‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 37 sur 91 · CHRONIQUES DR L^OEIL-DE-UOEUF · texte numérisé non relu

CHRONIQUES DR L^OEIL-DE-UOEUF

ronnô, fut de prévenir l'empire qu'une princesse belle et vertueuse pouvait prendre sur le monarque anglais, au grand préjudice du crédit colossal do son favori, liuckingham ne copia donc Hichelieu qu'en ce dernier point, et nullement dans les prélcnlions amoureuses qu'on lui a supposées.

Au premier moment de ce refroidissement, Hemielle désira de venir en France voir sa mère et se consoler avec elle. Cette princesse confia son dessein au duc, bien certaine que le désir passionné qu'il avait de se retrouver auprès de la reine Anne le porterait à seconder l'envie qu'elle lui exprimait. En effet, il s'y prêta avec ardeur et lui fit obtenir du roi Charles la permission de faire ce voyage.

Henriette avait écrit à Marie de Médicis pour la supplier de trouver bon qu'elle amenât M. de Buckingham, l'agrément de son époux n'ayant été donné qu'à cette condition. La reine mère pressentit sur cet objet le principal ministre, puis le roi. Richelieu, au grand étonnement de l'exrégente, ne s'opposa nullement à la venue du brillant Anglais : soit que le cardinal espérât prendre enfin Anne d'Autriche en flagrant délit d'adultère et achever par là sa ruine, soit qu'il méditât une horrible vengeance sur son rival, il accueillit vivement ce projet. Il l'appuya même de tout son pouvoir auprès de Louis XIII, assurant qu'à une époque où Charles pouvait à tout instant être forcé par les parlementaires de secourir les révoltés rochelais, cette entrevue diplomatique était à peu près indispensable pour prévenir une si fâcheuse extrémité. La jalousie du roi l'emporta sur les considérations d'État: on ne put obtenir de lui que le duc reparût à la cour du Louvre ; et Marie de Médicis se vit obligée d'annoncer à sa fille qu'elle devait renoncer à son voyage, à moins qu'elle ne fût autorisée à venir en France sans le dangereux Buckingham.

L'amant d'Anne d'Autriche apprit avec fureur cet empêchement. Jamais il n'avait été bien sincère dans l'alliance de la France : ses yeux étaient habituellement fermés sur les tentatives des réformistes en faveur de la Rochelle ;

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mais, amoureux avant tout, il eût conclu vingt traités défavorables à l'Angleterre pour prix d'une seule caresse de sa royale conquête. Après le refus obstiné de Louis XIII, le duc n'écouta plus qu'une passion haineuse qu'il brûla de déchaîner contre le roi de France et son ministre.

— Périsse la paix de l'Europe avec mon bonheur ! s'écria-t-il en brisant un encrier formé d'une magnifique calcédoine. Par saint-Georges I je leur ferai voir que si je ne suis pas né roi, ma puissance n'est pas inférieure à celle des têtes couronnées. Puisqu'on refuse de me recevoir en France comme ambassadeur qui vient d'apporter la paix, j'y entrerai, malgré les Français, en général d'armée qui traîne après lui la guerre.

Dès ce moment, toutes relations franches cessèrent entre les deux royaumes; la mésintelligence et l'aigreur survinrent ; de nombreux courriers portèrent de l'un à l'autre cabinet des notes tour à tour perfides et menaçantes, tandis que les vaisseaux légers de la Grande-Bretagne jetaient presque ouvertement des secours d'hommes, de vivres, de munitions dans les murs de la Rochelle. Enfin une rupture devenait imminente. Telle était cependant la funeste conséquence d'un amour coupable, arrêté dans ses déportements. Pauvres nations 1 ainsi vos destinées flottent incertaines non seulement au gré de ces hommes que le caprice du sort a fait vos maîtres, mais selon le bon plaisir de ministres ambitieux, cupides ou simplement amoureux.

