Nom abrégé que l'on donnait au prince de Condé
2. Kilos étaient terminées depuis 1653 ; mais Condé, mécontent d'une cour qui ne lui avait montrd que de l'ingratitude, s'était uni aux ennemis extérieurs de la France.
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les *, plus de frondeurs, plus do pnrti Mazarin.On ne verra plu» la rcino mère, avec «a cour, errer hors do 8a capitale, sans ar<^ent, sans linge, sans pain. Les dames d'honneur ne coucheront plus sur la paille, dans les environs do Paris ; \oa i;eiitilshommes de S;» Majesté ne seront plus réduits à couper du bois avec leur ôpée, pour empêcher Anne d'Autriche et ses femmcsdesounier dans leurs doigts.
M. le cardinal vient de rentrer à Paris, plus puissant que jamais ; le p.irloment lui est revenu celte fois tout de bon : los {grosses perruques do cette compagnie se sont inclinées devant lui. Voilà les mortiers de nos présidents soumis à la barrette de Son Mminence. C'était bien la peine de faire tant do bruit de 16i-S à 1653, de tuer tant d'honnêtes gens, de compromettre tant d'honorables réputations, pour en venir aujourd'hui à montrer au cardinal plus d'obéissance qu'il n'en demandaitavant qu'on envoyât contre lui la cavalerie des portea enchères'^, et le régiment de Corinthe *, dont M. le coadjuteur de Retz était le colonel en dépit de sa mitre, de sa crosse et de ses gants violets. Pour moi, je passe tous les jours deux heures dans mon oratoire à prier Dieu de nous épargner le retour de la Fronde ; je n'ai jamais désiré d'être comptée parmi les comtesses maréchales de camp, qui commandaient sous les ordres de la duchesse de Longueville.
Après tous ces grands coups d'épée donnés dans l'eau, Mazarin est véritablement roi comme par le passé ; Louis XIV ne fait qu'assister au règne de son premier
1. Nom donné à M. le duc de Beaufort, l'un des chefs de la Fronde, à cause de sa popularité plus affectée que réelle.
2. Le parlement avait rendu un arrêt en vertu duquel chaque porte cochère dut fournir un cavalier monté, delà le nom de cavalerie des portes cochères... Cette, cavalerie, composée en grande partie de laquais, ne fit pas admirer ses exploits; elle était digne, au surplus, de figurer dans la guerre dite des po(s de chambre.
3. Le coadjuteur depuis cardinal de Retz était évéqiie in partibns de Corinthe quand il prit parti pour le parlement, ce qui fit donner à la bande qu'il commandait le nom de régiment de Corinthe. Cette troupe ayant été battue la première fois qu'elle fut envoyée contre celles du roi, sa défaite fut qualifiée de la première aux Corinthiens.
ministre. On n'est coudoyé dans les rues que par les mousquetaires de Son Éminence ^ : ce sont de beaux jeune3 gens dont les pourpoints sont tout galonnés d'or, tandis que les gardes du roi ont souvent des hauts-de-chausses percés à faire baisser les yeux des filles de la reine, qui pourtant ne sont pas timides.
Le grand Gondé ne peut se consoler d'avoir fléchi le genou devant le cardinal, lorsque Son Altesse a rejoint la cour à Aix. Il était dur en effet de rendre un tel hommage à celui que M. le prince traitait autrefois si cavalièrement, et qu'il appelait il signor faquino, même en lui écrivant. Mais le vainqueur de Rocroi, de Fribourg, de Lens, de Nordlingue, vient de combattre contre la France à la tête des armées espagnoles; le cardinal, tout faquin qu'il est, n'a rien de semblable à se reprocher, quoiqu'il ait peutêtre pis. Il a fallu plier en sa présence ce courage hautain habitué à tout soumettre, et qui jusqu'alors n'avait jamais été soumis. Le premier ministre a mené M. le prince chez la reine mère, où se trouvait le roi, devant lequel Gondé, le grand Gondé, a mis un genou en terre, et lui a demandé pardon de ce qu'il a fait contre son service... Les lauriers du héros étaient bien bas. Quand le plus illustre de nos généraux faisait si humblement amende honorable aux pieds du roi. Sa Majesté s'est trop peu souvenue de ce que son parent avait fait auparavant pour sa gloire ; quelque jour le guerrier se vengera du monarque... Il battra de nouveau ses ennemis.
