Louis-Alexandre de Bourbon, depuis comte de Toulouse
Je doute que les génisses, les brebis, les laies et les tourterelles composant le cadeau que le marquis de Dangeau fit il y a quelques années à Mme de Montespan aillent plus vite en besogne que cette fertile beauté.
Ce n'est pas seulement par métaphore que Ton meurt d'amour au temps où nous vivons : voici l'exemple d'une triste réalité. MUo de Saint-Gelais, jeune personne fort honorable employée dans la maison de la reine, quoiqu'il n'y ait plus de demoiselles d'honneur, avait une bien grande envie d'avoir un amant ; malheureusement la pauvre fille possédait encore plus de laideur que de vocation amoureuse, et ce n'est pas peu dire. Il fallait pour l'aimer plus que de la bonne volonté, plus que du dévouement ; l'héroïsme seul en pouvait être capable... Il se trouva un héros. Certain gentilhomme normand, aussi pauvre qu'intrépide, se jeta, nouveau Curtius, dans une intrigue avec Mlle de Saint-Gelais. Elle était d'une maison illustre ; le sang des Lusignan coulait dans ses veines ; notre amant audacieux le savait et ne pouvait se persuader qu'il n'y eût pas quelque dix mille pistoles à l'appui de tant de noblesse. Mais la vérité perce tôt ou tard, même à la cour. Le normand apprit un jour, jour fatal pour MUe de Saint-Gelais, qu'elle n'était riche qu'en désirs, et n'avait d'espérances que celles de l'amour. L'infidèle disparut un beau matin: le coup était aussi terrible qu'imprévu ; la descendante des rois de Jérusalem s'efforça tant qu'elle put de douter de son malheur ; il fallut enfin y croire. A peine en fut-elle assurée qu'elle devint jaune comme un souci ; bientôt une fièvre lente la dévora ; le marasme suivit de près, et la pauvre fille, descendue en moins de quinze jours au bord de la tombe, mourut en accusant l'ingrat normand de l'avoir assassinée.
J'ai remarqué depuis un mois à la cour de nouveaux meubles fort galants ; ce sont de petits coffrets où l'on renferme sous clef tous les ustensiles servant à table : la cuiller, la fourchette, le couteau, etc. Ces nécessaires, qui chez le roi sont d'or ou de vermeil, se placent à la droite de chaque couvert; ils s'appellent cadenas. Toutes galan-
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tes qu'allés paraissent, ces boîtes ont 61 en usage
pour la sûreté do ceux qui s'en servent: les tentatives d'empoisonnement qui se multiplient chaque jour nécessitent des précautions auxquelles ces petits meubles viennent ajouter. Dernièrement M. Golbert fit exécuter un cadenas pour le service de la reine par le fameux orfèvre Dolaunay ; il pèse vingt-deux marcs d'or, et la façon a été réglée à quatre mille livres.
La paix a été conclue à Nimègue; Louis XIV en a dicté presque toutes les conditions. Trois traités distincts sont sortis de ce laboratoire diplomatique : le premier entre la France et la Hollande ; le second entre la première de ces puissances et l'Espagne ; le troisième, qui n'est point encore signé, entre Louis XIV et l'empereur Léopold, pour lui et les princes de l'Empire. Il est digne de remarque que les Hollandais, après avoir attiré tous les autres Etats dans leur cause, ne perdent absolument rien à la guerre, tandis que l'Espagne est dépouillée de la Franche- Comté et d'une grande partie de la Flandre. Louis XIV fait rendre au roi de Suède, son allié, tout ce qui lui avait été enlevé par l'électeur de Brandebourg et le roi de Danemark.
Le traité avec la république fut conclu le 10 août, et cependant le prince d'Orange, espérant surprendre le maréchal de Luxembourg, l'attaqua le 14 sous les murs de Mons, où, d'après les conventions de Nimègue, nos troupes doivent rester jusqu'à ce qu'on ait donné satisfaction au roi de Suède. Dans ce combat, qui a pris le nom du village de Saint-Denis, le prince a été battu ; il a perdu beaucoup de monde, et la violation des traités est punie. « Je n'ai pu me refuser cette dernière leçon de mon mé- « tier, disait-il à Gourville peu de jours après la bataille. « — Si cela se renouvelait souvent, répondit le conseiller « d'État français, l'éducation de Votre Altesse coûterait « cher à la Hollande.» Sentant toutefois la faute qu'il avait Commise, le prince d'Orange écrivit dernièrement au roi pour s'excuser et lui demander son amitié. « J'ai reçu, lui
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« répondit Louis XIV, la lettre par laquelle vous me « demandez mon amitié; je vous l'accorderai quand vous « en serez digne. Sur ce je prie Dieu qu'il vous ait en sa « sainte garde. — Je ne puis, dit le prince, avoir son c amitié, eh bien 1 j'aurai son estime. »
Cependant le traité entre la France, l'empereur et les princes de l'Empire n'étant point encore signé par suite de difficultés pour la plupart relatives au duc de Lorraine, la guerre continue sur le Rhin. M. de Créqui, après avoir battu le prince de Bade à Rhinsfeld, a attaqué et défait le duc de Lorraine à Gengenbach. Le maréchal s'est ensuite rendu maître du pont de Kehl, a brûlé une partie de celui de Strasbourg, et vient de s'emparer de Lichtenberg.