Anne d'Autriche, depuis la scène orageuse des ferrets d'aiguillettes, vivait plus retirée que jamais : se nourrissant de doux souvenirs, faisant murmurer à l'oreille de sa favorite les soupirs qu'ils lui arrachaient, et se plaisant à renfermer, à quelques éclairs de bonheur près, toutes les délices de sa vie dans un espace de trois mois. Un rayon d'espoir enivrant apparut à la tendre Espagnole, lorsqu'il fut question du voyage de Buckingham. Tout dans cette perspective s'offrait en beau à l'imagination de Sa Majesté : une myriade de séductions dérobait à ses yeux les nouveaux dangers dont elle allait être menacée ; qui craint en aimant est près de ne plus aimer, et la fille de PhiUppe III était

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bien loin de craindre. Ces beaux jours renaissants ne brillèrent point ; avec l'cspéranco que leur attente avait réveillée s'évanouit le bonheur de la reine, l'aile revint à ses chères reliques: des lettres, une mèche de chevegx, trois plumes, quelques passements, quelques rubans, qu'elle s'était laissé donner... Et que l'amour est ingénieux jusque dans ses faiblesses I Le |)anache, les fragments d'or et de soie qui avaient appartenu à la parure de Buckingham furent attachés à l'autel d'une chapelle consacrée à la Vierge dans l'église du Val-de-Grâce... Anne y faisait de fréquents pèlerinages: là, saintement agenouillée sur un carreau de velours, elle priait des heures entières... Mélange bizarre du profane et du sacré, qui montrait tout ce que la passion entretenait d'incohérence danscecœur vivementépris. Telles étaient les pieuses occupations de l'épouse du sombre Louis XIII, lorsque, vers la fin de janvier 1626, c'est-à-dire environ cinq mois après son retour d'Amiens, elle fut saisie d'une fausse couche. Cet accident était, selon toutes les apparences, la suite d'une chute faite par Sa Majesté dans ses appartements, où elle folâtrait sans discrétion avec M""» de Ghevreuse. Quoi qu'il en soit, on eut grand soin de cacher au roi cet événement ; fut-ce un accès de jalouse fureur, fut-ce l'espoir déçu de la paternité que l'on prétendit épargner à ce prince? c'est ce qui n'a pas encore été éclairci.

Le marquis de Baradas, que nous avons vu favori du bilieux Louis XIII, ne fit qu'apparaître dans les affections de ce prince; son crédit fut grand, mais passager. Décoré de tous les honneurs, enrichi, pourvu d'un gouvernement, il s'était élevé sans raison, il tomba sans motif. C'est ainsi que les souverains ont coutume d'accorder et de retirer leurs bonnes grâces. Henri de Talleyrand, comte de Chalais, succéda au disgracié marquis, dont l'éclair de faveur passa en proverbe. Fortune de Baradas, disait-on quand on voulait désigner un bonheur promptement évanoui.

Chalais était ambitieux ; mais l'ambition est un art, et peu de personnes à la cour de Louis XIII s'y montraient expérimentées. De là, peut-être, l'immense pouvoir du

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cardinal, qui possédait si bien ce savoir. Si le comte eût été plus adroit, Richelieu se serait bien gardé de le souffrir à cette hauteur, car il appartenait à l'une des premières familles de la monarchie. Son Éminence laissait un favori au roi comme on laisse aux enfants un joujou, après avoir eu soin de le choisir assez innocent pour que Sa Majesté n'en pût faire un usage dangereux. Monsieur avait reçu Chalais dans la société des vauriens, parmi lesquels il tenait un rang distingué. L'inconstance de son humeur, sa légèreté, son enjouement poussé jusqu'à la folie, l'habileté extrême avec laquelle il buvait sans dépasser un médium d'ivresse amusant, en faisaient un modèle précieux pour ces mauvais sujets. Au milieu d'une orgie, ce seigneur paraissait éloquent et spirituel ; rentré dans les relations sociales, on ne retrouvait plus en lui deux idées suivies. Son esprit était mobile, sans portée, incapable d'une résolution. Ardent jusqu'à la témérité sous l'empire d'une soudaine inspiration, il se laissait entraîner au premier avis contraire à celui qu'un instant plus tôt il eût soutenu au péril de sa vie. En un mot, Chalais n'avait, comme presque tous les gentilshommes braves et ignares de cette époque, qu'un courage purement physique, une ténacité essentiellement matérielle; qualités qui sans doute avaient paru recommandables à M"' de Chevreuse, quoique peu sympathiques avec ce que nous connaissons de ses qualités fines et déliées.