En attendant, Gondé montre au Louvre un front rembruni, que personne ne s'empresse de dérider, parce que ce prince n'est pas en faveur. M™* de Ghevreuse prétend qu'il n'est donné qu'à M™» de Longueville d'égayer son frère... Elle ajoute à cela d'étranges choses ; mais M""' de Ghevreuse ne voit partout que galanterie et transports amoureux : l'amour est à ses yeux le mobile universel; je
1. Mazarin n'eut pas seulement une compagnie de mousquetaires, il se nomma des gentilshommes ordinaires et eut des pages, des écuyers, ainsi qu'on le verra plus tard.
CIinoNIouKs Di-; I. ui;ii.-l)i;-ii(ii.i I -iSf)
no serais pas étonnée qu'il n'y eiH d'impur en tout ceci que les rôves de son imagination.
Nous avons enfin une jeune reine: il y a deux mois que le mariage de Louis XI\' et de l'infante Marie-Thérèse d'Autriche, lille unique de Philippe IV, a été conclu ; mais la cour n'arrive h Paris que demain. Les événements de la plus haute importance offrent un mélange infaillible du sublime et du grotesque, me dit quelquefois le poète Racan ; on pourrait le croire en songeant à tout ce qui s'est fait aux conférences de Saint-Jean-de-Luz. Le bailli do Souvrô, qui n'a pas quitté .\L le cardinal depuis le commencement de son entrevue avec don Louis de Ilaro, m'en a raconté tous les détails; je les transcris ici de peur d'oubli; je verrai plus tardîJ séparer le comique du sérieux.
Mazarin partit de Fontainebleau au mois de juillet 1659; il marchait accompagné de soixante personnes de qualité: les archevêques de Lyon et de Toulouse, les maréchaux de Grammont, de Clairambault et de Villeroi étaient du nombre. La garde de Son h'minence était formée de cent mousquetaires et de deux cents fantassins ; sa suite se composait de seize pages, trente écuyers, cent cinquante domestiques en livrée, et huit chariots à six chevaux. Sept carrosses étaient réservés pour la personne du premier ministre. On emmenait aussi quarante chevaux de main sans destination précise.
Pendant que ce cortège fastueux se rendait avec fracas à Saint Jean-de-Luz, recevant sur la route les honneurs qu'on trouvait le temps de lui rendre, la cour, aussi modeste que le cardinal était éclatant, se dirigeait à petites journées vers Bordeaux. Rendue dans cette ville, elle se logea au vieux château Trompette, où sifflaient tous les vents, et dont les tapisseries tombaient en lambeaux.
En même temps que le cardinal arrivait à Saint-Jean-de- Luz, don Louis de Haro s'arrêtait à Fontarabie. Ces plénipotentiaires étaient tous les deux fiers, tous les deux jaloux de leur rang et de la dignité de leur cour. Ce fut à qui ne ferait pas la première visite : un mois s'écoula en échange de notes, en discussions sur l'irnoortante ques-
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tion de la préséance : c'était un temps merveilleusement employé. Mazarin essaya de sortir d'embarras par une ruse italienne : il se tint couché plusieurs jours, espérant qu'eu égard à son indisposition, don Louis consentirait à prendre Tinitiativede la politesse diplomatique; qu'il viendrait chez Son Érainence, et que, recevant l'Espagnol au lit, elle serait dispensée de le reconduire, ce qui eût été sans nul doute, une grande conquête sur le cérémonial. Mais la fierté castillane ne se prêta point à cet arrangement, et les conférences publiques commencèrent dans l'île des Faisans ', sans avoir été précédées d'aucune visite particulière.
