CHAPITRE VIII
Haine et fourberie. — La mère et le fils. — Ordre d'exil. — Réception d'un chevalier de la Jarretière. — Plans sinistres. — Lettre du cardinal à la comtesse de Clarick. — Une omelette sur le ventre. — Chez la Neveu. — La piété de M"° de Comballet s'évanouit. — Windsor — Les ferrets d'aiguillettes.— Une lettre de Louis XIII. — Réponse de la duchessede Chevreuse. — Combat d'intrigue. — Les ferrets reconquis. — La cour de Louis XIII. — Entrevue décisive. — L habile comédien. — Le faussaire calomniateur. — Un crime secret.
L'amour extrême est imprudent, inattentif au danger; posséder à tout prix, telle est sa devise. Anne d'Autriche ne l'avait que trop adoptée pendant le voyage d'Amiens : elle s'était compromise aux yeux les moins clairvoyants. Gomment ne l'eût-elle pas été à ceux du roi, dont la jalousie s'irritait si souvent à tort ! Avant même que la reine fiût de retour à Paris, sa vieille dame d'honneur avait donné au cardinal les plus amples détails sur les intrigues assez ouvertement affichées de cette princesse. Ce récit était tellement circonstancié, que Son Eminence, après l'avoir entendu, ne douta pas un instant que le triomphe de Buckingham n'eût été complet. Il est aisé de se faire l'idée de l'accueil que reçut Lafeymas lorsqu'il vint réclamer son intendance de Champagne et le complément de pistoles promis à ses afiîdés. L'irascible Richelieu envoya ce gentilhomme à la Bastille, malgré le démenti qu'il essaya d'opposer au rapport de la comtesse, malgré le beau mouvement d'éloquence romaine dont il attendait un si grand effet. Quant aux vauriens qui l'avaient si malheureusement quoique si chaudement secondé, ils se vengèrent de leur déconvenue en volant quelques manteaux de
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plus sur lo ponl Neuf, en ruinant quelques vieiiIcH fcmmus plus déf^oiUantea que celles qu'ils avaient précédemment rainées, on escroquant à l'extraordinaire aux jeux de la cour et de In ville.
Louis \1II, irrité au dernier point contre la reine, voulait la jeter uu fond d'un cloître. Richelieu, selon son habitude, étalait dans ses insinuations perfides les torts de cette princesse, sous prétexte de les atténuer; et chert chant avec une infernale adresse l'endroit le plus ulcéré du cœur de son maître, il y appliquait un corrosif sous l'apparence d'un calmant.
Anne d'Autriche ne pouvait se décider à paraître devant son époux furieux. Privée des consolations de sa favorite, elle pleurait nuit et jour dans sa pompeuse solitude du Louvre, où la reine mère seule osait venir la consoler. Marie de Médicis se chargea même de calmer autant qu'elle le pourrait l'elFervescence jalouse du roi. Le cardinal était avec lui, lorsqu'un matin elle entra dans son cabinet. L'Eminence voulut se retirer.
— Restez, monsieur, lui dit-elle, j'éprouverai quelque contentement à vous faire ouïr ce que je viens dire au roi mon fils.
— J'obéis, madame, répondit le ministre en posant sur la table le sac de velours renfermant les papiers de l'État* et en reprenant sans invitation son siège.
— Je viens, mon fils, poursuivit la veuve de Henri IV, vous entretenir touchant les bruits qui se sont répandus sur la reine ma belle-fille dans le temps du voyage d'Amiens.
— Auriez-vous formé la résolution de l'excuser encore, madame ma mère? répondit Louis XIII en foudroyant cette princesse de son noir regard. Par tous les saints du paradis ! mes soupçons ne faillaient nullement quand vous
1. C'est de la fin du règne de Louis XIV que datent les portefeuilles des ministres, et les nombreux écrivains qui en ont donné précédemment à ces hommes d'État ont commis de lourds anachronismes.
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VOUS mettiez tant en peine de les combattre... L'événement l'a prouvé.