Un soir que le comte s'entretenait avec la favorite en un lieu et à une heure où les épanchements sont d'ordinaire sans réserve, elle lui dit dans un à-propos favorable à la louange :

— Ce serait merveille, mon ami, si l'on pouvait en toutes choses compter aussi bien sur vous...

— Voilà, duchesse, une singulière réflexion.

— Pas autant que vous le pensez : écoutez-moi. Vous devez recevoir beaucoup de contentement du chemin que vous avez fait dans la faveur du roi, je vois votre fortune grandement avancée ; et Louis XIII venant à manquer, elle resterait debout auprès de Gaston son frère... Mais

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toiiL cet éclat, tout ce crédit sont à la miséricorde du cardinal. ,

— Pourquoi recevruis-je les eiïcls de sa colère 1

— Quoi 1 V0U3 êtes assez peu connaissant de cet homme pour mo demander cela? Pauvre Chalais, mal{,'ré quelques bonnes marques de maturité, que vous êtes enfant ! Eh 1 sachez donc qu'une démarche équivoque, une parole hasardée que Richelieu prendrait en défiance, porterait à terre rédilice de votre faveur. On ne saurait tailler du favori hors de sa dépendance sans qu'il s'en témoigne offensé, et tant qu'on le laissera peser sur nous il faudra demeurer ses humbles serviteurs.

— N'en croyez rien pour ce qui est de moi. Il n'oserait m'attaquer.

— Non ? Dieu vous tienne en garde néanmoins d'une telle attaque, et je crains, à ne vous rien celer, que déjà votre crédit ne soit dans la déplaisance du cardinal ?

— Comment cela, duchesse?

— N'avez-vous pas plaisanté avec une grande légèreté de langue, dans votre compagnie des vauriens, touchant le projet que Son Lminence a formé d'unir sa nièce avec Gaston ?

— Voudriez-vous pas, chère amie, que je prisse en sérieuse croyance une telle facétie?

— Je ne me hasarderais pas à espérer meilleure réussite d'un tel moyen. Vous savez que M. d'Ornano, encore tout éclatant de sa nouvelle dignité de maréchal de France, vient d'être enfermé au bois de Vincennes, et ce pour avoir détoucné sérieusement Monsieur d'épouser la belle Comballet.

— ' C'est un véritable assassinat.

— Eh bien 1 mon petit comte, autant peut vous en advenir, s'il arrive que Son Eminence prenne à mal vos plaisanteries.

— Sur ma bonne épée, c'est aussi pour la France trop de vergogne qu'avoir en patience l'insigne tyrannie de cette robe rouge.

— Ah ! si l'épée dont vous parlez pendait à mon côté,

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que je la saisirais vivement pour trancher les liens d'un si honteux esclavage ! ;.

— Je la tiens prête à vous servir, féale duchesse, comme tout ce qui est de moi.

— Et si je vous prenais au mot?

— L'histoire a-t-elle révélé la couardise d'un seul Tal" leyrand?

— Jamais, en tout cas, Tépée de vos aïeux ne trancha en plus noble cause. Et quelle récompense serait vôtre ! Lsr noblesse rendue franche d'une indigne servitude, les princes du sang reprenant leur dignité trop longtemps empêchée, la reine tirée hors d'une vie sans honneur, sans pouvoir, sans crédit ; le roi lui-même, le roi qui vous aime, ressaisissant son sceptre mis en compromis par un prêtre qui ne porte point Dieu dans son cœur : voilà, brave Chalais, voilà les fleurs dont se formerait votre couronne ; Louis XUI ne penserait pas payer assez de l'épée de connétable le parti fait pour un si favorable changement ; alors votre fortune serait fondée sur de véritablement bons services ; alors personne ne vous montrerait de jalousie, parce que vous seriez autant honoré que puissant.

