‹ Chroniques de l'oeil de boeuf aux temps de Louis XIVChapitre 48 sur 69 · FUMEUSES DE PIPES · texte numérisé non relu

FUMEUSES DE PIPES

Royale, j'avais craint que cet appartement ne fût le théâtre d'un afireux incendie ; mais je vois que, loin de là. on s'y livre au plaisir, le plaisir le plus vif... le moins ordinaire.

— Libre à vous de le partager, répondit Mme la ducJtesse en repoussant de sa jolie bouche un gros nuage de fumée.

— Je vous rends grâce, princesse, reprit le Dauphin d'un ton moitié ironique, moitié sérieux, mais ne craignez-vous pas que cette récréation peu familière à votre sexe...

— Ne nous enivre? interrompit la duchesse de Chartres d'un accent embarrassé. Oh! nous commençons à nous former. Et le prince jugea qu'à l'égard de cette princesse le vin laissait peu de chose à faire au tabac pour justifier les craintes qu'il exprimait.

— Je dois vous prévenir au moins, poursuivit Monseigneur, que le roi éprouve la plus grande aversion pour la pipe ; c'est pour cela qu'il fit éloigner, ce printemps, le corps de garde qui touchait à ce château, et, certes ! il ne peut s'attendre à le retrouver dans les appartements des princesses.

— Un monarque guerrier doit se former tôt ou tard à cette habitude militaire ! dit Mme la Du-

chesse en sablant une rasade de chaiiipagne, qui, à huit ou dix près, n'était pas la première.

— Je vous laisse le soin, madame^ de proposer à Sa Majesté ce complément d'éducation, répliqua sècriemeht le Dauphin outré de tant de licence. Puis se tournant vers l'officier suisse, qui ne savait quelle contenance tenir : — Monsieur, lui dit-il, qui vous a mandé ici?

— Les princesses, répondit le militaire en tremblant.

— Sans doute, ajouta la Duchesse; pour nous initier à une science nouvelle, il fallait lih professeur.

— Monsieur, dit sévèrement l'héritier du trône, rappelez-vous qu'un soldat ne doit obéii* qtie par devoir, et que la galanterie n'entre pour rien dans son devoir lorsqu'il est de service... Allez, je vous promets le secret, »

L'officier ne se le fit pas dire deux fois, et Monseigneur s'éloigna sans ajouter un mot.

NOTES

A LA PRINCESSE DE (^ONTI AïR : de Joconde.

Princesse, en perdant vos appas Votre humeur devient aigre, Est-ce que l'on fait peu de cas De votre gorge maigre?

Prenez un esprit plus soumis, Car de Clermont les restes Et de Comminges les mépris Doivent être modestes.

Vous mettez donc votre vertu, \oire esprit et votre sagesse A qui s'enivrera le plus :

Mais, croyez-moi, duchesse, La femme qui se prend de via Ne peut être modeste. ' Elle est des laquais le bntin, Et des soldats, le reste.

Marie-Anne, dite Mlle de Blois, née en 1666 de Louis XIV et de Mlle de La Vallière ; mariée en 1G79 à Louis-Armand prince de Conti : elle avait treize ans et ce fut le premier exemple d'une bâtarde qui se mariait à un prince du sang. Elle était merveilleusement belle. La posséder un quart d'heure, seulement, et mourir après, disaient de nombreux amoureux, tous grands seigneurs, pourtant à bonnes fortunes. Sur la réputation de sa beauté le roi de Maroc en voulut faire sa femme.

Votre beauté, grande princesse.

Porte les traits dont elle blesse

Jusqu'aux plus sauvages lieux.

V Afrique avec vous capitule,

Et les conquêtes de vos yeux, |

Vont plus loin que celles d'Hercule.

A ces couplets le duc de Nevers répondit pài une longue épître : Le Roi de Maroc à la princesse d( Conti.

Hâtez votre départ, ne faites point d'apprêts,

Pour vous prendre, un vaisseau va mouiller au rivage.

Partez sans hardes, sans bagages.

Vous aurez tout au gré de vos souhaits.

Il T^ faut rien pour ce voyage, Une suite d'appas, un cortège d'attraits

Feront votre seul équipage.

FUMEUSES DE FII'ES :i2ô

Puis, encore, ces couplets de Périgny :

Pourquoi refusez vous Vhonmage glorieux D'un roi qaivous attend ?...

...L'hymen à Maroc vous appelle.

