Ce qui tient à titre d'office à la chambre du roi
Ces courtisans trouvent ordinairement le roi se chaussant; ils assistent ensuite à sa barbe, qu'il fait lui-même de deux jours l'un. Sa Majesté met en ce moment une petite perruque courte, qu'elle garde toute la matinée. Quelquefois cela se fait devant une toilette, qu'un valet bleu a roulée dans la chambre ; plus souvent le roi fait seulement tenir un miroir devant lui. S'il s'assied à la toilette, il arrive de temps en temps qu'il demande son nain, homme de trente-cinq ans, haut de quatorze pouces, que l'on met sur la toilette, et dont la tête ne dépasse guère le bouchon des flacons à essences. Cet avorton a peu d'esprit; mais ses reparties ont de la franchise, de la naïveté.
Dès que le roi est habillé, il passe dans la ruelle de son lit pour faire une seconde prière; alors tout ce qu'il y a de clergé dans la chambre se met à genoux sur le parquet; les laïques restent debout, le capitaine des gardes se ^lace tout près du balustrel,et s'y tient jusqu'à ce que Sa Majesté ait cessé de prier. La prière étant finie, Louis XIV entre dans son cabinet, où il est suivi, s'il n'y a pas été précédé, par toutes les personnes ayant ces sortes d'entrées, qui sont très nombreuses,[à cause des innombrables charges auxquelles on les a attachées dans ces derniers temps. C'est là que Sa Majesté donne l'ordre à chacun pour la journée; on apprend ce qu'elle doit faire jusqu'au soir, et les officiers de service se dirigent en conséquence. Les enfants naturels du roi restent ordinairement avec lui quand la foule des courtisans est écoulée ; leurs anciens gouverneurs, MM. d'O et de Montchevreuil ont aussi la liberté d'y rester. Il est rare qu'à cette heure les intendants des bâtiments ou des jardins ne viennent pas en Taisonner avec Sa Majesté, ou soumettre de nouveaux palans à l'approbation du maître. Pendant ces entretiens, la grande affluence des courtisans, dont le roi n'a encore reçu qu'une petite partie, attend dans la galerie qu'elle obstrue ; le capitaine des gardes seul est dans la chambre
1. Petite balustrade en bois doré placée devant le lit du roi, et qui empêchait que la foule des courtisans ne pût s'en approcher.
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avertit ce seigneur quand le moment de la messe est venu; le capitaine ouvre alors la porte du cabinet et accompagne Sa Majesté à la chapelle. Le temps passé dans le cabinet est celui où le roi donne des .uuliciiccs .sarcles ambassadeurs en présence du ministre des aiïaires étrangères ; il en accorde aussi dans la ruelle do son lit à l'issue de la prière : ces dernières audiences s'appellent particulières. Lorsque Louis XIV se rend à la messe, en traversant la foule qui remplit les appartements, tout le monde peut lui parler en prévenant le capitaine des gardes; il en est de même en revenant de la chapelle. Le roi entend l'office de sa tribune ; il ne se place en bas qu'aux fêtes annuelles ou pour des cérémonies extraordinaires. Dans le cours de la messe, les musiciens du roi chantent toujours un motet. Tandis que Sa Majesté est à la chapelle, les ministres s'assemblent dans la chambre du roi où les gens de haute distinction peuvent aller s'entretenir avec eux. A son retour, Louis XIV demande le conseil, et la matinée est finie.
Le roi ne peut se dissimuler que son mariage secret avec Mma de Maintenon ne soit désapprouvé par le Dauphin ; ce prince lui a dit librement sa façon de penser, et Monseigneur ne se fait point de faute d'appeler la femme de son père ma belle-mère burlesque. Cet éloignement de l'héritier du trône pour une dame qui maintenant y tient de si près afflige beaucoup le roi ; il ne cesse de faire des efforts pour décider son fils à faire, au moins politiquement, sa cour à M«" de Maintenon : tantôt le monarque affecte de recevoir chez elle afin d'y amener le prince, tantôt il y tient conseil, auquel Monseigneur est admis. Rien ne peut déterminer un rapprochement. Avant-hier le roi eut à cet égard un déplaisir dont toute la cour fut témoin : au sortir de la messe, Sa Majesté prit e bras du Dauphin, en lui parlant d'un objet assez indifférent, et le conduisit doucement jusqu'à la porte de Mm* de Maintenon, espérant qu'il se laisserait introduire chez
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elle... Mais tout à coup il s'arrête, quitte le bras de son père, le salue très-respectueusement et se retire...
Le mariage du roi ne plaît guère plus au public qu'à Monseigneur ; je copie des vers qui le prouvent. C'est Mmo de Maintenon que le poète fait parler, et je trouve qu'il n'a pas trop mal résumé la vie de cette heureuse parvenue.
Que l'Éternel est grand, que sa main est puissante 1
Il a comblé de biens mes pénibles travaux.
Je naquis demoiselle et je devins servante ;
Je lavai la vaisselle et souffris mille maux.
Je fis plus d'un amant, et ne fus point ingrate :
Je me livrai souvent à leurs premiers transports.
