Mi« de la Vallière avait la bouche très grande
2. C'est particulièrement pour ce cantique, où l'on trouve la peinture la plus obscène des mœurs de la cour, que Bussy fut envoyé à la Bastille. Ce libelle en vers avait été chanté par l'auteur dans une or^ie ; il se trouvait parmi les convives des ennemis du poète, ils le dénoncèrent. Plusieurs écrivains et Voltaire lui-même ont prétendu à tort que Bussy fut arrêté pour son Histoire amoureuse des Gaules, ce livre renferme des événements postérieurs à celte az-restation.
il faut se donner la peine de les gagner... C'est si facile à la cour quand on est noble, souple et adroit 1
Je crois vraiment que Racine cherche à me faire sa cour ; à peine m'avait-il aperçue mercredi au théâtre du Palais- Royal, qu'il vint se placer à côté de moi. Cette rencontre, l'amour supposé du poète à part, m'a fort arrangée : on donnait l'une des premières représentations du Festin de Pierre, comédie en cinq actes et en prose de Molière. « Ce sujet, me dit Racine, dont les jugements sont rapides et sûrs, est dû à l'Espagnol Tirso de Molina ' mais l'auteur la emprunté des Italiens. Le titre de l'ouvrage castillan est el Comhidado de Piedra ; ce qui ne signifie pas, en français, le Festin de Pierre, mais bien le Convié de Pierre. La pièce de mon ami Molière est une composition forte, quoiqu'elle soit peu comique, si l'on prend ce mot dans l'acception de gaie. Le caractère de don Juan est admirable, je voudrais bien que notre compatriote l'eût créé ; il l'a du moins achevé. J'aurais désiré aussi que Molière écrivît cette pièce en vers *. »
Passant du théâtre à un sujet plus grave, je dirai que M. Colbert est le bon génie du commerce : il l'agrandit, en facilite les débouchés et en multiplie les produits. Nous avions déjà une compagnie des Indes orientales, ce ministre a fait agréer au roi le projet d'une semblable association pour les Indes occidentales. Cette année verra créer également une manufacture de ces glaces que nous tirions à grands frais de Venise ; tandis que des fabriques de points, de toiles et de tapisseries s'ouvrent en diverses parties du royaume. Nous pourrons donc un jour satisfaire à nos besoins sans porter notre or aux étrangers.
On a remarqué déjà que les blessures faites au cœur du roi sont promptement cicatrisées quand le trait amoureux en est retiré ; rien ne le prouve mieux que l'éloignement
1. Le Festin de Pierre fut mis en vers par Thomas Corneille, et oué ainsi en 1677. Voyez cette année.
(.IIllONiyfES DE I. nr.ii.-iii.-mn.i i •»*•>
clran{;o (juo Sa Majesté montre pour Mario Mancini, connctablo do Colonne. Celle femme, dont Sa Majesté fut idolâtre il y a sept ou huit ans, qu'il eût épousée sans la défiMise expresse d'Anne d'Autriclio, eh bien 1 ayanlappris qu'elle était à Paris, il lui a l'ait défendre de paraître à la cour,..
Puisque je tiens le chapitre des Mancini, il faut que je dise un mot de la duchesse de Mazarin. Quels beaux yeux noirs elle a 1 qu'ils sont bien couronnés par des sourcils qu'on croirait sortir du pinceau de l'Aibane! Et le sourire de cette femme, qu'il est expressif et voluptueux! De plus une taille de nymphe, des mains, des pieds moulés parles GrAces, et l'esprit d'un lutin. Tout cela ne fait point que cette belle vive en bonne intelligence avec son mari, bigot renforcé, qui voudrait que les femmes n'eussent de commerce qu'avec les anges, et qu'elles fissent des enfants comme la mère du Sauveur. Hortense Mancini, dont les alFections paraissent un peu plus mondaines, inspire à son béat épouv une extrême jalousie ; il s'efforce chaque année de la retenir dans ses terres ; mais comme la duchesse n'a pas la moindre vocation pour la vie champêtre, elle vient à Paris malgré le duc, qui se venge de sa désobéissance en la privant du plus strict nécessaire. Rigueur perdue, une jolie femme ne manque jamais de rien. Il y a quatre ans, Hortense, ainsi délaissée, recevait tous les huit jours d'une main inconnue un bouquet accompagné de cent louis. Ce présent périodique était-il désintéressé? C'est ce qu'on n'a pu savoir, car il a cessé tout à coup ; mais l'emprisonnement d'un grand personnage dans le même temps a fait deviner l'auteur des envois qui cessaient, et c'était un homme habitué à recueillir quand il semait dans le champ de la beauté *.
