‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 41 sur 91 · CHRONIQUES DE L OEIL-DE-BŒUF · texte numérisé non relu

CHRONIQUES DE L OEIL-DE-BŒUF

leur compte ; et ne crains pas, Boisrobert, que j'en perde la souvenance. De présent, l'escapade de Monsieur ne doit m'être bonne qu'à le livrer pieds et poings liés à ma nièce,

— Je vous l'ai dit, monseigneur, c'est un homme à vous.

— Retourne auprès de Son Altesse, l'abbé, dis-lui bien que je ne lui veux point mal pour ce qu'on m'a dit touchant ses projets; mais, comme par une inspiration de ta pensée, donne-lui l'appréhension des rigueurs du roi, et finis par ajouter, en grande confidence, que le mariage peut tout concilier au souhait de Sa Majesté... Allez, monsieur l'évêque futur, travaillez dans le mieux de votre fortune : l'exemple du cardinal de la Valette vous est un otage qu'il ne faut ni sagesse ni piété fervente pour faire un prince de l'Église.

— Ni scrupules, monseigneur... Je vais satisfaire à vos recommandations.

A peine le joyeux bénéficiaire était-il sorti que Chalais entra dans le cabinet, conduit par le capitaine des gardes du Rallier.

— Saurai-je enfin, monsieur, dit Henri de Talleyrand d'un ton haut et fier, en nécessité de quels intérêts, moi, grand officier de la maison du roi, me voici arrêté sans qu'on se soit mis en peine de me dire pourquoi?

— C'est un office que je me suis ménagé, monsieur le comte .

— Ah! sans doute monsieur le cardinal voulait ainsi se témoigner reconnaissant du soin que j'ai pris, au grand dommage de mon bonheur, de sauver sa liberté et peutêtre sa vie.

— Messire du Hallier, dit Richelieu en s'adressant avec douceur au capitaine des gardes, agréez que je vous prie d'aller attendre en la chambre voisine les ordres que j'aurai bientôt à vous donner, dans le service de Sa Majesté.

L'officier s'inclina et sortit.

— Tenez, monsieur de Chalais, poursuivit tranquillement Son Éminence, qui tendit au comte la lettre inter-

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c'Cj)tûe : lisez en grjindo atlontion, ot dites-moi, dans toute la sincérité do votre cn'ur, ce que vous aiiric/. fait en mon lieu.

Chalais, après avoir lu, demeurait interdit et silencieux.

— F)h bien ! comte, reprit le cardinal, ceci montre-t-il que vous et vos amis ayez été droit en besogne, n'est-ce que par malveillance et malice que j'ai vu dans celte dépêche la trahison révélée clairement?

— Clairement, on pourrait le contester, monsieur, mais vous plus que tout autre devez avoir des soupçons.

— Maintenant vous allez ju};er si j'ai mis en oubli Tofiice que vous m'avez, rendu. Un tel écrit suffit pour vous perdre : c'est une vérité peu sujette à désaveu, et cependant, si vous le voulez, le feu qui brûle dans l'âtre ' aura anéanti cette preuve terrible devant que vous quittiez ma chambre.

— Il se pourrait!

— Je m'y eng-age du fond de l'Ame; mais je dois vous dire que, sans mettre mes devoirs en compromis, je ne saurais faillir de vous imposer certaines conditions. Prêtez une oreille attentive à mon dire, et, pour le juger, ne vous séparez pas de votre bon naturel. Le roi sait qu'une intrigue contre son service a été formée; il faut que des noms soient portés à sa connaissance : je puis les choisir, et le passé a dû vous offrir la démonstration que, dans l'Etat, sont coupables ou innocents ceux que je déclare tels. Or, ni vous, ni MM. de Puylaurens, de Coigneux et de Rochefort n'aurez sujet de craindre, si vous entrez en liaison avec moi. La reine et Monsieur seront seuls accusés. Ceci vous annonce d'une façon tout évidente, qu'il n'y aura personne de puni ; non pas seulement parce que les tendresses que Sa Majesté porte à son épouse et à son frère leur assurent sa clémence, mais aussi parce que je me donnerai de grands mouvements afin de faire comprendre

1. On était à la fin du printemps; mais il ne faut pas oublier que cette scène se passait sur les côtes de l'Ouest, où des vents froids soufflent assez souvent, et obligent à entretenir du feu même l'été.