— Appelez-vous l'événement, reprit avec calme Marie, la fable qu'une vieille folle a débitée à M. le cardinal pour achever de se mettre en bonne posture auprès de lui et pour tirer vengeance de la semonce assez verte que je lui ai faite à Amiens ?
— Votre Majesté, dit Richelieu avec un sourire forcé, me croirait-elle assez fortuné pour entretenir un tendre négoce avec la vénérable comtesse de Lannoy ?
— Non, mais un commerce d'intelligence.
— Et dans quel dessein, bon Dieu I demanda Son Eminence avec une feinte surprise.
— Monsieur le cardinal, je ne viens pas ici me porter contre vous à des accusations.
— Je m'en félicite, madame, dit le ministre avec une évidente ironie : il m'eût été dur d'être quitté de vos bonnes grâces.
— Ce serait injustice, monsieur, répliqua la reine du même ton, car c'est chose connue que vous avez bien mérité de les conserver... Mais brisons sur cela. Je veux donc vous assurer, mon fils, continua Marie en se tournant vers Louis XIII, que toutes les pensées malveillantes qui ont pu entrer dans quelques mauvais esprits sur les démarches de la reine sont gratuites et calomnieuses.
— Quoi ! s'écria le roi, même la déduction toute naturelle qu'on a pu tirer de l'aventure du bosquet ?
— Eh l vraiment, sire, si vous connaissiez mieux les dames, cette circonstance devrait précisément calmer l'alarme trop chaude que vous avez prise... Une femme qui veut faillir n'appelle pas à son secours.
— Eh ! que sais-je, moi, si ce cri donnait avertissement de son efFroi, ou... qui diable sera connaissant du naturel d'une femme ?
— Qui ? ceux, mon fils, qui, respectant le sexe auquel appartient leur mère, ne font point jugement d'icelui sur d'aveugles préventions ou d'après des conseils intéressés. A quoi se réduit véritablement la démonstration des cho-
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SOS dont on fait tant d'éclat ? aux façons sinffulières d'un étranger qui reçoit une audience à genoux au lieu de la recevoir assis, et ce au vu de deux témoins. Après tout, quand il serait vrai que M. de Buckinj^ham eût pris pour la reine Anne do l'admiration, même do l'amour, une féale prud'homie en peut-elle conclure que cette princesse ait failli à l'honneur, et doit-on la punir parce qu'un Anglais rend à ses charmes et aux qualités de son âme une justice que vous leur déniez ? Etait-il séant qu'elle dît au duc : Ilaïssez-moi, afin d'être agréable à mon mari ? Ah ! sire, c'est trop exiger d'une femme pour laquelle vous rendez si froides, si pesantes les chaînes de l'hymen ?
— Mais ses devoirs, madame, ses devoirs 1 s'écria Louis XIII d'une voix tonnante.
— Qui prouve, qui donne tant seulement à croire qu'elle les ait mis en oubli ?
— La reine parle sagement, dit le cardinal; les preuves manquent. Je l'ai déjà fait remarquer à Votre Majesté au plus juste de ma conscience, et ce n'est que sur leur témoignage qu'une bonne justice peut avoir effet. Les preuves, continua Richelieu avec une chaleur d'expression qui décelait un sinistre espoir, les preuves seules sont irrécusables ; mais, ajouta le fourbe d'un ton plein d'o notion, à Dieu ne plaise que la reine régnante voie s'élever jamais contre elle rien de semblable 1
— Il suffit, madame, dit Louis XIII d'une voix sombre, je veux bien que vous annonciez à la reine que, pour cette fois encore, je me montrerai clément.
— Clément I pour quel crime, mon fils ?
— Eh ! madame, répondit le roi, veuillez ne plus m'échauffer sur un point qui ne saurait nous trouver d'accord : c'est un crime, dans ma pensée, que d'avoir excité mes soupçons ; et vous pouvez ajouter, en redisant à la reine le sujet du présent entretien, que je ne suis nullement disposé à changer de sentiment.
