CHAPITRE XI
Les auteurs do la lettre espaj^nole sont découverts ; comment. — Les battus payent l'amende. — L'enfer au Palais-Royal. — La Vallière pleure sur la disgrâce de ses ennemis. — Polisson; comment il sort de la Bastille. — Ses amours avec M"» de Scudéry.
— Quatrain trouvé sur la toilette du roi. — L'architecte ^ernmt.
— Il est reçu comme une puissance. — Fait les plans de la colonnade du Louvre, — Ceux du médecin Perrault sont préférés. — Fondation du Journal des Savants. — Discours de réception de Bussy à l'Académie française. — Lettre de Mademoiselle à Colbert. — Orthographe de blanchisseuse d'une Altesse Royale. — Nicolas Poussin meurt à Rome. — Bussy est conduit à la Bastille ; pourquoi. — Bal à la cour manqué parce que les danseurs étaient ivres. — Assassinat du lieutenant criminel Tardieu. — Le Festin de Pierre de Molière. — Compagnie des Indes Occidentales. — Etablissement de diverses fabriques. — La connétable de Colonne. — La duchesse de Mazarin. Son portrait; ses aventures. — M""» de Miramion ; les virginités en danger ; les filles de bonne volonté. — Expédition maritime composée d'un vieux brûlot. — Troupes espagnoles mendiantes. — Apparition des Pensées et Maximes de la Rochefoucauld — Lauzun et sa barbe. — L'Amour médecin de Molière. — M. de Palavicine... le pauvre homme I
Le feu qui couvait depuis près de trois ans sous la cendre, vient de se rallumer ; la mésintelligence survenue entre le marquis de Vardes et Madame, mésintelligence que devait suivre nécessairement la brouille de Son Altesse Royale et de M™* de Soissons,a donné cours aux indiscrétions, et les auteurs de la lettre espagnole déposée dans le lit de la reine, en 1662, sont maintenant connus du roi. Pendant l'exil du comte de Guiche, M"* de Montalais, confidente d'Henriette d'Angleterre, avait été renvoyée
CMUONigUES DE l'œIL-DE-HUKUF ♦•■i'
ir ordre do Mnnsieur; mtiis un ca'ur tondre a IjcHoin de ipimolu'r. Do V'ardos, par suite des inlri^,'ues ourdies lulro M"" do la Vallièro, était presque admis dans l'intiiil6 de Madame ; il voulut tenter do s'y introduire tout fait, et ne désespéra pas do faire oublier à la princesse un amant qui avait lo j^rand lort d'être absent. La tentative élait cepeiulant diflicile, Madame conservait un bien ndre souvenir du comte de Guicho ; son nouveau rival iilit qu'il fallait recourir à la ruse. Un jour donc, de Vars insinua à celle qu'il voulait attirer dans ses filets, que s lollres et celles du comte de Guiche, confiées à Monilais pour être soustraites aux recherches de Monsieur, auraient jjrand risque d'être divulguées par l'ancienne lille d'honneur, mécontente d'avoir été renvoyée du Pa- 1 lis-Hoyal.Cette observation frappa la trop confiante Henriette ; le marquis, profitant de l'impression qu'il venait (le produire, ollVit de retirer la dangereuse correspondance; Madame y consentit, et, sans le moindre soupçon, remit à de Vardes l'autorisation écrite de redemander les lettres à Montalais. Une fois en possession de ce dépôt, le perfide gentilhomme ne voulut le rendre à la princesse qu'au prix d'un tendre retour au sentiment qu'il déclara alors l'uvertement. Madame, d'autant moins disposée à favoriser l'amour du marquis, qu'elle avait plus d'espérance de revoir le comte, qui venait de rentrer en franco, Madame Kçut l'aveu de cette flamme inopportune avec dédain, iiccabla de Vardes de reproches, le bannit de sa présence, et comprit la comtesse de Soissons dans la disgrâce de ce seigneur. Ces deux dames furent à couteaux tirés ; de Vardes et Guiche devinrent ennemis : la jalousie et la discorde jetèrent leurs brandons entre les quatre personnes qui s'étaient réunies pour ruiner le crédit de \I"e de la ^'allière,
La haine ne sait point mesurer ses démarches; M™« de Soissons, certaine d'avoir, dans les lettres que de Vardes avait retenues, des armes puissantes contre Henriette, fit une demi-confidence au roi des intrigues relatives à la lettre espagnole, prenant le soin de ne compromettre que
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M. de Guiche et Madame,' mais, Sa Majesté ayant fait une vive réprimande à sa belle-sœur, celle-ci, emportée par la colère, avoua tout au roi, et attira sur la tête du marquis et de sa maîtresse l'orage qu'ils avaient voulu concentrer sur la princesse et son amant. C'est ainsi que des menées si longtemps couvertes d'un voile impénétrable furent enfin révélées au moment où Louis XIV y pensait le moins.