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au maître tout ce qu'un tel pardon aura de politique en ces temps de troubles où les partis ont hâte de s'agiter. Cette conjuration simulée, que je me prends à substituer aux menées coupables qui se faisaient voir trop véritables, a simplement pour but de mettre enfin un terme à la conduite injuste autant qu'imprudente de Gaston. Elle donnera remède en même temps aux petites pratiques sourdes d'Anne d'Autriche, soutenues par l'ambassadeur du roi son frère. On fera beaucoup de bruit, il y aura enquête, commission judiciaire, appareil de jugement; puis le tout prendra sa terminaison en une réprimande à la reine, au duc d'Anjou, sans que toutefois la semonce aille jusqu'à des paroles rigoureuses qui répugneraient à mon souhait. Je me résume en une déduction brève et lucide : il est cas de mettre au néant tout document relatif à une rébellion réelle, pour le fait de laquelle votre tête et plusieurs autres seraient en péril ; et de faire montre d'une conspiration qui ne compromettant, au moins avec quelque gravité, que deux personnages inviolables, s'évaporera en vaines réprimandes du chancelier, que suivra le pardon du roi. Le vrai complot éclatant, il ne m'est pas donné de vous sauver; si je reçois votre aide pour l'affaire feinte, votre vie ne court aucun hasard.

— Que dois-je faire, monseigneur, pour répondre à votre attente ?

— Une chose bien simple, et dont les suites seront, comme je viens de vous le faire voir, un véritable jeu d'enfant... Il faut me promettre d'affirmer que dans un conciliabule, en la chambre de la reine, il a été décidé, Anne d'Autriche, Gaston et vous présents, de faire déclarer Louis XIII en état d'impuissance, de rompre son mariage, de le faire enfermer en un monastère, et de conjoindre Monsieur avec la reine.

— J'affirmerais une telle fausseté !

— Fausseté 1 c'est beaucoup dire, monsieur de Chalaisl J'ai à ce sujet des renseignements...

— Alors, monseigneur, que Votre Éminence les mette en œuvre, et me laisse...

CilHONioi'KS DE L oi:ii.-r)i:-n(H:iii'

— Monter à l'ôchafaud... Il le faudra bien, puisque vous lo voulez. Au moins ne portora-t-on pas contre moi l'accusation d'être demeuré indilTérent à votre salut. Il était tout assuré, si vous eussiez compris mes raisons... En son- {jeant à la fatalité qui me dispute vos résolutions, je jetterai plus d'une fois des pleurs.

— Mais attirer l'orage sur la reine, ma souveraine 1 sur le duc d'Anjou, mon bienfaiteur!...

— Quoi! seriez-vous assez ignorant des choses de la terre pour no pas voir qu'en ravissant un cheveu à la sœur de Philippe IV nous attirerions toute l'Europe contre la France, et que le simple emprisonnement de Monsieur nous jetterait la guerre civile sur les bras?

— Cette double conséquence serait infaillible.

— Or. vous ne pouvez avoir la pensée, reprit le cardinal en souriant, que, moi Richelieu, je ne l'ai pas prévue. Si donc vous agissez avec moi de commune main, vous donnez uniquement effet à la plaisanterie judiciaire dont je vous entretenais tout à l'heure. Parlerez-vous?

— Si vous me donnez votre parole qu'à ce prix les signataires de la lettre et moi aurons la vie et la liberté sauves pour le sujet des choses mentionnées en cet écrit.