A ces mots le roi se précipita dans le cabinet des armes, dont il ferma la porte avec colère. Le soir même, plusieurs dames et gentilshommes de la maison d'Anne d'Autriche
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furent chassés ignominieusement. L'écuyer Putange, qui s'était montré si discret en s'arrêtant à l'entrée du berceau; Laporte, dont le service avait été si actif en qualité de courrier galant, et le médecin de la reine, coupable de je ne sais quelle participation aux intrigues d'Amiens, furent exilés hors de France ; l'épouse de Louis XIII se trouva privée de tout ce qui lui restait de serviteurs fidèles.
Ce n'était pas sans une noire pensée que le cardinal s'était appesanti sur les preuves, dans l'entrevue de la reine mère et du roi. M""» de Lannoy lui avait touché quelque chose des ferrets d'aiguillettes de la reine, remis à sa favorite pour être offerts au duc. L'intrigante comtesse croyaitrbien avoir aperçu l'écrin entre les mains de la duchesse au moment de son départ, mais elle n'en était pas sûre ; et elle avait promis à Son Éminence d'acquérir une certitude à cet égard. Tandis qu'elle y travaillait, M"»® de Chevreuse, pressée par sa souveraine de revenir à Paris, où Sa Majesté mourait d'ennui, se hâtait de quitter Londres ; regrettant un peu les honneurs, les plaisirs^ la galanterie surtout, qui l'avaient accueillie dans cette capitale. Les prières d'Anne étaient telles, que l'affectionnée surintendante crut devoir se mettre en route la veille d'une grande fête qui devait être donnée à Windsor pour célébrer l'admission de son mari dans l'ordre de la Jarretière. Laissons voyager l'amie d'Anne d'Autriche ; et, nous initiant aux rites mystérieux de cette solennité, rapportons-en la formule, vestige encore subsistant des institutions chevaleresques du vieux temps.
Le chapitre était assemblé dans une salle tendue d'une étoffe bleue. Les chevaliers avaient revêtu leur grand habit, consistant en une robe de velours cramoisi, aussi courte que la tunique des Grecs, et sur laquelle était jeté un vaste manteau de velours violet. A l'un des côtés du manteau l'on remarquait un écu blanc portant une croix rouge. La coiffure était une espèce de toque noire, ornée de trois plumes blanches. Les chevaliers de la Jarretière avaient pour arme l'épée plate à poignée cruciale ; au-dessus de leur genou gauche était attachée, sur un pantalon de soie
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blanche, une jarretière de velours noir, sur laquelle étincelait en lettres formées de diamants cette devise française : Ilonni soit qui mal y pense. Tout ce costume, adopté par une cour magnifique, resplendissait de pierreries; le roi, qui le donnait aux chevaliers, leur faisait ainsi un don de trente ou quarante mille écus.
Après quelques préalables empreints d'une sorte de mysticité, le maître des cérémonies ayant pris la jarretière s'avança vers le duc de Chevreuse et dit: « A la gloire de « Dieu tout-puissant, et à la souvenance de la valeur de « celui en l'honneur duquel cet ordre a été institué, l'ho- « norable compagnie de la Jarretière, par le consentement « et commandement de notre roi, nous a donné commis- « sion de lier votre jambe de cette jarretière, en signe de « quoi vous vous souviendrez, s'il vous plaît, d'entrepren- « dre avec résolution toutes choses justes et raisonnables « es quelles vous vous mettrez, et non autrement. » Puis, après avoir passé la robe au récipiendaire, l'officier poursuivit : « Prenez aussi cet habillement en accroissement « d'autant d'honneurs que votre personne en peut endu- « rer, comme aussi en signe qu'avez été reçu en cet ordre; « et vous souviendrez de n'épargner votre sang à la dé- « fense de la foi chrétienne, de la justice et de ceux qui, « par nécessité, sont oppressés, et auront affaire de votre « secours. » Enfin, le maître des cérémonies, attachant au duc le manteau violet, ajouta : « Prenez encore le man- « teau de cet ordre il'écu blanc et la croix rouge que vous « y voyez vous feront souvenir qu'étant armé de vertu, « le moyen vous est offert de ruiner vos ennemis, et qu'es" « pérance vous est donnée qu'après avoir guerroyé dans « ce monde, la paix éternelle vous est réservée dans l'au- « tre. »
Cette partie du cérémonial étant terminée, le duc s'approcha du pupitre sur lequel reposait l'Évangile ouvert ; et, la tête nue, le genou droit en terre, il prononça ce serment : « Nous promettons et jurons que nous garderons « et maintiendrons les statuts et ordonnances de l'ordre « de la Jarretière, en tout ce et suivant qu'ils ne soient
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« contraires ni dérogatoires d'aucun ordre ou serment que « nous aurions pris précédemment. »
M. de Chevreuse se leva, le maître des cérémonies lui ceignit l'épée, et le chapitre se sépara dans un silence religieux, après avoir donné l'accolade au nouveau chevalier.