Certain de punir avec connaissance de cause, le roi n'a plus comprimé sa vengeance : le marquis de Vardes a été jeté en prison ; le comte de Guiche est de nouveau exilé hors du royaume ; M™' de Soissons a l'ordre de se rendre dans ses terres ; mais ce qu'on était à coup sûr bien loin d'attendre, c'est que le mari de la surintendante doit partager son exil... Le cher homme! puni pour une faute de sa femme, qu'elle a commise en commun avec un amant; il faut convenir que c'est cruel. Le Jupiter du Louvre était en train de foudroyer : M'"^ de Navailles a reçu le prix amer de la grille des gouttières, et de quelques petits vers contre la favorite trouvés dans les appartements, et que la dame d'honneur est accusée d'y avoir jetés. Suivant son système d'exil par accouplement, Louis XIV bannit aussi le pauvre duc de Navailles, l'un de ses plus fidèles serviteurs, qui se voit obligé de vendre avec une perte énorme sa charge de capitaine des chevau-légers et son gouvernement du Havre. Il en est de même de la duchesse ; elle trouve à peine moitié prix de sa charge, que le roi fait acheter à M'"® de Montausier, et qu'il paye peut-être pour elle. La compagnie des chevau-légers sera donnée à M. de Ghaulnes; le gouvernement échoit à M. de Saint- Aignan.
Quant à Madame, le roi lui a pardonné ; mais son ménage est devenu un enfer : l'affaire des lettres est sue de tout Paris; chaque jour Monsieur, encore excité par le chevalier de Lorraine, qui ne peut souffrir Henriette d'Angleterre, accable cette princesse de nouveaux reproches. Son repos a fui peut-être pour jamais... Son cœur n'a connu qu'un éclair de félicité, elle ne fait plus .que languir.
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1^0 sort sonil)Io «voir pris soin de perdre tous Ish ennemis do celle la Vallièro qui n'en vcul h personne, qui ne prétendait se venger de qui que ce fiU. Elle déplorait dernièrement la disgrftce des Navailles, du comte de (iuiche, du marquis do Vardes ; donnait des larmes sincères aux cha^'rins do Miid.ime, et s'accusait d'être la première cause de tous CCS malheurs... La bonne, l'excellente créature ! en vérité, sa faveur est justice; je ne pardonnerais pas au roi de l'abandonner.
Je dînai hier chez la duchesse de Chaulnes avec Pélis-
son ; tout ami (pril élait du surintendant, ce bel esprit est
sorti de la Bastille blanc comme neige, après avoir écrit
le panégyrique du roi et s'être engagé à se faire catholi-
jj que, d'huguenot qu'il est. Il n'y a point de disgrâce qui
.' résiste à ces deux grands moyens. « S'il se convertit, me
(lisait à l'oreille le poète Chapelle, qui se trouvait à table
[irès de moi, le projet de la cour est d'en faire un apôtre « convertisseur. En attendant, vous voyez qu'il parle avec « beaucoup de feu à M"" Scudéry, sa maîtresse, d'un autre « culte, auquel la chère fille est depuis longtemps conver- « tie... Oh I mais il faut les entendre : rien de léger, de « volatil comme leur galanterie ; c'est de la quintessence « de sentiment, de la tendresse en madrigaux... Et, grâce « à Dieu, ils sont heureux par là; car, en voyant combien vx ils sont maigres, efflanqués, étiques l'un et l'autre, on « peut juger que la matière entre pour bien peu de chose « dans leur commerce amoureux. »
Je riais encore des folles saillies de Chapelle, lorsqu'il changea tout à coup le sujet de la conversation, ainsi que cela lui arrive à toute minute, tant son humeur est volage et vagabonde. « Tenez, me dit-il, en me présentant un tout « petit papier ouvert, voici un quatrain que le roi trouva « lundi dernier sur sa toilette. > Je pris le papier et je lus :
Tu naquis d'une race auguste.