— Mon Dieu, mon cher comte, continua le perfide ministre en usant de la faculté qu'il avait de pleurer à volonté, que je suis marri de vous voir dans un pareil doute! Foi de prêtre! vous aurez tous votre grâce, et je réponds de votre vie sur la mienne *.

— Je tiens pour inviolable cet engagement scellé d'une parole religieuse; faites dresser la déclaration, me voilà prêt à signer.

— Je ne dois pas faillir d'ajouter un mot : votre déposition va porter que c'est de vous, comte de Chalais, que les conjurés avaient fait élection pour arrêter la personne (lu roi pendant le présent voyage.

— Quoi, monseigneur, me livrer jusque-là !

1. Les larmes du cardinal et les paroles soulignées sont d'une exactitude constatée par tous les mémoires du temps.

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— En quelles frayeurs allez-vous retomber? ai-je pas engagé ma foi de prêtre?

— Et l'éternelle damnation en punirait le manquement.

Richelieu ne répondit à ce pronostic dévot que par un sourire amer.

— Un secrétaire, dit Son Éminence au valet appelé par la sonnette.

Le scribe entra et traça, sous la dictée de Ghalais, la déclaration du prétendu complot formé contre Louis XIII, avec toutes les conditions précédemment stipulées. L'écrit fut ensuite lu à haute voix au déposant, qui le signa sans la moindre réflexion ; après quoi Son Éminence fit signe au clerc de se retirer.

— Monsieur le comte, reprit Richelieu en saisissant un papier sur la table, je prends un grand plaisir à vous satisfaire sur le point capital de notre convention, empressé que je suis d'agir dans le bien de vos intérêts. Voici la lettre fatale ; reconnaissez-en l'identité, ajouta Son Eminence penchée vers Ghalais pour la lui montrer.

Et le ministre posa l'écrit accusateur sur le brasier de l'âtre, qui le consuma à l'instant. L'air souleva les débris légers du papier, puis les laissa bientôt retomber en cendres, que son souffle dispersa.

— Vous allez retourner dans votre prison, poursuivit le cardinal. C'est avec contre-cœur que je vous y renvoie; mais cette démonstration est nécessaire pour ôter la croyance de toute intelligence entre nous. L'affaire va marcher maintenant de bon pied, et sous huit jours nous n'aurons plus qu'à l'oublier.

Henri de Talleyrand ne répondit point au ministre ; mais il lui avait semblé voir errer sur sa figure une expression étrange pendant qu'il prononçait les derniers mots de son discours. Le comte sortit oppressé, et l'esprit frappé d'un sinistre pressentiment.

En brûlant la lettre interceptée, le cardinal n'avait anéanti qu'un document désormais inutile. Lafeymas, qu'on aura reconnu facilement dans le rustre du cabaret,

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(près avoir fait saisir cot écrit sur lo domestique charfçé do lo porter ù Ghalais, l'avait remis aux mains de Son l'iminonco, qui s'élail jusqu'alors abstenue d'en parler au roi. SeulcnuMil l'adroit prélat faisait redouter à Monsieur, par l'intermcdiairo du docile Hoisroberl, d'être forcé de mettre l'accablant témoignage sous les yeux de Sa Majesté. Cette insinuation suflîsait pour tenir Gaston en respect ; Hichelieu pensait nicme cjuc ce moyen aurait le pouvoir do jeter Son Altesse dans les bras conjugalement ouverts de sa nièce. Il regardait déjà ce dernier résultat comme infaillible, lorsque son agent tonsuré vint tout haletant lui dire que le duc d'Anjou avait très positivement ajourné le mariage à huitaine, pourvu que Louis XIII et la reine mère y consentissent. Le cardinal se chargea d'obtenir ce double consentement.

— Tout va bien, l'abbé 1 s'écria le ministre en faisant sept ou huit bonds sur son fauteuil, signe qui marquait le plus haut point de la satisfaction de Son Éminence.

— A ce compte, je m'en vas commander ma crosse et ma mitre.