Pendant cette prolongation d'hostilités, un officier général qui se trouvait à l'armée, a fait sous les plus doux auspices un voyage funeste à Paris. Le marquis d'Albret entretenait des galanteries avec la femme de M. Bussy- Lamet; il reçut un jour une lettre de sa maîtresse, qui lui assignait un rendez-vous et le pressait, avec de tendres instances, de n'y pas manquer. D'Albret obtient du maréchal de Schomberg un congé assez court; il vole dans les bras de sa belle... C'est la mort qui l'y attend. Mm9 de Bussy avait été forcée par son mari de demander l'entrevue; l'épouxoutragé attendit sonrival... il l'assassina. M. de Schomberg a été réprimandé par M. de Louvoispour avoir accordé le congé sans la permission du roi.
Les frais de la guerre ont épuisé les finances ; les coffres de l'Etat sont vides ; et cependant quelques courtisans avaient persuadé Louis XIV, immédiatement après la signature des traités de Nimègue, qu'il importait de donner un superbe carrousel. « Cette fête, disaient-ils, « aura l'avantage politique de faire croire aux étrangers < que les ressources de la France sont inépuisables, et ne « fera qu'ajouter à l'idée qu'on a de la grandeur de Votre « Majesté. » Le roi était bien faible sur le terrain où ces messieurs l'attaquaient : il adopta presque sans objections leur idée, et se laissa présenter des plans pour le
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carrousel. Mais comment, m milieu de la gône où se trouvait l'État, aborder auprès do Colbert la proposition d'une dépensa sans doute considérable et d'une inconble inutilité ? Pendant quinze jours, l'embarrassé monarque tourna autour de ce sujet délicat; mais toujours le courage lui manquait quand il fallait entamer la question au vif. Le contrôleur général, bien informé des projets du roi, et qui avait déjà trouvé le moyen d'assurer leur exécution, quoiqu'il eût l'air de les ignorer, voyait venir Sa Majesté en redoublant ses plaintes, ses exclamations, ses soupirs sur l'équilibre du trésor.
— Hélas ! je le sais bien, dit enfin le roi, et je vois que décidément il me faudra renoncer à un carrousel que je me proposais de donner.
— Un carrousel 1 s'écria Colbert en rendant son visage plus sombre encore que de coutume.
— Oui, les seigneurs de ma cour me disent tous que c'est nécessaire ; mais le défaut de ressources...
— C'est égal, sire, il faut que la fête ait lieu... interrompit Colbert à la grande surprise du roi.
— Mais comment ferez-vous, monsieur, pour trouver l'argent nécessaire ?
— Je serais fort en peine de le dire à Votre Majesté ; je verrai... J'y réfléchirai.
— Oui, je sais, Colbert ; ce ne serait pas la première fois que votre imagination battrait monnaie... Tenez, voilà les plans qu'ils m'ont remis; voyez ce qui coûterait le moins.
— Tout cela ne convient pas, dit le ministre après avoir examiné les desseins.
— Je l'avais prévu ; ces projets seraient d'une exécution trop dispendieuse.
— Non, sire, ils me paraissentau contraire trop mesquins.
— Hum ! que dites-vous, monsieur ?
— Je dis, sire, que, puisqu'il agrée à Votre Majesté de donner une fête, il faut la rendre digne du plus grand roi du monde. Je me charge de faire dresser des plans convenables.
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— Mais l'argent, Colbert, l'argent?
— - Je n'ai pas à cet égard à mesurer la dépense sur les moyens dont je dispose, car je n'ai rien; mais comme il faut que je crée des ressources, il ne m'en coûtera pas plus de les créer fortes.
— Allons, monsieur, que Dieu vous seconde 1 Lorsque le ministre parlait ainsi, toutes ses idées étaient
déjà arrêtées. Rentré à son hôtel, il fit venir les fermiers généraux et leur déclara que l'intention du roi était de compter avec eux de clerc à maître pendant un espace de temps qu'il indiqua; mais que Sa Majesté, toujours juste, voulant les dédommager de ce dérangement, leur accordait un million d'indemnité. Les partisans virent d'un coup d'oeil ce qu'ils perdraient à ce marché ; s'ils annoncèrent en riant leur soumission au ministre, leur rire ne passa pas le nœud de la gorge ; mais, bon gré, mal gré, il fallut se résigner.
Cependant M. Colbert fit mettre dans tous les journaux, non seulement du royaume, mais des pays étrangers, que Louis XIV donnerait à une époque qu'il fixa, un carrousel qui surpasserait en magnificence tout ce qu'on avait vu; sur-le-champ il fit commencer les préparatifs, et bientôt on vit accourir à Paris une multitude innombrable d'étrangers. Tous, pour faire honneur à leur nation, affectèrent un faste éblouissant, tous se livrèrent à des dépenses excessives. Il se fit dans la capitale et dans les environs une consommation prodigieuse à laquelle vint ajouter encore la noblesse de nos provinces, empressée d'admirer aussi les merveilles qui se préparaient. A peine, dans une telle affluence, les marchands, les maîtres d'hôtellerie, les artistes, les ouvriers, purent-ils suffire aux commandes qui leur furent faites.
