‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVI (volume 2)Chapitre 61 sur 91 · Au mois de décembre · texte numérisé non relu

Au mois de décembre

CHRONIQUES DE I.'oBIL-DR-HCr.lII' 470

l'nrnii les prol6f;és du puissant moribond, on voyait ud ' ' 'lai italien, souple, insinuant, doux, complaisant jusqu'au

I vilisme: c'était Jules Mozarin, récemment nommé car-

iimal olconseillor d'Ktal. Hichclicii, languissant cl couché,

Il il Lait ce prêtre, dont il connaissait la prodigieuse adresse,

ràrétouller si jamais il serelrouvait debout. Il fitchoix

lui pour conlideut de sa plus intime pensée ; un jour i|iie Jules était seul au chevet du malade, l'ancienoe Emi>

nce parla dans ces termes 5 la nouvelle :

< Mon ami, moi qui vous connais bien, j'augure que « votre fortune ira loin, plus loin que la mienne peut- « être, car le ciel vous a créé souple, et vous passerez en « bien des issues où je n'ai pu trouver jour. Julio, si j'étais « en nécessité de tromperie diable, je ferais grand état de € vos talents : c'est dire que je n'ignore rien des ressour- « ces de votre capacité. 11 faut donc que je vous demande « un office : c'est le seul prix que je veuille mettre à la « pourpre dont j'ai su parer vos vanités, à l'entrée du con- € seil que vous tenez de moi. La France est mon esclave, < le roi mon sujet, l'Europe ma vassale : ce n'est pas à « un fin politique que je voudrais déguiser une vérité tant « évidente. Tout ce qui osa s'attaquer à moi fut vaincu, « fors un seul être, chétif, faible... une femme ; une « femme subtile plus que créature du monde, un aspic que « je sentis glisser dix-huit ans entre mes puissantes mains, « et qui finit par me piquer au cœur, en faisant tomber de « je ne sais où un Dauphin dans la couche royale... Julio, « voilà ce qui me tue: le ressouvenir de cet échec unique « efface en mon Ame tous les glorieux reflets de ma vie. « Vengez-moi... D'ailleurs, je vous le dis, seigneur Maza- « rin, si vous n'enchaînez pas l'ennemie que je vous lègue, « elle vous garrottera : cest la duchesse de Chevreiise. »

L'Italien promit de tenir cette femme loin des affaires. — « En cas que j'en aie le maniement, ajouta- t-il avec « une feinte modestie, ce qui ne paraît en aucune façon « probable. — Si vous doutiez de votre fortune, je vous « tiendrais pour un être indigne, reprit Richelieu en sou- « riant d'un air ironique, mais j'ai meilleure opinion de

480 CHRONIQUES DE l'oeil-de-bœ:uf

< vos pensées. Regardez autour de vous,Mazarin, il n'est « pas en France un homme capable de retenir le pouvoir... « Louis XIII, miné par une sombre mélancolie, me pré- « cédera ou me suivra de près au monument. Or, Anne € d'Autriche, proclamée régente, laissera tomber entre « vos mains une autorité dont elle ne saura que faire... « Je rirai bien, si l'on rit dans le séjour que j'habiterai, « en voyant perpétuer la rouge simarre autour de l'écus- « son de France. Et gardez ce que je vais dire en votre « souvenance : notre reine espagnole est femme par toute € l'autorité d'une impérieuse galanterie; vous deviendrez « son principal ministre, non pas en raison de votre science, « mais bien parce que vous serez le plus beau, le mieux

< fait desconcurrents... Mazarin continuera doctementma « puissance ; il la continuera, c'est moi qui le proteste... « Oui, Jules, vous régnerez, et votre pied écrasera la « duchesse de Chevreuse. — Je m'y engage, répondit le « jeune cardinal. — Je mourrai donc content », répliqua le malade.

Cette conversation fut la dernière que soutint Richelieu ; trois jours après il entrevit sa fin, et, les terreurs s'emparantdelui, il recourut à la religion... en laquelle il n'avait jamais eu foi. Mais le baume qu'elle versa tardivement sur les blessures de cette âme bourrelée de remords ne put les adoucir un instant ; la conscience du moribond s'arma contre lui du souvenir de tous ses crimes, une sanglante fantasmagorie assiégea continuellement sa vue : Ornano, Ghalais, Vendôme, Marillac, Montmorency, Puylaurens, Soissons, de Thou, Cinq-Mars, Saint-Preuil, Marie de Médicis, ombres livides, visions menaçantes, squelettes aux dents serrées ; et, derrière, d'autres centaines de victimes... A toute heure, ce lugubre cortège obsédait le mourant. « Retirez les, s'écriait-il en se soulevant avec « effroi, retirez-les donc, ne voyez-vous pas que les vers « vont quitter leurs chairs pour s'attacher à moi 1 » — Et Richelieu portait les mains à tous ses membres décharnés, comme pour en détacher les hôtes de la tombe. Dans ces derniers instants, Louis XIII, quoique malade lui-même,

r.linONIQUES DE L*OKIL-DE-BnKUF 481

s'ôtîiit traîné an lit de Itichclieu... « Otez aussi celte pâle « figure, reprit raf^onisant... je la recoiinairt... son œil « farouche me pénètre d'une lueur dévorante... J'ai outragé € cet homme... mais je ne l'ai pas tué... il me fallait un « mannequin... * On emmena promptement le roi.

Déjà le cardinal ne reconnaissait plus les personnes dont sa chambre était remplie ; sa vue terne, ses traits fortement ombrés d'une teinte livide, le tremblement convulsif de ses lèvres, l'agitation inquiète de ses doigts, tout en lui annonçait une dissolution prochaine. Soudain, son loil jeta une vive étincelle; il distingua Mazarin au milieu de la foule, et, l'appelant du geste, il lui dit à l'oreille : « Jules, ne la tuez pas... ne tuez pas Marie de Rohan... « son fantôme vous tourmenterait à votre heure suprême... « ah I c'est une terrible vengeance... » Un bruyant soupir suivit de près ces mots ; on entendit un craquement de muscles ; le corps se roidit ; Armand du Plessis, duc de Richelieu, avait vécu.

— Je mourrai donc roi, dit Louis XIII. — Je jouirai au moins du soir de ma vie, murmura Anne d'Autriche. — Le chemin de la souveraine puissance m'est ouvert, s'écria Mazarin au fond de son appartement.

Une année plus tard, Anne d'Autriche était régente ; sa favorite reparut un moment à la cour, mais bientôt elle fut de nouveau exilée par la reine même... Voilà le prix ordinaire que les souverains réservent au dévouement.

Page 1