C'est maintenant en famille que la charmante duchesse reçoit des secours contre le dénùment et la tristesse: elle passe une partie de ses journées avec le duc de Nevers son frère... Une amitié fraternelle, quoi de plus légitime, de
1. Lo galant pourvoyeur était, à ce qu'il paraît, M. Fouquet.
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plus pur 1 néanmoins les méchants parlent de débauches, d'orgies faites en tête-à-tête et portées jusqu'à l'ivresse... Alors, ajoutent-ils, ce couple, privé de raison, franchit les limites qui séparent l'amour fraternel de l'amour profane et, remontant sans façon vers les mœurs primitives, donne de grands coups de canif à travers notre moderne contrat social. Voilà qui me semble fort, même pour des gens ivres; je ne crois pas un mot de tout cela, malgré le dire général, et j'aime bien mieux féliciter M. de Nevers, frustré par le cardinal en faveur d'Hortense, du partage qu'il fait encore avec cette sœur privilégiée mais en puissance de mari.
Reportons cependant nos regards sur une occupation plus démonstrativement canonique: Marie Bonneau, veuve du sieur Beauharnais de Miramion, conseiller au parlement, ne fut pas toujours une Lucrèce ; mais les grandes passions, les passions sans frein, ont cela de consolant pour la morale, qu'elles usent vite les désirs, et rien de facile comme la pratique des vertus quand le vice n'a plus d'attraits. Mn»« de Miramion en était là lorsqu'il lui prit fantaisie d'établir une maison de refuge pour les virginités en danger du naufrage. Le projet ne pouvait décemment être repoussé ; Louis XIV, en hochant un peu la tête, accorda les lettres patentes au commencement de la présente année, et notre Madeleine convertisseuse se renferma avec trente ou quarante demoiselles dans une espèce de couvent du faubourg Saint-Marceau'. Voulez-vous rendre un torrent furieux, resserrez son cours : les virginités cloîtrées seî révoltèrent, elles secouèrent violemment leurs entraves, et,' faute de mieux, se prêtèrent des consolations mutuelles contre le régime austère auquel on les assujettissait. Quelques pauvres petites demoiselles, trop timides pour être confiantes, ne demandèrent d.u secours qu'à leur imagination exaltée... il fallut bientôt en enterrer cinq ou six... Les
1. Cette maison occupait l'espace sur lequel on a élevé depuis la prison de Sainte-Pélagie, une partie de l'ancien édifice existe même encore.
familles afllifj'éoa dirent à Madeloin^ Miramion que se» essais coiUaioiit Irop cher h rhuinanité, elles retirèrent leurs lillos... et le torrent, plus libre, reprit un cours paisible. Mais la loudatrico uo veut pas en avoir le démenti^ il lui faut à toute force des conversions. Elle vient donc do remplacer les vierges mutines par des femmes dégoûtées du libertiiiaf^e, et qui se sont mises, de leur plein gré, sous sa direction... On nomme son institution les filles de bonne iwlonlé : à merveille ! c'est une bonne volonté qui succède à une autre, l'établissement prospérera.
11 y a dos choses qui font mal quand on aime son [iay» : Louis XIV, lidèle au traité de ligue olfensivc qu'il a conclu, en ll)G2, avec la Hollande, donna dernièrement l'ordre de faire partir sa /lutte pour secourir ses alliés contre Ks Anglais... Or, ce qui restait disponible de notre marine dans les ports du royaume, consistait en un vieux brûlot [ue l'on a craint longtemps de mettre à la mer, tant il était dégradé ; il vient d'appareiller en faveur de la Hollande, et l'on espère qu'avec l'aide de Dieu il arrivera sans avaries à destination. Le duc de Beaufort, le pourfendeur de Maures, a reçu le commandement de cette imposante expédition... Monsieur Golbert, songez à la marine I
Nos Hottes ressemblent un peu, quant à la bonne tenue, aux troupes que le roi d'Espagne entretient dans les Pays- Bas. Un voyageur me disait l'autre jour qu'elles sont si dénuées, si misérables, que les soldats ne vivent que d'aumônes. On les voit par petites bandes demandant la charité aux passants, et les abbayes en nourrissent une bonne partie... Conciliez avec cela l'orgueil castillan. Philippe IV est mort : nous verrons si Charles H, son fils, relèvera la monarchie; ce ne sera, dans tous les cas, que sauf le bon plaisir du jésuite Nitard, qui gouverne la régente Marie- Aune d'Autriche.
On trouve depuis huit jours sur le bureau de tous les beaux esprits un petit livre que M"^* de la Fayette vante beaucoup, et qui mérite d'être vanté davantage : ce sont Ls Pensées et maximes de François, duc de la Rochefoucauld. François n'a pas une bien haute idée de l'humanité,
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car il fait rapporter toutes ses actions à un amour exclusif de soi-même. Je crois, pour mon compte, que le noble moraliste a tort dans son principe affligeant ; mais la vivacité, la précision et la délicatesse avec lesquelles il attache ses idées à ce pivot unique donnent toujours raison à son esprit si ce n'est à sa logique. En 1662, M. de la Rochefoucauld a publié des Mémoires écrits à la manière de Tacite; son recueil nous prouve aujourd'hui qu'il sait penser comme Platon.