Cependant, à force d'adresse, de recherches indiscrètes et de séductions exercées sur les femmes attachées aux atours de la reine Anne, M™» de Lannoy était parvenue à savoir que les ferrets d'aiguillettes n'étaient plus en la possession de Sa Majesté ; et dès lors le coin de l'écrin les renfermant, entrevu à Amiens dans les mains de M""»de Chevreuse, suffisait pour compléter une conviction. La comtesse affirma donc résolument au cardinal que ce joyau avait été envoyé en Angleterre, et l'on sait que c'était la vérité.
Richelieu n'attendait que cette certitude pour dérouler un vaste plan déjà combiné, et dont la perte d'Anne d'Autriche semblait devoir être le résultat infaillible. 11 est presque superflu de répéter que le mépris fait par cette princesse des feux du principal ministre avait changé son amour en haine : haine corrosive, impitoyable, inextinguible. Ce n'était plus à noircir l'infante dans la pensée du roi, afin d'y régner sans partage, que cet homme d'Etat bornait ses vues : il lui fallait une répudiation éclatante. Or au divorce du couple royal se liait, dans les desseins de l'ambitieux prélat, l'union de M™* de Comballet avec le duc d'Anjou, de qui l'on devait attendre un héritier du trône. Ce point était important pour que Son Eminence, à la mort présumée prochaine du valétudinaire Louis XIII, pût régner immédiatement sous le nom du nouveau monarque. L'abbé de Boisrobert, dès longtemps appelé à négocier cette affaire en qualité d'agrégé à la vauriennerîe, dont le frère du roi était grand maître, reçut l'ordre d'agir incontinent.
Le cardinal, voulant faire marcher de front tout ce qui se rattachait à cette grande intrigue, écrivit à la comtesse de Clarick pour l'intéresser à ses projets : leur exécution,
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lui (lisait-il, amènerait uno fficherie certaine entre la reine et le duc de Buckingham. Après avoir fait luire cette espérance aux yeux de la tendre Anj^Iaisc, le ministre lui expliquait ainsi ce qu'il attendait d'elle : « Puis- « que, grâce aux dispositions que nous avons faites pour
< repousser le duc en Angleterre, vous l'avez derechef « entouré de vos chaînes, qu'il est trop heureux déporter, « vous avez tout loisir de me rendre le service signalé que « j'implore de vos bontés. J'ai pu acquérir l'assurance « qu'Anne d'Autriche a fait au duc de Buckingham le « courtois abandon de douze ferrets d'aiguillettes de dia- € mants qu'elle avait portés, et dont ce seigneur aura pour « singulier plaisir de faire parade aux fêtes qui se donne- « ront à Londres environ le carnaval. Il vous sera d'au- « tant plus facile de reconnaître ces ferrets, que le minia- « tre, en chevalier plus galant que discret, les portera, « selon le pressentiment que j'en ai dans la pensée, avec « le même nœud de ruban bleu dont s'est parée la reine « de France. Saisissez, comtesse, une rencontre favorable « pour couper deux ou trois des aiguillettes, et faites-moi
