‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 35 sur 91 · Commissaire de quartier ou de police · texte numérisé non relu

Commissaire de quartier ou de police

CHUONIQUES I)K l'()1:IL DE-IKHaîK 181

— Ouvrez l'oreilliî, insi;^ne cafard... Mes docilos bnautés présonlodl donc à découvert la partie de l'individu qui ne reçoit ynèro que les oflices d'un fauteuil... Voua voyez, l'abbé, que tout prince dJ3 vauriens que je suis, je ne laisse pas de parler congrûment. Tous ces visages étant bien alignés, je commande au magistrat et à ses archers (le prendre en main chacun un ilambeau et de faire amende honorable devant ce que ces demoiselles montrent si galamment ; ce qui est à l'instant exécuté... J'ai dit, mon joyeux bénéficiaire, et je m'assure que vous louerez ma piété, car je termine mon récit par une adoration.

lîoisrobert, enchanté des espérances que son entretien avec Gaston pouvait faire concevoir, courut en rendre compte au cardinal.

— Voilà qui va bien, monseigneur, lui dit-il en se frottant les mains, nous en viendrons, maugrebleu 1 à notre honneur. Nous enterons sar la tige du Plessis un bourgeon royal, puisque la tige royale s'est montrée rebelle à la sève du Plessis.

— Tu vas vite dans tes conjectures, répondit Richelieu en secouant la tête : cette conclusion projetée laisse voir plus d'obstacles que tes yeux n'en ont aperçu. A part quelques concessions un petit légères que tu me semblés avoir faites sur les principes de ma nièce, ta folle tête n'avait pas trop mal combiné cette affaire ; mais avec un homme aussi débile, aussi changeant que Gaston, il ne faut donner créance aux déterminations que lorsqu'elles sont accomplies. Tu as conquis sur lui tout ce que l'ivresse laisse flotter de vouloir ; revenu au sang-froid, le prince reprendra, que je présume, ses scrupules ; et ce faible esprit se remettra dans l'obéissance du colonel d'Ornano ', son conseiller ordinaire, dont la malveillance à mon endroit est chose connue.

1. M. d'Ornano, dont la famille était liée à celle d'où sortit plus tard le grand Napoléon, était lieutenant général en Normandie >* mais on l'appelait simplement le colonel, parce qu'il avait conservé le commandement des gardes corses.

182 CHRONIQUES DE l'0EIL-DE-BC«UF

— Encore un de ces Italiens au visage sombre, que l'ambition dévore... 11 finira à la manière de Goncini.

— Tais-toi, Boisrobert ! s'écria le cardinal en tressaillant au nom d'un bienfaiteur qu'il avait abandonné à ses assassins ; puis il reprit avec calme : Le colonel est un très homme de bien; mais son humeur fâcheuse se hasarde souvent dans ma déplaisance, et je pourrais à la fin me lasser s'il persistait à porter Gaston contre mes projets. Qu'il prenne garde surtout que je ne le trouve au travers de mon chemin touchant le mariage de ma nièce, car je me verrais forcé... Richelieu n'acheva pas sa phrase; mais Boisrobert put lire dans son regard une sinistre pensée.

— J'ai bon espoir que nous ne serons pas empêchés par la sagesse inopportune du colonel. Auprès de Gaston, les faces réjouies comme la mienne ont meilleure chance que les traits rembrunis d'austérité. Laissez-moi faire, monseigneur, je prendrai soin de tenir toujours un rempart de flacons entre la raison du prince et les conseils fâcheux de son favori.

Dans une entrevue que le cardinal eut le soir même avec sa nièce, il lui annonça que le temps était venu de jeter le masque dévot dont elle se couvrait le visage, et de se montrer ouvertement dans le monde, où elle n'entrait précédemment que par une porte bâtarde. Cette dame avait de la beauté, de la jeunesse encore, et un jargon visant à l'esprit, qu'elle s'était formé dans l'étroite intimité de son oncle. Richelieu lui recommanda de mettre à profit ces divers éléments de conquête, avec toute l'adresse dont elle était susceptible, afin de captiver le jeune Gaston, et de lui donner, par cette combinaison de séductions, le désir d'aspirer au bonheur qu'elles lui promettraient. La dame, qui se garda bien d'avouer à Son Éminence que le prince savait, sur ce point, tout ce qu'il pouvait apprendre, promit d'obéir, sans trop compter sur la réussite d'une intrigue devant aboutir à un dénouement consommé d'avance.

En effet, on vit tout à coup la grande piété de M™« de Comballet s'évanouir ; elle se chargea de pierreries

CHRONIQUES DE L'oElL-DEBOliUK 183

inventa de nouvelles modes, se montra dans les promenades, moaléo sur une haquenée blanche, avec une capeline de plumes et un habit doublé d'hermine. On ne voyait plus (|ue cette coquette beauté aux cercles de la cour, aux bals, à la comédie. Beaucoup de jeunes seigneurs ne tardèrent pas de papillonner à l'envi autour d'elle : les uns revendiquaient le droit d'aubaine que leur donnaient d'anciennes liaisons qu'elle paraissait toujours avoir oubliées ; les autres lui proposaient, avec une légèreté qu'autorisait l'indiscrétion des premiers, de nouvelles chaînes, qu'elle repoussait avec dédain. Gaston, en se mêlant à ces groupes galants, faisait palpiter le cœur de l'ambitieuse veuve et soutenait les espérances de son oncle. Boisrobert, lorsqu'il voyait Son Altesse happer cette amorce, relevait son rabat et se frottait les mains, signes ordinaires de la satisfaction du gros abbé. Mais la principale actrice de ces petites scènes encourageantes prenait bientôt un air rêveur, et elle se disait mentalement : Hélas! le prince en sait trop.

Tandis que ces menées occupaient l'ambition des uns et la malignité des autres, Anne d'Autriche oubliait ses chagrins, mais non pas ses plaisirs, dans le sein de sa bonne Marie. La duchesse avait rejoint Sa Majesté au grand déplaisir de lord Ilolland, qui lui rendait en Angleterre un hommage encore trop nouveau pour être refroidi, dette favorite, de son côté, ne s'était pas éloignée de Londres sans jeter en arrière quelques regards humides, sans se fâcher doucement contre les devoirs tyranniques. Mais, dans la vie d'une femme aussi faible que jolie, il est peu de peines privées de consolations. M^e de Chevreuse retrouvait à Paris le tendre Chalais, et n'y trouvait plus son mari. Cette perspective, indépendamment des éventualités, pouvait constituer un petit bonheur usuel très confortable.

D'ailleurs l'intrigue, cet autre amour de la surintendante, allait incessamment lui rouvrir sa carrière tortueuse : de grands événements étaient près d'éclater à la cour ; le plaisir même n'occuperait plus que la seconde

place dans les affectioas de Marie, et tous les ressorts de son adresse seraient mis en jeu contre le seul adv.;rsaire qui fût digne de descendre dans la lice avec elle.

