‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVIChapitre 10 sur 44 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Élévation du château de Marly. — La chemise de M. de Hocquincourt. — Le marchand d'oubliés. — Orgie sanglante. — Bastonnade ministérielle. — Le marquis de Termes. — Le petit bonhomme de chemin. — La marquise de Castelnau. — Mm»s de la Ferté et de Berthillac. — Baron et le Basque sauteur. — La Fontaine narrateur. — Pruderie et conduite licencieuse. — L'Érostrate de la place Royale. — Chambre ardente. — La Voisin. — La comtesse de Soissons,le maréchal de Luxembourg, la duchesse de Bouillon, la princesse de Tingry, la marquise

1. Mm« de Montespan avait eu de son mari un enfant, qui fut M. d'Antin.

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d'AHuye» M" de Polignec et II ntreV te Perte accusée

d'empoisonnante il. — Dernière jours <ii- la Voisin ; son iudace)| son lupplioo. — Noble défense do Luxembourg! — Origine de sou accusation. — (ïriofs de M"# de Soissons ; elle su sauvo en Flandre. — Imputation contre M™* de Tingrjr. — EtéfleudesM de Mm* de Montmorency à co sujet. — La duchesse de Bouillon se moque do- jwgos. — Le diable en robo de palais.— Accusations contre M de Polignac otd'AUuyo. — M™* de Montespan surinteiidanlc de la maison de In reine. — Mot de Sa Majesté à œl égard. — Singulière plaidoirie du maréchal de la Parte en r.ivcui- do sa femme. — Lo prêtre Leeae/e, la Viyourcu.r al son l'ivre. — Les poudres de succession. — Secrets pour échauffer un amant. — La duchesse de Foix : Plus je frotte, moin* ils poussent. — Lo roi et la reine d Espagne. — Les combats de taureaux. — Les ministres et les noyés. — Mystification au galant archevêque de Harlay. — Mariage du Dauphin.

— La Dauphinc ; son portrait. — MM de Maintenon dame d'atour. — Maison de la Dauphinc.— Les entretiens de M™* de Maintenon. — Les menins : co que c'est. — Louis XIV reçoit cette année le surnom de Grand. — Genseric, tragédie de M-»Deshoulières. — Cadeaux énormes à M11» de Fontanges. — Vanité de cette nouvelle favorite. — Niaiseries amoureuses. — La dachessc de Fontanges ; sa grossesse ; les cent mille écus de fixe.

— M1" de Montespan refuse le titre de duchesse. — Ses raisons.

— Mort du duc de la Rochefoucauld. — Son caractère. — Passion d'infirmes. — Sabbat à l'intention de Mm» de Soissons. — M"" de Dreux. — Événement lugubre. — Origine des rubans appelés font anges. — Les trois favorites. — Pénitences exagérées de la sœur de la Miséricorde.— Le roi du Maroc amoureux de la princesse de Conti. — Conduite de mari du prince. — Orgueil de la duchesse de Fontanges. — Avis intéressé, mais sage, de M°" de Maintenon. — La grossesse et les voyages. —

— Les gazons de Fontainebleau. — Catastrophe. — Un abbé de 16S0. — Lo père de la Chaise ; son portrait. — Un général de cavalerie archevêque de Reims. — Les théâtres de Paris en 1680. — Vols au palais de Versailles. — Retraite de M*1 de Fontanges à l'abbaye de Chelles. — M*' de la Sablière ot M. de la Fare. — La dame de carreau pour rivale. — La comète.