< tenir, sans perte de temps, les ferrets. Cette négociation « ne tardera guère d'apporter le fruit que vous en atten- « dez : Buckingham, accusé d'avoir fait assez de mépris « des diamants qu'il tenait d'Anne d'Autriche pour les « abandonner à une autre femme, excitera la colère « de cette princesse par un si sensible outrage ; et comme « il s'embesognera vainement à détruire le témoignage « que nous tiendrons sous notre main, une rupture irré- « vocable entre le duc et sa Majesté remettra en votre « dépendance un cœur qui n'aurait dû jamais vous être « enlevé. »
Milady Glarick embrassa avec ardeur les projets du cardinal, et se flattant de fixer enfin son infidèle amant, elle répondit à l'Éminence qu'elle allait mettre tout en œuvre pour s'emparer des ferrets demandés. Pendant que cette partie des intrigues du fourbe prélat se nouait en Angleterre, le joyeux Boisrobert, dans une fête offerte au duc d'Anjou par les vauriens , ses sujets féaux, esquissait
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le plan matrimonial qu'il était chargé de dresser. Au premier mot de mariage, le prince s'était fortement récrié contre la gravité d'un tel lien. Rien ne pouvait plaire autant à cette Altesse, fort précoce dans le vice, que la vie insouciante et sans frein qu'elle menait, depuis une couple d'années, sous la direction des Rochefort, des la Rivière, des Chalais et d'une foule d'autres gentilshommes laïcs ou tonsurés, mais également fous, ivrognes et dissolus. Monsieur sentait fort bien qu'une fois marié, le décorum d'un état si imposant ne lui permettrait plus de porter aussi bien ses récréations, et cette pensée l'éloignait beaucoup de ce parti. Cependant Boisrobert, qui n'était pas moins adroit que jovial, parvint à faire vibrer dans le cœur du cadet de Louis XIII une corde toujours sensible chez les grands : il excita son ambition; et, lui faisant envisager la couronne suspendue sur sa tête par un fil prêt à se rompre, il l'amena à reconnaître la nécessité d'un mariage qui pût rassurer son peuple, aussitôt que ce brillant héritage lui serait échu. L'agent de Richelieu, versant alors à Gaston trois rasades consécutives d'aï pétillant, ajouta que la bravoure déjà signalée du second fils de Henri IV, secondée par l'insigne prudence d'un ministre habile, placerait incontinent le jeune roi à la tête des potentats de l'Europe, et que, pour arriver à cette position glorieuse, il ne pouvait mieux faire que de s'unir par le sang au premier génie du monde, le cardinal de Richelieu.
— Si je ne faux dans mon entendement, répondit Gaston, qu'étourdissaient les fumées de la vanité et les vapeurs du vin, ce que vous me proposez, l'abbé, ressemble fort à un mariage avec la nièce du cardinal.
— Ce serait, monseigneur, une merveille de haute politique.
— Et de haute résignation, mon gros Silène... car il me semble que cette jolie veuve n'est pas embaumée de vertu... moi-même un soir...
