‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 41 sur 69 · UN MOT HEUREUX DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

UN MOT HEUREUX DE LOUIS XIV

rcux »? Toujours est-il que le « mot historique » de Louis XIV à Villeroy ne se trouve que dans le Siècle de Louis XIV, et sercble alors avoir été spirituellement imaginé par Voltaire. Louis XIV, à cette heure, n'était pas disposé aux compliments.

« Villeroy, dit Saint-Simon, arrivait à Versailles le vendredi 6 août. Il vit le roi chez Mme de Maintenon : cela fut court et sec... Villeroy, déchu de sa faveur et du commandement des armées, perdit toute l'écorce qui l'avait fait briller, et ne montra plus que le tuf. L'abattement, l'embarras succéda aux grands airs et aux grands mots. Le roi ne lui parlait que pour donner l'ordre, et des choses de sa charge. Il pesait au roi, il le sentait, et plus encore que chacun ne s'en apercevait. 11 n'osait ouvrir la bouche, il ne fournissait plus à la conversation; il ne tenait plus le dé. Son hinpilialipu était niarquée dans tppte sa confiance. Ce n'était plug qu'un vieux ballon vidé, dont tout l'air qui l'enflait était sorti... On le vit très rarement à la Cour où le roi ne lui disait pas un mot. Mme de Maintenon en eut pilié... ») Saint-Simon, XIV.

Ailleurs, Saint-Simon a fait du maréchal de Villeroy un portrait plutôt dur, « sans enppns ni compliment » ; et, (Jan.s La Biiuyèrî;, édition ^çrvo\s^ 1-167 : « Ménippe est l'oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui... » Ménippe est le maréchal de Villeroy.

Mort de Mme de Montospcn.

La fraîcheur sur laquelle le roi complimenta l'an dernier (1) Mme de Montespan était trompeuse ; cette dame mourut le 28 mai aux bains de Bourbon, où elle se rendait tous les ans. La marquise se persuada qu'elle avait besoin d'une saignée. Vainement le médecin qui l'avait suivie lui déclara-t-il que non seulement cette saignée n'était point indiquée par son état, mais qu'elle ne pouvait qu'être dangereuse ; elle persista à se faire ouvrir la veine, et, sur l'heure, le transport au cerveau se déclara. Bientôt une complication d'accidents survint ; en peu de temps Mme de Montespan fut à la dernière extrémité ; ses femmes crurent devoir alors lui laisser entrevoir de l'inquiétude ; on manda le marquis d'Antin, et

l'ecclésiostique auquel la marquise avait l'habitude de se confesser à Bourbon fut appelé. Au milieu de ces dispositions, l'ancienne favorite soutenait au médecin, au prêtre, à tout le monde que jamais elle ne s'était mieux portée. Cependant, ses forces s'affaissaient à tel point qu'elle n'avait plus sa connaissance quand M. d'Antin arriva (2). Ce fut au surplus ce dont il s'occupa le moins. Le marquis était venu en poste.

« La cassette de ma mère ? dit-il sans descendre de sa chaise.

— Mais, monsieur le marquis, essaya d'objecter en pleurant une femme de chambre, madame est agonisante, et...

— Ce n'est pas là ce que je vous demande, mais sa cassette...

— La voici, dit la dame en lui remettant un petit coffre d'ébène qu'elle avait été quérir.

— La clef, où est-elle ?

— Mme la marquise ne me la confie point, elle est attachée à son cou.

— Je serai donc obligé de monter ?

— Personne du moins n'est capable, en ce moment, de vous en éviter la peine. »

A ces mots, d'Antin saute de sa chaise, monte dans l'appartement de la marquise, écarte son

2lé cilRÔNiotjÉs t)E l'oeil de boeuf

linge dé cou et saisit, sur ce sein que soulève le râle de la mort, la clef, unique objet de sa convoitise. Ce fils dêriàiuré, à deux pas du lit où s'éteint la vie dont il reçut l'existence, au brdit du ddt-nier soupir d'une mère, ouvre le coffre, s'empare de toiit ce qii'il contient, le renferme et disparaît sans avoir dit une parole étrangère à son cupide intérêt;.. Le marquis d'Antin est ce caissier fidèle qui au jeu des appartements faisait passer dans ses pocheè l'or que gagnait Monseigneur. On voit par ce dernier trait de son caractère que les Cafres pourraient, en fait de férocité, se perfectionner encore à la cour (3) dé France.

