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i.iison. Lo cardinal avait raison do no pas craindre pour nous la séduclion; cependant c'était porter un peu' loinla confiance quo de nous montrer des objets si dipnes do piti^. La roino jugea-t-ello d'après ce senlimcnt]j? 'jugea-t-ellc par comparaison ?jo l'ignore; mais elle ne put s'empêcher de faire entendre un grand cri et de répandre quelques larmes. Pour nous, qui ne portions pas si loin la compassion, nous cherchâmes, dans les embrasures des fenêtres, un refuge contre le misérable spectacle qu'il avait plu à M. le cardinal de nous montrer.
Je viens de voir une comédie plus gaie sur le théâtre du Palais-Royal : c'est une pièce en trois actes et en vers, intitulée i Ecole des Maris. Cet ouvrage, que le public a fort bien accueilli, est d'un auteur nommé Molière, qui montre beaucoup d'esprit et un talent d'observation d'une grande justesse. Le sieur Visé, rédacteur du Mercure galanty assure que Molière a beaucoup de défauts, mais Corneille soutient que c'est une tête comique organisée à la Térence;et je m'en rapporte plus volontiers au jugement de l'auteur deCmna qu'à celui d'un petit journaliste passablement capricieux. Monsieur, à qui la pièce nouvelle est dédiée, a paru très sensible à cet hommage ; Son Altesse Royale s'est fait amener le poète après la représentation, et lui a promis de le protéger.
Le cardinal, se sentant mieux, a voulu présider luimême aux apprêts d'un ballet de Benserade, que l'on devait jouer sous peu de jours au Louvre, dans la galerie des portraits, J'avaisentendu vanter une magnifique décoration, représentant des colonnes de brocatelle d'or sur fond vert et rouge, découpées à Milan; on avait fait aussi un pompeux éloge de cette merveille à la jeune reine, que son confesseur n'avait pu détourner de voir le ballet, malgré tout ce qu'il avait pu lui dire contre ce spectacle, qu'il appelle licencieux. Un incendie est venu, dans cette circonstance, au secours de l'éloquence du moine : quelques étincelles tombées sur la belle décoration l'ont réduite en cendres; la flamme n'a pas respecté davantage les portraits de nos rois, peints par Janet et Probus,non plus
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que le plafond de la galerie, où Fréminet avait représenté Henri IV, sous la figure de Jupiter, terrassant les ligueurs, sous la forme des Titans.
Mazaria, emporté sur les bras de ses gardes, s'est réfugié dans son superbe palais de la rue Neuve-des-Petits- Ghamps, sans s'inquiéter de ce que deviendraient les deux reines et le roi ; par bonheur, de plus empressés serviteurs ont mis promptement Leurs Majestés à l'abri du danger. Il fallait entendre le directeur de la jeune reine, prêchant sur le texte de cet incendie, ordonné, disait il, par Dieu lui-même, pour avertir le cardinal, son infidèle ministre, qu'il n'approuvait ni les jeux profanes du théâtre, ni les folles dépenses dont ils étaient l'objet. Marie-Thérèse, princesse d'un caractère faible, d'un esprit facile à prévenir, crut ces superstitieuses explications ; elle pleura très amèrement sur le péché d'intention qu'elle croyait avoir commis, et l'expia par des actes de contrition et des prières inaccoutumées. C'est ainsi que l'infante, en se laissant éloigner de tout ce qui flatte son brillant époux, travaille elle-même à refroidir l'amour, déjà si tiède, qu'il éprouve pour elle, et prépare les infidélités auxquelles i] n'est que trop porté.
Pendant que le prêtre espagnol exploitait, à sa manière, la circonstance de l'incendie, un frère augustin du grand couvent travaillait à l'éteiiidre, au risque de sa vie. Ce moine, pénétré d'une ferveur un peu plus démonstrative que celle de son confrère le prêcheur, s'était fait suspendre au milieu des flammes avec une. grosse chaîne de fer; là, muni d'une fourche, il détachait et précipitait du haut de l'édifice les poutres et les solives enflammées. Je ne sais si le courageux augustin, sorti à moitié rôti et complètement épilé des brasiers du Louvre, obtiendra la récompense qu'il mérite ; mais à coup sûr son zèle vaut bien celui du confesseur de la reine.