— Belle amie, que vous me faites luire un beau rêve !

— Il est aisé d'en obtenir la réalité. Je vois disposés à vous prêter aide, et Gaston qui se tient offensé de l'emprisonnemont du maréchal dOrnano, et les deux Vendôme, fils trop méprisés du grand Béarnais.

— Marie, que faut-il faire? dites, dites, sans retardement, mon sang brûle les veines qu'il parcourt.

— J'aime cette belle résolution, répondit M"* de Chevreuse en passant une main caressante sur le front du comte; mais il ne faut pas laisser d'agir adextrement, dans une affaire que le cardinal a su colorer, aux yeux du maître, avec sa fourbe ordinaire. D'après les explications artificieuses qu'il lui a données, Ornano n'est qu'un traître, qui, profitant de l'ascendant qu'il a sur l'esprit du jeune duc d'Anjou, l'a porté à se mettre en prétendue rébellion contre le roi son frère. Louis XIII, ainsi échauffé sur les

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pratiques supposées du maréchal, u pris un plaisir singulier à lo faire omprisotiner, ot ce avec une perfidie qu'cûl enviée l'l']minonce elle-même. Je veux vous en rendre juge. La cour venait d'arriver à Fontainebleau, dans le temps que vous étiez en message pour le service de Sa Majesté, l^n matin qu'Ornano se promenait avec le roi devant une des façades du cliAteau, le monarque s'arrêta, et montrant une fenêtre grillée à cet oflicier : « Tenez, mon cousin, « lui dit-il, cette chambre est celle où fut mis Biron, lors- « que mon père, de glorieuse mémoire, le fit arrêter pour « haute trahison... » Kt le regard sombre de Louis XIII se fixa sur la face du maréchal, qu'il dut trouver calme comme celle de tout homme innocent. Environ midi, qui est le temps de la parade, on renforça le nombre des gardes ; Louis se prit à les exercer lui-même, et leur donna l'ordre de rester en armes sous les avenues. Soudain que Sa Majesté fut rentrée en son appartement, quelques centaines de chevaux reçurent le commandement d'entourer le château à la nuit tombante. Le pauvre Ornano, dans l'ignorance de tout cet appareil, soupait chez lui, sans défiance aucune, avec le cardinal de la Valette, Chaudebonne et Brion. A dix heures du soir, un garçon de la chambre du roi vient dire au maréchal que Sa Majesté lui enjoint de se rendre à l'instant près d'elle ; il se lève et suit ce valet. Puylaurens ayant fait rencontre d'Ornano sur l'escalier, veut s'attacher à ses pas ; mais un huissier barre le passage à cet ami officieux, et déclare au maréchal que la volonté du roi est de le recevoir seul. Ce dire étrange, accompagné d'un extraordinaire mouvementparmi les gardes, fait entrer Puylaurens en soupçon : il court exprimer à Monsieur la crainte que le maréchal ne soit arrêté. Son Altesse, espérant donner remède à la disgrâce de son ami, se rend avec précipitation chez le roi ; mais, déjà averti de cette venue, il a fait sortir Ornano par une porte dérobée, et du Hallier, qui l'escorte, le mène à la chambre du maréchal de Biron... Le lendemain de bonne heure, le prisonnier fut conduit au bois de Vincenaes. — Quelle détestable intrigue !

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— Ne vous récriez pas, Chalais; c'est précisément cette intrigue qu'il faut imiter.

— Je ne vous saurais comprendre, duchesse.

— Tout est préparé pour un coup de main que j'ai dans la pensée, et je fais bonne espérance qu'il réussira. Monsieur et tous ses gentilshommes, MM. de Vendôme et tous leurs amis, ont formé la résolution de faire main basse sur Richelieu.

— Au milieu de la capitale?