Au milieu de tout ce mouvement, le roi voulut savoir ce que coûterait une fête qui, pour répondre à l'attente de tant de curieux, devait être magnifique.
— Sire, lui dit Colbert avec négligence, cela pourra revenir à dix-huit cent mille livres.
— Comment, monsieur, dix-huit cent mille livres, et
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c'ost vousqui m'annoncez cela sans vous émouvoir non, je ne veux pas consacrer cette somme énorme à des amusements frivoles, je ne ruinerai point mon peuple pour divertir mes courtisans.
— Votre Majesté no se rappelle donc pas que la fête est annoncée à toute l'Europe, que son honneur est maintenant engagé à la donner?
— Au diable la promesse 1 Voilà monsieur une grande folio.
— Je ne dis pas non ; mais, sire, il y a des folies utiles, et celle-ci est du nombre. Dans cette occasion, il faut enchérir encore sur la magnificence qui vous est naturelle : les étrangers s'y attendent ; s'ils étaient trompés t rien ne serait plus propre à dévoiler la gêne de l'Etat, qu'il nous importe de cacher.
— Vous avez raison ; tirez-vous donc de là comme vous pourrez... et surtout que je n'entende pas crier le peuple
— Que Votre Majesté se tranquillise à cet égard ; le peuple, loin de soulTrir, profitera. Seulement, je vous demanderai, sire, la permission de retarder la fête de quinze jours; nos préparatifs ne sont pas achevés.
— Ah ! voilà qui me contrarie. Comment, après avoir fixé le jour des réjouissances, pourrons-nous calmer l'impatience que ce retard va causer aux étrangers?
— Je propose à Votre Majesté de leur donner un bal aux Tuileries, rien ne rend les hommes patients comme le plaisir.
— En effet, l'idée est excellente, je m'en empare.
M. Golbert avait eu un autre motif que l'achèvement des préparatifs pour demander un retard de quinze jours: le bal des Tuileries fut donné ; les étrangers y parurent avec les habits magnifiques qu'ils avaient fait faire pour le carrousel, il fallut en commander d'autres. Alors, nouvelle dépense, circulation plus active encore de l'argent : c'était là le but du contrôleur général, et il était rempli.
Enfin le spectacle si longtemps désiré fut offert à la multitude avide ; jamais on n'avait rien vu d'aussi brillant, ^'aussi bien ordonné. Les étrangers s'extasièrent sur la
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prodigieuse quantité de richesses que le roi et sa cour étalèrent aux regards éblouis... Chacun exagérait les dépenses; Sa Majesté elle-même regarda en tremblant les états que Colbert lui soumit. Quelle fut sa surprise en voyant, par une balance qui terminait le cahier, que, tous frais acquittés, il restait un million dans les coffres de l'État sur le compte de clerc à maître avec les fermiers généraux ! « Homme incompréhensible ! s'écria Louis XIV en « sautant au cou de son ministre 1 le premier de mes tré- « sors c'est vous, car vous êtes le seul qu'on ne puisse « jamais épuiser. »
Je ne crois pas encore avoir trouvé l'occasion de parler du fameux Le Nôtre, architecte-jardinier qui dessina les beaux jardins des Tuileries, du Luxembourg, de Vincennes, et qui depuis plusieurs années emploie toutes les ressources de son art à Versailles. Cet habile artiste, ayant fait un voyage à Rome cet été, fut présenté au pape Innocent XI, qui avait désiré voir un homme si célèbre. Sa Sainteté examina avec un grand intérêt les plans de Versailles, dont Le Nôtre s'était muni comme de son plus beau titre de gloire ; le chef de l'Eglise en parut enchanté.
— Mon Dieu I dit-il, cela doit coûter des sommes prodigieuses ?
— Saint-Père, répondit l'architecte, la dépense ne passe pas encore deux cents millions. Le Nôtre ajouta : Je ne crains plus de mourir, j'ai vu les deux plus grands hommes du monde, Votre Sainteté et le roi mon maître.
— Ah 1 monsieur, quelle différence ! reprit Innocent XI avec humilité ; Louis XIV est un grand prince victorieux, et je suis un pauvre prêtre, le serviteur des serviteurs de Dieu... D'ailleurs le roi est jeune, et je suis vieux.
— Eh 1 mon révérend père, répliqua Le Nôtre, qui prit au mot la modestie du pape, vous vous portez bien ; il y a beaucoup à parier que vous enterrerez tout le sacré collège. Je suis ravi de l'estime que vous portez à mon maître ; permettez-moi de vous embrasser... Et sans attendre la réponse du vicaire de Jésus-Christ, l'artiste lui sauta
au cou. Innocent \I tan pu trouver que, pour un prince dont on ne baiso ordinairement que la pantoulle, celte accolade était un peu familière, surtout de la part d'un jardinier.