Le cardinal voulut du moins se ménager l'avantage d'un faste que son rival ne pût pas égaler : il partit en carrosse pour le lieu de l'entrevue, accompagné de trois maréchaux de France, du grand-maître de l'artillerie, de deux archevêques et de vingt autres prélats. Le ministre était précédé de quatre cents gardes, commandés par leur capitaine et leur lieutenant. Après douze carrosses de suite, venaient douze superbes chevaux de main, couverts de housses sur lesquelles étaient brodées les armes de Son Eminence, et que menaient par la bride autant d'écuyers habillés avec magnificence. Suivaient à cheval les pages du cardinal, puis une foule de domestiques montés et vêtus de riches livrées.
De son côté, don Louis de Haro s'avançait avec deux cent soixante gardes à cheval, le pot en tête, l'épée à la main, et, chose bizarre, revêtus de la livrée du premier ministre espagnol. Les officiers, que Son Excellence avait bien voulu mettre en dehors de la classe des valets, portaient des casaques de velours vert galonnées d'or, sur lesquelles tranchaient vivement leurs écharpes d'un rouge foncé. Derrière ce corps, paraissait don Louis dans sa litière, précédée de huit trompettes habillés aussi de ve-
1. Sur la Bidassoa, rivière qui sépare l'Espagne de la France et dont on a élevé le passage par nos troupes en 1823, au niveau du passage du Granique... La Bidassoa avait de quinze à dix-huit pouces de profondeur à l'endroit où l'on passa.
c.nnoNiQUEs DE LV«:iL-nr>jjQBUP 187
lours vorl, et aui mains de qui brillaient dos clairoos
d'arpent d'iiii poli éblouissant. Ko corlôgo était fermé par (|uinze carmasen remplis de gentilshommes et de prélats.
Quand les deux ministres entrèrent dans l'île, la plutt ■ Tupuleuse égalité régln le nombre des seigneurs, pages,
iiyers cl gardes qui les suivirent. La salle des conférenc s (lait tendue, moitié do la tapisserie du cardinal, moilu: de celle du ministre espagnol ; on y avait disposé pour l'Iiacun un fauteuil et une petite table; les portes des deux
dories par lesquelles ils entrèrent furent chacune conloesù la garde personnelle du capitaine français ou espagnol ; deux secrétaires d'Ktat seulement assistèrent les plénipotentiaires, pour écrire les articles dès qu'ils seraient arrêtés : M. de Lionne accompagnait Mazarin ; don Louis avait fait choix de Goloma.
Telles furent les dispositions préparatoires d'une négociation qui se prolongea quatre mois entiers : toutes les ruses, toutes les subtilités de la politique tortueuse des cours furent épuisées dans cette longue entrevue; Mazarin s'aidant des mille et une ressources de sa fourberie italienne pour tromper, et don Louis usant, avec une infatigable persévérance, de toute la prudence qui caractérise sa nation, afin de ne pas être trompé. Enfin, la paix fut signée et le mariage convenu le 7 novembre; mais la célébration nuptiale fut remise au 7 juin suivant.
Après la clôture des conférences, le duc de Grammont se rendit à Madrid pour demander la main de l'infante ; la cour de l'Escurial reçut cet ambassadeur avec une somptuosité toute particulière, car, à un repas que lui offrit l'amirauté de Castille, on servit sept cents plats dorés, auxquels personne ne put toucher : l'envoyé français dut aller souper chez lui.
