‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 42 sur 91 · Littéralement historique · texte numérisé non relu

Littéralement historique

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Ou sait eu eJcl que l'avis prudent de Marie était, liélus 1 trop tardif. Mais le comte, qui se flattait d'avoir sauvé 8a tôto ou déferont à la demande du ministre, no prit point l'alarme. I^e pauvre {gentilhomme croyait avoir fait un chcf-diiuvre de politique ; il essaya de le prouver à son amie en lui répondant par le retour du courrier empourpré : « J'ai parlé, lui disait-il ; bien plus, j'ai « écrit ; mais demeurez calme, chère Marie, ma tête est € sauvée ; mes yeux ont vu tomber en cendres la lettre € fatale. »

Cette réponse ne tranquillisa pas entièrement la duchesse ; toutefois l'anéantissement d'une pièce aussi dangereuse que celle interceptée par Lafeymas, quelle que fût la condition mise à sa destruction, ne pouvait qu'exercer une heureuse influence dans l'alfaire qu'on se disposait à instruire. Elle devait d'ailleurs assurer la contenance de Gaston auprès de Louis XIII. La favorite ne voulut pas se coucher sans avoir prévenu Son Altesse de cet incident favorable. Un page fidèle fut chargé de remettre au prince ce peu de mots : « Mesdames de Guise « sont mandées. Ne quittez plus le roi, et chauliez votre € fermeté au souvenir du grand Béarnais. La fameuse dé- « pêche des fugitifs Puylaurens, Coigneux et Rochefort, « est brûlée ; si l'on vous menace de son exhibition, ce « seront paroles vaines ; les écrits ne renaissent pas plus « de leurs cendres que le phénix. »

M'"« et M"e de Guise reçurent avec joie le message de leur parente. La première aspirait depuis longtemps, mais sans trop d'espoir, à la conclusion d'un mariage qui pouvait relever encore l'éclat de son illustre famille ; la seconde aimait tendrement Gaston, et la vie licencieuse de ce prince, en l'éloignant d'elle, lui avait arraché bien des larmes. Ni l'une, ni l'autre n'ignoraient qu'il serait difficile de fixer l'humeur légère et aventureuse de Monsieur ; M'ie de Montpensier était capable d'une haute stoïcité, et la glorieuse perspective de donner le jour à l'héritier du trône ne pouvait se couvrir à ses yeux d'aucun nuage assez sombre pour l'attrister. Les vingt lieues

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qui séparaient de Nantes le château des dames de Guise furent franchies en dix heures ; circonstance remarquable en raison du mauvais état où se trouvaient alors les routes, et de la pesanteur des carrosses que les chevaux devaient traîner dans ces chemins négligés.

Le mariage fut décidé, autant qu'il pouvait l'être sans l'assentiment du roi, dans l'appartement de la reine mère, qui, sacrifiant à la nécessité ses vues sur une princesse de sa famille, était heureuse de voir marier le duc d'Anjou. Sa Majesté espérait que le prince renoncerait, sous les lois de l'hymen, à des habitudes vicieuses qui compromettaient gravement en lui les sources de l'hérédité, nulles chez le roi son frère. Après cette convention arrêtée, sauf la confirmation du maître, Gaston, avec plus d'assurance que son caractère n'en pouvait faire espérer, surtout dans la circonstance, se rendit au lever du roi, bien déterminé à ne pas s'éloigner que le cardinal n'eût reçu son audience. Louis XIII, malgré les sujets de mécontentement qu'il croyait avoir contre son frère, le reçut avec cette douceur qui marquait ses relations habituelles, même avec les personnes qu'il faisait emprisonner au sortir de sa chambre. Copiste servile des perfidies du principal ministre, ce prince n'était jamais plus à craindre que lorsqu'il caressait : il cachait, comme Richelieu, sous les airs câlins du chat la férocité du tigre.