— Chétive considération, mon prince : c'est grand'pitié que le scrupule des souverains, qui s'en vont accrocher
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leur j;loirc à si petit déduit... Ce qu'il faut tenir pour désirable en telle matière, c'est une forte somme de fortune et do puissance, apportée par la fiancée à son royal époux; et quelle princesse du monde sera plus riche de ce côté que M'"» de Comballet ? Le seul apport des immenses talents du cardinal son oncle vaut cent provinces. Car remarquez bien, monseigneur, qu'aucune chose ne pourrait faire craindre que Son Éminence ne marchât du mauvais pied après cette union, puisque les intérêts du trône et des Richelieu se trouveraient confondus et invisibles. Quand ces vastes combinaisons se présentent tout évidentes, Votre Altesse irait-elle chicaner sur des frivolités de couchette ? Il y aurait délire ! A présent, si nous en venons à examiner le mariage sous un petit point de vue bourgeois, il faut que nous reconnaissions qu'un homme qui se pique au cœur d'épouser une vertu, doit se prescrire certains devoirs pour tenir en garde ce trésor : nul mari n'a droit de compter sur la chasteté d'une épouse s'il lâche lui-même la bride à ses passions. Oh ! l'argument est invincible, poursuivit Boisrobert, qui s'aperçut que ses dernières paroles avaient fait impression sur l'Altesse libertine : le contrat oblige également les deux conjoints ; le premier qui l'enfreint délie l'autre de ses serments. Je vois donc mon seigneur et maître en la vauriennerie, prince que je soupçonne plus qu'homme au monde passionné de la variété, forcé de s'accoutumer tout doucement à une petite galanterie domestique, qui, diton, n'est pas des plus vives, et qui, par-dessus le marché, ne conjure pas bien le coup d'épingle féminin donné dans le contrat.
— Parles prouesses de mon père, s'écria Gaston, oncques je n'en passerai par là...
— Et vous ferez sagement, monseigneur, puisque, tout en jouant un jeu si serré, on ne saurait être sûr encore de ne pas perdre la partie.
— Vous m'avez fait entendre là de fort bonnes choses, l'abbé, dit Monsieur en avalant une dernière rasade, j'y réfléchirai mûrement; et la première fois que je serai
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réjoui par la vue de votre grosse face rubiconde, nous reparlerons de cela.
— Je ne dois pas faillir de vous dire encore un mot utile, reprit Boisrobert empressé de prémunir le prince contre les conseils qui pourraient tendre à le détourner du parti vers lequel il le poussait. Il y a sagesse à se défier de cette raison routinière qui ne sait cheminer que sur une route battue : si vous soumettez la question à certains hommes à vue courte, ils repousseront Votre Altesse dans la voix insipide que je lui montrais tout à l'heure, et ne manqueront pas d'accumuler sur la mienne des montagnes de difficultés. Presque tous les conseillers sont ainsi faits : ils ont mille idées pour vous faire voir des obstacles, et pas une pour vous aider à rendre combat aux monstres tombés de leur esprit.
— Au diable de tels fâcheux ! soyez tranquille Boisrobert, ajouta Gaston en frappant sur le ventre de son interlocuteur, je serai sourd aux conseils qui viseraient à me fermer le chemin des plaisirs et à me mettre au régime de l'ennui.
— Dites aussi, monseigneur, à priver votre règne futur d'un appui signalé.
— Mais le plaisir, le plaisir surtout, vous y êtes connaisseur, vous, l'abbé, qui priez aux pieds d'un tendron, vous mettez en retraite dans son alcôve, et comptez vingt flacons sur votre table comme un grain de chapelet sous vos doigts. Tenez, je veux à cette heure raconter l'emploi de ma journée d'hier : vous verrez ce que je perdrais en renonçant à si joyeuse vie...
— Le saint père ne défend pas à ses ouailles tonsurées d'ouïr le petit mot jovial ; mais, monseigneur, je crains
fort que votre récit...
— Allons donc, papelard, on sait des vôtres; ne manquez pas d'écouter.
— Je laisserai donc tomber le péché de mon oreille sur la conscience de Votre Altesse...