Au-dessous de la populeuse cité de Londres, la Tamise, grossie du tribut des marées, traverse les prairies en reine superbe, couverte d'une parure de vaisseaux. Ces magasins voyageurs portent au loin les richesses de l'Angleterre et rapportent dans cette ruche d'un peuple industrieux le butin qui doit alimenter son activité. Le fleuve, fier d'être le canal d'une haute intelligence manufacturière, semble battre ses rives avec dédain : à son embouchure, on dirait qu'il mêle à regret ses ondes à celles de l'Océan où va se perdre un cours si glorieux. Mais à dix milles au-dessus de la capitale, l'orgueilleuse Tamise n'est encore qu'une humble rivière serpentant à travers de riantes campagnes, dont elle emprunte son charme pittoresque, et qu'elle caresse d'un flot limide. Non loin de ses bords, semés de bosquets et riches d'une végétation favorisée par des mains soigneuses, s'élève le gothique château de Windsor, qui, s'adossant à des massifs de gros arbres aussi vieux que lui, brunit l'horizon de ses formes irrégulières et fortement empreintes du caractère féodal. Des tours flanquent sur toutes ses faces cet édifice royal ; elles conservaient, sous le règne de Charles I*"", leurs meurtrières, leurs créneaux. Plusieurs portes cintrées en ogive, à côté desquelles on remarquait de longues ouvertures où jouaient jadis les ponts-levis, étaient encore armées de herses pesantes, mais suspendues irrévocablement aux arceaux du porche. Au-dessus de l'entrée principale, un roi d'Angleterre à cheval ouvrage de la statuaire inhabile du moyen âge, apprenait à l'étranger que Windsor fut dès longtemps la demeure des souverains. Derrière le monument, une chapelle consacrée à la religion catholique révélait, par une apparence d'abandon et de ruine, que ces monarques, en politiques sensés, avaient secoué les entraves romaines.

Au commencement du xvii^ siècle Windsor était habité

presque toute Tannée par les rois de la Grande-Bretagne, que tourmentaient sans cesse les rivalités religieuses ou les projets menaçants des réformistes. Ils se retranchaient avec prudence derrière les murailles de ce château, capables d'arrêter l'elTort d'un premier coup de main. Le faible, l'irrésolu Charles !•' surtout, victime promise à l'invincible fatalité, dérobait, autant qu'il le pouvait, sa tête à l'orage au fond de cette résidence fortifiée ; et son règne pusillanime, en augmentant l'audace de ses ennemis, ne faisait que rendre plus certaine la chute de ce malheureux souverain. Son Ame, peu susceptible d'élans magnanimes, mais encline aux tendres penchants, s'enivra quelque temps des charmes et de la douceur angélique d'Henriette, épouse si vertueuse, si pure, dont les aimables qualités s'étaient conservées sans tache, grâce au destin qui l'avait tirée à seize ans d'une cour intrigante et dissolue. Les fêtes qui suivirent le mariage de Charles se prolongèrent plusieurs mois. Ce prince, en enfermant avec lui la jeune reine dans une sombre habitation, voulut du moins que d'aimables divertissements vinssent en dissiper souvent la tristesse : on ne voyait à Windsor que bals, mascarades et comédies. La route conduisant de Londres à ce château était couverte, jour et nuit, de carrosses ; tandis que la Tamise, sillonnée par des yachts élégants ou des gondoles de forme vénitienne, portait à la cour une jeunesse empressée d'y grossir le cortège des plaisirs.

Vers le commencement du carnaval, une fête, plus brillante qu'aucune des précédentes, réunissait à Windsor tout ce que l'Angleterre offrait d'illustre ; jamais peut-être cette noblesse, assez sage pour ne pas dédaigner les sources d'opulence qu'ouvre le commerce, n'avait paru aussi brillante. Des filets de pierreries, attachés aux robes, aux pourpoints, aux manteaux, aux coiffures, ruisselaient dans trois vastes salles tendues d'étoffes foncées, afin de faire ressortir la richesse des parures. Ce luxe éclatant prêtait un charme inexprimable aux physionomies si fines, si délicatement dessinées des Anglaises ; en

186 CHRONIQUES DE L'(»:iL-DE-BœUF

même temps qu'il animait les figures, généralement régulières, mais un peu froides, des seigneurs anglais. Malgré tant d'appareil, le bal paraissait peu animé à huit heures; le roi et la reine étaient au miheu des danseurs, et Ton pouvait croire qu'on attendait encore quelque acteur plus important. Les jeunes ladys tournaient de temps en temps leur regard mélancolique vers la porte, comme si chacune d'elles eût guetté l'arrivée de cet ami du cœur sans lequel il n'est, pour une femme tendre, ni séductions ni divertissements. Enfin, à huit heures et demie, on vit paraître un superbe cavalier tenant assez négligemment par la main une très jolie femme. Il portait un pourpoint de velours noir brodé en or ; sur son épaule droite, et pour retenir le baudrier, était un gros nœud de ruban bleu, d'où pendaient douze ferrets d'aiguillettes de diamants... Buckingham,parédu présent d'Anne d'Autriche, venait d'entrer dans l'assemblée et, dès ce moment, le bal parut avoir reçu le complément de la gaieté, l'âme du plaisir qui lui avaient manqué jusqu'alors. Tel était cependant l'empire de cet homme sur toute la cour^ qu'elle ne savait pas s'amuser en son absence : exemple malheureux du'prestige que les agréments extérieurs et la magnificence qui les relève encore, exercent sur les frivoles humains.

La dame que le principal ministre accompagnait était milady Glarick. On sait que, par des manœuvres habiles, elle avait renoué, mais faiblement, les liens qui l'unissaient au favori de Charles avant son voyage en France. La comtesse dansa plusieurs fois avec son amant ; souvent on la vit circuler dans les salons appuyée sur le bras de ce vainqueur, dont elle s'enorgueillissait d'être la conquête. Mais ce triomphe de sa faiblesse ne l'occupait pas uniquement ; elle songeait à consolider ses droits en rendant impossible tout commerce ultérieur de celui qu'elle voulait fixer avec une rivale couronnée. M"^» de Clarick, munie d'une bonne paire de ciseaux, attendait impatiemment l'occasion de couper deux ou trois des ferrets qui, sous la main du cardinal, devaient servir si

CHRONIQUES DE L'œIL-DE-BOEUI 187

puissamment son amour. A diverses reprises elle sut enj^aper le duc dans des groupes épais, se flattant de pouvoir, à l'aide des ondulations do la foule, consommer le larcin qu'elle méditait. Ce moyen lui réussit : elle parvint à s'emparer de deux aiguillettes, qu'elle cacha précipitamment dans son sein vivement agité par le sentiment de cette victoire décisive.

Après le bal, quand Buckingham fut retiré dans l'appartement qu'il occupait au château, ses valets de chambre, en le déshabillant, s'aperçurent qu'il lui manquait deux aiguillettes, et lui firent voir qu'elles avaient été coupées. Le ministre, en recherchant dans sa mémoire toutes ses démarches de la soirée, afin d'asseoir quelques présomptions sur ce vol, se rappela facilement l'espèce d'obsession de lady Glarick ; il ressaisit aussi le souvenir des eilorts qu'elle avait faits pour le pousser de préférence vers les lieux où l'affluence se portait. Les incertitudes de ce seigneur furent à peu près fixées ; ses soupçons pénétrèrent même une partie de la vérité : il devenait évident à ses yeux que la reine de France pouvait être aisément compromise, et qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour courir au-devant de cette extrémité.

Tandis que ces événements se passaient à Windsor, Richelieu se hâtait d'ébaucher une noire perfidie dirigée contre la reine : il sentait que, pour perdre cette princesse dans l'esprit de Louis XIII, il était important de ne pas laisser refroidir la colère où les aventures d'Amiens avaient jeté le prince jaloux. Le moyen que Son Kminence comptait employer était de mettre dans la tête du roi d'ordonner à son épouse de venir le trouver, à jour dit, parée des ferrets d'aiguillettes qu'elle en avait reçus en cadeau. Le ministre se proposait d'insinuer ensuite que cette princesse avait fait assez peu de cas de ces ferrets pour les avoir donnés, et qu'un joaillier anglais faisait offrir à l'Éminence de lui en céder deux. Mais Sa Majesté montrait toujours une grande répugnance à recevoir Anne d'Autriche ; il fallait pourtant ménager un raccommode-

188 CHRONIQUES DE l'oeIL-DE-BŒIUF

ment pour arriver au but désiré : le cardinal y perdit beaucoup de temps. Enfin, la reine, étant un matin avec M"« de Ch,evreuse, fut frappée d'un coup de foudre en recevant ce billet de Louis XIII :

* Madame et chère épouse, nous avons plaisir à vous

< dire que nous désavouons du plus profond de notre « cœur les soupçons téméraires, et conséquemment

< injustes, où notre esprit était tombé touchant ce qui

< s'est passé à Amiens. Il est de notre volonté royale de « vous exprimer tout le déplaisir que nous ressentons de « cette erreur et injustice. Pour ce, venez donc nous trou- « ver demain, neuvième de janvier, en notre château de

< Saint-Germain ; et si vous voulez nous prouver qu'il ne « reste en votre âme aucun ressentiment contre notre « personne, veuillez venir parée, dans cette occasion, des 4. ferrets d'aiguillettes qu'il nous a plu de vous donner au « commencement de l'année dernière : notre cœur en « éprouvera une grande joie et satisfaction.