A la fin, j'épousai ce fameux cul-de-jatte
Qui vivait de ses vers comme moi de mon corps.
Un beau jour il mourut et, vieille devenue,
Mes amants, sans pitié, me laissaient toute nue,
Lorsqu'un héros me crut encor propre aux plaisirs.
Il me parla d'amour, je fis la Madeleine ;
Je lui montrai le diable au fort de ses désirs...
Il en eut peur, le lâche, et je me trouve reine.
En dépit de ces vers et de beaucoup d'autres aussi malins, Mmede Maintenon travaille, dit-on, sous main à faire déclarer son mariage ; mais le père de la Chaise, malgré son dévouement, refuse de seconder ce projet ambitieux. La compagne du roi de France n'aura donc, au moins de longtemps, le titre de Majesté que dans la bouche des domestiques intimes, qui ne manquent jamais de le lui donner. La semaine dernière, Bontems, en rendant un livre à Pélisson de la part de Mma de Maintenon, lui dit :
« Je suis assuré que Sa Maj » Puis s'étant arrêté tout
court, il reprit : « Je suis assuré que madame l'a lu. »
Cependant le mystère de l'union du roi avec M"18 d« Maintenon n'est couvert par elle-même que d'un voile transparent et qu'elle soulève parfois. Ayant lu l'autre joui un couplet satirique sur elle, on l'entendit s'écrier : « Me prendrait-on pour la maîtresse du roi 1 » A quelque temps de là, un enfant s'étant avisé de lui dire : « Est-il vrai,
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madame, que vous êtes reino do Franco? » elle se contenta de lui mettre son éventail sur la bouche La marquiia ne se montra pas plus sévère envers un paysan de Fontainebleau qui lui donnait de la Majesté devant cinquante personnes : « Il faut, se borna-t-elle à lui dire, « que tout ce qui m'approche soit flatteur. » Mais voici quelque chose de plus positif qui m'a été raconté par une amie de Mme de Caylus. Depuis quelque temps M™9 de Maintenon se propose d'introduire à la cour cette jeune dame sa nièce ; mais elle est légère, un peu galante, et l'on assure même que M. de la Fare n'est pas le seul qui sache à quoi s'en tenir sur cette dernière qualité de la spirituelle de Caylus. La marquise, en lui adressant quelques réprimandes, lui disait donc : € Faut-il que, par « votre faute, je me voie obligée de retarder votre for- € tune ! vous qui pourriez faire ici la plus grande figure, € vous à qui je renverrais volontiers l'encens dont on me « fatigue ; et elle ajouta en baissant un peu la voix, vous « nièce d'une reine l » Je dois ajouter néanmoins que M"19 de Maintenon fit éloigner quelques mois de Versailles Mm9 d'Heudicourt pour avoir dit devant elle en parlant du roi et de M. d'Heudicourt : « Nos maris ne revien- « dront pas sitôt de la chasse. »
Louis XIV s'affranchit davantage des lois de la discrétion : un jour que Sa Majesté était un peu indisposée et couchée, Monsieur étant entré dans sa chambre trouva M'119 de Maintenon penchée sur son lit : « De la manière « dont vous me voyez devant madame, dit le roi, vous «jugez bien, mon frère, ce qu'elle m'est. »
Cependant, soit dévotion, soit désir d'arriver à une grandeur plus authentique, la compagne du roi continue auprès de lui ses exhortations pieuses. L'un de ces matins Sa Majesté parcourant avec elle un appartement qu'elle a fait meubler récemment, s'arrêta devant un crucifix. « Voilà, dit le roi, un ornement bien sérieux, je vous con- « seille de le faire ôter. — Eh ! quoi ! répondit la dame, « vous craignez de voir l'image de Celui que vous voulez « aimer, de Celui qui, aujourd'hui votre espérance, sera à
« la mort votre unique ressource 1 — Vous prêchez comme « un ange >, répliqua Louis XIV. Et le crucifix resta.
Pourquoi donc un peu de charité pour ses anciens coreligionnaires ne se mêle-t-il pas à tant de ferveur ? l'épouse de Louis XIV se bornera-t-elle toujours à voir des rites, des paroles et des conversions dans ce que la religion commande de pratiquer ? et ne comprendra-t-elle jamais les massacres dans ce dont le ciel ordonne de s'abstenir ?
Il paraît en Angleterre des gravures critiques représentant les principaux personnages qui ont participé et participent encore à la persécution des malheureux protestants : MM.de Boufflers,de Baville, Marillac, de Louvois, le père de la Chaise, Mme de Maintenon et le roi luimême y sont peints sous des habits de moines; les oreilles du père de la Chaise figurent dans son portrait larges comme des feuilles de figuier, et le malin dessinateur a reproduit le visage de Louis XIV sous la forme d'un soleil coiffé d'un capuchon. Les oreilles démesurément grandes du confesseur de Sa Majesté devaient avoir bien tort sous le crayon critique ; mais il faut pourtant reconnaître que ce prêtre, tout jésuite qu'il est, a souvent blâmé l'extrême rigueur du roi, et lui a exprimé sa désapprobation au péril de son crédit. De la Chaise veut sans doute la ruine des jansénistes et des protestants, mais il la voudrait par des moyens qui ne fissent pas abhorrer ceux qui se donnent pour les apôtres de la seule bonne religion. « Vous êtes trop doux, disait un jour le roi au père de la « Chaise. — Non, sire, répondit-il, ce n'est pas moi qui « suis trop doux, c'est Votre Majesté qui est trop dure. » Avait-il tort? Déjà plus de cinquante mille protestants ont péri dans les tourments, dont six mille par la corde, la roue et le feu.