— Non, à sa terre de Fleuri, sur la lisière du bois de Fontainebleau. La cour s'en retourne demain à cette résidence, et, dès qu'elle y sera, les conjurés s'embesogneront à faire le coup. Sous prétexte d'une grande chasse, ils tombent, au petit jour, chez le cardinal ; on l'enlève, on le mène, sous la garde de gens de cœur, dans une bonne forteresse à la disposition de Monsieur. Tandis que le ministre en interdit signe l'élargissement d'Ornano, pour racheter sa propre liberté, la reine, Gaston, les princes mettent le temps à profit auprès du roi : ils lui ouvrent les yeux sur les pratiques du méchant homme, qui, n'étant pas là, est incontinent sacrifié par un monarque qui le hait autant qu'il le craint. Nous ne pourrions trouver une occasion plus favorable : Louis XIII boude l'indigne prélat depuis l'affaire des ferrets d'aiguillettes, d'où la subtile Éminence s'esttirée en véritable écolier... Je tiens le colosse pour ébranlé; poussons un peu, et nous le renverserons. J'ai dit mon plan : tous nos féaux l'ont goûté; si Dieu le seconde, Richelieu, dépouillé de la pourpre royale qu'il attire à lui, demeurera sans pouvoir et sans griffes. Mais pour recevoir tous les effets d'un si beau dessein, nous devons faire élection d'un homme de haute vertu, dont l'âme soit belle, la volonté ferme, l'épée forte. Un Montmorency, ou bien...

— Un Talleyrand, duchesse: on sait que ces deux noms se valent réciproquement.

— C'est ce que nos illustres se sont pris à dire devant que vous l'ayez pensé, et d'un commun accord, monsieur le comte, ils ont fixé leur choix sur votre personne.

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— Je me ferai voir digne de leur confiance.

Le comte se fût montré (idèle à sa promesse s'il eût agi immédiatenuMil : ni les obstacles, ni les dangers ne pouvaient éhraulor ses résolutions; mais, comme toutes les impressions des hommes emportés, elles étaient fugitives. Pendant que M'"« do Ghevreuse, dans une réunion secrète chez la reine, achevait de combiner l'expédition de Fleuri avec Gaston, le grand prieur de Vendôme, le comte de Moret, Puylaurens, Hochefort et d'autres conjurés, le volage Chalais, qui sans connaître assez les opinions du commandeur de Valence, voulait en faire un prosélyte, commettait la dangereuse indiscrétion de lui confier le plan arrêté. Ce gentilhomme était précisément un des chauds partisans du cardinal : il représenta vivement au comte qu'il était infâme qu'un grand oflicicr de la couronne entrât dans une conspiration contre le principal ministre du roi, surtout contre un prêtre : action doublement criminelle, qui, si elle échappait aux punitions de la terre, ne manquerait pas de mériter à se.s auteurs une damnation éternelle. Chalais, faible comme nous l'avons représenté, incapable de combattre le moindre argument, superstitieux au delà même des crédulités du temps, Chalais fut soudainement frappé des chaleureuses représentations du commandeur, Celui-ci, voyant la sensation profonde qu'il produisait, ajouta, d'un ton encore plus rassuré, que la tentative qu'il appelait criminelle échouerait, infailliblement éclairée par l'active surveillance du cardinal, à laquelle il était insensé de se jouer; qu'alors le glaive des lois, ce glaive qui frappe en même temps et la vie de l'homme et l'honneur des familles, brillerait suspendu sur la tête des coupables... « Aviez-vous, comte Henri, s'écria Valence en terminant, « aviez-vous compris l'échafaud dans vos chances hasar- « deuses ? >

Chalais demeura stupéfait à cette terrible question ;

toute sa résolution l'avait abandonné : il ne voyait plus

que le bourreau, n'entendait plus que le retentissement

honteux de sa hache dans les siècles à venir.

— C'en est fait, mon ami, s'écria-t-il en prenant la main

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du commandeur, vous avez retiré le bandeau que Tamour avait attaché sur ma vue ; je prends en haine cette terrible conjuration.

— Ce n'est pas assez, comte, pour sauver vos jours ; si, comme tout porte à le croire, ce complot arrive au su de Son Eminence, je vois votre tête mise en compromis par le seul fait de la non-révélation. V^ous ne pouvez faire espérance de salut qu'après un aveu sincère et entier.