Le roi d'Espagne se mit immédiatement en route avec la princesse sa fille pour se rendre à Saint-Sébastien; ils y arrivèrent le 27 mai 1660, jour de la Fête-Dieu. A l'issue des vêpres un gentilhomme ordinaire ayant remis une lettre de Louis XIV à Marie-Thérèse, demanda à cette princesse, qui le chargeait de faire beaucoup de compli-
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ments à la reine mère, si elle n'avait rien à lui dire pour le roi. « Mon Dieu, répondit l'infante avec un petit mou- « vement d'impatience, ne vous ai-je pas répété trois fois € que vous diriez à la reine, ma tante, que je meurs d'en- « vie de la voir... Dites seulement cela. > On ne saurait déguiser plus finement l'impatience d'avoir un mari ; mais il est probable que le messager, en rendant compte de Venvie dont la jeune Espagnole se mourait, ne commit pas la faute de s'adresser à la tante.
Le lendemain de ce message, les deux cours se réunirent à Saint-Jean-de-Luz; elles rivalisèrent de luxe et de magnificence : les Espagnols montrèrent plus de pierreries que les Français; mais ceux-ci l'emportèrent pour l'élégance et la forme parfaite des habits. Les manteaux et les pourpoints des courtisans du roi d'Espagne étaient chargés de broderies massives, d'ornements lourds et vieux. Les chapeaux de ces seigneurs castillans étaient plats, leurs plumes mesquines. Tout en un mot dans le costume de cette cour accusait l'absence de la grâce et du goût. Celui de nos gentilshommes réunissait au contraire l'élégance à la richesse et à l'éclat. Les jeunes gens de la suite du roi, comme Saint-Thierry, Brienne, Cavois, de Vardes, de Guiche, Péguillin, avaient des manteaux de moire grise couverts de dentelles d'or rattachées avec des points couleur de feu, ou faits d'une étoffe noire, appelée vénitienne, avec six à huit rangs de dentelle d'argent : la doublure était de toile d'or ou d'argent assortie à la garniture du dessus. Ces manteaux laissaient voir un pourpoint de brocart d'or ou d'argent, orné de dentelles noires d'un point recherché. Les chapeaux, garnis de plumes blanches, étaient relevés sur le côté par une ganse de diamants.
« La jeune reine, m'a dit Souvré, est belle, mais un peu pâle : ses grands yeux ont de l'expression ; ils ne sont point, quoi qu'on dise, dépourvus de cette éloquence espagnole qui promet beaucoup et tient ordinairement davantage. La taille de Marie-Thérèse paraît bien prise ; mais elle est déparée par un habit mal découpé, et par
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une suiciiarge d'ornements que la princesse abandonnera quand une dame d'atour française la conaeillera mieux. Tous nos jeunes gens se sont récriés contre la forme du corset de la reine, dont la maladroite pression fait, avec une apparente facilité, la plu:) grave injure à la gorge de Sa Majesté. Il faut que les tailleurs de Madrid soient bien peu expérimentés pour nuire de la sorte à ce qui est beau, lorsque ceux de Paris sont si habiles à faire valoir ce qui no l'est plus. »
Ici finit le récit du baron de Souvré, et je continuerai cette note d'après mes propres observations.
Je rentre à mon hôtel harassée, éblouie, assourdie. Le roi et la reine ont fait aujourd'hui leur entrée par la porte Saint-Antoine, qui n'est pas encore achevée. La marche a duré douze heures au milieu d'un peuple ivre de joie. Tous les Parisiens sont dehors depuis l'aube du jour pour admirer le cortège une première, une seconde, une troisième et jusqu'à une dixième fois. On ne reconnaissait plus ni la forme, ni la couleur des maisons, tant elles étaient ornées de tentures, et parées de tout le luxe dont leurs habitants avaient pu dégarnir l'intérieur des appartements pour embellir l'extérieur. Le pavé était couvert de roses, de jasmin, d'œillets, de myrte, de bluets, et de mille autres fleurs elFeuillées: les carrosses roulaient sans bruit sur la molle épaisseur de ce tapis parfumé. La reine, éclatante de parure et de beauté, a traversé tout Paris, assise sur un char à l'antique d'une grande richesse ; l'air retentissait des sons d'une musique portée par d'autres chars moins élégants et des acclamations d'une population en délire. Le roi, à cheval près de sa jeune épouse, semblait partager l'ivresse générale, que contribuait à entretenir sa beauté héroïque, rehaussée encore par un habit sur lequel était semé pour sept ou huit millions de pierreries.