— Bon, bon, aussi bien, vieux pécheur, il n'y a plus de place sur la vôtre. Je m'étais levé en bonne disposition
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d'hilarité, el je me mis tout d'abord à rire à la barbe du gros colonel Walou, qui venait d'entrer en f,'arde dedans mon appartement. Je ne sais pas, l'abbé, si vous avez jamais l'ait rencontre de cet officier ; mais, par le panache du yrand Béarnais ! vous ne pouvez avoir rien vu d'aussi plaisant que les sept à huit nez bourgeonnes qui se sont coalisés sur sa face. D'ailleurs il n'est besoin de voir cette drôle de figure pour faire connaissance avec la bedaine du colonel: on la trouve par les rues six pas en avant de son maître. En voyant cette réalisation du ventre imaginé par le facétieux Rabelais, il me vint la plus drôle d'idée qui se soit jamais produite dans une tête folle : j'imaginai qu'une omelette serait excellente mangée sur cet abdomen à nu, et je pris la résolution de m'en passer la fantaisie. Pour ce, j'emmène incontinent Walon à ma maison de Chaillot, avec trois ou quatre garnements de mon intimité, et nous commençons par boire à coups redoublés. A ce point d'ivresse où le vin est indulgent, je fais ouverture de mon dessein au colonel, lui demandant s'il serait assez joyeux grivois pour y faire accueil. 11 se prête, de bonne grâce à l'amusement: le cuisinier se met à l'œu vre. Pendant qu'il fricasse, mon officier se dépouille de ses habits, s'étend sur la table, et nous présente la démonstration d'une montagne charnue qui provoque un prélude universel de rires bruyants. L'omelette arrive ; le chef l'applique toute bouillante sur le ventre du patient; les convives se rangent à l'entour ; et, ni la chaleur extrême de ce mets, ni les coups de fourchette dont on larde doucement Walon ne lui arrachent si petite plainte que ce soit. Mais je gage, mon gros abbé, que vous avez regret de n'avoir pas vu l'omelette sauter sur son plat vivant, soulevée par les éclats de rire du colonel, qui ne laissait de se conjouir avec nous... Vrai Dieu ! c'était un spectacle plus gai que toutes les comédiesde l'hôtel de Bourgogne — J'avoue, monseigneur, que j'ai manqué là une belle occasion de faire danser ma propre bedaine... Voyez, voyez, la voilà qui se met en train, rien qu'au narré de cette bonne facétie.
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— Attendez un petit, je ne suis pas au bout ; j'étais en veine. Pour varier la récréation, on vient à Paris à pied et le plus dextrement qu'on peut. Nous allons chez la Neveu ; là, folies, tapage, meubles brisés, enfin tout ce qui peut faire plaisir et envie en tel lieu. La courtisane se désole ; je la rassure, et, pour calmer son ire, je lui promets un divertissement qui vient d'entrer dans ma pensée. J'envoie quérir un quartenier ' sous prétexte de tumulte. Dans le temps qu'il arrive, on dispose tout pour le recevoir selon le plan que j'ai formé : la Neveu se couche, sur mon commandement, entre le colonel Walon et moi; tandis que le reste de notre falote compagnie se cache en une pièce voisine. Le quartenier, affublé de sa robe, le bonnet magistral en tête, ordonne avec menace aux deux hommes qu'il voit dans le lit de se lever à l'instant ; les deux hommes se gaussent de lui et de son ordre. Furieux, il fait monter son escorte pour régenter les insolents qui osent faire outrage à un respectable magistrat des carrefours. Alors les amis cachés se font voir, s'inclinent respectueusement devant le lit où je suis couché, demeurent la tête nue, et se mettent en devoir de m'habiller. Le quartenier et ses alguazils ne conçoivent rien à cet étrange hommage; mais bientôt ils tombent dans une alarme des plus chaudes en me reconnaissant aux marques de ma dignité. Le pauvre officier prosterne à mes pieds sa robe, et, les mains jointes, le front cliné, il demande merci. Calmez-vous, lui dis-je, vous en serez quitte à bon marché. Sur ce je fais signe à Rochefort, mon grand maître des cérémonies, d'exécuter le commandement que je lui ai fait. Lors arrivent à la file toutes les pensionnaires de la Neveu ; elles se rangent devant le quartenier, comme s'il devait en faire la montre ; mais devinez, mon gros abbé, en quelle posture.
— Je ne sais, monseigneur, et véritablement j'ai bonne envie de me signer en songeant que nous tenons un saint temps de vigile.