Le cardinal fronça le sourcil en voyant Monsieur dans la chambre du roi; mais, prompt à réprimer ce mouvement d'humeur, il s'avança, le sourire sur les lèvres, vers le prince, après avoir salué Sa Majesté, et fit à Son Altesse une respectueuse révérence. Depuis deux jours, Richelieu s'occupait presque exclusivement du mariage de sa nièce avec Gaston; il avait discuté à part lui les divers moyens d'aborder cette question auprès de Louis XIII, et, le matin même, il s'était arrêté au projet de prédisposer adroitement le monarque à cette union, afin d'avoir le temps de détruire ses objections, s'il en élevait, dans le délai de huit jours que l'Altesse demandait. Mais la rencontre de Monsieur chez le roi et la dé-

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torminution qu'il laissail apercevoir d'y rester, malf^ré l'arrivée du cardinal, décidèrent soudain ce dernier à cliaiij;or do plan et à procéder par la terreur. Lo coup (Hait hardi ; mais l'habile prélat pensait que, tenté par lui, il était infaillible.

— Je vois avec jurande joie, dit Son Kminence en abordant brusquement le sujet délicat, que la bonne intelligence est rétablie entre les augustes frères, et...

— Par tous les saints ! interrompit Louis XIII en faisant jaillir sur son ministre une étincelle de sa noire j>ruuelle, nous vous avions fait voir, monsieur, tout le déplaisir que nous aurions à traiter directement cette aifairc...

— Je ne l'ai point mis en oubli, sire ; aussi n'y suis-je revenu que dans la croyance où j'étais qu'elle avait été agitée devant ma venue.

— Monsieur mon bien-aimé frère, poursuivit le roi d'un accent sombre et chagrin, n'a point assez défendu son oreille contre les mauvais conseils; mais si, pour une imprudence dont son âge est la plus sensible cause, il a quitté quelques moments son devoir à notre endroit, il ne saurait douter que notre clémence royale ne lui soit acquise... Pour ce qui est de ses félons de serviteurs, je jure Dieu qu'ils seront punis... Et Chalais, ajouta Louis XIII en faisant de nouveau flamboyer son regard, un serpent que nous réchauffions dans notre sein...

— Sire, le comte avait aussi des conseillers ! interrompit Richelieu dans un moment où la langue de Louis XIII s'embarrassait saisie d'un bégaiement habituel... Une voix si douce, poursuivit le ministre en souriant, une voix si persuasive résonnait à son oreille, qu'il y aurait eu vertu de saint à résister.

— Je vous ai compris, mon cousin! s'écria Louis. Sur ma foi, les outrages de cette part se renouvellent aussi trop souvent, et je fais bonne résolution d'y mettre ordre.

— Je viens, sire, dit Gaston d'un accent modeste mais assuré, je viens confesser mes erreurs dans le sein de N'otre Majesté. Je veux vous donner bon otage qu'elles

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ne se renouvelleront plus, et j'ai promis d'accomplir sous huit jours un dessein...

— Il est à moi ! murmura pour lui seul le cardinal.

— Nous vous croyons du fond de l'âme, monsieur et bien-aimé frère, répondit doucement le monarque. Mais les vôtres... ajouta-t-il en s'animant.

— Leur pardon, sire, est une condition que Votre Majesté ne refusera pas à mes prières. M. le maréchal d'Ornano...

A ce nom, le cardinal fît un mouvement involontaire.

— Le maréchal d'Ornano, reprit Son Altesse, dans le soin particulier qu'il prenait de mon service, a pu déplaire en quelque point à Votre Majesté ; mais il n'est jamais sorti de votre obéissance, et son emprisonnement déjà prolongé est une bien rude punition. ..Daignez y mettre fin.

— Quels sont donc les gages que vous m'offrez, monsieur mon frère, pour me demander autant?

— Je ne laisserai pas de les déduire, reprit Gaston, quand j'aurai dit à Votre Majesté que MM. de Vendôme, maintenant prisonniers...

— Eh bien I monsieur? interrompit Louis XIII du ton de l'impatience.

— Eh bien 1 sire, continua Monsieur avec le cri de l'âme, Votre Majesté n'a pu perdre la souvenance qu'ils sont nos frères... les fils de Henri le Grand...

— Illégitimes, balbutia Louis XIII.

— Le sang a-t-il donc deux sources ?

Et ces mots firent explosion.

— Enfin cette preuve signalée, qui devant le terme d'une semaine doit me bailler bonne et due sécurité? dit le roi d'un accent rempli d'amertume.