Péguillin, devenu comte de Lauzun par la mort de son père, s'est mis tellement à l'aise avec Louis XIV; il lui a joué un si grand nombre de mauvais tours, soit en injuriant les maîtresses de Sa Majesté, soit en les lui soufflant; il s'est à tant de reprises battu derrière le roi avec Gavois, son rival en faveur; ce hardi gentilhomme a dit tant d'insolences au monarque, qui avait la bonté de lui tout passer, qu'enfin il fut envoyé il y a quelques mois à la Bastille. Mais Lauzun manquait au roi, il n'attendait que l'occasion de le rappeler par un prétexte sérieux. Un jour de la semaine dernière, un des courtisans parlait devant Sa Majesté de la barbe de capucin que le favori emprisonné s'était laissée pousser... « Ah ! qu'il doit être plaisant ainsi 1 « s'écria ce prince enchanté d'entrevoir le motif qu'il « cherchait; je veux voir cet original : qu'on dise à Bes- « maux de me l'amener. » Et quatre heures après le prisonnier barbu était dans le cabinet du roi. Lauzun avait une figure si comique, que Louis XIV partit d'un grand éclat de rire aussitôt qu'il l'aperçut.
— Sire, dit gravement le comte, il faut être mon maître pour rire impunément à ma barbe.
— Oh ! c'est qu'elle est unique, cette barbe-là !
— Votre Majesté voit qu'il faut bien peu de chose pour faire un bouc d'iin homme de bonne maison, surtout dans une cour galante.
— Comte, vous allez toujours trop loin en fait de plaisanterie ; quand donc vous corrigerez-vous ?
— Ma foi, sire, quand Votre Majesté le voudra. C'est tel que je suis, à la barbe près, que j'eus l'honneur de
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1 lier 809 bontés ; s'il faut chanj^cr, je vous prie de m'en i>âovonir: Votre \I ij»'^!»'' d nvn ii<>i!« ni«n< imenderons ensemble.
— Allons, alloua, ulourdi, je vous luis gruce, vous êtes libre.
— Grand merci, mon illustre maître ; vous daignez vous expliquer ; la grûco est-elle accordée au vaurien que j'étais, ou à l'homme raisonnable que je dois être ?
— C'est, dans tous les cas, le drôle de corps que vous s encore qui on profitera,
Lau/.un embrassa les genoux du roi, car personne ne lit mieux que lui mêler l'audace d'un favori gâté à la rvililéd'un courtisan dont l'ambition n'est point encore satisfaite.
— Uelevcz-vous, comte ; pour réparer le temps que \iiu3 m'avez forcé de vous faire perdre à la Bastille, je ricerai en votre nom, si vous êtes sage, la charge de c «lonel général des dragons de France : vous pourrez la revendre quand vous voudrez la quitter.
— Sire, répondit Lauzun après une profonde inclination, puisque Votre Majesté me réintègre parmi les généraux de ses armées je vais sacrifier l'ornement de mon menton, qui ne convenait qu'à un général des capucins. Je désire, messieurs, ajouta-t-il en se tournant du côté des courtisans, que ceci vous procure l'occasion de rire... dans votre barbe, mais j'espère que ce ne sera plus à mes dépens.
Le lendemain de cet entretien, Lauzun se montra au lever avec la barbe très courte; mais il trouva en récompense que plusieurs gentilshommes, qui s'étaient flattés de lui succéder dans les bonnes grâces du roi, avaient le nez très long.
Il ne faut pas se jouer des gens qui ont en main l'arme
du ridicule. Molière occupait une partie de la maison
d'un médecin qui prétendit tout d'un coup en augmenter
le loyer ; notre poète comique ne voulut pas supporter
I cette addition de charges, il quitta le logis du docteur :
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de là haine implacable de Molière contre les disciples d'Esculape, définis par lui, « des gens qu'on paye pour « conter des fariboles dans la chambre d'un malade, jus- « qu'à ce que la nature l'ait guéri ou que les remèdes « l'aieiit tué. » C'est encore dans sa vindicte antimédicinale que le directeur des comédiens du Palais-Royal a puisé le sujet de V Amour médecin, comédie en trois actes et non rimée, qu'il a fait jouer d'abord à la cour, ensuite sur son théâtre. Une intrigue ingénieuse et gaie, un déluge de lazzis plus spirituels les uns que les autres, et des portraits frappants de ressemblance : voilà cette pièce, elle restera.
Je veux recommander à Molière, que je vois souvent chez Ninon, M. de Palavicine, gentilhomme vivant à Bruxelles. Racine m'a dit que son ami le comique travaillait à un avare; il profitera de la manie de cet original qui m'a été racontée par Gourville. « J'ai, disait-il un jour « au financier français, là, dans mon cabinet, pour cinq « cent mille livres de barres d'argent qui ne me rappor- « tent pas un sou; j'ai cent mille écus à la banque de « Venise, et je n'en tire que trois pour cent; j'ai quatre « cent mille livres à la banque de Gênes qui ne me valent « pas un intérêt plus fort; en Angleterre, j'ai placé six « cent mille livres, dont le revenu varie de deux et demi « à trois; enfin mes trois vaisseaux ne peuvent faire qu'un « voyage de l'Inde en deux ans... » Et le possesseur de tout cela se plaignait du malheur des temps... le pauvre homme !