Versailles n'est pas encore fini, et déjà ce palais immense, ce résultat d'une folie gigantesque, ne plaît plus guère au roi. Les mortels inconstants se dégoûtent de leurs maisons comme de leurs maîtresses et de leurs chevaux. Louis XIV dit maintenant qu'à Versailles il y a trop d'art,

pas assez de nature; que le roi est bien dans ce vaste édifice, mais que l'homme s'y trouve trop au large ; et Louis XIV sentqu'il tient encore plusau goûtde l'homme qu'aux attributions du roi. Sa Majesté veut un château champêtre, agreste, une sorte d'ermitage, où la faiblesse puisse se réfugier sans risquer d'être aperçue tout d'abord par la médisance. Saint-Germain est trop vieux ; Vincennes n'est pas commode ; Fontainebleau n'est pas assez près. Il faut une résidence où l'on soit rendu pendant la durée d'un caprice ; Marly fut adopté à la fin de l'année dernière, après une mûre délibération, dans laquelle n'entra pas, toutefois, l'appréciation des difficultés qu'on aurait à vaincre pour bâtir un palais, creuser des eaux, planter des jardins sur un emplacement où l'on ne voit maintenant qu'un marais. Le site convient, c'est l'essentiel ; que sont des terrains à dessécher, des terres à changer, des montagnes à faire disparaître? que sont les monceaux d'or à dépenser, les peuples à froisser, les sources de larmes à ouvrir, quand il s'agit de satisfaire un grand prince ? Versailles a coûté déjà deux cents millions, co n'est guère plus d'une année du revenu de la France ; on tâchera cependant que Marly coûte un peu moins.

Il y eut le jour de l'an une réception de chevaliers de l'ordre ; les cordons bleus y assistèrent en grand habit. Or, ce costume ne va pas à toutes les tailles, non plus que la décoration ne sied pas à toutes les réputations : M. de Hocquincourt était accoutré de telle manière à cette cérémonie que sa chemise voulait absolument se produire au grand jour. Le pauvre chevalier avait beau pousser cet indiscret vêtement dans son étui, impossible d'obtenir qu'il y restât. Il fallait voir les yeux baissés des demoiselles, le rire comprimé des dames, la confusion de M. de Hocquincourt... Enfin Mma de Richelieu, n'y pouvant plus tenir, a quitté la galerie pour rire à son aise ; je serais curieuse de vérifier si ce fait a été consigné sur les registres de l'ordre.

L'année commence bien pour les observateurs de nos

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ridioolei ; mais, par malheur, tooi né >on( que L'apparition obitinéa de If ohettiee de* M. d llocquiacourt La marquis de la Farté, le cberali* r de Colbert ai M. »1>' Tilladet, se trouvant ivres en mauvaia lieu, l'une des dernièrai nuite, envoyèrent quérir un jeune marchand

d'oubHea qu'ils entendaient crier dans la nie. Cet enfant, dont la ligure est o li. imdi m te, leur inspira d'horriblea désirs, cju'ils voulurent satisfaire incessamment. Le petit garçon résista, se débattit, cria ; sur quoi ces forcenés lui donnèrent deux coups d'épée, et le laissèrent noyé dans son sang. Le roi, informé le lendemain de cette aiFreuse saturnale, lit faire les plus durs reproches et les plus grandes menaces à MM. de la Perte et Tdladet. Quant au jeune Colbert, Sa Majesté déclara à son père qu'à la première plainte surson compte, il le chasseraità jamais du royaume. Mais le contrôleur général ne s'en tint pas là : ayant appelé son fils- dans un cabinet retiré, il lui reprocha sa conduite avec emportement; et, voulant clore cette réprimande par un mouvement oratoire que le coupable se rappelât, il lui donna cinquante coups de canne, dont pas un seul ne manqua le but. Au commencement de la scène scandaleuse que je viens de rapporter, le marquis de Termes, qui, dans un âge avancé, partage tous les désordres des jeunes gens, se trouvait dans la compagnie de la Ferté, Colbert et Tilladet ; mais ayant reconnu leur intention sur le marchand d'oubliés, il s'était retiré en disant: « Bonsoir, messieurs, je ne veux pas vous accom- « pagner dans ces sentiers détournés ; j'aime à suivre < tout bonnement mon petit bonhomme de chemin, et je « vais coucher chez la marquise de Castelnau. » Cette grosse dame vit en effet avec le marquis, et, quoique veuve, ne se fait pas le plus léger scrupule de paraître enceinte à la cour.

Puisqueme voici sur la voie des scandales, je suis obligée de soutenir la progression d'intérêt qui convient à toute narration ; sauf à faire disparaître un jour ce que mes tablettes pourraient offrir de trop vif.