Le Nôtre profosso la plus grande admiration pour Louis XIV ; mais il vénère les beaux-arts, et le coeur lu1 saigna en assistant à Home au convoi de Claude le Lorrain, ce grand peintre de paysage, qui reçut le jour en France et mourut sur un sol étranger. On fit observer à notre architecte que son compatriote s'était retiré en Italie par goût ; mais cette remarque ne put le convaincre* « Non, non, pcrsista-t-il à dire, je ne croirai point que Gelée l se soit expatrié volontairement, il faut qu'il ait eut quelque dégoût en France ; on tient au pays qu'on sur honorer, et il dépend toujours du souverain de faire aimer la patrie à celui qui contribue à l'illustrer. C'est le roi qu a tort : Sa Majesté en sera punie ; elle ne montrera poin aux étrangers la tombe du premier paysagiste qui ait jamais existé. »
On vient de représenter une comédie fort spirituelle du poète Boursault ; il l'avait d'abord intitulée le Mercure galant, mais comme c'est le titre du journal rédigé par le sieur Visé, M. de la Reynie a décidé que cet ouvrage serait appelé la Comédie sans Titre \ Le journaliste, irrité d'une pièce entièrement dirigée contre lui, avait demande au lieutenant général de police qu'elle fût supprimée 1 mais il est rare qu'en France l'esprit et la malignité n'aient pas raison, et c'est pour cela que le sieur Visé a eu tort.
On ne se rappellera la tragédie de Germanicus, du même auteur, que par une anecdote à laquelle cet ouvrage a donné lieu : Corneille, soit par persuasion, soit pour établir entre Boursault et l'auteur d' Andromaque un parallèle qui ne pouvait ilatter ce dernier, dit, il y a quelques
1. Clande dit le Lorrain, parce qu'il était né en Lorraine, se nommait Gelée ; il était fils d'un pâtissier de Nancy.
2. L'ouvrage a été joué plus tard sous le titre de Mercure galant ; c'est avec cette dénomination qu'il est resté au théâtre.
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jours, à l'Académie, « que Germanicus était une bonne « pièce; qu'il ne lui manquait que le nom de Racine. » Le grand poète, offensé de ce discours, exprima avec aigreur son ressentiment en présence de Corneille, et des paroles piquantes furent échangées. Les deux grands écrivains se quittèrent brouillés '.
La paix est enfin signée avec l'empereur et les princes de l'Empire. Le roi cède àLéopold ses droits sur Philippsbourg ; de son côté l'empereur abandonne à Louis XIV Fribourg et Huningue. Cette dernière place, qui n'est, à proprement parler, qu'une redoute, peut devenir d'une grande importance : Vauban propose déjà à Sa Majesté d'y établir une tète de pont sur le Rhin. Le duc de Lorraine, mécontent du traité, n'y a point été compris ; il ne lui reste donc plus qu'à faire effacer la devise de ses étendards et à demander un asile à quelque nouveau Prusias, qui ne le traitera peut-être pas mieux que l'ancien ne traita jadis Annibal.
La mort vient de frapper Anne-Geneviève de Bourbon- Condé, duchesse de Longueville, qui fut une héroïne dans toutes les carrières qu'elle parcourut. Tour à tour pieuse, galante, guerrière et janséniste, elle poussa chacun de ses goûts jusqu'à la passion et chacune de ses opinions jusqu'à l'enthousiasme. Cette femme se trouva mêlée, de son temps, à toutes les intrigues politiques, galantes, militaires ou religieuses; toujours de la meilleure foi du monde, elle ne sut s'arrêter dans aucun genre d'excès, et n'en aperçut le vice qu'après y avoir cédé. M1'8 de Bourbon, à l'âge où les jeunes filles se laissent si facilement séduire par les plaisirs du monde, ne songeait qu'à remplir ses exercices de piété; elle se faisait souvent conduire aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques, où elle passait des journées entières dans les entretiens mystiques de l'abbesse
1. Depuis ce jour Corneille et Racine ont vécu sans amitié l'un pour l'autre, mais non pas sans estime. Dans ce temps-là on s'estimait encore quand on ne s'aimait plus.
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OU bien agenouillée sur les dalles liumidis d.! l'église.