Mais comme tout dans le monde a son côté plaisant, o'est, dans la cérémonie d'aujourd'hui, messieurs du parlement qui se sont chargés de nous donner la comédie. Et qui n'aurait pas ri en voyant présidents, procureur
du roi, conseillers, greffiers, à cheval, la toque en tête, la robe de palais flottant au gré du vent, l'éperon accroché dans le quartier du soulier, et défilant devant la cour comme un régiment de cavalerie I L'infante d'Espagne, qui sans doute n'avait pas encore vu de parlement équestre, a porté son mouchoir sur sa bouche... Je n'ai jamais rencontré plus de ridicule dans la gravité.
Ce soir toutes les maisons sont illuminées : on voit à la porte des hôtels, sur de grands candélabres de cuivre, des flambeaux de cire blanche peints et dorés. Les bourgeois ont suspendu à leurs fenêtres des lanternes en papier de couleur; quelques seigneurs les ont imités, après avoir fait peindre leurs armes sur ces espèces de transparents. Je ne puis taire, en terminant cette description, le propos d'une dame en grand habit noir qui se trouvait près de moi dans la rue de la Ferronnerie quand le cortège y est passé. Cette dame frappée de la bonne mine, de l'air noble du roi, plus que de la beauté de la reine, exaltait avec une grande volubilité les brillantes qualités de ce priace. Ses yeux étaient tout âme en le regardant; son sein, qui m'a paru fort beau, soulevait, par un mouvement précipité, le deuil qui en faisait ressortir encore l'éblouissante blancheur... Enfin, ne pouvant plus résister au besoin d'épancher son admiration, elle a dit assez haut à sa voisine, en femme qui porte ses pensées au delà du moment : « La reine devra se coucher ce soir « bien contente du mari qu'elle a choisi. » J'ai prié quelqu'un de me faire connaître cette fervente observatrice... on m'a nommé la veuve du poète Scarron *.
1. Cette phrase, telle qu'elle est transcrite, a été dite par M""' Scarron, mais dans une lettre écrite le lendemain de l'entrée décrite ici.
OURONiyUES DE L(«KIL-J)E-I10KUI lUI
CHAPITllE II
La coin >o II ti..iivvllc. — M'" de Soissons. — Vieux aspects du Louvro. — Corclos dcd Tuileries. — Les J)ahuls cl les Uiy elles.
— Disette à. la tablj de la ruiuc. — Les ambassadeurs à làtoas.
— Souper du roi pillé. — La chunibrc des fiUcs. — Scène galante sur un tabouret. — Mazarin malade. — La diplomatie et le lavement. — La note secrète. — La voiture des péchés. — Les dames et les cuisses de Mazarin. — Apparition de l'Ecole des Maris do Molière. — Incendie du Louvre. — Le confesseur de la rcinc. — Scrupules de Marie-Thérèse. — Le moine pompier.
— Description du palais ^lazarin. — Arrêt de mort du cardinal
— Pénibles adieux du ministre à ses richesses. — Le tripot ni extremis. — Terreurs. — Coquetterie d'un moribond. — On parle de restitutions à ^Llzariu. — Avarice au lit de mort. — Indulgence in articula morlis. — Colbcrt suisse de porte. — Derniers conseils de Mazarin à Louis XIV. — Mort du cardinal.
— Son portrait. — Son épitaphe.