Toutes les nouvelles de la cour pâlissent devant le

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récit qu'on me fit hier de la dernière aventure arrivée à Mme* de la Ferté et de Berthillac; c'est de l'élixir de galanterie. Ces deux dames, se trouvant ensemble à la comédie et seules dans une loge, se mirent à causer librement de ce qui les intéresse le plus au spectacle, la figure et la taille des acteurs. La maréchale était dans une grande effervescence d'admiration envoyant les formes heureuses, la grâce, la souplesse d'un sauteur basque qui cabriolait en ce moment sur la scène.

— Voyez, voyez, disait-elle à sa voisine, c'est tout à la fois un Hercule et un Adonis.

— J'en conviens, répondit Mme de Berthillac ; mais admirez, je vous prie, la noblesse, le port majestueux, l'accent enchanteur de Baron.

, — Oui, c'est un genre de perfection différent... mais l'autre me touche davantage... Ah 1 madame, comme il saute...

— J'avoue que ce Basque saute à ravir... Convenez aussi que Baron est à tourner la tête. Au surplus, cela dépend de la manière de voir, ma chère maréchale.

— Dites donc de sentir. Tenez, je vous l'avouerai ingénument, il m'est avis qu'un homme avec des reins aussi souples que ce sauteur doit être admirable ailleurs qu'au théâtre...

— Et je vous dirai avec la même ingénuité, maréchale que Baron ne peut qu'être un acteur délicieux dans les conversations au naturel.

— Pour moi, j'aimerais fort à éprouver le Basque.

— Il ne me conviendrait pas moins, répondit Mme de Berthillac, d'obtenir une certitude sur le comédien.

— Qui nous empêche d'en avoir le cœur net ?

— Mais comment, et en quel lieu?

— N'avez-vous pas une maison près de Saint-Cloud?... et en écrivant ce soir un petit mot à ces messieurs...

— Ah 1 je comprends, vous le feriez porter par votre laquais.,.

— Non, reprit la maréchale avec un peu de honte, je ne voudrais pas que mon laquais sût... Vous concevez, à

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la otnipagne, on .1 dei joun d'ennui, et ce ge Mais

le vôtre ?

— Je 11c puis... M mi mari fut longtemps & l'armée, et* les gentilshommes sont si indiscrets...

— Bien, bien, nous enverrons le premier venu à nos actours.

Le rendez-vous fut donné pour le lendemain. Baron et le Basque, charmés de l'honneur que deux grandes dames leur faisaient, n'eurent garde de manquer l'heure qu'on leur indiquait. M"'" de la Ferté et de Berthillac rentrèrent à Paris fort satisfaites de leur journée, et promirent bien d'y revenir.

Pour les deux galants, ils différaient un peu d'avis sur le charme de 1 entrevue qu'ils venaient d'avoir ; ils s'en expliquèrent sans détour en regagnant leur logis.

— Qu'en pensez-vous ? dit le Basque à Baron.

— Mon cher, répondit le comédien, c'est un ange que Mma de Berthillac.

— C'est un diable que la maréchale, répliqua le sauteur.

— Jamais je ne rencontrai une belle plus séduisante.

— De ma vie il ne m'arriva de trouver une femme aussi insatiable.

— Je brûle de me retrouver avec elle.

— Moi je promets de ne plus retourner dans telle galère.

— Je donnerais toutes nos comédiennes pour un seul regard de M1U8 de Berthillac.

— Cherchez donc un autre compagnon de bonne fortune ; certes! mon métier est rude à la comédie ; eh bien! j'aimerais mieux y rester du matin au soir que de passer une heure avec votre harpie de maréchale.

Mais le plus comique de l'aventure, c'est que la Fontaine, l'impassible la Fontaine, qui venait de dîner chez Despréaux, à Auteuil, a entendu d'un bout à l'autre le colloque des deux comédiens, et l'a raconté hier, avec toute la naïveté qu'on lui connaît, chez Mme de Créqui...

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Il fallait entendre les éclats de rire des auditeurs, il fallait voir l'imperturbable sang-froid du narrateur... Molière, où étais-tu ?