« Sur ce, madame et chère épouse, nous prions Dieu de « vous avoir en sa sainte garde. Écrite à Saint-Germain « le huitième de janvier mil six cent vingt et six.

« Louis. >

M™» de Chevreuse, qui observait le visage de la reine pendant qu'elle lisait ce billet, vit tout à coup succéder à l'expression de joie qu'elle y remarquait une pâleur extrême, et les mains de Sa Majesté tombèrent sur ses genoux avec l'écrit qu'elle tenait.

— Je suis perdue, Marie 1 s'écria-t-elle d'une voix étouffée... Tenez, lisez.

— Ah 1 fatale imprudence ! s'écria à son tour la favorite après avoir parcouru rapidement la lettre ; comment ai-je pu me mettre hors de la prévoyance jusqu'à vous laisser dessaisir de ces ferrets au mépris d'un péril tant évident?

— Qui pouvait s'attendre à ce coup ?

— Moi, madame, ne suis-je pas expérimentée qu'il ne

CHRONIQUES DE l'0E1L-DE-UOKLF 180

faut rion négliger, quand on combat un ennemi comme le cardinal ! N'en faites aucun doute, nous avons été vendues j)ar votre dame d'honneur : jamais trahison n'a paru en j)ersonne plus qu'en cette mégère abominable. L'absence des ferrets sera parvenue à sa connaissance : c'est elle qui a fait naître dans l'esprit de Richelieu l'idée de ce terrible assassinat.

— Marie, chère Marie, faites tout au monde pour calmer les frayeurs où cet événement me jette. Qu'un courrier parte à l'instant pour Londres ; redemandez au duc le funeste bijou, sans manquer de lui donner confidence de ce qui nous arrive Sous quatre jours nous pouvons avoir la réponse et l'écrin. Cependant je vais me mettre au lit ; je serai malade, bien malade, jusqu'à ce que nous ayons bonnes nouvelles d'Angleterre... Allez, courez, duchesse, il y va de mon repos, de ma liberté, que saisje ? peut-être de ma vie.

— Hélas ! chère souveraine, dit la duchesse en pleurant, je me vois forcée, avec le plus cuisant chagrin, d'enfoncer encore la dague dans votre pauvre cœur ; apprenez que tous les ports d'Angleterre sont fermés depuis quatre jours ; pas un vaisseau, pas la moindre barque, ne peut en sortir ; l'épée du bourreau trancherait la tête de celui qui mettrait sur aucun point de la Grande-Bretagne un canot en mer. Au moment où je vous parle, cette nouvelle, qui était aisément sortie de ma souvenance, tant elle me paraissait éloignée de ce qui tient à votre service, remplit la ville de clameurs et d'inquiétudes. On croit que les Anglais ont pris soudain parti pour les Rochelais, qui sont près de lever plus haut qu'ils n'ont fait devant l'étendard de la révolte, et je tremble que mon mari, auquel Dieu me pardonne d'avoir songé un peu tard, ne soit déjà prisonnier à la tour de Londres.

— Ainsi, dit la reine avec l'accent d'un morne désespoir, faut-il donc que je meure de ma douleur présente ?

— Gardez-vous, madame, de perdre courage ; tout (;eci ne saurait durer... j'ai la confiance qu'avec quelques jours devant nous des expédients s'en vont sortir de notre

190 CHRONIQUES DE L'oEIL-DE-BœUF

embarras même... Ce qui doit surtout persuader Votre Majesté à l'espérance, c'est que je suis à ses côtés, et que le sort ne lasse pas aisément ma constance. Je vais, aidée des avis de la prochaine nuit, rêver à tout cela. Prenonsnous d'abord à feindre adextrement la maladie ; couchezvous, ma bonne maîtresse ; je fais mon affaire de répondre au roi pour cause de votre prétendue défaillance.

— Ah I Georges 1 Georges 1 murmura la reine à demivoix, que je payerai chèrement les rapides... Elle se tut, et se prépara à se mettre au lit, de peur d'être surprise par un nouveau messager de Louis XIII.

M""^ de Ghevreuse écrivit :

« Sire,

« La reine, ma maîtresse, au vu du billet que Votre « Majesté a daigné lui faire de sa main, s'est agenouillée « devant son prie-Dieu pour remercier la Providence du « soin qu'elle a pris de dessiller vos yeux. L'erreur où € V^otre Majesté était tombée faisait tort à sa propre 4c gloire plutôt qu'à celle de celte princesse d'une vertu « singulière, et qui ne saurait se reprocher, me dit-elle € en jetant des pleurs, que d'être assez peu méritante « pour demeurer dans votre déplaisance. La reine n'au- « rait pas manqué de se rendre demain au commande- « ment de Votre Majesté si l'état présent de sa santé le « lui eût permis ; mais les amers chagrins et déplaisirs « qu'elle éprouvait d'être en butte aux soupçons de « Votre Majesté ont allumé la fièvre en ses veine? ; et « ses yeux, d'où sont tombées tant de larmes pendant « trois mois, ne pourraient supporter les rayons d'un jour « trop vif, non plus la vivacité d'une froidure piquante ; « auquel état même Sa Majesté, ne pouvant écrire, doit « se servir de ma main comme de sienne pour faire cette « présente lettre.

« Au premier adoucissement que recevra sa santé, la « reine aura pour empressé devoir de se rendre en votre « château de Saint-Germain ; mais, outre le danger d'un

CHRONIQUES DE l'oEIL-DE-BCUUF 191

€ exercice téméraire, elle aurait à redouter à cette heure « une émotion extrême dans l'entrevue dont Votre « Majesté fait voir le désir.

« Je suis avec un respect infiniment dévoué, sire, de Votre Majesté la très humble servante,

« Marie de Rohan, duChesse de Chbvrbuse.

€ Ecrite au Louvre, chambre de la reine, le huitième « de janvier 1626, à quatre heures de relevée. »

La favorite s'était abstenue soigneusement de toucher un mot au roi des ferrets d'aiguillettes, qui pourtant étaient l'unique objet du billet qu'il avait écrit. L'ingénieuse correspondante avait trop de finesse pour avoir paru s'attacher à celte circonstance, et d'ailleurs la prétendue négligence d'un point qui pouvait paraître indifférent ménagerait en cas extrême une ressource de plus à la reine. En effet, si, devinée dans l'expédient assez léger d'une indisposition simulée, elle se voyait forcée d'aller à Saint-Germain, il serait assez naturel qu'elle eût oublié de se parer du fatal bijou, et ce serait encore quelques jours de gagnés.