La cour a pris ua aspect nouveau depuis l'iastallation de la jeune reine au Louvre : M*"* la comtesse deSoissons, nommée surinteudante de la maison de Sa Majesté, rajeunit tout doucement le vieux cérémonial, que la reine mère avait conservé, parce qu'il lui rappelait sa jeunesse, et que l'imagination s'attache avec charme à tout ce qui la berce du souvenir de cette saison enchanteresse de la vie. M"»* de Soissons habituée au luxe italien du cardinal son oncle souffre impatiemment l'intérieur vieilli du palais de nos rois : ces hautes fenêtres garnies de petits morceaux de verre enchâssés dans du plomb; ces miroirs formés de plusieurs pièces déglace étroites, lorsque Venise nous en envoie de trois et jusqu'à quatre pieds carrés ; ces poutres confusément chargées d'arabesques, et qui choquent la vue aux plafonds des appartements; enfin
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tout cet appareil de vétusté, que rend plus ridicule encore l'élégante disposition qui règne chez Mazarin, déplaît tant à la surintendante qu'elle s'est décidée à recevoir au palais des Tuileries les cercles de la reine, Sa Majesté a bien voulu se prêter à cet arrangement.
Les dames de la nouvelle cour et les filles de Marie- Thérèse, qui sont toutes jeunes et jolies, jettent aussi les hauts cris contre les vieux ameublements de leurs chambres : elles voudraient bien voir remplacer par des meubles modernes les bahuts où elles sont obligées d'empiler leurs ajustements, et les layettes incommodes dans lesquelles elles serrent pêle-mêle leurs bijoux. Mais tous les changements ne peuvent se faire à la fois. Déjà les tables de Sa Majesté sont beaucoup mieux servies que par le passé; car les maîtres d'hôtel de la régente étaient décriés dans toute l'Europe pour leur maladresse et leur lésine. On n'a point oublié qu'en 1645 la reine ayant voulu donner un grand souper à des ambassadeurs de Pologne qu'elle reçut à Fontainebleau, la viande manqua au premier service. Pour comble de désordre, ces étrangers, en se retirant, durent parcourir dans une obscurité profonde une longue suite de galeries et de salons qu'on avait oublié d'éclairer. Plus nouvellement M. de Lionne avait eu l'ordre de traiter à la cour les premiers seigneurs espagnols envoyés en F'rance pour la conclusion de la paix ; que devint le ministre quand on lui apprit, au moment défaire les honneurs d'une magnifique collation, que tous les plats en avaient été pillés au passage par les officiers et gens de service ! Ces plats, ressaisis sur les pillards, dans les embrasures de croisée, dans les cabinets noirs, dans les corridors, furent servis à moitié vides sur la table du roi.
La reine mère poussait si loin le laisser-aller et l'oubli de l'étiquette qu'avant le mariage de Louis XIV les dames attachées à la personne de cette princesse n'avaient point de table au palais. « Après le souper de la reine, médisait < dernièrement M™' de Motteville, nous mangions les ^ débris du repas de Sa Majesté, sur le coin d'un coffre
CHRONIQUES DE L'oEIL-OE-nOEUl' i^-J
« OU 80US lo pouce, noua servant de aa .«■ervicllc à laver, « et nous contentant quelquefois, par force, du reste de « son pain. »
Tandis que les usages de la course rajeunissent, lo confesseur de Marie-Thérèse, moine espagnol d'un rigorisme outré, cric, prêche, fait rage contre la jeunesse dont Sa Majesté est entourée. La chambre des filles ' est particulièrement le sujet de ses pieuses remontrances. Il est vrai que ce quartier, où se presse chaque nuit un essaim de beaulés aiguillonnées par les séductions de la cour, n'est pas précisément le sanctuaire de Vesta; j'en ai pour preuve l'aventure que M. le duc de Saint-Aignan racontait secrètement à tout le monde, dans la galerie de Fontainebleau, au dernier voyage de Leurs Majestés. « Je passais très « vite, disait le