Le testament de Mme de Montèspan portait que ses entMillës seraient déposées à la maison de Saint-Joseph dont elle fut la fondatrice. Je ne doute point que cette communauté n'eût été fort honorée d'un tel dépôt ; mais la précieuse relique répandait une odeur si infecte, que personne ne voulait se chatgei" dti transport. Trompé par sa cupidité, un malheureux journalier dé Bourbon prit enfin la boîtë pestilentielle... Vaine tentative ! le payèaii infecté ne put faire plus d'une lieue, il revint, et remit les intestins illiistrés àdi pères capucins, qui se hâtèrent de lés enfouir. « Les entrailles de Mme de Montespân ! 5> à'écHa un

courtisan (4) devant lequel on rapportait ce que je viens de dire, « est-ce qiCelle en avait? »

Ainsi fiiiit, à l'âge de soixante-six ans, cette fenimé qui passa seize années dé sa vie à se faire une scandaleuse célébrité, et qui dévora pendant vingt-deux la honte dé l'avoir acquise. Rien ne petit être comparé à l'indifférence avec laquelle Paris et Versailles apprirent la mort de Mme dis Montespari, si ce n'est l'odieuse froideur que toiis ses enfants montrèrent dans cette circonstance. d'Antin, api^ès avoir parti inhumaiii, fut le seul qui, ayant méconnu lëâ lois de la nature, écouta du rhoins les bienséances, il porta le deuil : ni le duc du Maine, ni le comte de Toulouse, ni Mme la duchesse^ ni Mme d'Orléans ne l'imitèrent. Tous ces fruits de l'adultère eurent cependant, aux derniers bienfaits de la mourante, une part que d' Antin n'avait point obtenue, mais qu'il s'était faite lui même. Quant à Louis XIV, lorsqu'au moment de partir pour la chasse on lui annonça qu'Athénaïs n'était plus, il dit en faisant jouer négligemment les ressorts de son fusil : « Oh ! oh ! la « marquise est morte, je l'aurais crue plus ro- « buste!.. Etes-vous prêt, monsieur delà Roche- « foucauld ? Je crois qu'après cette petite pluie « mes chiens rencontreront bien... Partons. »

28Û CHRONIQUES DE L œiL DE BŒUF

Voilà quels sont à la cour les regrets et les souvenirs de tendresse.

Mme de Maintenon, moins indépendante et plus versée dans le bigotisme, assista au service que la communauté de Saint-Joseph fit célébrer pour le repos de sa protectrice. Au sortir de l'église, Mme la duchesse ne put se contenir ; elle dit à la demi-reine, en présence du duc d'Orléans et de M. le duc : « Vos regrets eussent" été plus vifs « et plus sincères, Madame, si la marquise de « Montespan fût morte quand vous étiez encore « gouvernante de ses enfants, et la France « entière ne reprocherait pas à sa mémoire d'avoir « fait approcher du roi des gens qui ont flétri sa « gloire. »

NOTES

(1) « Mme de Montespan était encore belle et paraissait tout ce qu'elle avait été. Journal de Dangeau. » Est-ce vraiment exact, en ce qui concerne les dernières années? Sans doute tout le monde s'accordait à dire que Mme de Montespan était vraiment belle, mais, dès 1681 — elle mourut en 1707 — sa taille s'était fort épaissie. En 1701, Mme Palatine écrivait : « Celles que j'ai connues belles jadis, sont, à cette heure, plus laides que moi. Ame qui vive ne reconnaîtrait Mme de La Vallière. Mme de Montespan a la peau comme quand les enfants s'amusent à jouer avec du papier, à le plier et à le replier : tout son visage est recouvert de petites rides si rapprochées les unes des autres que c'en est étonnant. Ses beaux cheveux sont blancs comme la neige, et toute sa figure est rouge. » — Puis dans une autre lettre : « La Montespan était plus blanche que La Vallière ; elle avait une belle bouche, de belles dents, mais avait l'air efifronté ; on voyait sur sa figure qu'elle avait quelque projet en vue. Elle avait de beaux