Le lendemain, dans la matinée, Louis XIII envoya demander des nouvelles de la reine par un de ses gentilshommes. Une heure plus tard le médecin du roi, chargé par Sa Majesté de donner ses soins à cette princesse, se présenta à son chevet. Il était facile d'abuser le premier visiteur sur la véritable situation delà malade ; mais tromper le second paraissait beaucoup plus difficile. L'adresse allait échouer devant la perspicacité technique du docteur, si la nature elle-même ne fût venue aider l'intrigue. Heureusement l'émotion d'Anne d'Autriche, la crainte qu'elle avait d'être découverte, le sentiment des funestes conséquences qui découleraient d'un tel malheur, tout se réunissait pour exciter une sorte de révolution chez Sa Majesté : les pulsations de son artère, hâtées par cet état violent, trompèrent le savoir et l'expérience ; le médecin

192 CHRONIQUES DE L'œiL-DE-BOEUF

déclara qu'elle avait une forte fièvre, ajouta qu'elle devait garder le lit, puis écrivit une ordonnance, qu'il prescrivit de suivre rigoureusement. Anne et sa favorite sentirent leur poitrine soulagée d'un poids accablant.

On pouvait donc espérer quelque répit, et la duchesse, plus que personne au monde, était capable d'en profiter. Elle se retira à son hôtel pour écrire à Buckingham ; un homme sûr, qu'elle avait déjà découvert, promettait d'aborder en Angleterre malgré tous les obstacles, et de rapporter au bout de trois jours la réponse du seigneur anglais. Marie se mettait à son pupitre, lorsqu'on lui annonça M™^ de Comballet, déjà parvenue si près du cabinet, qu'il était impossible d'esquiver sa visite inopportune. On l'introduisit.

M™^ de Chevreuse voyait peu la nièce du cardinal; il était à sa connaissance que cette parente, admise dans les plus intimes confidences du ministre, partageait la haine vengeresse qu'il vouait à la reine, et qu'elle avait dans plusieurs circonstances secondé ses intrigues malveillantes. Mais cette dame, formée à l'école d'une flexible perfidie, simulait à ravir des impressions entièrement contraires à ses véritables penchants ; elle courut, les bras ouverts, à la surintendante, et l'étreignit contre son sein dans un embrassement qui fut reçu avec assez de froideur.

— Que je suis contrainte, dit la perfide Comballet, de vivre dans les entraves de cour qui me tiennent éloignée de vous ! j'aurais grand plaisir à vous voir chaque jour, à m'expérimenter de tout ce qu'il y a d'aimable en votre esprit et caractère.

— Vous êtes trop flatteuse à mon endroit, madame, répondit la duchesse, qui s'avisait tout à coup du danger qu'il y aurait en ce moment de fâcher la nièce du cardinal. Les avantages que je rencontrerais dans votre société compenseraient, et au delà, ceux que vous avez l'indulgence de croire attachés à la mienne.

— Je ne suis pas tellement aveuglée, chère dame, que je puisse me prévaloir d'un compliment si courtois. Tou-

CHRONIQUES DE l'oiCII^DE-UOIîUI' 1^3

f jours est-il vrai que notre position respective auprès des deux reines nous permettrait de prendre liaison ensemble, il j'essaye aujourd'hui de former ce lien en venant "voua demander un office d'obligeance.

— Il m'est doux do faire espérance de pouvoir vous le rendre, madame.

— Vous connaissez, duchesse, l'empire de la mode, son charme, son ravissement, portés maintes fois jusqu'au délire: on a vu des femmess'abandonner à la désespérade

; aux plus ora{,'euses passions par amour d'une dentelle,

I d'un passement au goût du jour, et tout franchement je

suis peut-être femme deux fois sur ce point frivole.

— Vous m'étonnez : si j'ai bonne souvenance, on citait encore naguère votre piété fervente.

— Que Dieu a punie comme une vanité de l'âme en me repoussant de son autel à un âge où ce divin Créateur

^ lui-même veut qu'une femme se jette dans le monde, ne [ fût-ce que pour rendre combat aux séductions qu'on y rencontre.

— La gloire qu'on trouve en telle guerre est belle, madame, répondit la surintendante en souriant, mais convenez qu'elle est laborieuse.

— Et je plains la femme, répliqua bien bas M™e de Gomballet, qui nie sincèrement combien sont rudes les combats de la vertu... Mais revenons. Il n'est bruit à la cour que de l'heureuse conciliation des royaux époux. Ah! duchesse, j'en reçois un vif contentement. Convenez que le maître a quelquefois du bon; on surprend même dans son naturel des lueurs de galanterie ingénieuse. Trouvez-vous pas que c'est une gentille délicatesse que

t l'idée des ferrets d'aiguillettes ?

» — Ah! vous savez, madame, interrompit la duchesse

avec plus de vivacité que de prudence.

— Oui, reprit l'interlocutrice, mon oncle m'a donné confidence de cette particulière circonstance, et c'est précisément ce qui m'amène.

— Expliquez-vous, dit Marie en cachant de son mieux une vive inquiétude.

194 CHRONIQUES DE l'œIL-DE-BÛEUF

— La pensée toute chevaleresque du roi, l'occasion signalée d'une réconciliation entre personnes illustres, l'agrément du bijou lui-même, tout va seconjoindre pour le mettre immédiatement à la mode, et s'il faut que je confesse ma faiblesse, mon chagrin serait grand de voir qu'une seule dame de la cour eût paravant moi des ferrets d'aiguillettes.

M™* de Chevreuse tressaillit.

— Je vous comprends, se hâta-t-elle de répondre afin de mieux dissimuler son trouble en abordant la première le sujet délicat, et votre plaisir serait que les ferrets d'aiguillettes de la reine vous fussent prêtés, afin que votre joaillier, ayant arrêté ses yeux dessus, eût facilité d'en faire une parfaite imitation.

— Je ne voudrais pour rien au monde que Sa Majesté en fût dessaisie l'espace d'une heure dans le temps qu'elle doit avoir hâte de se rendre au commandement du roi. Mais si vous consentez à apporter quelques instants ici l'écrin, un bref coup d'œil de mon joaillier, que je tiens pour un homme habile, l'expérimentera sur la forme du bijou et la grosseur des diamants.

— Il m'en coûte de vous refuser un si léger office, repartit gravement Marie, qui venait d'arrêter un plan de conduite propre à prouver qu'elle n'était pas la dupe de M""" de Comballet, mais ce dont vous faites espérance serait contraire à la gloire de mon auguste maîtresse.

— Je perdrais temps et peine à deviner comment.

— Je vais éclaircir mon dire. Vous seriez touchée de vous montrer en cour parée la première de ferrets d'aiguillettes pareils à ceux de la reine. Or cet empressement révélerait d'une façon toute évidente le prêt qui vous aurait été fait du bijou deSa Majesté devant qu'elle-même s'en fût servie.

— Quel dommage y voyez-vous, duchesse, quand mes ferrets ne paraîtraient qu'après ceux de la reine?

— Ecoutez-moi jusqu'au bout, madame. Personne à la cour n'est dans l'ignorance des pensées que M. le Cardinal a contre l'épouse de Louis XIII, et, permettez-

CHRONIQUES DE L'oEIL-DE-UOliUF VJ^i

moi do vous le dire, oa n'i^'noro pas davantage les mauvais olfices que Sou Eminence se plaît trop souvent à rendre à cotte souveraine. C'est un fait de publique notoriété. La démarche que vous faites aujourd'hui, poursuivit IVI'"^' de Chevreuse avec un sourire malin, est loin do mettre en soupçon qu'elle soit un effet des pratiques du ministre : on pourrait le croire néanmoins. Serait-il tant étrange que, sous prétexte d'une coquetterie, vous eussiez commandement de voir les ferrets, que votre oncle croirait hors la possession de Sa Majesté ? Qui sait, d'aucun iraient peut-être jusqu'à penserque la réconciliation ellemême n'est qu'une fourbe imaginée par la défiance du roi et de son principal ministre... Je puis même l'assurer, madame, ajouta vivement la surintendanle en lançant au travers de l'entretien un trait de hardiesse décisive, auquel, en cas extrême, on pourrait se rallier: si la reine prenait d'aventure en conviction une semblable intrigue, elle mourrait plutôt que de faire un pas à la rencontre de Louis Xin... Elle ne saurait perdre souvenance qu'elle appartient à deux lignées de rois, et descend de l'illustrissime empereur Charles-Quint ; son noble sang s'arrêterait en ses veines avant de se dégrader par une action humiliante.