— Encore un mot, sire, et je satisfais sur ce point à votre commandement. MM. de Puylaurens, de Rochefort et de Coigneux sont absents ; souffrez que j'ose me montrer assez leur ami et défenseur pour implorer de votre clémence qu'ils ne soient aucunement pourchassés. Quant au comte de Chalais...

Le cardinal tressaillit de nouveau.

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— Celui-là, monsieur, interrompit le roi, était entré bien avant dans ma confiance, qu'il a trahie indignement Sa féldnio a creusù une plaie profonde en mon cœur... II faut (lu sauf,^ pour la cicatriser 1 ajouta Louis XIII avec une contraction convulsive des muscles de la face.

— Dieu permettra que la bonté de Votre Majesté remporte sur sou ire, reprit Gaston. Vous pardonnerez, même aux vraiment coupables, dans le temps que je vous crierai merci aux pieds des autels, où, sauf le bon plaisir du roi mon seigneur et maître, j'aurai conduit une femme du choix de mon cœur.

— Le projet est sage en effet, dit le roi d'un ton adouci.

— Très sage, mais surtout grandement politique ! s'écria Richelieu avec la plus chaleureuse véhémence. Et si j'osais être assez hardi que de hasarder un avis sans le commandement de mon maître, je dirais qu'en la considération d'un tel événement, amnistie pleine et entière pourrait être accordée aux personnes tombées en la juste disgrâce de Votre Majesté, mais que recommande l'intérêt de Son Altesse.

— Et qui faites-vous dessein d'épouser, mon frère ?

— M"* de Guise, répondit vivement Gaston.

— M''* de Guise ! répéta involontairement le cardinal, que venait d'atteindre un coup d'autant plus terrible qu'il était moins prévu.

— Ce choix ne comporte aucune objection, reprit le roi. Notre désir est de favoriser, autant qu'il peut être de nous, la maison de Guise. Mon frère, nous vous octroyons notre assentiment royal; et pour ce qui est des personnes en faveur desquelles vous invoquez notre clémence...

— Sire, interrompit Richelieu sans montrer la plus légère trace du dépit qui le dévorait, les juges instruisent, je l'avais mis en oubli dans l'élan de satisfaction qui m'a frappé doucement au cœur... Louis le Juste n'arrêtera pas l'action sacrée des lois.

— Gaston, continua Louis XIII avec une riante préoccupation, ne manquez pas de me présenter M""»' de Guise dès qu'elles seront arrivées.

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— Elles le sont, sire...

— Oh ! ces dames, dit le cardinal avec un sourire véritablement diabolique, ces dames ont à la cour une parente dont le zèle ne s'endort pas.

— Pas plus que celui de Votre Éminence ne s'endort sur les intérêts de sa nièce, repartit Monsieur.

A cette réplique, un masque pourpre comme la robe du cardinal lui couvrit subitement le visage. La place cessait d'être tenable. Il se disposa à sortir.

— Votre Majesté n'a plus d'ordres à me donner? dit-il en souriant avec une peine infinie.

— Non, mon cousin.

Son Éminence quitta la chambre après une double inclination.

— Mariage infernal 1... vociféra le principal ministre rentré dans son cabinet. Il se conclura... je n'y puis porter obstacle; mais, ajouta l'irrité prélat en frappant le plafond d'un terrible éclat de voix, les livrées seront vermeilles aux noces de Gaston. Infâme favorite, j'ouvrirai dans tes yeux deux sources fécondes de larmes!... Ah! si je ne puis avoir espérance de faire rouler ta belle tête dans le sang de Chalais, j'effacerai du moins, à force de tourments, les roses de ton teint ; j'épandrai la langueur sur ces traits dont tu te montres si fière; je minerai par le chagrin ce tempérament, foyer avide de tant d'impuretés !... Eh bien ! ces pratiques infernales apporteront-elles quelque adoucissement au fiel dont une femme, un enfant ont pris le malin plaisir de noyer mon cœur?... En serai-je moins un sot aux dépens de qui ces misérables se sont conjouis'? Non, non... C'est une tache, une tache inelFaçable imprimée à ma vie ! J'aurai beau me prendre, puis me reprendre à la couvrir de sang, je ne l'effacerai pas !...