Cependant M"1" la prît faire une
religieuse de sa fille, lui déolara avec douceur, mais avec fermeté, qu'elle devait se préparer à la suivre dans le monde, eu commençant par un bal qu'on préparait pour le lendemain à la cour... Un bal 1 grand Dieu 1 11 est aisé de concevoir combien le nom seul de cette réunion mondaine inspira d'effroi à la dévote élève des carmélite^ ; il fallait cependant obéir, et dans ce danger pressant elle courut consulter la vénérable supérieure sur la conduite à tenir. L'avis que M110 de Bourbon demandait était difficile à concilier avec le respect dû aux volontés d'une mère ; l'abbesse ouvrit un conseil où toutes les fortes têtes de la communauté furent appelées. On discuta longuement, aigrement et simultanément, comme on discute toujours dans un comité féminin. Enfin il fut résolu qu'Anne-Geneviève, avant de faire sa toilette de bal, glisserait sous sa chemise un petit cilice bien rude, dont l'effet préservatif des tentations ne pouvait manquer d'être souverain. De retour dans son appartement, la pieuse demoiselle se cuirassa donc du précieux cilice, se laissa parer ensuite des atours les plus brillants, et se présenta dans la dansante assemblée, ne se croyant pas moins invulnérable que le bouillant Achille après son immersion dans le Styx. A peine la belle princesse fut-elle rendue à la cour qu'une foule d'adorateurs l'entoura, et que les éloges les plus exagérés, et par cela même les plus doux, lui furent prodigués. Rien de subtil comme la louange; les compliments que recevait MUe de Bourbon ne tardèrent pas à percer l'enveloppe de modestie sur laquelle la pauvre enfant avait trop compté ; elle ressentit l'effet du poison, y prit goût, s'en enivra dans la même soirée, et cela malgré le cilice, bientôt échauffé par un feu profane contre lequel il demeura sans vertu. En un mot l'élève des carmélites sentit, en retournant au palais de sa mère, qu'elle avait eu tort de se croire invulnérable, et c'était ailleurs qu'au talon qu'elle venait d'être blessée... « Elle portait, hélas ! le trésor de la
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grâce dans un vase plus fragile qu'elle n'avait pensé. > Depuis ce jour jusqu'à l'âge où la conversion naît ordinairement du dépit que cause la fuite du péché, Mme de Longueville n'a jamais été sans amants : mais il faut convenir aussi qu'on ne la vit pas un instant sans confesseur: elle a constamment mené de Iront les intrigues amoureuses et les pratiques de la dévotion, et si elle a fini par être dévote seulement, c'est que l'amour était resté en arrière, et qu'elle ne pouvait plus le faire rejoindre. Il y eut alors une place vide dans ses affections; le jansénisme vint la remplir d'autant plus promptement que la cour haïssait les jansénistes, et que Mme de Longueville n'aimait point la cour.
Cette sœur du grand Condé fit bâtir un corps de logis à Port-Royal des Champs, où souvent elle passait des mois entiers dans la compagnie des Arnauld, des Nicole des le Maître, des Hermant, des Sacî. Les conversations^ de ces hommes supérieurs contribuèrent à corriger Mme de Longueville de la manie du bel esprit, qu'elle avait accréditée à l'hôtel de Rambouillet. Cette réunion de jansénistes éclairés, sous la protection d'une femme tout à la fois riche, puissante et exaltée, finit par inquiéter Louis XIV, excité par le Père de la Chaise et les jésuites, dont le ressentiment se nourrit encore du souvenir des Lettres provinciales. Louis XIV, dans ces derniers temps, a menacé Arnauld et quelques autres sectaires de Jansénius; mais la mort de Mme de Longueville enlevant le principal appui de ce parti, il est probable qu'on cessera de le craindre et de le tourmenter. L'oraison funèbre de MD» de Longueville a été prononcée aux Carmélites par l'évêque d'Autun. Ce prélat courtisan a eu l'art de mêler avec beaucoup d'adresse le panégyrique du grand Condé à celui de sa sœur, et M. le prince, présent à la cérémonie, s'est enivré très volontiers du nuage d'encens qui lui était envoyé. L'orateur sacré peut se flatter encore d'avoir esquivé très heureusement les endroits de la vie de son héroïne où l'absence de l'éloge n'eût pas suffi... Pauvre postérité, comme tu seras trompée !
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Il nous restait encore un petit adversaire en Allemagne: . ,iait rélecteur de Brandebourg, qui seul avait refusé d'accéder au traité de Nimègue. Ce prince obstiné vient enfin de signer la paix, après s'être fait enlever le pays de Clèves par le brave Galvo, et Lipstadt par le marquis de Sourdis, tandis que le maréchal de Créqui battait l'électeur lui-même à Mindcn.
Nous voilà donc en bonne intelligence avec toute l'Europe, et nous sortons de cette guerre avec tous les honneurs du triomphe, que nous sommes loin d'avoir toujours conquis pendant les hostilités. M. de Pomponne est cependant disgracié pour n'avoir pas assez obtenu; la cour lui reproche de ne pas s'être fait céder les villages situés entre Fribourg et Brissac,et d'avoir laissé ainsi des terres de l'Empire entre les possessions du roi. Ce grief est à peine suffisant comme prétexte, mais le vrai motif a plus de consistance. Le contrôleur général convoitait depuis longtemps les affaires étrangères pour M. Golbert de Croissy, son frère, qu'on a vu faire ses preuves diplomatiques au congrès de Nimègue, et qui négocie maintenant en Bavière le mariage du Dauphin avec une princesse de cet électorat. M. de Pomponne n'a donc réellement que le tort d'avoir occupé un emploi dont un homme plus puissant que lui voulait le désemparer; c'est un crime auquel on ne fit jamais grâce à la cour.