— Que voilà, duchesse, d'étranges préventions, répliqua M'"c de Comballet rouge de la honte d'être devinée; rien de tout de ce que vous craignez ne saurait arriver, et la reine elle-même se ferait scrupule de prêter jusquelà au cardinal des pensers perfides qu'il n'eut jamais...

— Soit, madame, mais à tout événement je m'abstiendrai d'une imprudence capable d'ouvrir la porte aux conséquences que je crains. Dès que la reine ma maîtresse se sera parée de ses ferrets d'aiguillettes, s'il lui est agréable de satisfaire sur ce point le désir du roi son époux, ils seront à votre commandement ; je m'assure que Sa Majesté se fera une signalée satisfaction de vous les prêter, et ce assez tôt pour qu'aucune autre dame de la cour ne puisse adopter semblable joyau paravant vous.

— Je demeure sans réplique, dit froidement la nièce du

196 CHRONIQUES DE L'cEIL-DE-BOEUF

cardinal ; il serait malséant d'en faire à une difficulté qui prend sa source dans l'appréhension de déplaire à la reine... Je désire, duchesse, ajouta-t-elle avec un pincement de lèvres remarquable, que tout ceci arrive à terminaison au gré de Sa Majesté... Et elle fit une grande révérence.

— J'espère qu'il en sera ainsi, répondit la surintendante en faisant une révérence plus profonde encore que celle de la perfide messagère.

Mnie de Comballet sortit, et courut rendre compte à Son Eminence de la conversation qui se terminait.

— Victoire, petite, s'écria le ministre, victoire signalée ! Anne n'a plus l'écrin, votre dire me le confirme... Mais quelle femme que cette duchesse de Chevreuse !... Je baillerais mille pistoles pour être l'auteur de l'expédient héroïque qu'elle a fait sortir de son imagination en se ménageant, pour éluder le commandement du roi, d'exciter l'orgueil de la reine. Toutefois, poursuivit Son Eminence après avoir réfléchi un instant, je suis suspect dans cette matière, ou la fine mouche calcule mal l'effet du ressort qu'elle touche... Il faut bien le confesser, me voici débordé par son adresse; mais la force me demeure... la force ! répéta l'irascible prélat en lançant un éclat de voix au plafond de son cabinet ; et dût Anne d'Autriche mourir désespérée, j'en viendrai aux fins d'éteindre le reste de faveur qu'elle peut avoir dans l'esprit du roi, ou la superbe implorera ma miséricorde.

La duchesse, de son côté, s'empressa d'aller raconter à la reine, qu'elle trouva levée, l'entretien quivenaitd'avoir lieu entre elle et M">e de Comballet, et peu s'en fallait qu'elle ne fût tentée aussi de crier victoire 1

— Oui, chère princesse ! s'écria-t-elle avec un regard étincelant de résolution, si la fortune nous faisait un si sensible outrage que nous fussions inhabiles à ressaisir les ferrets (et que Dieu nous garde d'un tel malheur I), notre unique ressource serait d'opposer une fière obstination à la défiance du roi.

— Quel orage, Marie, j'attirerais alors sur ma tête 1...

GIinONIQUES DE l'0E1L-DE-BûëUF 197

— L'éviteriez-vous, madame, en confessant aux pieds du jaloux Louis XIII que vous avez disposé de son cadeau en faveur d'uu amant? Tempête pour tempête, il vaut mieux braver celle capable de changer votre destinée en vous faisant remonter du rang des sujets à celui des reines plutôt que de céder au coup qui vous précipiterait jusque dans la tourbe des esclaves.

— Hélas 1 après une démonstration si rude, si soudaine, qui ferait la hardie résolution d'entrer dans mon service ?

— Madame, les hautes qualités de Votre Majesté, autant que ses malheurs, ont tiré des larmes de tous les yeux, et lui assurent des amis que je sais préparés à devenir ses partisans l'estoc au poing. Conti, Soissons, MM. de Vendôme, si mécontents d'être sacrifiés au cardinal par l'aveugle Louis XIII; Gaston lui-même, dont la jeune fierté commence à se fatiguer secrètement du joug d'un prêtre insolent : voilà, chère souveraine, voilà les champions qui ne manqueraient pas de se déclarer en votre cause contre le cardinal.

— Que dites-vous, duchesse 1 une conjuration...

— Dont le roi tout le premier se tiendrait obligé ; car ayez pour assuré, madame, que Richelieu pèse plusencore sur son règne que sur votre vie privée. Mais ce prince, en toutes choses défaillant, est inhabile au vouloir comme à l'œuvre. Que d'autres veuillent et agissent pour lui, ce double office aura, j'en réponds, son assentiment.

La conversation était parvenue à cette hauteur de vues politiques, lorsqu'un domestique de la duchesse lui fit remettre une dépêche; le moi pressée était écrit sur la suscription. Mn^e de Ghevreuse ouvrit précipitamment le paquet.

— Nous sommes sauvées, ma bonne maîtresse ! dit avec transport la favorite après avoir parcouru l'écrit. Les ferrets d'aiguillettes sont à mon hôtel...

— Mon divin Sauveur !. . . s'écria la reine. Et elle tomba agenouillée au pied d'un grand christ d'argent appliqué sur velours noir appendu au-dessus de son prie-l^ieu.

A la suite des actions de grâce rendues à Dieu vinrent des témoignages de reconnaissance, moins fervents peutêtre, mais plus expressifs adressés à l'attentif, au prudent, au délicat Buckingham. M™e de Ghevreuse, dans cet eipansif élan de gratitude, eut peine à s élever au ton d'enthousiasme de la reine : c'était un véritable culte, et Sa Majesté sentait ardemment tout ce qu'elle prêtait de divinité à un simple mortel. Ce premier hommage étant accompli, la curiosité eut son tour : on voulut savoir comment le prévoyant Anglais s'était déterminé à renvoyer avec tantd'à-propos les ferrets d'aiguillettes dans le temps que les ports d'Angleterre étaient fermés, et lorsque par cet empêchement il n'avait pu connaître l'embarras extrême où se trouvait Anne d'Autriche. La lettre du ministre contenait à ce sujet d'amples détails ; Marie en fit lecture à sa chère souveraine, non sans avoir pria la précaution de s'assurer que personne n'écoutait aux portes.

Le duc, après avoir fait le récit du larcin de Windsor, poursuivait: « Craignant qu'il n'y eût en cela quelque € fourbe nuisible au repos de la reine, j'expédiai sur « l'heure à tous les commandants des ports l'ordre de les « fermer et de ne laisser partir aucun bâtiment. Je justifiai « le lendemain cette mesure aux yeux du roi, en lui don- « nant l'assurance que ce moyen était le seul qu'on pût « mettre en œuvre dans le premier moment pour apporter « obstacle aux pratiques des parlementaires, présentement « embesognés d'envoyer des secours aux révoltés roche- « lais, contrairement à l'esprit des traités conclus avec « Sa Majesté Très Chrétienne. Cette cessation non seule- « ment de commerce, mais detoutes liaisons entre l'An- « gleterre et la France, aura fait, que je présume, grand « éclat à Paris, mille bruits de guerre auront pris cours « par la ville; mais l'intérêt le plus cher à mon cœur « n'était pas là.

« Cependant le joaillier de Londres le plus habile et le « plus expéditif ensemblement s'évertuait de son savoir- « faire pour confectionner deux ferrets de tout point con-

CHRONIQUES DE L't*:iL-DE-BOEUF 199

€ formes aux dix qui mo restaient ; et vous Verrez, chère « duchesse, que l'œil, tant clairvoyant fût-il, s'y laisserait < tromper.