Il ne manquerait plus aux nobles dames dont je viens de peindre les mœurs que d'être prudes chez elles ; mais elles ont toute la franchise du vice, et c'est à la cour, dans la maison même du roi, qu'on trouve l'alliage monstrueux des paroles austères et de la conduite déréglée. Personne n'est plus sévère que Mm0 de Montespan envers ses enfants ; personne n'est plus prompt à atteindre la pudeur des femmes, et cependant elle poussait l'année dernière encore l'indulgence pour ses propres faiblesses jusqu'à se livrer à son amant en présence des aînées de ses filles, auxquelles son extrême rigueur ne pardonnait pas un mot imprudent, un geste familier.

On me raconte en ce moment un genre de travers bien autrement singulier : cette nuit, après une débauche, M. Duquesnoi, maître des requêtes, a trouvé plaisant de mettre le feu à la place Royale, dont sa propre maison fait partie. De prompts secours ont arrêté l'incendie; il y a eu cependant un pavillon de brûlé. Ce matin M. Duquesnoi a reçu la visite de M. le chevalier du guet, qui, par une double précaution, s'était muni d'une lettre de cachet, et avait prié un médecin de l'accompagner. Le nouvel Erostrate dormait avec toute la sécurité d'un vertueux patriarche ; éveillé un peu brusquement, il a donné à juger par l'indécision de son regard que sa situation exigeait un traitement et non pas un arrêt. M. le chevalier du guet a remporté sa lettre de cachet ; mais le docteur a laissé douze paquets d'ellébore.

Quand la débauche est portée jusqu'aux excès que je viens de dévoiler, elle n'est plus séparée du crime que par un court espace, et dans leur délire les passions peuvent le franchir. Malheureusement nous avons vu souvent dans le cours des quatre ou cinq dernières années cette triste extension d'une immoralité sans frein. Le supplice de la Brinvilliers fut un exemple insuffisant: les funestes-

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ili ' onl été mis si fréquemment en empoisonnements ■• 100I tellem iat multipliés «| n •• le roi a dû songer enfin à sévir contre les aui itcn-

lats que chaque jour voyait renouveler. Une ordonnance du 11 janvier institue la chambre dite de» /toisons ou

■refonte, ami déjà vient do lancer plusieurs décrets de priso de corps. Et qu'on ne croie pas que les prévenus soientdesindividus obscurs: indépendamment de M"10 Voifl'n, qui vivait en femme do qualité et qui fut arrêtée la première, le décret atteint les plus grands noms de la monarchie... Il frappe jusqu'au sein des alliances royales, puisque la comtesse de Soissons* y est nommée... Une terreur communicative gagne de proche en proche tous les courtisans ; chacun craint d'avoir un empoisonneur dans sa famille. Qui pourrait être exempt de celte crainte quand la chambre ardente appelle devant son tribunal le maréchal de Luxembourg, la duchesse de Bouillon, la princesse de Tingry, la marquise d'Alluye, Mme de Polignac et la maréchale de la Ferté ?

La Voisin, dont le procès a d'abord occupé la chambre, était accusée d'avoir vendu aux gens de condition des poisons, des charmes et divers secrets magiques pour se faire aimer. Elle se mêlait aussi de divination, et savait au besoin, dit-on, appeler le diable à son secours. Les juges, en magistrats sensés, ont repoussé les préventions de sortilège ; mais, en s'attachant au crime d'empoisonnement, ils ont reconnu que cette femme était auteur ou complice d'une foule d'attentats de cette nature: convaincue sur tous les points, elle a été condamnée à être brûlée vive en place de Grève. Ce jugement fut prononcé samedi à dix heures du soir, et le supplice était fixé au jeudi suivant. La coupable a donc connu son arrêt quatre jours avant de le subir. La sérénité de son humeur ou

1. Exiîi, Italien mis à la Bastille pour avoir fabriqué et vendu des poisons, continua, du fond de sa prison, à répandre dans le monde les substances vénéneuses qu'il composait. Sainte-Croix était son élève.

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