‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 38 sur 91 · Moment où la bête est forcée et mise aux abois · texte numérisé non relu

Moment où la bête est forcée et mise aux abois

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dont lui seul peut-être eût été capable en telle occurrence, donna au prince sa chemise ; puis, après l'avoir salué en riant, il courut ouvrir le conseil pour demander ou plutôt pour ordonner une vengeance éclatante.

Quelques jours se passèrent sans que l'on pût soupçonner que l'affaire de Fleuri dût avoir des suites, tant les conseils que l'on tenait à cet égard étaient mystérieux. Les conjurés se désolaient d'avoir manqué une occasion qui peut-être ne se retrouverait plus. On s'en occupait souvent chez la reine ; et, quoiqu'elle ne le dît pas, M""" de Ghevreuse se livrait à de fortes présomptions sur l'indiscrétion du trop léger Chalais. Elle tenta plusieurs fois de lui arracher un aveu, dans ces moments où l'amour est d'ordinaire expansif : mais il ne voulut rien avouer et s'emporta même contre un doute qui, disait-il, blessait sa conscience.* Hélas ! mon ami, lui répondit en riant la duchesse, « votre conscience est de bonne composition : mais c'est 4. un vase qui fuit. »

Enfin on apprit un matin que MM.de Vendôme venaient d'être arrêtés, dans leur lit, par ordre du roi, et conduits l'un à Amboise, l'autre au bois de Vincennes. Le motif avoué de l'emprisonnement des deux frères légitimés de Louis XIII ne fut pas, comme on le pense bien, l'expédition de Fleuri, qui, tentée contre un simple sujet, n'eût pas justifié suffisamment cet acte de rigueur. Le cardinal était trop habile pour faire une pareille école : les princes furent accusés d'avoir détourné Monsieur de ses devoirs envers Sa Majesté, ce qui, dans l'opinion des gens bien informés, signifiait que Leurs Altesses s'étaient élevées contre le mariage du jeune prince avec la galante Comballet. Pour surcroît de charges, la cour déclara qu'elle avait avis que le grand prieur était entré en conjuration, dans son gouvernement de Bretagne, avec l'Espagne et l'Angleterre : cette accusation fut même le sujet d'un voyage que le roi résolut de faire à Nantes, afin, disait-il, d'éclairer la conduite de son frère naturel; ou plutôt afin d'appuyer sa détention d'une espèce de procès.

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lOn apprenant ces rigoureuses mesures, Chalais ne put se contenir davantap;e : il aspira à se venger du perfide cardinal, qui l'avait si complètement joué avec sa prétendue clémence, et s'accusa, aux pieds de la surintendante, d'avoir été, par sa fatale légèreté, la première cause du malheur dos princes emprisonnés. Puis, se relevant plein de colère, il dit que, dût-il périr à la peine, il se jetait corps et flme dans le parti de Monsieur.

Ce parti, depuis l'emprisonnement de MM. de Vendôme, avait changé de but : Gaston, outré de l'audace du cardinal, et craignant d'être privé lui-même de sa liberté, songeait à quitter la France. Ses conseillers ordinaires, Puylaurens, Larivière, Rochefort et le président Coigneux, le berçaient de l'espoir d'entrer en alliance soit avec l'Espagne, soit avec le duc de Lorraine, et de revenir, à la tête d'une armée, arracher le sceptre à Richelieu pour le rendre au roi. Le ministre n'ignorait pas ce dessein, qu'il regardait comme très favorable à ses vues. En effet, il se proposait, lorsqu'il en serait temps, de peindre cette émigration projetée sous les plus sombres couleurs aux yeux du crédule monarque, sur les bras duquel, aurait-il soin d'ajouter, elle devrait jeter infailliblement la guerre civile. Une vive terreurétant produite dans l'âme du roi, il deviendrait aisé de combattre victorieusement le dégoût qu'il montrait pour le mariage de son frère, sujet présumé plus propre que lui à former lignée; car il serait évident que Gaston, une fois marié, ne songerait plus à troubler la paix d'un Etat devant revenir à son fils, s'il en avait un. Or, rien n'étant préparé pour l'union du prince avec une princesse, et le cas étant urgent, Son Eminence proposerait hardiment sa nièce, que le roi accepterait vite afin d'éviter les troubles civils, et que Monsieur épouserait soudain pour échapper à la prison. Mais l'accomplissement d'un si beau projet, c'est-à-dire la continuation du pouvoir de Richelieu sous Gaston et son fils, ce prix des constants efforts du prélat ambitieux, Anne pouvait l'anéantir par une grossesse. Il fallait donc éloigner cette princesse, que le cardinal haïssait maintenant avec ardeur ; ou si l'on

n'amenait pas l'irrésolu Louis XIII jusqu'à la répudiation, il fallait au moins le faire rompre sans retour avec son épouse. Autrement, un prince illégitime pouvait surgir des intrigues de la surintendante, évidemment dirigées vers ce but,

La conspiration tendant à l'émigration de Monsieur ne compromettant pas Anne d'Autriche, laissait en cela un point capital indécis. Richelieu, après mûres réflexions, fit de cette conjuration un moyen secondaire, et résolut seulement de s'en servir pour prétexter un complot plus grave qui perdrait la reine. Tel était le motif secret du voyage de Bretagne: le cardinal-duc pensait avec raison que Monsieur mettrait à profit cette circonstance pour exécuter son projet ; et comme Son Éminence avait l'œil ouvert sur les démarches du prince, elle se crut certaine d'avoir en main le fil principal de l'intrigue.