Et Richelieu tomba dans un anéantissement profond.

II eut cependant l'espoir dans la soirée de faire marcher l'accusation portée contre la reine et contre Monsieur assez vite pour arrêter le mariage du prince. Voulant à cet effet éluder l'action de la justice, qu'il invoquait le

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mutin môme, il rcdcmunda uu i^ardo des Mccaux Marillac Il (lùposilioa de Clialais pour la nietlre sous les yeux du roi ; mais ce magistrat retint d'une main do fer l'écrit réclamé, dont il prévit et allégua même l'emploi illégal. Ainsi cet homme courageux prépara dès ce moment sa perte; il le sentit peut-être, et demeura fidèle à son devoir.

Le ministre ne pouvant faire entendre au roi que des iillégations vagues, puisque la procédure élait appuyée tl'un témoignage unique retenu par Marillac, se vit forcé de laisser conclure le mariage, sauf à envelopper tnsuite Madame dans la disgrûce de Gaston et à venger linsi le triomphe de cette princesse sur l'humiliée Comballet.

Les livrées qu'on vit aux noces de Gaston, appelé de ce jour duc d'Orléans, ne furent pas vermeilles, ainsi que l'avait entendu l'irascible cardinal en parodiant un mot de l'infortuné Coligny •; mais on ne célébra jamais à la ^our un mariage aussi triste. Monsieur ne portait pas même un habit neuf; la princesse, vêtue d'une robe de satin blvuic tout unie, n'avait qu'une terne parure de perles, encore se composait-elle de bijoux empruntés aux écrias des deux reines. L'ameublement dont la chambre nuptiale fut garnie était également emprunté, et son élégance eût à peine été enviée par un boutiquier de la ville. On n'entendit pendant la fête ni chants ni musique. Le roi n'y parut qu'un instant. Comme il transpirait déjà quelque chose du procès instruit devant la commission, ce fut avec un visage sombre que le soir Sa Majesté donna la chemise à son frère, et qu'elle le conduisit dans la chambre de Madame, que les reines venaient de mettre

;iU lit.

A dix heures aucune lumière ne brillait plus aux fenêtres de la maison où couchaient les nouveaux époux. A

1. Les livrées en seront vermeilles, dit l'amiral en parlant des noces de Henri IV et en faisant allusion aux massacres de la 5ainl-BartIiéleray.

cette heure seulement commença pour eux un bonheur qui du moins ne manque jamais à ce premier rendez-vous. H faut pourtant ajouter, avec le scrupule de l'historien, qu'alors même la félicité des illustres mariés ne fut pas exempte de trouble, car un chien avait été enfermé dans leur chambre, et cet animal réclama d'une manière si bruyante contre sa captivité, que M""® de Guise, qui couchait à côté, fut obligée de se lever pour le chasser.

L'infortuné Ghalais, au fond du cachot où Richelieu l'avait fait plonger, apprit le mariage de Monsieur par le bruit du canon. Ce signe de réjouissance lui sembla d'un bon augure : il paraissait probable en effet que Gaston, enfin fixé, et promettant un héritier à la couronne, serait désormais l'objet des égards au moins simulés du puissant cardinal; et le comte caressait d'autant plus volontiers cette idée, qu'il ne croyait pas Son Eminence capable d'avoir laissé échapper une si belle occasion de faire épouser sa nièce au prince. Or, indépendamment des promesses solennelles que le ministre lui avait faites, Chalais se persuadait qu'un homme si délié ne se montrerait pas assez dépourvu de prudence pour encourir le ressentiment du duc en sacrifiant des hommes qui n'étaient devenus coupables qu'en servant Son Altesse... Du reste, le pauvre prisonnier se flattait encore que Monsieur aurait exigé dans cette circonstance favorable la délivrance du maréchal d'Ornano, de MM. de Vendôme et de lui Chalais. « Non, non! s'écria-t-il à plusieurs reprises dans l'obscu- « rite de son humide basse-fosse, Richelieu, si méchant « qu'il soit, ne fera pas jaillir du sang d'une source de « prospérités ; cette procédure qu'il méditait, il va lui- « même la mettre au néant: la reine, dont il voulait se « venger, la voilà trop humiliée ; une femme obscure « promet à la monarchie un héritier qu'elle n'a pu lui « donner... »