€ L'ouvrage venant d'être parachevé, j'expédie sur « Paris un courrier secret, emportant ma lettre et l'écrin € complété par une si bonne fortune. Les ports de l'An- « gleterre ne seront rouverts que demain au soir ; vous « aurez tout le loisir de faire telle disposition que vous « estimerez nécessaire, en votre sagesse et prudence, pour « ruiner une trahison que pourraient favoriser les deux « aiguillettes volées.

« Dites bien à Sa Majesté que jamais, sans la considé- « ration de sa gloire, je ne me serais, avant quedemou- « rir, séparé de mon cher bijou : il recevait, chaque « matin, mes empressés et premiers hommages. Toute ma « félicité sera désormais dans mes souvenirs, et celle-là « du moins ne sortira de mon cœur que lorsqu'il cessera « de battre. >

Il y eut, après cette lecture, un nouvel épanchement mêlé de soupirs. La duchesse, excellent juge en matière de galanterie, put se convaincre que ce transport renaissant n'avait pas uniquement pour motif la conduite généreuse de Buckingham, et qu'il s'y joignait quelques marques de reconnaissance se rattachant à des soins antérieurs.

Les précieux ferrets, rapportés immédiatement au Louvre, reprirent leur place dans le coffret où la reine renfermait ses diamants, et l'on attendit, avec le pressentiment d'un triomphe, l'instant d'entrer en lice contre le cardinal.

M'"^' de Chevreuse se flattait que le démenti matériel qu'allait recevoir Richelieu, en dévoilant toute la noirceur de son âme, devait enfin ouvrir les yeux de Louis XIII, et mettre au néant le crédit du principal ministre. Mais, voulant le précipiter plus sûrement dans l'abîme, la duchesse pensait qu'il fallait, en cette circonstance décisive, produire la lettre d'amour écrite à la reine par Son Eminence, et donner ainsi la coup de grâce à ce redoutable

ennemi déjà terrassé. Anne d'Autriche allégua que ce serait brûler ses vaisseaux ; qu'après une action si hostile, il n'y aurait plus ni paix ni trêve possible entre elle et le cardinal, et que tout ce qu'elle pouvait conserver de repos et d'espérance, allait être mis en compromis parce terrible coup.

— Aussi, répondit vivement M™^ de Chevreuse, rendil la victoire infaillible.

— Hélas ! qui sait si tu ne faux pas, chère Marie, en évaluant trop peu, dans ta pensée, ce que l'apathie du roi peut lui faire endurer d'audace, de la part d'un homme tel que le cardinal.

— Tranquillisez-vous sur ce point, madame, je sais que penser de la jalousie : elle ne raisonne guère plus que l'amour. L'idée de l'office galant que Richelieu se flattait en son âme de rendre au roi, par la condescendance de Votre Majesté, annulera dans l'esprit du monarque tous les mérites de son ministre. D'ailleurs, vous ne pouvez faire espérance d'aucune réconciliation avec Son Eminence depuis l'apparition du favori de Charles... L'irrité prélat vous hait de toute la puissance d'un amour méprisé. Rien au monde ne saurait désormais éteindre son aversion, rien, si ce n'est un abandon égal à celui qui, seul peut-être, fait votre crime dans la pensée de cet ennemi. Croyez-moi, madame, il ne fera miséricorde à Votre Majesté que si elle tombe à sa merci : c'est à vous de voir s'il existe en votre cœur assez de place pour une telle vergogne.

— Je souffrirais mille morts plutôt que de la subir.

— Immolons donc Richelieu, puisque nous lui tenons la dague au cou : l'occasion qui nous est offerte ne se retrouvera plus.

Cette conversation durait encore, lorsque le bruit des trompettes, le hennissement des chevaux, et le roulement sourd des carrosses sous la porte principale du Louvre, annoncèrent l'arrivée du roi, ramené à Paris par l'arrièresaison. Sa Majesté, renonçant à chasser dans des bois sans verdure, et dont les percées étaient obstruées de

CHRONIQUES DE L OlCII.-DE-BJIEUl'

neige, allait reprendre ses occupations favorites de la ville: c'est-à-dire forger des arquebuses ', passer deux heures avec ses oiseaux, et, pour complément d'un si royal emploi du temps, mettre dans sa tête le nom de ses chiens. Car c'est ainsi que Louis le Juste ré|,^nait.

Mille jeunes seigneurs allaient reprendre les nobles occupations auxquelles ils se livraient à la cour: les pompeuses salles du palais, désertes pendant la belle saison, devaient se repeupler bientôt de ces oisifs brillants, pour qui servir le roi était jouer aux dés, jurer, se quereller dans les antichambres, ou faire pis encore en se glissant, le soir, chez les filles de la reine, afin de divulguer le lendemain, les faiblesses qu'on y avait provoquées. Dans les intervalles d'un si beau service, ces gentilshommes, qui s'honoraient des noms de coupe-jarrets, de fendeurs de rodomonts, remplissaient les boutiques tenues par des marchandes réputées jolies et sensibles. Leurs maris, en calculateurs intrépides, voyaient, sans sourciller, une nuée de tels chalands débiter à ces dames des propos lascifs, accompagnés de regards, quelquefois d'attouchements déshonnètes ; le tout dans l'espoir de vendre une douzaine d'aiguillettes, un collet à la mode, une dragme ou deux de parfums.

Le soir même, Louis XIII envoya M. de Chalais, grand maître de sa garde-robe, saluer la reine et la complimenter sur son rétablissement qu'il avait appris. Anne fit répondre par le comte qu'elle était mal remise ; mais qu'elle aurait néanmoins grand plaisir à recevoir Sa Majesté le surlendemain. Ce dernier délai était demandé sur l'avis de la favorite, qui tenait à ce que le cardinal eût le temps de recevoir des nouvelles d'Angleterre.

Au jour dit, le roi entra chez la reine à midi ; Sa Majesté était accompagnée du cardinal. M™^ de Chevreuse, déjà rendue au Louvre, tressaillit d'aise en voyant Son Eminence venir au-devant des coups assurés qu'elle se dis-

1. Louis XrV, encore jeune, fit présent au comle de Brienne d'une carabine entièrement confectionnée par Louis XUL

202 CHRONIQUES DE l'oEIL-DE-BCëUF

posait à lui porter. Richelieu ne se présentait pas moins d'assurance : il lui semblait impossible qu'Anne d'Autriche pût échapper au précipice vers lequel il la poussait, et l'atteinte était combinée de telle manière, qu'en attaquant cette princesse il paraissait encore la défendre.

— Votre Majesté me pardonnera, dit la reine avec un sourire gracieux, si je l'oblige à venir à moi; mais je suis encore bien faible, et j'ai hâte pourtant de satisfaire à son commandement,

— Ce lieu convient mieux que tout autre à notre entrevue, répondit Louis XIII d'un air sombre qu'accompagnait un sinistre regard. Il n'est pas de nécessité absolue que le roi de France soit déshonoré au su de toute sa cour.

— Que signifient ces paroles, sire? demanda la reine d'un ton calme mais qui n'était pas exempt de trouble.

— Ohl je me tenais bien dans l'attente de vos artifices, répliqua Louis avec le sourire d'une amère ironie ; mais, parle sang du Christ! cela ne saurait m'en imposer... Vous ne portez point les ferrets d'aiguillettes que je vous donnai l'an passé.

— Sire, une telle parure, reprit Anne tout à fait remise, ici, dans ma chambre...

— Ceci m'est témoin comme la sincérité est dans votre cœur, répliqua le roi, et c'est pour éluder mon ordre, auquel vous êtes empêchée d'obéir, que vous avez voulu me voir ici...