— Y songez-vous, Valence? moi, devenir délateur 1

— Vous voulez dire révélateur; il n'y a que la calomnie qui dénonce... D'ailleurs, pourquoi vous montrer si délicat, à cet aveu, quelle chance dangereuse s'en vont courir des princes du sang? Quelques réprimandes, une sijnple bouderie royale, peut-être... Et vous pouvez faire réserve du nom des autres conjurés. Courons à cette heure chez Son Eminence ; j'ai l'appréhension que demain l'heure de la clémence ne soit passée, et le rayon d'éclatante fortune qui vous luit, en sauvant un homme dont la puissance est sans bornes, peut, avec l'occasion perdue, s'évanouir à jamais.

A ces mots le cardinaliste entraîna Chalais au Petit- Luxembourg ; ils y arrivèrent au moment où Richelieu allait se rendre au château de Fleuri, le roi étant déjà arrivé à Fontainebleau. Le ministre, rentré dans son cabinet pour recevoir les deux seigneurs, les fit asseoir avec cette politesse exquise qu'il affectait toujours lorsqu'il jugeait convenable d'épargner ses dédains à ceux qui le visitaient ; lui-même se laissa tomber sur son vaste fauteuil, puis joignant les mains et fermant les yeux, selon son hypocrite habitude, il écouta la communication que le grand maître de la garde-robe avait annoncé vouloir lui faire.

Aux premières paroles de Chalais, le cardinal rouvrit les yeux ; sans prendre le caractère delà frayeur, son visage se rembrunit; un sourire amer fit contracter légèrement ses lèvres sous la moustache déjà grisonnante qui les garnissait.

— Je vous sais gré, dit-il avec douceur, de m'avoir

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révôlô colto conjuration, dont il m'était déjà revenu quelque bruit : le ciel, en vous ôtant l'idée d'y participer, a signalé h votre endroit sa grâce infinie; la trahison aurait terni le beau nom qui est vôtre.

— Mcssiro (lo \'alencé a pris le soin judicieux de m'encouragor ù la présente action ! répondit Chalais, qui voulait que Richelieu tint compte à son ami des conseils qu'il lui devait.

— J'ai toujours vu le commandeur dans de fort bons sentiments, reprit Son fiminence. Hélas ! messieurs, s'il n'y avait que moi de menacé dans cette affaire, poursuivit le prélat avec humilité, je ne sais si j'entrerais en besogne de soustraire aux tribulations une vie si malheureuse que les plus signalés efTorts vers lo bien, les plus saintes intentions dans le service du roi ne m'ont attiré que des ennemis... Mais, c'est la gloire de Sa Majesté, c'est le repos de l'État, que ces grands coupables songent à mettre en danger. Néanmoins, ajouta Richelieu en levant les yeux au ciel, à Dieu ne plaise que je veuille, dans une cause qui paraît être toute mienne, exciter l'ire du maître contre des personnes lui tenant de si près ! Lui seul fera justice : je n'y veux intervenir pour rien au monde. Ainsi, messieurs, allez-vous-en trouver Louis XIII dans son palais de Fontainebleau, et faites-lui part de ce que je viens d'ouïr. Je verrai Sa Majesté ce soir, et le Seigneur me permettra, que j'espère, de détourner l'orage que les conjurés ont attiré sur leur tête... Vous ne m'avez pas dit tous leurs noms: j'ai en ma parfaite connaissance ceux que vous me taisez... La duchesse de Ghevreuse, par exemple...

— Je vous jure, monsieur le duc, dit avec feu le comte effrayé de la profondeur du précipice qu'il venait d'ouvrir sous les pas d'une femme qu'il adorait, je vous jure, par mon épée, que cette dame est étrangère...

— Jeune homme, interrompit le cardinal, les serments sont écrits au ciel, tenez-vous en garde de les profaner... Puis il continua en souriant : On sera indulgent pour la dame de vos pensées : ce sera votre première récompense ;

\ mais j'y mets une condition.

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— Que Votre Éminence me fasse entendre ses commandements.

— J'exige que la surintendante demeure dans l'ignorance de notre entrevue.

— Monseigneur, je promets de la lui celer.