Et le captif prêtait une oreille attentive au moindre bruit : à chaque instant il croyait entendre des pas libérateurs. Illusions consolatrices du naufragé qui se noie, du malade qui s'éteint, du condamné qu'attend l'échafaudjvous

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berciez, aussi l'infortuné Ghalais. I/espérancc, sylphide (les cachots, soulevait ses chaînes pour en allégorie poids; elle inontluit de sa llamme fantastique des arceaux vierges peut-être de lumière. Ihilin cette marche souterraine que guettait l'ouïe subtile du comte, elle se lit entendre, d'abord faible, douteuse, lointaine; bientôt assurée, progressivement bruyante, puis aiguisée d'un sinistre cliquetis d'acier : dos hommes d'armes s'approchaient... Henri pfilit... Alors, il sentit toute la pesanteur de ses chaînes : alors, la (lamme fantastique s'évanouit ; mais l'espérance resta, car elle ne prend son vol qu'au bord de la tombe. Peut-être cette amie constante de l'homme lui est-elle laissée jusqu'à l'heure suprême pour emporter sur son aile ce quelque chose précieux, inconnu, incompréhensible, que nous avons appelé l'âme : principe ou satellite de la vie, qui n'est rien toutefois sans elle, et dont l'existence au delà du monde connu s'enveloppe d'un doute, mais d'un doute consolateur... c'est encore l'espérance... L'espérance est donc l'unique bonheur parfait qui nous soit donné. Quel plaisir, en se réalisant, n'est pas une copie incolore de celui que l'enchanteresse nous avait promis? Quel homme, amant, ambitieux, altéré d'or, n'a pas regretté, après l'accomplissement de ses vœux, les jours où il espérait ? Ainsi l'apogée des félicités humaines est une chimère, que la baguette du destin dépouille, en lui donnant un corps réel, de sa plus éclatante parure. Heureux qui meurt en espérant !

On venait prendre Henri de Talleyrand pour le conduire devant les commissaires réunis dans le vieux château de Nantes. Là seulement il apprit que Gaston n'était point marié à M™« de Gomballet, mais à M''^ de Montpensier ; que nulle mention sérieuse des amis du prince n'avait été faite durant les négociations relatives à la conclusion ; et que, depuis lors, Louis XIH, informé de la conjuration sur laquelle on instruisait, se livrait à tous les transports d'une sombre fureur contre la reine, Monsieur et tous les prétendus complices de l'attentat imaginé par Richelieu. Ghalais avait, il est vrai, pour garant de

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salut, la parole du principal ministre ; mais, humilié par la conversion inattendue de Gaston vers M''" de Guise, cet homme d'État, si peu habitué aux échecs, ne cramponnerait-il pas sa vengeance au premier être dont il pourrait faire une victime ? L'aspect des juges était bien propre à confirmer ce funeste pressentiment : leur visage se montrait en général grave, austère, farouche. Le seul. Marillac, président d'un tribunal évidemment corrompu, révélait, par une tristesse mélancolique, par l'altération de ses traits et de son accent, la répugnance qu'il apportait dans ce fatal procès, où sa voix seule ne pouvait, hélas 1 absoudre.

La comparution de l'accusé ne servit qu'à lui faire subir un long interrogatoire. Le procès roulait sur une preuve à peu près unique, la déclaration même de l'accusé A peine quelques dépositions sans poids venaient-elles se grouper autour de cette pièce principale : l'une d'elles, supposée comme tout le reste, mentionnait explicitement que Chalais devait, avant de s'emparer du roi, mettre à mort le cardinal. Le malheureux comte n'osa pas élever la voix contre ce document mensonger, de peur d'irriter l'arbitre puissant de son salut, et de trancher le seul fil auquel tînt sa vie.