Partez, c'est peut-être en ces lieux Qu'il vous garde un amant fidèle. • •••••....•••«■«•

« Louis XIV avait trois filles qui faisaient l'ornement de sa cour mais qui n'étaient pas toujours des modèles de prudence et de discrétion. Nées de mères différentes, il y avait souvent entre elles des picoteries... — D'où l'allusion du couplet : « Votre humeur devient aigre. » — ... Pendant un dîner, le roi s'amusa à badiner avec la duchesse de Bourbon; et, au grand étonnement de tout le monde, sortit de la gravité qui ne l'abandonnait point, pour jouer avec elle aux olives. Cela fit boire quelques coups de plus à la duchesse, et le roi fit semblant d'en boire un ou deux. La princesse de Conti, jalouse de ce badinage, ne le regardait pas de bon œil. A la sortie de table, le roi passant devant elle, choqué du sérieux qu'il lui remarqua lui dit : « Votre gravité ne s'accommode pas de noire ivrognerie. » Quand il fut sorti la princesse de Conti s'expliquait assez haut d'une manière désobligeante pour ses sœurs au sujet de quelques repas a//ongfés qu'elles avaient faits depuis peu ensemble. Elle dit qu'elle préférait être grave que sac à vin. Mlle de Blois, qui était déjà duchesse de Chartres (le duc de Chartres Jut plus

rM CHRONIQUES DE I. CSilL DE ECEUF

tard le régent) répondit, assez haut, de sa voix tremblante et traînante, qu'elle aimait mieux être sac à vin que sac à guenilles; par où elle entendait Clermont et différents officiers des gardes du corps éloignés à cause de la princesse de Conti ; Mme la duchesse, qui avait l'art des chansons piquantes, s'en servit en cette occasion. Elle en fit qui désolèrent la princesse et, par surcroît de chagrin, le roi blâma celle-ci plus que sa sœur. Les repas allongés dont il est ici question étaient des espèces d'orgies que les deux sœurs cadettes, qu'ennuyait la gravité des salons de Marly,se permettaientaprès le souper, dans les appartements. Monseigneur se retirant un peu tard après le jeu, entendit du bruit chez les princesses, y monta, les trouva fumant avec des pipes qu'elles avaient envpyé chercher au corps de garde des Suisses. Le prince leur fît quitter cet exercice, d'autant plus indécent que le roi détestait le tabac. Il le sut et fit le lendemain à ses filles une correction dpnt la princesse de Conti triompha. Louis XIV fatigué de ces tracasseries intérieures qui lui ôtaient tout l'agrément de sa cour, menaça les princesses de les éloigner toutes, indistinctement... Elles eurent peur : le calme et la bienséance r^vinrent, suppléant à l'amitié. » Le Nouveau Siècle de Louis XIV, IV, pp. 143-148, Paris, 1804. Comparer avec le dialogue fantaisiste et toute ia mise en scène iraaginés par YCEil de bœuf.

L'ordre de la Mouche.

Pendant que l'Europe est en feu Mme la duchesse du Maine, qui ne connaît en fait de guerres que celles de l'esprit, a créé le 14 juin Vordre de la Mouche^ dont elle s'est nommée grande maîtresse, à l'exemple de tous les fondateurs d'ordres et en vertu du prùno mihi. Cette association, où la fondatrice se propose d'admettre les personnes le plus célèbres par leur critique savante, mais surtout fine et spirituelle, est le but vers lequel tendent tous les amours-propres du bon ton; les insignes de l'ordre de la Mouche sont une marque que nos beaux esprits seraient presque honteux de ne pas avoir. La décoration est une médaille d'or offrant sur une face la tête de la duchesse du Maine entourée de cette légende : « Anne-Marie-

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« Louise, baronne de Sceaux, directrice perpé- « tuelle de l'ordre de la Mouche. » Au revers et dans le champ, une abeille paraît voler vers une ruche ; au-dessous on lit cette devise italienne : « Piccola si, fa ma pur gravi le ferite (Je suis pe- « tite, il est vrai, mais je fais de profondes bles- « sures). » Voici le serment des chevaliers àe\di Mouche : « Je jure par les abeilles du INIont « Hymette fidélité et obéissance à la directrice « perpétuelle de l'ordre, de porter toute ma vie « la médaille de la Mouche, d'accomplir tant que « je vivrai les statuts de l'ordre ; et si je fausse « mon serment, je consens que le miel se change «■ pour moi en fiel, la cire en suif, les fleurs en « orties, et que les guêpes et les frelons me percent ft de leurs aiguillons vengeurs. »