Mma de Montespan, depuis sa dernière couche, conservait une incommodité qui pouvait avoir échappé au roi ; elle l'espérait même; mais il était imprudent de s'en éclaircir, et cette imprudence elle l'a commise. Louis XIV, interpellé avec adresse sur cet objet délicat, répondit sans détour, sans ménagement : il alla jusqu'à avouer le dégoût qu'il éprouvait. La favorite, blessée profondément, se plaignit avec un emportement auquel elle n'avait point encore osé se livrer en présence de Sa Ma* jesté ; et voulant égaler la vengeance à l'insulte, la marquise reprocha à son amant un « défaut que l'amour « ambitieux tolère quelquefois, mais que l'amour sensuel « ne pardonne jamais >. Cette injure brisa tout à couple
talisman inconnu qui retenait Louis XIV auprès d'une femme qu'il n'aimait plus ; le charme était détruit, peutêtre sans retour. Le soir même de cet événement, Mm' de Maintenon en fut informée ; je ne sais comment cela se fit, mais on a tant de moyens d'apprendre dans les cours quand on veut fermement savoir. La favorite en expectative connaissait la vanité du roi, elle savait qu'il était surtout facile de l'irriter sur le point où Mme de Montespan l'avait attaqué ; la pénétrante observatrice pensa que le colosse de crédit de sa rivale devait être au moins ébranlé, et que le moment de lui porter le dernier coup était arrivé. Le lendemain, Sa Majesté voyait d'une croisée défiler ses mousquetaires;Mm0 de Maintenon se plaça silencieusement auprès de lui, et, d'un air rêveur, regarda passer la troupe. Le roi ayant aperçu cette dame en se retournant, lut demanda le sujet de la tristesse qu'elle montrait. « Je pensais, lui répondit-elle en riant, « que tous ces mousquetaires sont de francs libertins, et « que leur capitaine ne vaut guère mieux. Sire, ajouta-t- « elle plus bas, vous aimez ces gentilshommes ; mais si « l'un d'eux avait enlevé la femme de son prochain, et si « vous le saviez, quand ce serait le plus brave, quand il < n'aurait ravi que la plus vile des créatures, cette nuit il « ne coucherait pas à l'hôtel... » Le roi se retira sans avoir dit un mot ; mais il n'avait pas perdu une seule des paroles prononcées par la marquise ; il les répéta une heure après au duc de Saint-Aignan, de qui je les tiens, et lui dit que jamais remontrance n'avait produit autant d'effet sur lui. Mme de Maintenon avait habilement mesuré cet effet avec la scène de la veille ; elle jugeait qu'en ajoutant la honte au ressentiment, la réflexion sévère qu'elle s'était permise devait rendre définitive sa rupture avec Mma de Montespan, et Sa Majesté avait juré à M. de Saint-Aignan qu'elle l'était.
Croira-t-on que la dixième année des amours du roi et de Mm* de Montespan, et lorsque cette intrigue tombait de vétusté, Marie-Thérèse doutait encore que la marquise eût donné des enfants à Sa Majesté! Elle en eut la conviction
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tout récemment, parce que Louis XIV, ayant Abjuré tout mystère, l fail venir à la courses bâtards. L'une de ces personnes obi qui se trouvent partout, présenta
hier à la reine, dans loi jardins de Versailles, M1'0 de Mois et le comte de Toulouse, qu'on y promenait.* M"'" de Riche- « lieu, dit la reine en les embrassant, me disait qu'elle « répondait de tout ce qui se passait, voilà les fruits de « ce cautionnement. »
La grandeur des rois ne se fonde pas seulement sur les victoires qu'ils ont remportées, les bonnes lois qu'ils ont faites, la sage administration qu'ils ont organisée, les monuments qu'ils laissent; la gloire de ces maîtres du monde résulte aussi du silence de toute critique sur les actes de leur pouvoir. Il suffit même à la rigueur, pour leur faire une grande renommée de vaillance et de vertu, d'un peu d'adresse à leur créer des exploits ou de belles qualités ; mais il faut beaucoup de soin à cacher leurs faiblesses, leur ignorance, leurs vices et leurs fautes. C'est dans ce but que sont créés les censeurs royaux et les commissions de librairie tels que ceux qui furent établis le mois dernier. Les devoirs de la commission, présidée par un magistrat, consistent à examiner les livres qui pénètrent de l'étranger dans le royaume, à écarter de la circulation les journaux publiés chez les nations libres, comme la Suisse, la Hollande, Genève, etc. Cette commission doit veiller à ce qu'il ne parvienne en France, même des monarchies étrangères, que les papiers publics dont les rédacteurs sont soudoyés par les ministres français. Les livres imprimés dans le royaume sont également soumis aux censures de la commission, qui doit envoyer à l'improviste des agents dans les ateliers des imprimeurs pour y surprendre les publications clandestines ; tandis que, chez les libraires, d'autres censeurs doivent certifier, par un signe apposé à chaque page des livres, que ces ouvrages n'atteignent point le gouvernement. Voilà comment les potentats sont infaillibles, et comment les peuples ne se plaignent jamais.