« — Ce n'est pas tout. Vous ne laisserez pas, comte, de vous mettre demain matin à la tête des partisans qui doivent m'enlever de mon château, et d'agir comme si rien ne se fût passé entre nous.

— Si cette démarche agrée à Votre Éminence ?

— Beaucoup, monsieur de Chalais, et elle importe encore davantage à votre crédit, car si la conjuration était arrêtée, le roi pourrait vous accuser de l'avoir trompé en la révélant.

— La réflexion de M, le duc, dit le commandeur, est d'une merveilleuse justesse.

— Je me tiens heureux d'avoir parlé, reprit Chalais en se levant, puisque Votre Eminence daigne m'assurer que Monsieur, mon auguste bienfaiteur, ne court aucun hasard dans cette affaire.

— Bonté divine I s'écria le cardinal, Son Altesse I je l'afiectionne comme si c'était mon propre enfant; je serai toujours en toute chose son humble serviteur... Allez, messieurs, que Dieu vous tienne en joie ; ceci ne sera rien: fors une occasion de faire voir votre zèle pour le service du roi, dont il ne manquera pas de se tenir très obligé.

Et le cardinal, qui s'était placé entre les deux gentilshommes pour leur prendre la main, les reconduisit jusqu'à leur carrosse ; puis, s'étant jeté sur l'heure dans le sien, il s'écria d'une voix brusque au postillon : Ventre à terre à Fontainebleau.

Le lendemain, au point du jour, soixante cavaliers sonnèrent à la grille du château de Fleuri. On courut leur ouvrir avec d'autant plus d'empressement que deux escadrons de cavalerie étaient cachés dans la forêt voisine, où ils avaient été envoyés la veille, à onze heures du soir, par ordre du roi. Les conjurés, à la tête desquels étaient Chalais, Puylaurens, Senneterre, Rochefort, et le comte de

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Moret, fils naturel de Henri IV, déclarèrent assez lestemont que Monsieur devant chasser pondant cette journée aux environs, ils avaient ordre do prévenir M. le cardinal que Son Altesse viendrait déjeuner à son château; et que, pour ne point causer de dérangement à Son Éminence, le prince envoyait une partie de sa maison prendre part aux embarras que sa visite allait causer. M™» de Gomballet, chargée par son oncle de recevoir les gentilshommes de Gaston, s'acquitta de cette commission avec une politesse aifectée, que Chalais trouva mêlée de sarcasme et de plaisanterie malicieuse...

— Son Altesse, dit-elle en souriant, prenait-elle donc en si grande défiance les ressources de ce château, qu'elle crût nécessaire d'envoyer aux officiers de mon oncle tant et de si nobles aides... En vérité, messieurs, je ne sais si je ne dois pas m'attendre à voir arriver des chariots chargés de provisions.

— Votre jolie bouche prête à tout ce qu'elle dit une grâce toute charmante, même quand elle y met de la malice ! répondit le comte de Moret. Sur mon âme, il faudrait être bien malappris pour ne pas lui en savoir gré 1 Je ferai plus, ajouta le digne fils du Béarnais en ôtant son chapeau gris sur lequel flottait une seule plume blanche, j'oserai remercier cette fraîche diseuse par un baiser, si vous daignez me permettre de le déposer dans son voisinage ; et. par les beaux yeux qui me regardent 1 ce baiser aura de l'écho.

La nièce du cardinal se prêta de bonne grâce à cette galanterie, qui, comme l'avait prévu le gentil légitimé, fut imitée par tous ses compagnons.

— Ne serons-nous pas si heureux que de saluer M. le cardinal-duc ? dit Puylaurens, qui ne perdait pas de vue le motif du voyage.

— Pas ce matin, répondit M'"» de Gomballet avec un sourire qui ne laissa découvrir qu'au seul Chalais qu'elle était instruite des projets révélés à Son Eminence. Mon oncle, mandé hier au soir par le roi, vient de partir pour Fontainebleau.

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— Sitôt 1 dit Rochefort d'un air réfléchi.