Les gardes remmenèrent l'accusé dès qu'il eut cessé de parler; mais l'audience continua longtemps après qu'il en fut sorti. Comparut-il des témoins ; furent-ils confrontés entre eux, quoiqu'ils ne l'eussent pas été avec le prévenu ; d'autres personnes prirent-elles place sur le banc des criminels? Telles sont les questions qui demeurèrent irrésolues non seulement pour l'innocent Chalais, mais pour la France. Jamais il n'a rien percé de cette étrange procédure ; les pièces en furent enlevées, soustraites à toute investigation, et, dit-on, brûlées dans la chambre du cardinal...

La commission, au moment où les premières lueurs du jour n'étaient encore annoncées que par le chant du coq, porta contre Henri de Talleyrand, comte de Chalais, une condamnation capitale, pour crime de lèse-majesté. Le

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tribunal o[)ina pour la mort, «auf trois membres incorriij)lil)los, parmi losquelH les dcscondimts dos Marillac omploront avoc içloire le fçardo des sceaux do ce nom... « Messieurs, dit ce magistrat descendu do son siège et « étendant le bras vers une mer orageuse qu'on apercevait € dans le lointain, cet Océan, encore privé des clartés du « soleil, se dépouillera tantôt de la teinte sombre qui le « tient à cette heure enveloppé; ainsi, messieurs, il n'en « sera pas de la conscience des juges qui viennent de con- « damner: elle demeurera noire et tourmentée comme ces « flots... L'orage du remords est éternel. Grâce à Dieu, « ma vie restera blanche d'une telle iniquité ; bien plus, « je ne manquerai pas de l'exposer, s'il y a nécessité de € le faire, pour déchirer le bandeau lugubre étendu sur € la vue du roi. Puisse -je dérober une victime à Richelieu « et elîacer une tache du règne de Louis XIII I »

L'arrêt du grand maître de la garde-robe lui fut lu vers le lever du soleil ; il l'écouta avec un calme parfait. Le malheureux voyait toujours la religion du cardinal entre lui et l'échafaud ; il s'attachait à ce roseau comme à un talisman. Ghalais devait être exécuté sur l'heure ; mais ses amis avaient fait cacher le bourreau. Pendant qu'on le cherchait, une partie de la cour affluait auprès de Louis Xlll et faisait retentir ses appartements des cris de Grâce! grâce! il est innocent!... Ce fut en ce moment que Marillac, le visage défait, les cheveux en désordre, et couvert encore de sa simarre poudreuse, perça comme un trait la foule suppliante pour arriver au roi, qui marchait à grands pas dans sa chambre les yeux entièrement couverts par ses épais sourcils. Hélas, il trouva ce prince revêtu d'une dure cuirasse de jalousie, et lorsqu'il s'en couvrait, son cœur devenait inaccessible à tout sentiment humain.

— Que voulez-vous de moi, monsieur? s'écria Louis en relevant, parun mouvement convulsif, sa terrible paupière.

— Sire, la grâce d'un homme, d'un grand officier du trône.

— Dites d'un monstre de trahison, qui ne s'est fait faute

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de me déchirer le sein au moment où je l'étreignais dans mes bras.

— Votre Majesté tomberait en de cruelles alarmes si elle voyait la base fragile où repose l'accusation.

— Ne l'avez-vous pas condamné? demanda Louis XIII avec le cri de la rage.

— Moi, sire; que Dieu sauve à ma vie le soupçon d'un si horrible assassinat ! Si j'avais pu participer à cet arrêt inique, je ne paraîtrais à cette heure devant Votre Majesté que pour me poignarder en sa présence.

— Monsieur de Marillac, l'infâme Chalais doit périr 1 s'écria le monarque d'une voix retentissante. Puis, saisissant le bras du garde des sceaux, Louis ajouta d'un accent étouiîé : — Ecoutez, je suis clément, très clément... Si je ne l'étais pas, la tête de mon frère, la tête de la reine heurteraient en tombant celle de leur complice... Mais Dieu, qui n'est plus dans leur cœur félon, demeure encore au fond du mien... il me crie d'épargner le sang royal... et pourtant l'échafaud en a soif.

Les courtisans frémirent, Marillac recula de deux pas.

— Allez, monsieur, reprit le roi d'un ton qui n'était plus que celui de l'insensibilité, allez mettre ordre au supplice du traître.

— Sire, le bourreau, plus équitable que les juges, mes indignes confrères, a fui devant sa tâche horrible : il a disparu.

