des coiffures en une seule nuit ».
Quelle mine inépuisable ce fut pour nos « auteurs comiques )^! Dans la comédie Le grand Sophy, de Mo>cuENAi, 1690 :
Mezzetin. — Comment nommez-vous ces obélisques que les femmes d'ici ont sur leurs têtes ?
M. Grognard. — Elles appellent cela des palissades.
Mezzetin (à Isabelle). — Quel est le serrurier qui vous coiffe , Mademoiselle ?
« ... La Fontange était une espèce d'édifice à plusieurs étages fait de fil de fer sur lequel on plaçait différents morceaux de toile... [ici la description de la Fontange). Pourra-t-on croire qu'il fallait pour ainsi dire un serrurier pour coiffer les dames au dixsep! ième piècle, pour dresser la base de ce ridicule
édifice ftl cette palissade de fer dans laquelle s'attachaient tant de pièces dill'érentes ? ■» Vektot dans Mémoires de V Académie des inscriptions, VI, 736.
Dans Les fonds /)<?rrffis de Dancourt, acte I, scène v: « Angélique n'est pas encore coiffée. Ne faut-il pas qu'elle soit toujours trois heures devant un miroir, qu'elle passe toute la matinée à ajuster des choux, des souris, des palissades, des nonpareilles? »
Enfin, pour nous borner à ces trois exemples entre cent et cent autres, ce dialogue d'une scène de Attendez-moi sous l'orme, de Regnard :
Agathe. — Ce qui m'embarrasse le plus, c'est la coiffure ; je ue pourrai jamais venir à bout d'arranger tant de machines sur ma tète ; il n'y a pas de place pour en mettre seulement la moitié !
Pasquin. — Oh ! quand il s'agit de placer des fadaises, la tête d'une femme a plus d'étendue qu'on ne pense. Mais, vous me faites souvenir que j'ai ici le livre instructif que la coiffeuse a envoyé de Paris. Il s'intitule les éléments de la toilette ou lesistème harmonique de la coijfure d'une femme.
Agathe. — Oh ! que ce livre doit être joli !
Pasquin (tirant un livre de sa poche). — Voici le tome second. Pour le premier il ne contient qu'une table alpliabé tique des principales pièces qui entrent dans la composition du ne commode.
Agathe. — Ah ! Frontiu, cherchez-moi l'endroit où le livre dit que se met la souris ; j'ai un nœud de ruban qui s'appelle comme cela.
Lorsque les talons hauts avaient, très provisoirement, remplacé les coifTures hautes, Chaulieu
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adressait ces vers plaisants « à Mme la duchesse du Maine. ..poiirlui demander des nouvelles pendant V hiver de 1702, lorsque les femmes de la Cour et de Paris rabaissèrent la hauteur énorme de leurs coiffures ».
On dit i!;ie le bon sens ici va revenir ; Paris cMe à la mode et cliange ses parures. Ce peup 6 imitateur, ce singe de la Cour
A commencé depuis un jour D'immilier enfin l'orgueil de ses coiffures. Mainte courte beauté s'en plaint, gronde, tempête, Et pour se rallonger consultant les destins, Apprend d'eux que l'on trouve, en haussant ses patins, La taille que l'on perd en abaissant la tète.
Voilà le changement extrême Qui met en mouvement nos femmes de Paris.
Pour la coiffure des maris
Elle est toujours la même.
Un psu avant les Fontanges il y avait eu les coiffures à la Ninon. Aucune bandelette ne retenait la clieveluie bouclée, séparée par une raie faite avec soin s.r le devant de la tête et à demi cachée vers la nuq le par un voile de gaze blanche. Parfois les élégantes passaient dans leurs cheveux Vappr-étador, chaîne de diamants, ou fil de perles. Ou bien, on leur voyait des tours de cheveux de plusieurs couleurs, des « postiches » mèches, comme aujourd'hui, de faux cheveux. Vers le temps où se mariait le duc d'Orléans avec la princesse palatine régnaient les coiffures à la « Hurluberlu ». Mme de
Sévigné les trouvait très extraordinaires. « Il y en a, écrit-elle, qu'on voudrait souffleter. » Mais la marquise revenait sur sa première impression lorsque la coiffeuse Martin, nous dit le Dictionnaire de Trévoux, « poussa cette mode qui seyait fort bien à certaines dames. Elle coupait les cheveux de chaque côté d'étage en étage, dont elle faisait de grosses boucles blondes et négligées, ne descendant pas plus bas qu'un doigt au-dessous de l'oreille. Les rubans se plaçaient comme à l'ordinaire. Il y avait une forte boucle nouée entre le bourrelet et la coiffure, quelquefois traînant jusque sur la gorge ». A l'époque de sa faveur, Mme de Montespan était habillée de « point de France », coiffée de boucles nombreuses, et les deux boucles des tempes lui tombant fort bas sur les joues. Des rubans noirs à la tête, des « perles de la maréchale de l'Hôpital » accompagnées de boucles et de pendeloques de diamants de la plus merveilleuse magnificence.., » Augustin Challamel, Mémoires da peuple français, VII, 552. — Sur les Fontanges, voir surtout Franklin dans la Vie privée d^autrefois : Les magasins de nouveautés, III, 215-271.
Histoire d'un chapeau gris.
La Cour a été égayée à la veille d'une revue que le roi passait au camp, par la crédulité d'un de nos gentilshommes les plus aimables, qui a prouvé, dans cette occasion, qu'il n'était pas un des plus fins. M. le duc de Lauzun ayant été visiter dans son quartier M. le comte de ïessé, colonel général des dragons, lui demanda, après quelques instants d'entretien, s'il avait bien songé à tous les détails du costume qu'il devait porter pour saluer le roi à la tête de sa cavalerie.
« Oui, répondit Tessé, mon cheval a la taille coRVonal)le, mon habit et mes armes sont bien suiv;u:t rordoannnce... Je ne vois pas ce qui me manquerait.
106 CriRONlQUES DE L œiL DE BOEUF
— Et le chapeau, reprit le duc, vous n'en parlez point.
— A quoi bon, n'aurai-je pas un bonnet ?
— Un bonnet, monsieur le comte, que me dites -Yous là!
— Eh! d'où peut venir votre étonnement?
— Allons, allons, ce n'est pas sérieusemeiït que vous me le demandez.
— D'honneur, monsieur le duc, je ne vous comprends pas,
— Quoi, vous ignorez que la principale distinction de votre charge est de ne paraître devant le roi qu'avec un chapeau gris ?
— Ma foi, je confesse mon ignorance. Et sans vous j'allais tomber dans la plus lourde sottise qu'un général puisse commettre... Recevez, mon,sieur le duc, mes bien sincères remerciements.
— Il n'y a pas de quoi, mon cher comte. »
Et là-dessus Lauzan leva le siège et quitta Tessé. Le comte trouva à peine parmi ses gens un valet assez alerte, dans ses écuries un cheval assez vite pour aller à Paris chercher l'indispensable coiffure... Le laquais ayant crevé sa monture en route, se décida à prendre la poste pour arriver plus tôt. Cependant l'heure de la revue allait sonner, et l'exprès ne paraissait point....