Ton aïeul fut Henri le Grand, Ton père fut Louis le Juste, Mais tu n'es qu'un Louis d'argent.
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« Le trait n'est pas mal aiguisé, reprit mon jovial voisin : sa pointe a dû picoter le cœur un peu financier de notre maître; cependant il a ri, il a ri bien fort, et a dit que l'auteur de ces vers parlait mieux que les courtisans... « Qu'il « se découvre, a même ajouté le monarque, et je lui donne « cinq cents louis d'or. » Mais le poète ne s'est pas encore montré : on n'a guère de confiance en la parole des rois qui promettent de payer leurs censeurs.
Il vient de se passer quelque chose de curieux dans le monde savant ; le fait est bon à noter. Louis XIV a fait venir à grands frais d'Italie le seigneur Bernini^ architecte renommé ; son entrée à Paris ressemblait à celle d'un ambassadeur ; on lui a donné un hôtel, des domestiques, beaucoup d'or et un carrosse. Au milieu de tout ce faste, l'Italien si grandement traité ëe met à dessiner, de sa main illustre, les plans de la façade du Louvre qui doit regarder l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois ; il termine ses dessins, monte dans son beau carrosse, et vient se présenter en triomphateur devant M. Golbert... Mais ne voilàt-il pas que les plans d'i7 signor Bernini sont trouvés mesquins, et que le contrôleur général fait rougir l'artiste étranger en lui en montrant d'autres qui sont admirables, quoiqu'ils n'émanent pas d'une imagination italique. Les dessins préférés ont été conçus par Claude Perrault ; et, ce qu'il y a de plus singulier dans tout ceci, c'est que Perrault est... médecin. Son projet, adopté par tout le docte conseil des bâtiments ^, sera exécuté, n'en déplaise à M. Leveau, qui ne saurait concevoir qu'un médecin ait pu dresser des plans d'architecture, parce que lui, architecte, se donnerait vainement au diable pour faire une saignée. Nous étions déjà persuadés, depuis l'avènement de M. Golbert au ministère, que nous pouvions nous dispenser d'aller prendre nos hommes d'État en Italie, nous savons maintenant qu'il n'est pas nécessaire que nous y allions chercher
1. Claude Perrault donna aussi les dessins de l'Observatoire, qui fut commencé l'année suivante.
CIlHONIQUIiS DE I.'(ii:il -OE-HOICUl' Oil
dos consiructours do hftlimcnt!) ; oapûroiis que Moniùcur,
iivainou pur ces tùmoignaj^es de noire capacilô, finira j>ar convenir qu'il vaut mieux aimer h la française qu'à ritaliennc.
J'ai lu ce que je viens d'écrire dans une gazelle toute nouvelle appelée le Joiirunl des Savanls ; c'est encore une iii-ililution utile encouragée par M. Golbçrt. J'ai trouvé aussi dans ce recueil le discours de réception du comte de Bussy-Habutin à l'Académie française. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que le mestre de camp général a parlé devant la docte compagnie comme il aurait pu faire en lêle de sa cavalerie légère : son discours, très sec et très court, ressemble véritablement à un manifeste d'entrée en campagne. Gela me paraît bien loin de cette élo- I quence si noble, si pleine d'images dont Vahbé Dossuet nous fait entendre, depuis 1662, les sublimes mouvements.
Ce n'est pas au Journal des Savants que j'emprunte une lettre adressée par cette bonne Mademoiselle à M. Colbert pour lui recommander Segrais, son secrétaire. Cet écrit, dont cinquante copies sont sorties des bureaux du contrôleur général, m'a été apporté par ce fou de Chapelle, qui ne laisse pas échapper un ridicule. Voici copie littérale de Kl missive : « Monsieur, le sieur Segrais, qui est de la
cadémie et qui a bocoup travalie pour la gloire du roi « et pour le public aiant este oublie lannee pasée dans les « gratifications que le roi a faicls aux baus essprit ma prie « de vous faire souuenir de lui, set un aussi homme de € mérite et qui est a moi il y a long tems. J'espère que € sela ne nuira pas a vous obliger a auoir de la considé- « ration pour lui, set se que je vous demande et de me « croire monsieur Colbert votre afectionné amie,
« Anne Marie Louise d'Okléans. >
Il ne faut pas moins qu'une origine royale pour faire passer une ignorance de cette force-là.