NOTES

Cetordre de la iTfoMc^e à mteZ fut crééle iijuin 1700, pour rendre hommage à la souveraine en miniature qui trônait bruyamment, somptueusement au château de Sceaux. Devenue duchesse du Maine à l'âge de seize ans, en 1692, Louise-Benedicte de Bourbon, petite-fille du grand Gondé, asservissait bien vite à toutes ses fantaisies, à toutes ses hardiesses, son époux, le duc du Maine, un des fils légitimés que Louis XIV avait eus de la Montespan. Du château de Sceaux qu'il avait, à grand prix, acheté pour elle, la duchesse avait fait son Marly, son Chantilly, son Versailles. Très petite de taille, mais jolie, piquante, elle avait été surnommée, par Mlle de Nantes, fille légitimée de Louis XIV, la poupée de sang. Pour la venger de cette appellation, ses courtisans et ses admirateurs lui décernaient, comme emblème et comme devise, une mouche à miel avec ces paroles tirées de VAminte du Tasse : Piccola si, ma fa pur gravi le ferite : « Je suis petite, mais je fais pourtant de graves blessures. » A la représentation

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d'une comédie où la duchesse avait joué le rôle de Fine-Mouche, cette devise avait été tournée en couplets malins.

L'abeille, petit animal, Fait de grandes blessures.

Craignez son aiguillon fatal, Evitez ses piqûres.

Fuyez, si vous pouvez, les traita Qui partent de sa bouche, Elle pique et s'envole après, C'est une fine-mouche 1

Un jour qu'une grande compagnie s'était trouvée réunie auprès de la duchesse à Sceaux, on avait parlé de cette devise ; on lavait trouvée heureuse et quelqu'un s'avisa de dire qu'il faudrait former une société des personnes qui avaient le plus souvent l'honneur de venir à Sceaux, et qu'on appellerait cette société l'Ordre de la Mouche à miel. Le divertissement passa jusqu'à former des règlements, à dresser des statuts, nommer des officiers, donner divers norps aux dames et aux cavaliers qui furent admis. Une médaille était frappée. Tous ceux de l'Ordre la devaient porter, avec un ruban citron, lorsqu'ils seraient à Sceaux. Cette marque de distinction fut briguée. Trente-neuf personnes furent nommées et firent serment. Puis on jurait « par le mont Hy mette », poétique allusion à l'abeille. Voici quels furent les statuts,

Article premier. — Vous jurez et promettez une

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fidélité inviolable, une aveugle obéissance à la grande Ludivige Louise, directrice perpétuelle de l'ordre incomparable de la Moucfie à miel.

Art. 2. — Vous jurez et promettez de vous trouver dans le palais enchanté de Sceaux chef-lieu de Tordre de la Mouche à miel, toutes'les fois qu'il sera question d'y tenir chapitre, et cela toutes affaires cessantes sans même que vous puissiez vous excuser sous prétexte de quelqueincommoditélégère, comme goutte, excès de pituite ou gale de Bourgogne.

Art. 3. — Vous jurez et promettez d'apprendre incessamment à danser toutes contre-danses, comme Purstenberg, Pistolet, Derviche, Pet-en-cul et autres ; de les danser, encore plus volontiers, s'il le faut, pendant la canicule que dans les autres temps et de ne point quitter la danse, si cela vous est ainsi ordonné, que vos habits ne soient percés de sueur et que l'écume ne vous en vienne à la bouche.

ART.4--^Vousjurezetpromettezd*escalader généreusement toutes les meules de foin, de quelque hauteur qu'elles puisent être sans que la crainte des culbutes les plus affreuses puisse vous arrêter.

Art. 5. — Vous jurez et promettez de prendre ep votre protection toutes les espèces de mouches à miel ; de ne faire jamais mal à aucune ; de vous en laisser piquer généreuseinent sans les chasser, quelque endroit de votre personne qu'elles puissent attaquer soit joues, jambes, ou fesses, dussent-elles en devenir plus grosses et plus enflées que celles de votre majordome.

332 CHRONIQUES DE L OEIL DE BœUF

Art. 6. — Vous jurez et promettez de respecter le précieux ouvrage des mouches à miel et, à l'exemple de votre grande dictatrice, d'avoir en horreur l'usage profane qu'en font les apothicaires, dussiez-vous crever de réplétion.

Art. 7. — Voïi^ùrez et promettez de conserver soigneusement la glorieuse marque de votre dignité ; et de ne jamais paraître devant votre dictatrice sans avoir à votre côté la médaille dont elle va vous honorer.

Au récipiendaire est alors donnée la médaille tandis que le chœur chante :

Viva sempre, viva ed in honore cresca Il novo cavalier délia mosca.