duc, près d'un petit couloir assez sombre, « sur lequel ouvre la porte de l'appartement de la jeune « reine... M"« de la Mothe-Iioudancourt était dans ce « passage étroit, assise sur un tabouret, où je dus la juger « mal à son aise, car elle s'agitait étrangement. J'allais « lui oITrir un siège plus commode, lorsque, m'étant « approché davantage, j'aperçus une double paire de « jambes, puis deux personnes au lieu d'une, et, pour tout « dire enfin, le marquis de Richelieu groupé avec M"« de « la Mothe de la manière la moins équivoque, la moins c propre à justifier son titre de fille d'honneur; et cela se
< passait à six pas de la chambre de notre jeune reine... « Quel texte pour les sermons de son directeur espagnol ! « Je m'éloignai bien vite en criant au couple amoureux: « Je n'ai rien vu. La belle a-t-elle cru, en effet, que la « scène du tabouret m'était échappée? Je ne le pense pas, « car elle me sourit d'une manière très significative cha- € que fois qu'elle me rencontre; et le sourire que je lui
< rends semble lui dire : Je vous fais mon compliment « sur la manière dont votre pudeur prend son parti. >
1. On appelait ainsi Tappartement où couchaient ces demoiselles; ce qui s'y passait entre elles ou avec les gentilshommes, les pages et les mousquetaires qu'elles y introduisaient, n'était pas propre, en effet, à donner de la sécurité au sévère confesseur.
494 CHRONIQUES DE L'oEIL-DE-BCffiUF
Le cardinal a suspendu ses levers et ne reçoit plus le soir que des joueurs. Il est reveau malade de Saint-Jeande-Luz; depuis lors il n'a pu recouvrer la santé. Le roi tient son conseil dans la chambre à coucher du premier ministre; souvent les ambassadeurs y sont admis entre un bouillon pris et un lavement rendu par Son Eminence,ce qui n'est pas très diplomatique aux yeux de ces étrangers. Les secrétaires d'Etat vont tour à tour travailler près du lit de M. le cardinal ; Brienne, qui sut pénétrer le plus avant dans la confiance de Mazarin, est appelé par lui plus souvent que ses confrères : l'esprit vil" et sémillant du jeune comte dissipe un peu les soucis du malingre Italien. Mais c'est une tête bien verte pour recevoir les secrets de l'État, et surtout pour garder les secrets particuliers de l'ambitieux dispensateur des destinées de la France. Voici un événement qui pourrait causer la ruine du premier ministre s'il était ébruité : Brienne n'a pu le taire à M"« de Menneville, parce que l'amour ne sait rien cacher ; mais M"8 de Menneville, qui ne se pique pas plus de discrétion que de constance au surintendant Fouquet, a raconté la chose au duc de Damville : je la tiens de ce dernier.
Brienne expédiait des dépêches sous la dictée de Mazarin retenu au lit par un violent accès de goutte. Son Éminence ayant eu besoin de quelques papiers contenus dans ses cassettes placées sur une table au pied de son lit, elle en donna les clefs au secrétaire d'État. Mais, sur une indication inexacte, le comte ouvrit une cassette pour une autre ; et voulant s'assurer par la suscription de la liasse qu'il prit, si elle renfermait bien les papiers demandés, il lut :« Acte par lequel le roi d'Espagne m'a promis « de ne pas s'opposer à ma promotion à la papauté après « la mort d'Alexandre VII ; et ce sous la condition que je « fasse agréer au roi de France de se contenter de la ville « d'Avesnes au lieu de celle de Cambrai, dont j'ai demandé « de sa part la restitution à la couronne d'Espagne. »
Et plus bas : « Cet acte est bon, Cambrai étant de- « meure aux Espagnols. »
ciitiOMouEs DE l'oeil-de-horuf 41)5
l^ricnno, qui avait lu cctto noie on «'avançant vers le lit du cardinal, s'arrêta tout court, cloué au f)arquet par un étonnomenl dont Mazarin saisit à l'instant l'eipression sur le visage du comte.
« Vous vous clos trompé de cassette, monsieur! s'écria le cardinal en pfdissant.
