XXII
La p.. du roi.
Un trait dii caractère altier de Mme la duchesse fait en ce moment le sujet de tous les entretiens ; il faut bien qu'un tel briiit soit basé sur une vérité : lé mensonge ri'a pas autant d'échos. On sait que Mme la duchesse n'aime ni ne craint Mme de Maintenon; elle saisit plus d'une occasion de l'humilier et parait disposée à n'en laisser échapper aucune. Un Suisse est toujours placé en sentinelle à l'extrémité nord de la terrasse de Versailles ; souvent Louis XIV lui-même donne la consigne à cet étranger de ne livrer à personne l'entrée de la porte, qui de ce côté communique au château, et Sa Majesté avait prononcé l'un de ces jours cette interdiction, lorsque Mme la duchesse^ que la pluie chassait du parc, se présenta pour
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rentrer par la porte interdite. Le Suisse allègue sa consigne et refuse le passage. La princesse iàsiste, liiais l'Helvétien persiste.
Du côté de la barbe est la toute-puissance;
le rang doit céder à l'autorité du pouvoir effectif. En fcé moment Mme de Bourbon vit approcher Mme de Maintenons que la pluie forçait aussi de
regagner son appartement. « Voici iâ p du roi,
« reprit la petite obstinée ; sans doute elle n'est tt pas comprise dans l'ordre, et j'entrerai avec « elle. Arrivez, Madame, poursuivit la fille de « Mme de Montespan en s 'adressant à la marquise, « cet homme me barre le passage et j'attends votre « protection. » Mme de Maintenon se présente; même refus, même échec. « Sentinelle, dit alors « la puissante dame d'un ton rempli de fierté, « savez-vous qui je suis? — Oui ta, répond le « soldat dans son patois, matame me Tafoir dit,
«vous être la p du roi; mais vous n'entre
« pas. » Mme la duchesse part d'un grand éclat de rire, tourne sur le talon et s'éloigne. Cependant Mme de Maintenon, ayant gagné en toute hâte une autre porte, courut se plaindre au roi. « La sentinelle, répondit Sa Majesté, a fait son « devoir, et Mme la duchesse a manqué à ce
« qu'elle me doit ; ]e saurai Fen punir. » La punition se fait encore attendre.
Il s'est introduit depuis quelques jours dans le beau monde une innovation digne de remarque : on dîne et l'on soupe à la clochette : c'est-à-dire qu'une fois le service posé sur la table les gens disparaissent, et attendent pour rentrer le tin tin d'une clochette placée près du maître ou de la maîtresse du logis. Cet usage, inventé par Mme la princesse de Conti, achève de dispenser les convives de toute réserve... Ah! la civilisation marche à grands pas!
Masques de velours.
Quelques dames s 'étant montrées cet hiver (1704) au cours avec des masques pareils à ceux que les femmes portaient le siècle dernier, lorsqu'elles sortaient de leurs maisons, leur exemple a suffi, et les masques ont reparu partout. Je ne sais si cette mode renouvelée semble ridicule à Mme de Maintenon, et si la dévote marquise ne veut pas que les courtisans masquent leur visage, quand il lui plaît tant qu'ils masquent leur âme, mais Louis XIV fait un très mauvais accueil aux dames qui paraissent au château avec des masques, et leur dit qu'il n'y a que pendant le carnaval des bals masqués à la cour. La mode aura donc tort pour cette fois à Versailles ; mais non pas dans les promenades, où elle a complètement
raison. Les masques de ville sont de velours noir doublé de taffetas blanc, aucune ligature ne sert à les fixer sur le visage, mais du bord de l'ouverture pratiquée vis-à-vis la bouche, part en dedans une petite tige de fil d'argent, que termine une boule de verre grosse comme une noisette. Cette tige, introduite dans la bouche, suffit pour soutenir le masque et déguise légèrement la voix. J'ai porté autrefois des masques, je les ai toujours trouvés fort incommodes ; feue la maréchale de la Ferté, qui dans sa jeunesse courait masquée les rues où l'on rencontrait le soir bon nombre de mauvais garçons ^ se louait beaucoup de cet usage et lui avait, disait-elle, les plus grandes obligations.
note:
« Toutes les femmes, y compris la reine-mère, s'étaient servi de masques jusqu'en i663 : cette mode passa peu à peu. Les masques en velours noir, doublés de satin blanc, se ployaient en deux pomme un portefeuille. Aucune ligature ne les fixait sur le visage; mais, à l'endroit de la bpiiche, s'avançait une petite verge de fil d'archal que terminait un bouton de verre. Cette verge, entrant dans la bouche de la personne masquée, fixait en quelque sorte le masque sur la figure et changeait absolument le son dp îs voix. » Cf. A. Cha-llamel, Mémoires du peuple français, Vil, ^49- Paris. Hachpttp, 1872,
Terrible colère du roi.
Au printemps, Mme de Bourgogne était grosse et fort incommodée. Elle gardait la chambre et passait toutes ses journées sur sa chaise longue. Il paraissait impossible à Mme de Maintenon que la duchesse fût du voyage de Fontainebleau qui se préparait; Fagon fut chargé d'exciter doucement la compassion du roi sur l'indisposition de sa petite-fille, et d'obtenir que Sa Majesté ne l'emmenât point. Le médecin se tira de cette mission en homme habile : il fit résonner à l'oreille du roi les termes de l'art qui pouvaient le mieux caractériser le danger d'un voyage dans la situation de Son Altesse Royale. Éloquence perdue! Mme de Bourgogne amuse Louis XIV ; elle le fait rire, le divertit; ce prince n'a plus son nain, il