cheveux blonds, de belles mains ; ce que la Vallière n'avait pas ; mais celle-ci était fort propre, et la Montespan une sale personne. — Lettre d'avril 1719. » (2) C'est à Bourbon-l'Archambault, station thermale près Moulins, dans l'Allier, que mourut Mme de Montespan, le 27 mai 1707, à Bourbon-l'Archambault où souvent elle allait; y allant chaque fois aux temps de sa puissance, avec un faste inouï. C'est l'Irène de La Bruyère : « Irène se transporte à grands frais en Épidaure... » — « Mme de Montespan se trouva tout à coup si mal une nuit que ses veilleuses envoyèrent éveiller ce qui était chez elle. La maréchale de Cœuvres accourut des premières qui, la trouvant prête à suffoquer et la tête fort embarrassée^ lui fit à l'instant donner de l'émétique de sa propre autorité ; mais une dose si forte que l'opération leur en fit une telle peur, qu'on se résolut à l'arrêter ; ce qui peut-être Itii coûta la vie. {Le Mercure dit : L'émétique opéra Soixante-trois fois , et un bruit courut que la violence des efforts avait fait rompre une veine.) Elle profita d'une courte tranquillité pour se confesser et recevoir les sacrements. Elle fit auparavant rentrer ses domestiques jusqu'au plus bas, fit une confession publique de ses péchés {iublics, deinanda pardon du scandale qu'elle avait si longtemps donné, même de ses humeurs, avec une humilité si sage, si profonde, si pénitente que rien ne put être plus édifiant. Elle reçut ensuite les derniers sacrements avec une piété ardente. Les frayeurs de la mort qui, toute sa vie, l'avaient

continuellement troublée, se dissipèrent subitement, et ne l'inquiétèrent plus. Elle remercia Dieu en présence de tout le monde, de ce qu'il permettait qu'elle mourût dans un lieu où elle était éloignée des enfants de son péché et n'en parla durant sa maladie que cette seule fois... » Saint-Simon, édition Boislisle, XV, 100-102. -^ <■ Dès qu'elle se sentit attaquée, elle voulut se précautionner en véritable chrétienne contre tout ce qui pouvait arriver ; pour cet effet, elle se confessa, reçut l'extrême-onction... et son mal venant à augmenter, et ne lui laissant plus aucune espérance de guéi'ison, elle n'employa le peu de temps qui lui restait qu'à donner des ordres pour le soulagement des pauvres dont elle faisait sa principale occupation depuis plusieurs années. » Le Mercure.

(3) « Je partis à l'instant, et arrivé à Bourbon la veille de son dernier jour, je fus le triste témoin de la mort la plus ferme et la plus chrétienne qu'on puisse voir... Je ressentis toute la douleur que l'amitié la plus tendre et la plus sincère peuvent faire ressortir eu pareille occasion. Je repartis sur l'heure pour me retirer quelque temps chez moi, à Bellegarde. » Mémoires de d'Arttin,

A propos de d'Antin, son fils légitime fet qu'elle aima davantage que ses autres enfants, l'OEil de bœuf écrit : « On voit par ce dernier trait que les cafres pourraient, en fait de férocitéj se perfectionner encore à la cour de France. » 11 y a certainement uh brin d'exagération ; et cependant Saint-Simon nous

clil (mais il ne faut pas oublier que Saint-Simon et d'Antin furent, en 1706, concurrents pour l'ambassade de Rome) : « Délivré des devoirs à rendre à une mère impérieuse, il fut plus sensible à ce soulagement qu'à la cessation de tout ce qu'il tirait d'elle depuis sa dévotion. »

(4) Tous les pauvres de Bourbon-l'Archambault, tous les pauvres de la région pleurèrent sincèrement Mme de Montespan. Mais quelles tristes obsèques ! « Ce corps autrefoi-s si parfait, devint la proie de la maladresse et de l'ignorance du chirurgien de la femme de Legendre, intendant de Montauban qui était venu prendre les eaux... Les obsèques furent à la discrétion des moindres valets, tout le reste de la maison ayant subitement déserté... Le corps demeura longtemps sur la porte de la maison tandis que les chanoines de la Sainte-Chapelle [la chapelle da château ducal des Bourbons, dont subsistent aujourd'hui les ruines pittoresques, sur une hauteur au pied de laquelle s'étend la ville), et les prêtres de la paroisse disputaient de leur rang jusqu'à plus que de l'indécence. Il fut rais en dépôt dans la paroisse, comme y pouvait être celui de la moindre bourgeoise du lieu, et longtemps après porté à Poitiers dans le tombeau de sa maison à elle avec une parcimonie indigne... x Saint-Simou.

La légende locale raconte que Mme de Montespan avait « légué ses entrailles » à l'église de Saint- Menoux ; un petit village tout proche où, dans sa curieuse église, les bredins (les fous) vont, de nos

jours encore, en pèlerinage, pour se débrediniser. Un paysan mit ces entrailles dans un panier, voulant les porter à Saint-Menoux ; mais de ces entrailles s'exhalaient une odeur tellement épouvantable que, ne pouvant continuer son chemin, il les jeta sur la route : des chiens les mangèrent !