Dans une telle affaire, le cardinal sentit qu'un agent comme Lafeymas lui serait nécessaire ; il le fit sortir de la Bastille, lui donna l'intendance de Champagne, restée vacante, et cet homme vil, dont la plaie se trouvait cicatrisée par le baume des âmes cupides, fut plus dévoué que jamais à son sévère mais généreux patron. La cour partit pour Nantes.

Le roi, les reines. Monsieur, les ministres, les grands officiers, et tout ce qui composait les maisons de Leurs Majestés, descendirent la Loire sur des bateaux construits exprès pour ce voyage et dont la magnificence était extrême. Le bois avait été peint et doré avec soin, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Les bancs étaient garnis de cordouan vermeil, et les voyageurs foulaient des tapis turcs, aussi remarquables par la vivacité des couleurs que par la disposition des dessins. Chaque bateau était couvert d'un vaste baldaquin en velours cramoisi, que soutenaient douze colonnes élancées de forme mauresque, près desquelles se drapaient, à l'aide de volumineux glands d'or, des rideaux d'étoffe pareille à celle du baldaquin, qui lui-même était entouré d'une crépine d'or. Les mariniers faisant le service portaient un riche costume vénitien. Douze vio-

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Ions et (loii/o trompettes montaient le bateau du roi.

(i'olnit un spectacle vraiment cnchaiitour do voir glisser ces barques, éclatantes de pourpre, étincelanlea d'or, entre les bords du llcuvo couverts do richesses non moins séduisantes ol pins utiles. Si rél6f,'anlo lloltille captivait le regard par son luxe mobile, ceux qu'elle portait étaient enivrés à la vue de ces côtes superbes sur lesquelles s'échelonnaient en amphithéâtre brillant de verdure et de ileurs tous les trésors d'une nature prodigue. La brise matinale apportait jusqu'à la caravane nautique les parfums de cette belle véj;ctation, et complétait ainsi les jouissances qu'un tel spectacle envoyait aux sens. Quelquefois une ruine féodale, un débris de construction romaine apparaissaient sur la colline comme pour rappeler aux voyageurs que les rives de la Loire eurent des amants dans tous les siècles. Plus fréquemment, de jolis pavillons, bâtis à mi-côte, semaient de masses blanches les vignobles toulfus, tandis que des habitations, taillées dans le roc vif, olFraient çà et là l'insigne singularité de leurs cheminées jetant la fumée en colonnes vaporeuses du milieu des ceps aux pampres verts.

La cour était passée sans s'arrêter devant les murs de Blois. Seulement, à l'aspect du vieux manoir dont le sang d'un Guise tacha les lambris, en même temps que la vie de Henri III, l'italienne Marie avait poussé un profond soupir, puis serré la main de M"® d'IIautefort. Les yeux de cette princesse s'étaient portés sur Louis XIII, qui avait baissé les siens tout aussitôt.

Le soir, quand la reine mère fut couchée dans un gothique appartement du château d'Amboise, elle parla de Blois à sa demoiselle d'honneur. « Quel moment cette vue m'a remémoré, dit-elle en soupirant encore, et combien j'ai raison d'y songer avec grand émoi ! Mettez-vous là, tout près de mon lit, chère enfant, je veux vous narrer comment, il y a tantôt huit ans, j'échappai à la captivité où le roi mon fils me laissait languir contre tout sentiment pieux. Le duc d'Épernon, qui fut toujours porté de cœur à mon service (nouveau soupir de la reine), m'avait

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donné avis, par un message, qu'il m'attendait, depuis deux jours, au faubourg de Vienne, et me conviait à prendre confiance dans le gentilhomme porteur de son écrit, lequel aurait avec moi des secrets aux fins de ma fuite. Humiliée d'être en si déplorable état, à quelques mois du temps où je régnais encore sans conteste sur la France, je fis la résolution de quitter à tout prix cette situation honteuse, en me jetant corps et âme entre les bras de la Providence. Sur le coup de minuit, donc, suivie seulement d'une femme jeune et courageuse, qui portait la cassette renfermant mes pierreries, je me laissai glisser, non sans risque de la vie, dans le fossé, assise sur un manteau que mon conducteur avait attaché au bout de mes draps liés ensemble et solidement fixés à ma fenêtre. Une échelle était tenue le long du fossé par un second gentilhomme, pour ce aposté. J'escaladai la douve, et je me pris à traverser vitement la ville, silencieuse et sombre, avec des frayeurs infinies. Devant que d'arriver au pont, et comme je marchais côte à côte de l'envoyé du brave d'Epernon, un de mes propres domestiques, quelque peu dans l'ivresse, s'arrêta devant moi, et, me mettant la main sur le sein : « Voilà, dit-il, une drôlesse qui a bien la mine de ne pas « passer la nuit à enfiler dss perles. — Oh I oh! fis-je à « mon cavalier en pressant le pas, ce vivant-là me prend « pour une franche aventurière '. » Par delà le pont, nous fîmes rencontre de l'archevêque de Toulouse, aujourd'hui cardinal de la Valette, qui me conduisit à d'Epernon son père. Nous commencions à nous conjouir d'une bonne fortune inespérée, lorsque m'étant enquise de ma cassette, la dame que j'en avais chargée s'aperçut soudainement que, troublée d'une crainte extrême, elle avait perdu ce coffret, valant plus de trois millions. Malgré le singulier danger qu'un retard pouvait attirer sur nous, le gentilhomme rebroussa sur le chemin que nous avions parcouru et, devers les fossés du chàtaau, il retrouva, par un signalé bonheur, ma pauvre cassette, dont un reflet de

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