— Oui 1 monsieur le comte, répliqua la dame avec une finesse plus marquée, Son Eminence ne dort pas autant qu'on le pense.

— La gloire du royaume en est une noble marque 1 repartit Puylaurens, qui craignait que Rochefort n'eût fait concevoir des soupçons à la nièce de Richelieu.

— Nous avons troublé trop matin votre repos, belle dame, dit le galant Moret en ramenant la conversation à son sujet favori, il est à peine jour I et l'Aurore ne devait pas nous apparaître avant l'heure de son lever.

— Voilà qui est bien galant pour un abbé, monsieur le comte! répondit la nièce avec un sourire malin.

— Ventre saint gris 1 qui était le juron de mon glorieux père, ce serait payer trop cher une méchante prébende que de lui sacrifier l'amour des belles : vivent les pistoles du bénéfice ! mais foin des continences religieuses ! C'est aff'aire à celuiqui chante mes offices et dit mes patenôtres... Pour moi, charmante dame, je lis mon bréviaire en des yeux noirs comme les vôtres, et je ne jeûne que lorsque la beauté m'est cruelle.

L'entretien se termina sur ce mot joyeux, M™^ de Comballet demanda à ses hôtes la permission de rentrer dans son appartement. Les gentilshommes se mirent à jouer aux dés, en attendant Monsieur et le grand prieur de Vendôme, tandis que les officiers de Son Altesse se joignaient à ceux de la maison pour faire les apprêts du déjeuner.

Pendant que les conjurés étaient ainsi déçus au château de Fleuri, le cardinal arrivait à Fontainebleau et se rendait directement à l'appartement de Gaston. Car Son Altesse, se reposant sur le zèle et le courage de ses gentilshommes, attendait dans son lit l'avis de la capture importante qu'on devait lui faire annoncer par un piqueur aussitôt qu'elle serait effectuée. On peut se faire l'idée de la surprise qu'éprouva le prince en voyant Son Eminence entrer dans sa chambre.

— Quoi, monseigneur ! dit en riant le dissimulé prélat, qui s'avança vers le lit de Gaston, encore couché à six

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heures, un jour do (fraude chasse... Khi morbleu 1 Votre Altesse risque fort do iic phis trouver la bête au ^'itc.

— Ah I vous voilà, monsieur le cardinal, balbutia l'embarrasséo Altesse... Oui, je me suis oubiiô... J'allais...

— Bon, bon, monseigneur, je vois que vous vouliez n'entrer en chasse qu'au moment de Yliullali '.

— Oui, c'est cela... je faisais la résolution d'arriver pour mettre ordre à la curée.

— Par saint Hubert ! dit Son Éminence en affectant le ton du métier, ce ne sont là les allures d'un bon chasseur ; la bête me fait mine d'être plus difficile à forcer qu'on ne s'y attendait : le vieux sanglier, voyez-vous, a des ruses, qui déroutent maintes fois les chasseurs.

— Je crois que votre jugement n'est pas défaillant en ceci, monsieur le cardinal, répondit Gaston, qui cherchait dans les yeux de Son Eminence le sens de ses dernières paroles.

— Vraiment, monseigneur, continua Richelieu en prenant un ton sérieux, j'ai raison d'être un peu piqué que vous n'ayez pas voulu me commander de vous donner à déjeuner; je vous aurais régalé de mon mieux. Mais vous souhaitez apparemment d'être en liberté ; je vous abandonne ma maison: Votre Altesse peut en disposer comme il lui plaira...

— Je voulais vous faire une surprise, monsieur ; mais on ne saurait rien vous cacher.

— J'avoue que c'est difficile.

— Au moins je vais vous remmener; il faut absolument que vous preniez part à la fête.

— Je suis forcé de m'en excuser : le roi tient ce matin son conseil ; mais, tant qu'il durera, je ne laisserai pas d'avoir en mémoire la partie à laquelle je ne saurais assister. Au reste, poursuivit Son Eminence, dont l'accent redevint léger et badin, c'est une chasse manquée, et je ne me hasarde guère en disant que le vieux sanglier vous échappera.

Ici le cardinal, avec une liberté de ton et de manières

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