— Madame, dit alors Richelieu d'une voix pleine de douceur, j'ai fait la résolution de vous éviter en cette orageuse rencontre tout le déplaisir qu'entraînerait pour vous un artifice inutile. Votre Majesté, jeune encore, et peu expérimentée de l'abus qu'une coupable légèreté ferait de ses dons, a pu, sans faillir gravement, se laisser entraîner à un acte de générosité qui blessait les bienséances. Heureusement mon zèle est sur la voie d'en arrêter les suites, qui seraient funestes à la gloire du roi mon maître et à votre honneur. Déjà mes efforts sont couronnés de quel-

CHRONIQUES DE L'oEIL-DE-BÛEUF 203

()ue Huccès: j'en tirerai grand profit, car j'espère détourner Votre Majesté do toute surprise semblable à celle exercée sur son inexpérience, en lui apportant le témoij^nage trop irrécusable de l'éclat qu'elle a produit. Voici, madame, ajouta Son Imminence en présentant à la reine les deux ferrets coupés à Windsor, voici une partie du bijou que Votre Majesté avait innocemment olFert au duc de Buckingham ; je l'ai fait racheter d'un juif de Londres, et ceci doit vous persuader à l'idée du cas qu'on a fait de votre cadeau.

— Sire, dit Anne d'Autriche en se tournant vers Louis XIII avec la plus impassible tranquillité, il y a merveille à voir comme Votre Majesté est servie en toutes choses par son premier ministre; je vais vous en donner une démonstration nouvelle. Et la reine alla prendre sur une table le colîret renfermant ses joyaux ; puis en remettant la clef à Louis XIII, elle le pria de l'ouvrir lui-même : ce qu'il fit.

— Que vois-je I s'écria le monarque, qui aperçut les ferrets d'aiguillettes.

— Ce que je vous ai promis, sire, continua la reine avec le même sang-froid, une preuve miraculeuse du zèle que M. le cardinal exaltait tout à l'heure : il a voulu vous en donner la plus signalée marque en tirant de son imagination une fable horrible qu'il appuie d'un témoignage faux, pour entretenir dans sa défiance jalouse l'humeur de Votre Majesté.

— Qu'osez-vous dire, madame ? s'écria Richelieu d'une voix altérée et tremblante. Sire, on me calomnie 1

— Oh I monsieur, pour cette fois, vos efforts demeureront vains, et le prestige de vos artifices est défaillant, reprit vivement la reine... Voilà bien les douze ferrets d'aiguillettes que je tiens de la bonté du roi... Ils ne sont pas sortis un instant de ma cassette. Sa Majesté peut voir maintenant ce qu'il en est de votre loyauté ; le roi n'a besoin, que je pense, de plus amples déductions pour juger <le quel côté vient la calomnie.

— Eh bien! qu'opposez-vous à cela, mon cousin?

204 CHRONIQUES DE l'oeil-de-bcœ:uf

dit Louis XIII en regardant avec colère I-^ cardinal. — Votre Majesté, répondit fièrement Richelieu, pourrait mieux savoir que je n'eus jamais frayeur des explications, et je devrais laisser peut-être de dire que mes adversaires sont toujours sortis confus d'une lutte avec moi... Néanmoins je vais me justifier, sire, puisque vos ennemis, vaincus au dehors, soumis au dedans, éblouis partout par la splendeur de votre règne, parlent trop bas de mes humbles efforts. On s'entretenait beaucoup, on s'entretenait trop à la cour du cadeau des ferrets d'aiguillettes. Ce propos m'était revenu parmi d'autres bruits non moins affligeants sur le voyage d'Amiens : j'en ressentais de cuissantes angoisses. Une personne sûre, chargée d'éclairer à Londres cette malheureuse affaire, m'écrivit, après sages démarches et informations, que le duc ayant fait une ou deux fois parade de ce bijou dans un bal de Windsor, en révélant sans scrupule son origine, l'avait ensuite abandonné à une maîtresse, laquelle s'en était défaite presque aussitôt. Assurément ma faible expérience peut avoir failli ; mais j'avais estimé à propos, je ne dis pas seulement par la considération de mon devoir, mais pour l'honneur de Votre Majesté, que je fisse racheter ces diamants, afin d'éteindre le scandale que leur présence en Angleterre ne manquerait pas de causer. Or, hier au soir, j'ai reçu les deux ferrets que voici... Puisque je puis avoir été trompé, poursuivit le fourbe prélat, il entre trop de plaisir dans mon cœur pour que je songe à m'obstinerà l'encontre d'une preuve, quand bien même j'en expliquerais la présence autrement qu'on ne le désire. Mais j'oserai dire à Votre Majesté que je devais être loin d'attendre une accusation de sa part, et j'ajouterai, sire, qu'il est rude de voir reconnaître ainsi une conduite qui tendait à sauver d'un outrage la renommée de mon roi... Ceci m'est un gage assuré que mes services vous sont devenus déplaisants, ajouta l'habile comédien en versant des larmes; je me dispose donc à quitter la cour ; ce soir, je ferai déposer dans le cabinet de Votre Majesté tous les papiers de l'Etat; et...

CimONIfJUES DE L'a:iL-DE-BOEUF 205

— Arrêtez, mon cousin 1 interrompit le roi, qui tromhluit que liicheiieu ne lui jetât sur le dos les aiïaires de la monarchie, j'ai pour agréables les soins que vous ave/, pris en celte triste occurrence. ..Je m'étais laissé entraîner sans cause à vous accuser, et je rétracte du coeur ce que mes paroles ont pu avoir d'amer.

— Fort bien, sire, dit impétueusement Anne d'Autriche, Toilà des excuses toutes royales ;vous n'êtes plus en reste que de remercier cet homme d'avoir, avec une méchanceté déguisée pour vous seul, essayé de réduire à honte et déshonneur la reine votre épouse, la fille des rois.

— Madame, reprit le cardinal, dont l'accent redevint tout à coup aussi doux qu'il l'était au commencement de l'entretien, j'accepte, dans toute l'humilité d'une respectueuse résignation, le dur traitement que me fait Votre Majesté : ce n'est aucunement à elle d'apprécier ce que mes démarches ont eu de légitime en cette occasion. Toutefois, j'espère que, dans le recueillement de son oratoire, elle me fera miséricorde de mes soupçons, peutêtre trop légers, mais excusés par leur motif.

— Dites justifiés. Monsieur le cardinal, s'écria M™« de Chevreuse, qui n'avait pas encore parlé, car ce motif, impérieux en votre âme, c'est le mépris que la reine a fait de l'amour que vous avez eu l'audace de lui déclarer.

— Ce que vous dites là, madame la duchesse^ prononça Louis XIII avec toute la puissance d'organe qu'il possédait, comment pourriez-vous le soutenir?

— Par un écrit de la main de M. le cardinal, répondit la fa/orite en tendant au roi la lettre de Son Eminence.

On entreprendrait vainement de peindre l'effet que cette démonstration produisit sur le roi au moment même où cet esclave couronné venait de descendre jusqu'aux excuses auprès de son ministre-souverain. La transition produite sur son humeur fut convulsive : ses traits se décomposèrent soudainement ; ses lèvres tremblèrent, agitées par une fureur concentrée ; son œil ardent parcourut en flamboyant le papier fatal.

206 CHRONIQUES DE L'œiL-DE-BOEUF

— Armand du Plessis, dit enfin Sa Majesté avec ce cri de l'âme qui effraye, qui déchire, faut-il donc absolument que je voie en toi un monstre vomi par l'enfer pour tourmenter aussi le plus malheureux prince de la terre !

— Sire, regardez-moi au visage, repartit Richelieu, qui n'avait pas fait un mouvement, et dont la figure était calme comme le soir d'un beau jour. Votre Majesté, nonobstant une apostrophe si chaude, aperçoit-elle rien en mes traits qui décèle le remords, la crainte, le plus léger trouble ?

— Ah ! personne, dit vivement la favorite, n'est si peu connaissant de vos talents que de vous disputer d'être le premier comédien du siècle.

