L\ PRINCESSE DES URSINS
tion de ces Castillans si difficiles à tromper, et plus difficiles à séduire. Mme de Maintenon, qui se connaissait en subtilité, proposa un sujet de son choix : Marie-Anne de la Trémouille de Noirmoutier, veuve en premières noces du prince de Chalais, et en secondes du duc Bracciano, prince des Ursins, remplissait toutes les conditions nécessaires à la réussite des projets conçus. La vie de cette dame fut le roman le plus riche d'épisodes, le plus semé de passions et de travers. Jamais galanterie ne fut plus expansive que celle de Marie- Anne de la Trémouille, et jamais elle ne lui manqua pour alimenter une ambition qui n'avait pas moins d'étendue. Tous les hommes qu'elle rencontra dans les moindres relations et dont elle eut besoin d'employer le crédit devinrent ses amants, ne fût-ce que durant cinq minutes. Or, comme Mme des Ursins sollicita toute sa vie, par esprit d'intrigue autant que par nécessité, on peut se faire l'idée de la riche nomenclature de soupirants dont elle pourrait se prévaloir, et c'est ainsi qu'elle parvint à satisfaire ses désirs cupides ou ambitieux et son insatiable tempérament. Cette autre Laïs possède encore dans un âge assez avancé toutes les séductions de son sexe (1). Ses traits sont enchanteurs ; ses yeux surtout vous inondent
d'une volupté qui part comme un trait de leur prunelle azurée ; sa voix, plus douce que celle des sirènes, pénètre à l'âme, même chez les avares, dont l'âme n'offre aucune issue ; joignez à cela une taille de nymphe, les grâces d'Hébé, la souplesse de reins attribuée à Vénus et une flexibilité de caractère et de passions qui sait se prêter à tous les goûts... Voilà de la tête aux pieds la princesse des Ursins, et Mme de Maintenon ellemême a dû répéter plus d'une fois : Si je n'étais Françoise d'Aubigné, je voudrais être Marie-Anne de la Trémouille. Par les brillantes qualités que je viens d'énumérer, cette veuve heureusement née s'attira les bonnes grâces des cardinaux d'Estrées, de Bouillon, et de cinq ou six autres membres du sacré collège, qui lui trouvèrent, dit-on, des perfections qu'on n'apprécie dignement qu'en Italie. Mme des Ursins eut longtemps un goût décidé pour la pourpre romaine. Je ne sais si elle osa élever ses vues jusqu'à la tiare ; mais elle en approcha bien, car le pape Innocent XI fut à même de juger que « cette vorace beauté mangeait habi- « tuellement deux cardinaux à son déjeuner ». Le cardinal de Bouillon, tout bien vivant qu'il est encore malgré sa disgrâce, a légué par reconnaissance à la princesse des Ursins une forte partie