— Et faire, pour marque de mortification, une retraite de quinze jours en lieu clos, où le vin de Champagne soit prohibé.

— Mais où les vins de Bourgogne et de Bordeaux aient libre accès.

— Où le maigre soit de règle si dure qu'on n'y puisse faillir un instant ! poursuivit Son Éminence, qui se trouvait eu verve de gaieté.

— Pourvu que l'anguille, la sole, le turbot et autres poissons de semblable mortification s'y rencontrent en abondance.

— Sans qu'on en laisse approcher les chrétiennes audessous de soixante ans.

— Votre Éminence vend cher les évêchés.

— Je n'en saurais rien rabattre.

— La calotte rouge n'eût jamais approximé la tête de monseigneur si le pape lui eût tenu la dragée semblablement haute.

— Ton office auprès de Gaston n'est en aucune façon achevé, dit le cardinal, qui avait repris un ton sérieux et même quelque peu fâché; nous songerons au sacre de ta grosse personne quand il y aura dans tes services la moindre raison d'une récompense tant signalée. En attendant, que tes saillies de baladin, tes propos égrillards, ton amour pour la bouteille, seules qualités épiscopales qui, jusqu'à cette heure, se soient fait voir en toi, concourent à tenir Monsieur ferme en ses bonnes dispositions. Moi je vais parachever, en nécessité de plus grands intérêts, un négoce dont le succès fixera, sans appréhension de retour, dame Fortune sous nos étendards.

On voit que Richelieu se croyait bien près d'atteindre le double but de son ardente ambition ; à savoir le mariage de sa nièce avec Monsieur, et la répudiation d'Anne d'Autriche. Ainsi ce ministre, dans son omnipotence, se proposait d'obtenir un résultat dont en même temps il allait faire poursuivre ailleurs la prétendue tentative: il se rendait criminel d'un attentat qu'il songeait à punir sur des coupables supposés. Car le perfide prêtre n'avait pas tout dit au comte de Chalais : outre une arrière-pensée sinistre relative à ce seigneur, il s'était appliqué à lui taire la vengeance qu'il méditait contre M™* de Ghevreuse. Nantes paraissait être le théâtre où tout ce que Richelieu nourrissait de noirs desseins devait s'accomplir si le destin ne trompait pas ses efforts.

Mais la surintendante ne dormait nullement en vue du volcan entr'ouvert sous les pas de plusieurs personnes ; sans tenir précisément le fil des complots du cardinal, elle interprétait en partie ses vues. Déjà cette femme pénétrante avait été vivement surprise que SonEminence n'eût pas jusqu'alors sévi contre les gentilshommes compromis dans les projets de fuite du prince ; déjà ses soupçons s'étaient arrêtés sur le mariage immédiat de Son Altesse avec la tendre Comballet, mis pour condition à l'assoupissement d'une procédure imminente. Elle ne fut donc pas étonnée d'entendre Gaston déplorer un soir chez la reine son prochain hyménée, qui ne lui permettait de

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neuf, (lisail-il uvoc quelque licence, qu'une renommée fort pou rooliorciiùo dos maris.

— lih I mouseij^nour, s'écria la favorite, qui vous met on conlrainlo do former ce lien honteux ?

— La prudence, vivo Dieu ! rien que la prudence. A voir l'audace de ce cardinal, sais-je si ma tête tient à un lil? Au demeurant, mieux encore il m'agrée de la sentir ornée d'uti panache qui ne soit pas de mon goût que d'être en danger de la perdre un beau matin. Il était entré dans mon imagination un excellent moyen d'écarter le joug de ce prêtre félon : une bonne vingtaine d'escadrons me le livraient, et je plaçais sa calotte rouge en plus haut point qu'elle ne fut jamais par la pendaison du drôle au gibet de Montfaucon ; mais les étourneaux qui devaient être miens dans cette conjuration ont tout gâté, et maintenant me voilà l'humble serviteur de ce mécréant.