— J'étais avisé de cela. Les amis du condamné ont fait cacher cet homme : mais les instruments de mort ne sauraient manquer à la justice.

— Non, sire, dit Marillac avec explosion, quand elle sert les fureurs de la vengeance.

— Monsieur de Marillac 1

— Pardon, sire, la conscience a son entraînement.

— Entendez, monsieur le garde des sceaux, notre dernier commandement. Vous êtes venu demander une grâce, vous allez l'emporter.

Tous les yeux se fixèrent avec intérêt sur le monarque, tous les coeurs battirent d'espérance.

CHRONIQUES DE L'ûi:iL-DE-n<UiUI- '-^5'J

— Qu'oïl choisisse un condamné adextro dann les prisons i\v Nantes, reprit Louis XIII, et ((u'il mette à mort le comtcî do C'halais. J'accorde la vie à cet homme en échange do celle du coupable. Alh-/.... l'iu' r6plir|iic de plus, et vous êtes perdu.

— Sire, repartit Marillac avec lui calme noble et fier, j'en ai dit assez pour me perdre, et les échos de votre appartement ne manqueront pas do répéter mes paroles... Mon tour n'est peut-être pas loin; mais quelque rude destinée qui puisse être mienne, je mourrai dans le cercle de mes devoirs, dans le service lidèle de Votre Majesté.

Cessant de parler, le {^arde des sceaux fit un salut, puis il traversa, pour sortir, la foule qui l'avait précédé dans la chambre, et qui s'écoula triste et silencieuse, sur les pas du vertueux magistrat.

Les amis de Chalais et son éplorée maîtresse, déjà frappée d'un bannissement, n'avaient réussi qu'à prolonger son supplice. Le cardinal, que l'infortuné demandait à grands cris et qui seul pouvait obtenir ou plutôt prononcer sa grâce, fut introuvable toute la journée : il se cacha sans doute, afin d'échapper à une entrevue que n'aurait pu supporter son courage, aussi faible, aussi nul que sa ténacité était forte et persistante. Le comte parut sur l'échafaud au déclin du jour : il espérait encore, et son œil égaré cherchait des sauveurs dans cette populace, plus curieuse que cruelle, entraînée au spectacle hideux d'une exécution... Quand la dernière lueur d'espérance se fut évanouie aux yeux de la victime; quand le glaive étincela, suspendu sur sa tête par une main inhabile qui tremblait en le brandissant, Chalais s'écria d'une voix qu'on entendit au loin : « Ah ! traître cardinal, voilà donc l'effet de ta parole sacrée 1 « Je ne te reprocherai pas en l'autre monde ta lâche tra- « hison, car les feux de l'enfer te dévoreront, et je m'en « vas au paradis. » Un coup d'épée mal asséné, en tombant sur le cou du comte, éteignit son discours, mais non pas sa vie. La douleur lui fit pousser des cris déchirants, auxquels se mêlaient les noms de sa mère, de sa maîtresse et de la bienheureuse vierge Marie. Plusieurs coups furent

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aussi peu décisifs : le martyre du patient, ses soubresauts, ses hurlements glaçaient d'effroi tous les assistants... Un murmure d'indignation grondait dans la foule comme la tempête qui s'approche. En ce moment, un tonnelier jetant sur Téchafaud sa doloire, nouvellement affilée, dit d'une voix formidable au bourreau : « Tiens, misérable, finis de « hacher ce pauvre homme, et que Dieu te pardonne 1... » Malgré l'emploi du lourd instrument, Chalais cria jusqu'au vingtième coup... Il lui en fut porté trente-quatre. Lorsque la fin de cet assassinat fut marquée par l'immobilité du corps, l'exécuteur avait le visage couvert des traces jaillissantes d'un sang tiède encore... Des lambeaux de chair palpitante, qu'avait enlevés la doloire, jonchaient l'échafaud...

Mais l'auteur de la fausse déclaration était mort, le cardinal n'avait plus à redouter son désaveu. Quelques jours après l'exécution on fit disparaître un frère minime, dépositaire de la dernière confession du comte... L'œuvre infernale de Richelieu demeura donc ensevelie dans un mystère impénétrable.

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