Le cardinal sent quelque plaisir à se retrouver au sein du luxe et desrichssses qui éblouissent dans son palais ; l'aspect de ce faste adoucit pour un instant les atteintes du mal qui dévore rapidement sa vie, usée par les plaisirs
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et le travail. Le premier ministre s'est promené sur un fauteuil roulant dans la louf^^ue file de ses appartements, dont loutea les porles, placées vis-à-vis les unes des autres, laissent apercevoir d'un côté les jardins, do l'autre la rue. Il n'y a pas une seule pièce où l'on n'ait employé pour au moins trente mille écus d'or ; les reliefs en stuc, les statues ou les bustes de marbre, les tableaux des meilleurs maîtres y sont comme entassés, mais avec ce goût recherché qui distingue les décorateurs italiens. L'élégance et l'éclat des meubles répondent à la magnificence des appartements : là se trouve réuni tout ce que le besoin, le caprice et la sensualité pouvaient exiger de l'industrie européenne.
Mazarin s'est fait promener au milieu de tous ces dons de sa prodigalité ; il a voulu' revoir aussi cette bibliothèque de trente toises de long, où Gabriel Naudéa rassemblé, par son ordre, trente-cinq mille volumes, qu'il s'est procurés à grands frais en France, en Hollande, en Flandres, en Angleterre, en Italie. Enfin Son Eminence s'est fait porter jusque dans son immense écurie, que les étrangers admirent comme une huitième merveille. Le cardinal a souri en voyant les housses de ses mules si magnifiquement brodées, et que les pères théatins lui demandent avec tant de persévérance pour orner leur église.
Mais ces jouissances de la vanité ne charmèrent pas longtemps les souffrances réelles de Mazarin : elles revinrent même si cuisantes qu'il ne tarda pas de demander une consultation de médecins ; j'en ai su les détails et le résultat de Guénaud ^, qui, seul, dans cette réunion doctorale, a voulu se charger de dire la vérité au malade. Elle était dure en effet, cette vérité ; j'ai conservé sur mes tablettes la scène curieuse que le célèbre médecin eut, à cette occasion, avec le cardinal.* Je trouvai, m'a-t-il dit,
1. Quoique Guénaud fût le plus célèbre médecin dercpoque,la postf^rité n'eût peut-êlre jamais appris son nom sans ce versd'une satire de Boileau :
Guénaud, sur son cheval, en passant m éclabousse.
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Son Éminence dans sa chambre à coucher, renversée sur son fauteuil, et les yeux fixés au plafond. Est-ce vous, Guénaud ? me demanda le premier ministre sans se retourner.
— Oui, monseigneur.
— Ah ! tant mieux, je vous attendais avec impatience; fermez la porte, venez vous asseoir auprès de moi, et causons.
— Hélas ! je voudrais bien avoir à conférer avec Votre l'^minence sur un sujet moins triste que celui qui m'amène.
— Croyez-vous, docteur, que j'attende de vous un récit de la comédie nouvelle 1 je prévois ce que vous avez à me dire; j'y suis préparé.
— Il ne faut donc point flatter Votre Éminence ?
— Non, le temps des flatteries est passé pour moi... Vous venez m'annoncer la mort ?
— Oui, mais nos remèdes peuvent prolonger vos jours.
— Combien, Guénaud ?
— Monseigneur, au moins deux mois.
— C'est plus que je n'espérais.
— C'est au moins assez pour vous préparera ce terrible passage.
— Oui et non, mon ami : cela suffirait, sans doute, s'il ne s'agissait que de régler mes affaires de la terre... Mais celles d'en haut... Ah 1 docteur, quelle liquidation 1
— Courage, monseigneur; on obtient bien des indulgences en soixante jours, quand on est cardinal et premier ministre.
— Sans doute; je serai servi à souhait par les puissances ecclésiastiques, qui convoitent mes abbayes et mes trésors. Mais le Maître suprême... Enfin j'emploierai de mon mieux le temps que vous me promettez... Parlons de vous, Guénaud. Je vous sais gré de la franchise avec laquelle vous m'avez apporté mon arrêt : profitez du peu d'instants qui me restent pour avancer votre fortune, en y faisant contribuer mon crédit ; comme, de mon côté, je vais mettre à profit votre avis... Adieu, mon ami, ajouta Son Eminence en me tendant une main que la maladie
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rendait brûlante, réfléchissez mûrement à co que je puis fuiro pour votre service, et venez mo voir souvent. »
Guùnaud m'avait promis la suite de son entretien avec le cardinal ; il m'a tenu parole.