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La mortalité est cette année parmi les frondeurs ; à peine les cendres de Mme de Longueville sont-elles refroidies qu'il faut accompagner au monument Mm9 la duchesse de Chevreuse et le cardinal de Retz. Je n'ai plus rien à dire de la première, sinon que c'est un moulin à intrigues qui s'arrête, un caquet perpétuel qui a cessé. Quant au cardinal, j'en ai dit peu de chose ; et n'ayant eu qu'une seule occasion de parler de lui pendant sa vie, je viens faire entendre la vérité sur sa tombe. Jean-François-Paul de Gondy ne ressembla guère dans sa jeunesse au vertueux Vincent de Paul, qui fut son professeur. Il était emporté, querelleur, quoique revêtu des ordres; et même lorsqu'il sollicitait la crosse, insigne sacré des hautes dignités de l'Église, il se battait en duel comme un officier de la cour d'Henri III. Un peu plus tard, le goût de l'intrigue vint à M. de Gondy ; il passait presque toute sa vie dans les brigues, sans avoir jamais eu un but fixe ou une opinion arrêtée. Son esprit était entreprenant, subtil, inventif, et visait aux aventures, dont la licence ne l'effrayait point. Il avait de l'adresse et de la promptitude à faire rapporter la réussite à son mérite, qui souvent n'y entrait pour rien. Cet homme se faisait, comme on dit, prophète après l'événement, et savait imaginer des moyens pour expliquer les résultats qu'il n'avait pas même prévus. Il épousa le parti de la Fronde, non par haine de la cour ou par amour du parlement, mais pour donner carrière à son caractère turbulent et prêter un aspect original à sa conduite. Jamais ce cardinal, abandonné à lui-même, n'eût obtenu le moindre succès : tous ses projets s'évaporaient en saillies, et ses plans n'étaient le plus souvent que des Chimères. Sur la fin de sa vie, M. de Retz est devenu doux, paisible, honnête ; il a fait abstraction de toute intrigue, de toute ambition, et s'est fait aimer de tous ceux qui l'entouraient. Il laisse pour plus de quatre millions de dettes; il en a cependant déjà payé beaucoup. Etant coadjuteur de l'archevêque de Paris, M. de Gondy aimait beaucoup les femmes ; il avait tout ce qu'il fallait alors pour leur plaire. M«e de Longueville lui accorda, dit-on, ses
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Donnai grâces ; il osa aspirer à celles d'Anne d'Autriche, m. lis on croit qu'il n'en obtint que le chapeau de cardinal.
La jrunc princesse Marie-Louise, fdle de Monsieur et d'Henriette d'Angleterre, va régner sur les Espagnols; fronneur qu'elle avait peu recherché. « Je vous fais « reine d'Espagne, lui dit le roi à son dépari ; que pour- « rais-je de plus pour ma fdle? — Vous pourriez davan- « tage pour votre nièce I » répondit la fiancée de Charles II, qui n'avait une haute idée ni de sa personne ni des plaisirs de sa cour. Elle partit, cependant, non comme une vierge qui sourit aux fêtes de l'hymen, mais comme une victime qui se dévoue.
Un mariage plus surprenant est le sujet de tous les entretiens ; Ml'« de Blois, fille du roi et de Mm» de la Vallière, épouse le prince de Conti, fils du grand Condé. Décidément les héros ne sont fiers qu'un jour de bataille; ailleurs ce sont les hommes les plus condescendants du monde. Les deux princes se sont prêtés avec une grâce toute charmante à cette union, que l'opinion publique adopte un peu moins volontiers qu'eux. Mais que fait l'opinion ? Ce n'est pas elle qui dispense les faveurs et les richesses. La maison de Condé est gèi\ëe ; le roi est généreux: ces deux considérations sont d'un grand poids. Après tout, Mll< de Blois, malgré l'absence de quelques formes, est presque aussi illustre que son époux ; issue d'un roi puissant et d'une femme maintenant en odeur de sainteté, il doit s'en falloir très peu qu'elle ne vaille un prince du sang au troisième degré. Voilà l'idée que se font les gens qui réfléchissent peu et qui calculent beaucoup. C'est en prenant les choses de ce côté que le comte de Gramout adressa hier un compliment assez burlesque au prince de Conti. « Monseigneur, lui dit-il, je me « réjouis fort de votre mariage ;croyez-moi, ménageonsbien « le beau-père ; ne le chicanez pas ; ne prenez pas garde à « peu de chose avec lui : vivez bien dans cette famille, « et je vous réponds que vous vous trouverez au mieux « de cette intelligence. »
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Le compliment à faire à sœur Louise de la Miséricorde était plus délicat : la nature même des félicitations rappelait amèrement le péché que la pieuse recluse doit oublier en l'expiant. Mais MmB de la Vallière sait encore sa cour par cœur: elle a très bien concilié le ton de ses réponses avec son habit, et la componction claustrale avec la tendresse maternelle. Madeleine du faubourg a donc une consolation de plus, et nous possédons une très jolie princesse de Conti.
