LA PRINCESSE DES URSINS
de ses biens. Une de mes amies a lu sur le testament qui renferme ce legs : « A Mme de Brac- « ciano, cardinalesse et princesse de l'Église. » Telle est la femme sur qui Louis XIV se repose pour soutenir son influence dans le royaume catholique, où elle est rendue depuis un mois. Riche, indépendante, habituée aux coutumes de Madrid, qu'elle habita autrefois, et très répandue dans la société espagnole, Mme des Ursins a été parfaitement reçue à la cour de l'Escurial, d'abord grâce à son opulence, à sa politesse, à son esprit, ensuite à cause de sa complaisance. L'envoyée de Mme de Maintenon a accepté avec (2) humilité le titre de camerera mayor auprès de la reine, charge qui lui procure, écrivait- elle dernièrement à Versailles, « l'insigne honneur de prendre les pan « toufles et la robe de chambre du roi quand il « couche avec sa femme, puis celui de disputer « d'adi'esse avec les duègnes piémontaises lors- « qu'il s'agit de présenter à la reine de l'eau pour « se laver les mains, ou bien un petit meuble « dont, en sa qualité d'Italienne, elle ignorait « l'usage, que je lui ai appris. — Il était temps « que j'arrivasse, dit la princesse dans une autre « lettre. Imaginez-vous qu'à mon entrée en charge « le roi et la reine couchaient bourgeoisement
« dans la même chambre. J'aurais passé sur cette « coutume vulgaire, si je ne m'étais aperçue tout « de suite que la fille de Victor-Amédée se dispo- « sait à en abuser. Méditant de mettre à profit les « besoins de Philippe V pour le dominer, Marie- « Louise avait fait poser des roulettes au lit de « son mari : lui refusait-il quelque grâce, elle « poussait ce lit loin du sien, lui accordait-il sa « demande, les lits se rapprochaient. Comme ce « manège pouvait avoir un crescendo de consé- « quence, j'ai tant crié contre l'habitude bour- « geoise, je l'ai si bien peinte sous son point de « vue (3) ridicule, qu'enfin Leurs Majestés Espace gnôles font maintenant chambre à part et ne se « réunissent qu'avec mon agrément. »
Ce que Mme des Ursins ne dit pas dans sa correspondance, c'est qu'elle est déjà la maîtresse de Philippe V ; et qu'elle ne permet pas souvent à ce prince le lit commun dont elle lui rend, d'ailleurs, l'usage superflu.
NOTES
(1) De la princesse des Ursins, ce que dit VOEil de bœuf est exact dans l'ensemble d'une manière générale. Il serait trop long de nous attarder dans les détails. Marie-Anne delà Trémoïlle, princesse des Ursins, née à Paris en 1642, morte en 1722 à Rome. Elle avait quinze ans lorsqu'elle épousait Henri- Biaise Talleyrand, prince de Ghalais, qui mourut alors qu'il s'enfuyait à Rome, parce que compromis dans un duel. Sa veuve se remariait en 1676 avec Flavio degli Orsini {des Ursins) prince de Bracciano. Son palais, grâce à son intelligence, à ses qualités d'intrigue devint le centre de l'influence à Rome et u donna le ton » à la société romaine. Redevenue veuve, Anne de la Trémoïlle rentrait à Paris, s'y fixait, s'étant faite pensionner par Louis XIV. Le duc d'Anjou ayant été proclamé roi d'Espagne, elle obtint la place, chez la reine, de camerera-mayor ; accaparant totalement l'esprit de cette reine qui dominait son mari, et, de cette façon gouverna presque entièrement l'Espagne. Dénoncée à Louis XIV
comme dangereuse, par le cardinal d'Estrées, et rappelée en France, elle sut tellement « s'y retourner » qu'elle revenait plus forte, plus puissante à Madrid. L'Espagne étant alors en pleine crise, elle déploya tout le génie puissant d'un véritable homme d'État; aussi voulut-elle, ayant fait preuve de remar'quables qualités politiques, se faire donner une souveraineté dans les Pays Bas, lorsqu'étaient négociés les traités d'Utrecht. La reine d'Espagne mourut ; la princesse des Ursins choisissait, pour la remplacer, Elisabeth Farnèse ; choix malheureux, car, à peine sur le trône, Elisabeth exilait brutalement la princesse des Ursins qui se retirait à Rome où, en 1722, elle mourut.
Saint-Simon a longuement parlé de la princesse des t^rsins. « Elle était jeune, belle, de beaucoup d'esprit (au temps où elle était veuve du prince de Chalais), avec beaucoup de monde, de grâces et.de langage... Je puis dire que je fis avec elle amitié particulière. Elle deviendra un personnage si grandement singulier que je me suis volontiers étendu sur elle... » I, p. 338 de Védition en treize volumes. — « C'était une femme plutôt grande que petite, brune, avec des yeux bleus qui disaient sans cesse tout ce qui lui plaisait, avec une taille parfaite, une belle gorge, et un visage qui,^ sans beauté, était charmant; l'air extrêmement noble, quelque chose de majestueux en tout son maintien, des grâces si naturelles et si continuelles en tout jusque dans les choses les plus petites et les plus indiflerentes, que