— En effet, monseif^neur, otje puis vous jurer que mon intention est innocente de l'erreur...
— Je le sais, jeune homme, vous ne pouviez deviner que cet acte fût là... Mais si, comme je lo crois, vous convenez in petto que la tiare vaut bien quelques masures entourées d'un fossé, vous serez assez sage pour penser qu'une charge de secrétaire d'Etat vaut mieux qu'une indiscrétion... Je ne vous en dis pas davantage.
— Je prie Votre Eminenco de croire que mon attachement, mon respect, avant tout...
— Bon, bon, mio caro ; mais l'intérêt, ce cher intérêt, voilà le motif déterminant. Et, prenant tout à coup un ton gai, le cardinal ajouta : Or sus, Brienne, que pensezvous de mon exaltation ?
— Ma foi, monseigneur, mon avis est que Votre Éminence portera tout aussi bien la tiare que la couronne de...
— Chut ! chut ! petit flatteur !...
— C'est un véritable canonicat que le saint-siège : fermer une main pour donner à tout venant des bénédictions, et tenir l'autre main ouverte pour recevoir les ducats de la chrétienté : voilà tout le secret de l'art de régner au Vatican.
— Oui, c'est une assez jolie retraite pour un premier ministre.
— Et je souhaite, monseigneur, qu'elle arrive bientôt à Votre Eminence; j'espère qu'elle ne refusera pas de joindre à toutes ses bontés pour moi l'indulgence in articulo mortis.
— Nous verrons; mais ne vous dépêchez pas trop de grossir le bagage de vos péchés, la voiture qui doit les emporter n'est pas sûre... >
Quelqu'un qui survint en ce moment dans la chambre
496 CHRONIQUES DE L'œiL-DE-BCffiUF
du cardinal mit fin à ce singulier entrelien ; Mazarin n'eut que le temps de recommander de nouveau le secret au comte en se mettant le doigt sur la bouche, et le jeune secrétaire d'État répondit à ce signe en plaçant sa main sur sa poitrine. M"« de Menneville, le duc de Damville et moi savons à quoi nous en tenir sur la discrétion si religieusement promise : le pape futur n'y aurait pas compté s'il eût su que Brienne était amoureux.
Le survenant était l'honnête Beringhein, gentilhomme de la reine mère; il venait annoncer au ministre une visite de Sa Majesté. Son Eminence répondit en bâillant : « La reine me fait beaucoup d'honneur. » Beringhein, qui n'en a pas fait mystère, trouva qu'en prononçant ces mots la figure du cardinal avait pris l'expression du sarcasme et presque du mépris... Les souverains payent toujours cher l'oubli de leur dignité.
Depuis que le cardinal est malade, il s'est logé dans le Louvre : il a senti qu'il était déjà assez singulier que le roi vînt travailler chez son premier ministre, sans que Sa Majesté fût obligée de sortir du palais, et d'aller régner au domicile d'un de ses sujets.
Anne d'Autriche se rendit à l'appartement de Son Eminence entre trois et quatre heures du soir; plusieurs dames de sa cour l'accompagnaient : j'étais du nombre. Mazarin s'était fait mettre sur son séant ; il gratifia la reine mère d'un sourire qui me parut protecteur. Sa Majesté demanda au cardinal, avec un ton mélangé de tristesse, de timidité et de tendresse, comment il se trouvait en ce moment. « Très mal », répondit-il ; et, repoussant sa couverture jusqu'au pied du lit, il nous fit voir, à notre grande confusion, ses jambes et ses cuisses absolument à nu... « Voyez, madame, s'écria le ministre, voyez dans quelle « déplorable situation je me suis mis en travaillant au « repos de la France 1 » Je ne sais si le repos de la France était ici le seul coupable ; mais les extrémités inférieures du pauvre malade étaient livides, couvertes de taches rouges, noires, violettes, et si décharnées, que celles de Lazare sortant du tombeau devaient paraître grasses en compa-