En intrigue, comme en guerre, le plus habile tacticien se trompe ; Mm8 de Maintenon, qui sut si bien ajouter au dégoût du roi pour rendre définitive sa rupture avecAthénaïs, que Sa Majesté ne voit plus, en effet, Mm" de Maintenon, dis-je, n'avait pas fait assez pour recueillir le fruit de cet événement. Que veut donc l'ambitieuse veuve ? car personne aujourd'hui ne peut douter de son ambition. Rendre Louis XIV sage, dévot, pénitent, voilà qui est bon pour le décorum ; mais, en réalité, qu'est-ce que cela procurerait à la convertisseuse?Si le roi prend beaucoup de plaisir à ses sermons, c'est que le prédicateur est une belle femme, et que rien ne pourrait être plus piquant pour notre maître que d'exciter des passions qui, trahies parles yeux de la veuve, se cachent d'ailleurs sous tant de zèle pieux. Voilà le véritable fond des choses ; il faut que Mme de Maintenon, en combattant le péché, se décide à le commettre, ou elle ne parviendra jamais au rang où Mme de Montespan est montée.
En attendant, cette favorite est remplacée: nous avons depuis quelques jours, une troisième maîtresse en titre. La jalousie a muré la chambre des filles chez la reine ; mais on ne l'a point fermée dans la maison de Madame . C'est là qu'apparut un beau matin aux regards connaisseurs du roi M"9 Angélique de Scoraille de Rouville-Fontanges, fille d'un gentilhomme du pays de Rouergue. Cette demoiselle, qui n'a pas encore dix-huit ans accomplis, est la plus jolie blonde qu'il soit possible de voir : la délicatesse de ses traits s'allie avec une grande régularité ; le
OHIIONIQUBi ne l'gbl-DI
plus beau satin ne poui r.iit qu'avec dôsavani com-
paré à son teint, et les ruses paraîtraient ternes mprèa do l'éclat qui l'anime. Mais l'expression de la plus jolie bouche, des plus beaux yeux, révèle malheur usement le défaut d'esprit do M"» de Fontanges : ses lèvres, toujours séparées, laissent voir des dents fort blanches, fort égales, mais dont l'apparence habituelle donne un air niais à la physionomie de cette belle personne, et son regard brillant ne parle que le langage positif des sens. La taille de la nouvelle favorite est fine, souple, élancée ; ses bras, sa gorge, son pied, tout est enchanteur ; il ne manque à cet ensemble parfait qu'une étincelle pour l'animer ; nous verrons si elle descendra du ciel à la voix du Pygmalion do cette autre Galatée.
Ce qu'il y a de singulier dans la nouvelle passion du roi, c'est que Mme de Montespan elle-même en montra l'objet à Sa Majesté : « Regardez donc, sire, lui disait-elle « un jour en traversant les appartements de Madame, « voilà une fort belle statue ; je demandais dernièrement « si elle sortait du ciseau de Girardon, et j'ai été bien « surprise lorsqu'elle-même m'a dit qu'elle vivait. — Sta- « tue tant que vous voudrez, a répondu le monarque ; « mais, vive Dieu ! voilà une belle créature 1 »
Depuis ce jour, Louis XIV ne fit plus que songer à la statue ; il conçut le projet de l'animer, et l'on assure que déjà ce beau marbre a reçu l'étincelle qui lui manquait. Malgré ce secours, il est venu peu d'esprit à MlledeFontanges. Son caractère est un fonds de sensibilité romanesque, qui la porte à pleurer dès qu'elle éprouve la moindre contrariété. Le cœur de cette enfant est bon, généreux ; mais sa générosité dégénère souvent en prodigalité. A peine l'amour du roi pour cette maîtresse date-t-il de trois semaines et Sa Majesté lui a donné trois cent mille livres, dont il ne lui reste pas un sou.
M1Ie de Fontanges soutient la conversation avec peine; le roi souffre à l'entendre parler, et paraît gène quand il est avec elle en société. Dans les premiers temps, Mme de Montespan, pour se rendre agréable à Sa Majesté, parais-
sait favoriser son intrigue avec celle qu'elle nomme le Chat gris ; elle la parait de ses mains, ainsi qu'elle fut jadis parée de celles de la Vallière ; mais l'inclination de Louis XIV paraissant vouloir durer, la marquise est devenue jalouse ; elle n'habille plus sa rivale que de ridicules et de quolibets. MmB de Montespan a eu dernièrement un grand triomphe par l'extrême désavantage avec lequel le Chat gris a paru à un bal de Villers-Cotterets. Il y avait longtemps que Mlle de Fontanges n'avait dansé; elle parut gauche ; ses jambes n'arrivaient pas ; elle finit pas marcher sur sa robe et la déchira. Ne pas savoir danser est un crime de lèse-majesté aux yeux de Louis XIV, qui, à quarante-trois ans, est encore, à coup sûr, le plus beau danseur des souverains de l'Europe. La faveur naissante de la maladroite favorite fut compromise d'autant plus gravement à Villers-Cotterets, que la sultane validée, Mm8 de Montespan, dansa de manière à prouver que ni ses quarante années ni ses huit enfants J n'avaient en rien altéré sa légèreté, et qu'elle jouissait encore de toute l'élasticité musculaire de son jarret.