— Quittez celle croyance, monseigneur, les choses n'iront pas au juste comme il l'entend. Le projet de vous conjoindre sans retardement avec sa nièce, afin de mettre un terme à ce qu'il appelle vos intrigues, n'est pas une pratique tant mal raisonnée. Il y a bonne chance d'agir vilement sous un roi paresseux jusqu'au point de craindre le travail d'une simple réflexion, et qui se fait hâte de croire pour s'épargner la peine d'objecter. On peut toutefois vous mettre en la garde d'une prévoyance salutaire, et nous avons l'occasion belle de rendre combat au cardinal. Il croit sa partie gagnée, parce qu'il a sous la main M™* de Comballet, dans le temps que vos diverses prétendues, Marguerite de Médicis, Marie de Mantoue et M"® de Montpensier, retenues loin de vous, ne sauraient, selon qu'il s'en flatte, nuire aux fins de ses desseins. Mais écoulez-moi, monseigneur, et parlons bas, La dernière, celle qui, j'en ai la pensée, s'est acquis le plus de droits à votre cœur, n'est qu'à vingt lieues d'ici, en la terre de sa mère. Que je reçoive l'encouragement d'un seul mot de votre bouche, j'écris à M'"^ de Guise, ma parente, et demain matin ces dames sont à Nantes.

2it

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— Vive Dieu ! vous ne sauriez, duchesse, me donner à jouer plus belle partie : M"» de Montpensier a quelque beauté, un nom illustre, je la tiens pour sage, et ce dernier point m'agrée fort, à moi qui ne me sens guère en disposition de viser à la sagesse.

— L'aveu me semble d'une discourtoise franchise, dit Anne d'Autriche en rajustant une boucle de ses cheveux. Le féal beau-frère se plaît à blesser les gens sans craindre leur vengeance : ce faisant, il faut convenir qu'on prend de la guerre trop à son aise ; et peut-être convient-il, cher Gaston, qu'en fait de conjonction par sacrement vous y réfléchissiez un petit plus sensément.

— Je vous comprends, madame : Votre Majesté aurait grand plaisir à voir devant mon mariage l'effet de neuvaines qu'elle renouvelle maintes fois pour obtenir lignée; mais ce n'est en rien ma faute, si, depuis tantôt onze ans qu'elle est en ménage, elle n'a pas invoqué le bon saint.

— Quand trouvera-t-on dans votre cervelle une drachme de raison ? s'écria la reine en rougissant.

— Aussi Votre Majesté n'a pas pris en patience mes avis quand je voulais l'adresser à la véritable chapelle.

— Gaston, vous quittez les bienséances.

— Pardon, ma royale sœur, voilà que j'y rentre. Ne laissez cependant de continuer vos plaidoiries aux pieds des bienheureux qui s'embesognent là-haut à féconder les mariages d'ici-bas : je consens à ce que Votre Majesté gagne le procès si elle a dans mon frère un avocat assez puissant pour cela. Mais, par ma future moustache, je ne faudrai d'éoouser M"e de Montpensier. Si la jeune dame aime aussi les neuvaines, j'ai confiance qu'elle n'en fera qu'avec moi, et, mort de ma vie 1 la nièce du cardinal est femme à s'adresser à tous les saints du paradis.

— Mariez-vous donc,smon frère ! poursuivit gravement Anne d'Autriche. Vos présomptions s'en vont s'égarant bien loin de ce que je me proposais en mes conseils. Je n'ai rien tant à cœur que votre félicité, et ce que je disais exprimait seulement la crainte qu'elle ne vous

cunoNiyuEs de L'm;jL-DE-ut4Xi -Ij

iulvicuno pas oii ménage avec une tête Luii ii^'ère.

— M"» (lo (luiso est posée, rélléchie ; elle donnera du poids h ma lèto, et co no sera pas, que j'espère, ù la façon tlo M'"" do Comballot.