(5) Mme de Maintenon écrivait, le 26 juin : « La mort de Mme de Montespan ne m'a point mise hors d'état de vous écrire ; mais il est vrai que j'y fus fort sensible et qu'en aucun temps cette personne-là n"a pu m'être indifférente. » Saint-Simon nous donne ce curieux détail : « Mme de ^sîaintenon délivrée d'une ancienne maîtresse dont elle avait pris la place, qu'elle avait chassée de la cour et sur laquelle elle n'avait pu se défaire dejalousies et d'inquiétudes semblait devoir se trouver affranchie : il en fut autrement. Les remords de tout ce qu'elle lui avait dû et de la façon dont elle l'en avait payée l'accablèrent tout à coup à la nouvelle de cette mort : les larmes la gagnèrent que, faute de meilleur asile, elle fut cacher à sa chaise percée... »

Louis XIV, lui, « fut parfaitement insensible ». Et comme la duchesse de Bourgogne s'en étonnait, « il lui répondit tranquillement que depuis qu'il l'avait congédiée, il avait compté ne plus la revoir jamais et qu'ainsi elle était déjà morte pour lui ». Il avait dit exactement la même chose lorsque La Vallière était entrée aux Carmélites. — « Il est aisé de voir que la douleur des enfants qu'il avait eus de Mme de Montespan ne lui plut pas. Toute la cour

286 CiyrîQ?îIQîJES DE L CCIL DE BGEUF

les fui voir ^anç leur rien dire el le spectacle ne laissa pas d'en être curieux... Les enfants du roi et de Mme de Montespan n'osèrent porter aucun deuil d'une mère non reconnue, il n'y parut qu'en négligé, au rptranchement de toute parure pt (|e tout divertissement, même du jeu qu'ils s'interdirent pour longtemps... » Saint-Simon, XV, 92-106.

L Historien Mézera^.

Notre gloire littéraire et savante s'effeuille avec une rapidité toujours croissante et que peu de lauriers croissent en France pour la remplacer. L'an 1708 a vu mourir le célèbre botaniste Tournefort, la Fosse auteur de Manlius et l'historien Mézerai, qui sur ses vieux jours s'était mis à dire la vérité. Mézerai fut un écrivain médiocre, un littérateur envieux, un homme pétri d'originalité. Comme il n'aimait pas que les gens de lettres vinssent s'asseoir près de lui à l'Académie française, il mettait toujours une boule noire dans l'urne lors des élections. Le directeur lui demandant un jour le motif de cette permanente opposition, il répondit « qu'il agissait ainsi afin de laisser à la postérité un monument de la liberté des

élections faites par l'Académie ». Mézerai avait la manie de travailler en plein jour à la chandelle, et quand on venait le voir il reconduisait ses visites un flambeau à la main par le plus brillant soleil. Lorsqu'on fit l'inventaire du mobilier de cet historien on trouva dans un sac de mille livres un billet portant ces mots : « Cet argent « est le dernier que j'aie reçu du roi ; depuis ce « temps je n'ai jamais dit de bien de lui. » Etaientce les dons de Sa Majesté qui avaient été supprimés, ou la conscience de Mézerai était-elle revenue? Un autre sac renfermait un écud'or enveloppé d'un papier sur lequel on lut : « Cet écu est du « bon roi Louis XII ; je l'ai gardé pour louer une « place d'où je puisse voir pendre le fameux fi- « nancier de notre siècle. » Il est probable que le grand Colbert n'avait pas jugé que Mézerai fût assez habile ou assez dangereux pour être payé.

NOTES

Singulier personnage que ce Mézeray, appelé parfois le « Père de nos historiens », mais qui n'est nullemenl « l'écrivain médiocre » ou le « littérateur envieux » que nous présente VOEU de bœuf. Original, certes, il l'était, et autant qu'il soit permis de l'être; « ne travaillant qu'en plein jour, à la chandelle ».

Puis, se persuadant que toutes ses imaginations étaient des réalités, il ne doutait pas, alors, que le soleil n'eût cessé ses fonctions, et, pour remédier à l'obscurité qui en devait résulter, il ne manquait jamais de reconduire jusqu'à la porte de la rue, un flambeau à la main, tous ceux qui lui rendaient visite et qui ne pouvaient s'empêcher de rire de voir ce nouveau Diogène vainement embarrassé d'une lumière aussi inutile à lui qu'aux autres.

Il s'avisa encore d'une autre singularité.

C'était de ranger en cercle, lorsqu'il se proposait de composer ou de faire quelque lecture, une douzaine de montres dont on lui avait fait présent, et de

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