— Que Dieu prenne en sa grâce cette injure, madame, ainsi que l'infamie dont je vais vous convaincre.

— Mais cet écrit, monsieur, reprit le roi avec le ton de la rage, cet écrit dont vingt bourreaux ne me vengeraient pas assez en déchirant vos chairs palpitantes, en broyant, en pulvérisant vos misérables osl

— Cet écrit est faux, répondit Richelieu avec un sourire dédaigneux... Puis, ouvrant la porte. Son Eminence dit en parlant au dehors: Faites entrer l'homme qui attend mes ordres.

C'était le chevalier Landry.

— Parlez, monsieur, continua le cardinal en lui présentant la lettre, qui a tracé cet écrit?

— Moi, répondit le faussaire après avoir examiné un instant le papier.

— Votre Majesté l'entend, ajouta froidement Son Eminence.

— Quel motif a pu te portera cette action? demanda à son tour Louis XIII d'un ton moins emporté.

— Une forte récompense, répliqua Landry sans hésiter.

— Et qui te l'avais promise?

— Mme de Ghevreuse, que voici.

— Moi 1 s'écria avec l'accent d'une surprise inexprimable la pauvre surintendante à coup sûr bien éloignée de s'attendre à cette accusation.

CHRONIQUES DE l'ûEIL-DE-BOBUF 207

— Vous-même...

— Voici (le l'encre, une plume, continua Louis comme par inspiration, écris quelques lignes de ces mêmes caractères.

— Rien de plus facile, sire... Et le faussaire obéit.

— Voilà qui me semble prouvé, jamais évidence n'a paru plus qu'en ceci, dit Louis XIII après avoir comparé attentivement les deux écrits... Duchesse, il faut que je vous dise que mon indignation est grande ; sur ma foi, n'était la considération de votre mari, mon ambassadeur à Londres, et l'un de mes affectionnés serviteurs, je ne manquerais pas de vous faire sortir à l'instant de mon royaume.

— Sire, répondit avec une calme fierté la duchesse en montrant le cardinal, monsieur ment à Votre Majesté, ou bien c'est moi. Si vos prétentions n'étaient si obstinées, le passé serait à vos yeux l'otage du présent; dans la nécessité malheureuse de choisir entre nous deux l'auteur d'une action déloyale, vous n'hésiteriez pas un instant entre le sieur Vignerot, dont la fortune est tissue d'ingratitudes, de fourbes, de perfidies, et la descendante d'une famille de qui le nom attaché à la vieille couronne de France y brille à l'égal de celui des Montmorency.

— Je jure devant ce christ, dit Anne en élevant la main près de l'auguste effigie, que cette insolente déclaration m'est venue de la part du cardinal.

— Je jure, dit Marie de Rohan avec la même solennité, que cette lettre n'a point été écrite par mon commandement.

— Et moi, proféra noblement le cardinal, je ne polluerai point la sainte religion dont je suis le ministre par un serment fourvoyé en de déplorables intrigues. Cet homme a donné une démonstration tout évidente, que Sa Majesté daigne accueillir en sa haute sagesse: je tiens ce témoignage pour suffisant. Au jour du jugement suprême, ajouta l'hypocrite prélat avec onction, le parjure recevra sa punition. Je n'ai plus qu'un mot à dire : il y a longtemps qu'il m'était parvenu avis sur l'existence de cet

208 CHRONIQUES DE L'œiL-DE-BCœUF

écrit faux; j'avais d'abord pris la ferme résolution d'en faire le mépris qu'il mérite; mais, en y réfléchissant mieux, j'ai pensé qu'une telle ruse était assez adextre pour être combattue; et comme j'étais en présomption qu'on ferait jouer aujourd'hui ce faible ressort, j'avais amené un témoin irrécusable.

— Ayez soin qu'on s'assure de lui, dit le monarque en sortant d'une sombre rêverie.

— Sire, répondit Richelieu, sa révélation témoigne de sa repentance, et lui mérite peut-être la clémence de Votre Majesté...

— Et l'indulgence de son complice, ajouta la duchesse en lançant un coup d'œil de mépris sur le ministre.

— Que Votre Majesté daigne fermer l'oreille à cette dernière injure, reprit Son Eminence avec sa douceur de tigre ; les dames qui ont des prétentions à l'adresse regrettent de s'y voir défaillir, et leur sexe a droit à la compassion du nôtre.

— Je ne vois que confusion dans cette double affaire, murmura le roi d'une voix creuse ; tout le monde trompe ici peut-être, et seul je. suis trompé... A ces mots Louis XIII ouvrit la porte et sortit lentement.

— Je m'assure, monsieur le cardinal, dit la duchesse avec un sourire plein de malice, que vous ne vous attendiez pas à voir tourner ainsi les choses, et qu'il vous est rude d'avoir été en nécessité de vous défendre au moment même où votre profonde tactique portait une accusation.

— Madame, dit sans la moindre émotion le principal ministre en s'adressant directement à la reine, je sais que vous avez pour agréables les services de cette dame; quoi qu'on en dise, je suis trop le serviteur de Votre Majesté pour la lui enlever: à moins qu'un commandement exprès du roi ne m'y oblige ; mais la patience de ce prince peut se lasser... Ordonnez donc à madame votre surintendante de refréner ses intrigues ; elles me paraissent à moi fort gaies, fort gentilles; mais Louis XIII n'est pas jovial ; il est à craindre qu'un exil prochain...

— Que M. Vignerot ne se donne aucun trouble sur ce

point, répondit la favorite en riant avec une franchise admirablement jouée. Puisque mes gentillesses ontle don (le l'amuser, je no me ferai faute de lui fournir ce diverti ssement de loin comme de près. Car je veux que M. le cardinal tienne ceci pour certain: on me verra toujours fort peu soucieuse de son immense pouvoir. Il peut, sous le manteau royal, l'exercer avec rigueur à mon endroit; mais il ne me le fera jamais redouter. Dans aucun temps, dans aucun pays, je ne laisserai de lui rendre combat; nous verrons à qui restera la victoire. En attendant, monsieur l'homme habile, il faut que je vous le dise, c'est faire un vergogneux parti que d'éloigner son adversaire pour ne pas se mettre en travail de le combattre. Je suis ignorante du nom qu'on donne à cette conduite en politique ou diplomatie, mais dans le monde vulgaire on appellerait cela de la lâcheté !

Ici le cardinal fit une profonde révérence à la reine, abaissa un regard dédaigneux sur M">e de Chevreuse, et quitta l'appartement sans répondre à la dernière apostrophe de cette dame.

— Que l'on mène cet homme à la Bastille, dit le principal ministre quand il fut rendu avec Landry à la salle des gardes.

— Quoi, monseigneur ! est-il possible ? s'écria le faussaire avec l'accent de l'effroi...

— Calmez-vous, chevalier, répondit Son Eminence en le tirant à l'écart, cette nuit les portes du donjon vous seront ouvertes, un homme à moi remettra en vos mains deux mille pistoles, et vous passerez sur-le-champ aux colonies, où mes bienfaits vous suivront.

Richelieu fut fidèle à cette promesse: le chevalier sortit à minuit de la prison d'Etat, dont le gouverneur était vendu au ministre. Deux hommes à cheval, qui amenaient une troisième monture pour le prisonnier, le reçurent à la porte Saint-Antoine, et se mirent sur l'heure en route avec lui. Ils traversaient le bois de Vincennes pour gagner à la traverse le chemin de Marseille, où Landry devait s'embarquer.Tout à coup un des cavaliers s'arrête,

SOUS prétexte d'arranger quelque chose à ses arçons; il saisit vivement un pistolet, ajuste le pauvre Italien, etlui brise le crâne. Les deux mille pistoles passèrent dans la poche des deux scélérats, les gazons du bois dérobèrent la victime, et le cardinal-duc fut rassuré sur les indiscrétions de son complice.

Page 1