La médaille de l'ordre représentait à l'envers le portrait de la duchesse du Maine avec la légende, en lettres initiales : Anne-Marie-Louise, baronne de Sceaux, directrice perpétuelle de l'ordre de la Mouche. — Dans le champ du revers, une abeille paraît voler vers une ruche, avec la devise que nous venons d'indiquer : Piccola si, ma Ja pur gravi le ferite.

Le serment était celui-ci : « Je jure par les abeilles du mont Hymette, obéissance et fidélité à la dictatrice perpétuelle de l'Ordre, de porter toute ma vie la médaille de la Mouche, d'accomplir tant que je vivrai les statuts de l'Ordre; et si je fausse mon serment, je consens que le miel se change pour moi en fiel, la cire en suif, les fleurs en orties et que les fre-

l'ordre de la mouche 833

Ions, que les guêpes me percent de leurs aiguillons. » Cette formule de serment nous montre la gaieté, l'esprit qui régnaient à la Cour de cette aimable princesse, quelque peu conspiratrice, par surcroît. Ajouterons-nous qu'était fort recherché le titre de chevalier ou chevalière de l'Ordre; — ordre qui n'ayant été approuvé ni par le roi, ni par le pape ne survivait point à la duchesse du Maine.

Chevaliers et chevalières recevaient des surnoms pittoresques, indiquant quelques-unes de leurs manies ou de leurs grâces. La grande-maîtresse, dictatrice de l'ordre, esiLudovise — plus mignonnet que Louise — ou Laurette parce que dans une comédie elle avait été sous ce nom, la « maîtresse de Champagne », un autre personnage de la pièce.

Que Laurette a de puissants charmes, Que ses yeux ont de douces armes, Qu'il est doux de suivre ses lois !

La reine des ris l'accompagne.

En ce moment les plus grands rois Désireraient d'être Champagne.

Mlle de Nevers, depuis duchesse d'Estrées, est Api; Mlle de Choiseul, Glycère; Mlle Langeron, Fanchon; Mme d'Albemarle, Geneviève; la duchesse de Nevers, Diane; Mme d'Artagnan, la voisine; le marquis de Gond rus, le baladin; Malézieux, le curé; le duc du Maine, le garçon; ses deux fils, les deux garçonnets; M. le duc, baron de Saint-Maur ; le duc de Nevers, Amphion; M. d'Albemarle, le Major; le pré-

sident de Mesmes, le grand artificier; Genest, l'abbé Rhinocéros, à cause de soli nez.

Avec cet habit et ce nez,

Ce nez long de plus de deux aunes.

Il faut donc que ce soit le magister des Faunes.

Le but avoué de l'Ordre était de se divertir galamment; aussi était-ce à Sceaux un mouvement perpétuel de fêtes, de bals, de soupers, de divertissements littéraires, — littérature plus que souvent un peu fade, — de représentations. Dans les Grandes naits les amusements prenaient les formes les plus plaisantes qu'il était possible d'imaginer. On y voit, par exemple, une Harangue de Vanihassadcur des Groenlendais venant mettre son pays aux pieds de là duchesse qui devra reconnaître l'avantage d'être la reine d'une région où les nuits sont les plus longues; un dialogue de l'Aurore et d'Bespérie vouant leur obéissance à la divinité de Sceaux; le Lutin de Sceaux s'amusant à chasser le sommeil pour appeler Hebé, Cornus et Flore qui divertiront Ludivise. Toutes ces réjouissances indignaient Mme Palatine, mère du régent ; elle n'aimait point la duchesse du Maine, surtout parce que conspiratrice contre son fils, et alors elle écrit : « l'amant tenant de Mme du Maine est le cardinal Polignac; elle en a d'ailleurs beaucoup d'autres; le premier président de Mesmes et encore d'autres. » Dans Maurepas cette chanson :

Ce grand air, ce sourire charmant Orné de badinûge.

l'ordre de la MOUCBË S3.*

Du Maine, cet empressement Nous fait voit qu'à votre âge Vous voulez donner de V amour : Mais qui pourrait en prendre Serait un héros dans ce jour.

Plus brave qu'Alexandre.

Qu'à du Maine, laide et nabote, Un Malézieu lève la cotte.

Le tnatché pour tous deux est bon ; Mais que Polignac nen bouge.

Et couche avec cet embryon, C'est faire honte au chapeau rouge.

Le « Chapeau rouge » est le cardinal de Polignac. — Voir : Jean Hervez : Les Sociétés <ï amour au dixhuitième siècle, pp. i3i-i45; — Mémoires de Mme Staal-Delaunay ; — La Correspondance de Mme du Dejfant; — Les Divertissements de Sceaux- Trévoux (i7i2); DiNAUX : Les Sociétés badines.

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