J'ai failli déchirer la page du Journal des Savants où je vois que Nicolas Poussin, ce grand peintre, dont la
France peut s'honorer, vient de mourir à Rome... Il avait attiré sur sa patrie une partie de l'héritage de gloire laissée à l'Italie par Raphaël et Michel-Ange ; mais il ne fit pas apprécier assez son immense talent pour en rendre l'ascendant supérieur aux intrigues de la médiocrité... La jalousie heureuse d'un Vouet le força de s'expatrier. J'ose à peine ajouter. qu'au moment où Louis XIV faisait pleuvoir les gratifications sur des étrangers, ce peintre français n'eut aucune part aux bienfaits de son souverain.
Les lauriers ne garantissent pas toujours de la foudre : Bussy, le front ceint d'une couronne académique toute fraîche, vient d'être conduit à la Bastille. Il se rendait au lever du roi, à Vincennes, lorsqu'un exempt des gardes du corps, et surabondamment M. Testu, chevalier du guet^ l'ont arrêté en lui signifiant l'ordre qu'ils avaient de le fouiller et de porter à Sa Majesté tout ce qu'ils trouveraient sur lui. Le comte a répondu qu'il donnerait tout, à l'exception des lettres de sa maîtresse. Je suis peu surprise que ses poches soient toujours garnies de ce genre de correspondance ; personne n'écrit plus que M"»» de Sévigné, et personne n'écrit mieux.
La grande faute du mestre de camp général est d'avoir fait un petit volume ressemblant à des heures, dans lequel, au lieu des images que renferment ordinairement le livre de prières, se trouvent les portraits en miniature de quelques seigneurs dont les femmes sont soupçonnées de galanterie. Il a mis au bas de chaque portrait un discours en forme d'oraison où ces saints d'une espèce nouvelle sont célébrés assez lestement *... Emprisonné I la punition est sévère... C'est pourtant bien peu qu'un petit volume sur un tel sujet.
Mais il paraît que le grief capital de Bussy est une chanson où l'on trouve ce couplet :
1. C'est à cet ouvrage que Boileau fait allusion, dans sa huitième satire, p«r ces vers :
J'irais par ma constance, aux affronts endurci,
Me mettre aux rangs des saints qu'a célébrés Bussy.
i.llUUMuta;S l)K I, Dl.ll.-Dl'.-IKH.l;!' tii.»
Quo Deodalaâ est heureux Do bamor ce bec amoureux CJui d'une orcillu à l'oulro va ', Allcluial
Il y a dans collo espèce de cantique des strophes d'une poésie beaucoup plus expressive, je ne les copierai pas de peur que mes tablettes ne tombent un jour sous la main do mes lillos ou petites-filles avant qu'elles soient dames ». On me fait part à l'instant d'une plaisante nouvelle. Hier au soir, le roi se promettait de donner un bal à Saint- Germain; une grande partie des seigneurs qui devaient y ' assister dînèrent ensemble je ne sais où. L'heure de la i réunion au château étant venue, point de danseurs; le roi ■^' s'impatiente, jure, et linit par envoyer chercher les dîneurs oublieux, lis arrivent, mais complètement ivres... Il a fallu remettre le bal. *
Passe encore pour cela : le vin est bon celte année, et, quoique noble, on n'est pas infaillible. Mais voici quelque chose de plus sérieux : M. Tardieu, lieutenant criminel, et SI femme ont été assassinés il y a trois heures par deux ntilshommes auxquels ils avaient refusé de l'argent que - derniers leur demandaient, en alléguant, pour tout motif, qu'ils en avaient besoin. Ces expéditions, que quelques jeunes gens de bonne maison appellent encore des joliades renforcées, ne sont plus dans nos mœurs : à présent l'on convient à peu près généralement que pour se procurer des richesses, qu'on n'a pas reçues de ses pères,