« La première fois que je revis Son Kminence, après le prononcé do son arrêt, continua le médecin, je traversais la petite galerie qui communique[à ses appartements ; je m'étais arrêté un moment pour examiner une tapisserie de Jules Romain, représentant le triomphe de Scipion. J'entendis venir le ministre au bruit que faisaient ses pantoufles, qu'il traînait sur le parquet, n'ayant plus la fore© de lever les pieds. Mon malade, qui ne pouvait me voir» parce que j'étais caché par la tapisserie, soupirait souvent' et parlait seul en s'arrêtant vis-à-visde quelques tableaux' « Il faut quitter cela ! » disait-il ; puis après avoir fait deux ou trois pas en se tenant à droite ou à gauche, il s'arrêtait de nouveau et répétait d'une voix lamentable : « Il faut quitter tout cela... et encore cela... J'ai eu tant « de peine à acquérir ces choses !.. . ah I je ne puis les « abandonner sans regret... car je ne les verrai plus où je « vais... où je vais 1... Mon Dieu ! quand j'y songe ! » A cette exclamation, qui m'avait attendri, je ne pus retenir un soupir; le cardinal m'entendit... « Qui est là? > dit-il.
— C'est moi, monseigneur, répondis-je, je venais, selon les ordres de Votre Éminence...
— Ah I bien, je suis charmé de vous voir, docteur... Donnez-moi le bras... je suis si faible que le poids de ma robe de chambre fourrée de]^petit-gris suffit pour m'accabler...
— Vous avez eu tort de marcher.
— J'en conviens; mais, voyez-vous ce beau tableau du Corrège... et cette Vénus du Titien, et cet incomparable Déluge d'Antoine Garrache... je voulais leur dire adieu.
— Monseigneur, vous avez le temps encore...
— Pas trop, mon cher Guénaud... à moins qu'en raisonnant avec vos confrères, vous n'ayez trouvé...
— Un plus long délai, non, monseigneur, il ne faut pas vous leurrer de cet espoir...
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— Vous avez raison, mon ami; il vaut mieux tout régler comme si l'événement devait arriver plus tôt... et s'il arrive plus tard...
< En vérité, me disait Guénaud en me dictant celte conversation, je n'eus pas le courage de combattre davantage l'espoir persistant qui, malgré la franchise de mes avis, berçait encore le pauvre cardinal. Appuyé sur mon bras, et se traînant avec une peine extrême, il était revenu devant les tableaux, lorsqu'un gentilhomme lui annonça qu'un secrétaire d'État désirait parler à Son Éminence d'une dépêche de haute importance qu'il venait de recevoir.
— Je ne puis l'entretenir, répondit le premier ministre; je ne suis plus en état de songer aux affaires.
— Est-ce là, demanda le gentilhomme, ce que je rapporterai au ministre de la part de Votre Éminence ?
— Vous lui direz en outre qu'il doit s'adresser au roi et faire ce qu'il voudra... Mon temps est fini; c'est maintenant le tour de Sa Majesté. Pour moi, j'ai bien d'autres choses dans la tête que les intérêts du royaume...
« Voyez, dit Mazarin en revenant aux tableaux, voyez ce dernier chef-d'œuvre de l'Albane '... Adieu donc, pinceau délicat et gracieux... adieu ! »
Le jeune comte de Brienne sera sans doute admis dans la chambre du cardinal jusqu'à son dernier moment ; mais il ne l'est pas seul. Une société de joueurs a la permission de faire sa partie à deux pas du lit de Son Éminence, qui regarde les coups, et s'en fait rendre compte par son valet de chambre Bernouin, quand sa vue, trop affaiblie, ne lui permet plus de les voir. Voici ce que m'a rapporté à cet égard le bailli de Souvré, l'un des directeurs de ce tripot in extremis.
« Je tenais le jeu pour le compte du cardinal lui-même, « lorsque ayant fait un beau coup je m'empressai de l'en « prévenir. — Commandeur, me répondit en souriant Son « Éminence, voilà qui va bien ; mais je perds beaucoup