— Pour éviter Tindigne conjonction do Monsieur avec la nièce cnrdinalisée, reprit M""" do Chevreusc, j'estime sage do meltro ù profit les instants; car, jeté en des frayeurs extrêmes sur les prétendues trahisons de son frère, le roi donnerait la main du prince à telle servante d'hôtellerie qui adviendrait, protégée par un coin de la robe rouge. Or nous savons que lo cardinal est prompt à saisir aux cheveux l'occasion... gagnons-le de vitesse.

— Faites donc tout présentement votre lettre à M™* de Guise, dit Gaston avec vivacité. Sur le point que vous écrirez je solliciterai, dans une chaude persistance, l'assentiment de la reine, Madame ma mère ; et jusqu'à ce que le roi mon frère m'ait baillé le sien je tapisserai de ma personne son cabinet, en telle sorte que le malin renard n'aura pas une minute d'audience que je n'y sois en tiers... J'ouïrai bien s'il parle touchant ce qui est de moi.

— Il parlera, répondit la surintendante, ce précisément parce que vous serez là, et pour tirer effet de la lettre interceptée... Lancez soudainement le nom de M"° de Montpensier tout au travers de l'entretien, dès que le mot mariage sera tombé des lèvres du cardinal ; tenez bon surtout, point de frayeur, point de tergiversations, et la victoire vous demeure.

— Je ne manquerai pas, duchesse, de suivre votre avis. Allez expédier votre exprès.

— J'y cours.

En rentrant à son logis, M"»' de Chèvre use apprit que le cardinal avait entretenu Chalais secrètement : cette nouvelle la jeta dans une grande inquiétude. Elle se flattait que le comte pouvait se reposer sur la commission judiciaire qu'on s'occupait de réunir, et dont la composition autorisait quelque sécurité. Le garde des sceaux Marillac, magistrat sévère mais intègre, en était le prési-

dent ; elle se formait d'ailleurs de conseillers et de maîtres des requêtes au parlement de Bretagne avec lesquels l'habile favorite se trouvait déjà en rapport de coquetterie. Tous l'assuraient que la vie de l'accusé ne pouvait être compromise, persuadés qu'ils étaient qu'on allait instruire sur la tentative d'émigration du prince. Toutefois, nous le répétons, la duchesse se sentait vivement préoccupée de l'entrevue que Chalais avait eue avec le cardinal, dont elle redoutait beaucoup l'influence artificieuse sur un homme faible et mobile dans ses résolutions. Mais, espérant au moins que le comte n'aurait pas été assez imprudent pour se compromettre de prime abord, elle résolut de lui écrire pour éviter ses indiscrétions ultérieures. Il était difficile de faire parvenir un écrit à ce prisonnier qu'on tenait rigoureusement au secret. M"'» de Chevreuse fatigua longtemps sa féconde imagination de la recherche d'un moyen heureux ; enfin s'étant rappelée qu'on affectait de servir au comte des repas splendides, elle fit venir le laquais qui les lui portait le gagna sans peine, et glissa dans une grosse fraise ananas, artistement creusée, ce billet concis : « Gardez qu'il ne vous échappe aucun aveu, « aucune déclaration devant le cardinal. Un seul mot « hasardé aggraverait votre position. Espérance ; vous « avez des amis, une tendre amie : ils veillent. »

Par malheur le valet, bien payé par la surintendante, espéra l'être magnifiquement par le cardinal, et deuxrécompenses lui parurent préférables à un scrupule. Riche lieu poussait la défiance jusqu'à visiter tous les aliments que l'on portait à Chalais; mais il est probable qu'un papier assez petit pour être contenu dans une fraise eût passé inaperçu, si le cupide servant ne se fût empressé de poser un doigt délateur sur le facteur végétal. Son Eminence en tira l'écrit avec adresse, le lut, et, le replaçant sous son enveloppe vermeille, dit avec un sourire : 4. Rends -lui ce message, mon garçon ; c'est un gentil « expédient qui l'amusera sans dommage pour moi S »

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