Les troupes employées aux funestes expéditions appelées dragonnades sont tellement habituées au pillage, au viol, à tous les excès permis dans les villes et villages protestants, qu'ils en regardent les habitants comme leurs victimes assurées, et comptent sur les biens de ces infor-
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(unes comme sur leur patrimoine. Quelquefois les chefs dos corps chargés de ces horribles missions, ajoutant le isme a la barbarie, plaisantent en en parlant, et leur sourire ressemble alors à celui de l'esprit infernal. M. de ayant envoyé l'hiver dernier une compagnie de dragons dans un village de la Saintonge pour en convertir forcément la population, les vieillards du lieu se hâtèrent d'écrire au général que tous les habitants allaient abjurer. Sur cet avis, Tessé ordonna au capitaine commandant les dragons de revenir avec son détachement. Cet officier, désespéré de se voir arracher une si bonne proie, dit à son chef: « Monsieur le comte, ces marauds-là « se moquent assurément de vous ; comment pouvez- « vous croire à la sincérité de leur conversion? Ils ne nous « ont pas donné le temps de les instruire. »
Ou la jeune Mmo de Gaylus s'était amendée, ou la sévérité de MmB de Maintenon s'était adoucie; car la première avait été présentée à la cour le mois dernier, et elle commençait à y être goûtée. Mais le naturel chassé est revenu au galop, et la nièce de notre demi-souveraine a été exilée à Paris. Je ne sais si le naturel de M. de la Fare a épargné la moitié du chemin à celui de la pécheresse de Caylus ; toujours est-il qu'il lui est défendu de reparaître jusqu'à nouvel ordre à Versailles. Mais l'aimable exilée trouvera des consolations dans une société charmante où l'on compte, indépendamment du spirituel et tendre la Fare, le grand prieur de Vendôme, galant romanesque qui rappelle les amoureux paladins moins la fidélité ; le voluptueux abbé de Rohan, le brillant Villeroi et le joyeux Ghaulieu, Anacréon tonsuré à la face purpurine, au double menton, à la chevelure bouclant sur les épaules. C'est avec de tels convives que Mma de Caylus attendra le terme de son exil et la permission de reprendre le triste piquet de sa tante ; il est à craindre qu'elle ne redoute le retour de la faveur : à l'âge de cette belle, on ne voit guère au delà du plaisir.
Pendant que Mml de Caylus est en pénitence à Paris au
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milieu des hommes les plus aimables du temps, on marie à Versailles MlloS de Laval et de Lewenstein, qui toutes les deux furent demoiselles d'honneur de la Dauphine. Quelques soupirs du roi s'égarèrent, dit-on, sur la première, et l'on sait que la seconde paraît trop heureuse aux loteries de la cour pour que le hasard tout seul préside à son bonheur. M"0 de Laval a le visage agréable, un air noble, une belle taille et des grâces. « Cette jeune per- « sonne vous convient », dit un jour Mme de Maintenon au duc de Roquelaure, dont je n'ai point encore parlé parce qu'il n'est que bouffon, et que c'est un pauvre titre de célébrité. « Mais je ne crois pas, répondit ce seigneur; « le roi prend trop d'intérêt à Mademoiselle de Laval, du « moins on en parle fort... Et qui me dira que ces bruits « sont sans fondement? — Moi, reprit Mme de Maintenon, « je vois les choses de près, et je n'ai point d'intérêt à vous « tromper... » M. de Roquelaure crut à la sincérité de ces paroles; il épousa... et sa femme, la cour et le public allèrent toujours leur train.
M"" de Lewenstein est de la maison électorale de Bavière ; mais, par un mariage d'inclination avec une simple demoiselle, un de ses ancêtres vit ternir en lui l'éclat de sa noble race. Le cardinal de Furstemberg, étant venu s'établir en France, amena Mlle de Lewenstein. A l'aspect de sa tête d'Hébé, de sa taille de nymphe, que traversait un large ruban couleur de feu, insigne des chanoinesses, tous les cœurs s'émurent à la cour ; celui de l'illustre Bavaroise ne fut pas toujours muet, et ce cœur était trop généreux pour mettre des restrictions à ce qu'il offrait... Mais le marquis de Dangeau, qui prétendait à la main de notre belle chanoinesse, ne craignait qu'une seule chose, c'était de ne pas gagner assez au jeu; il ne s'effaroucha nullement de quelques précédents très ordinaires parmi les filles d'honneur ; il conduisit cette année Mlle de Lewenstein à l'autel. Quand cette belle Allemande fut mariée, le roi, la sachant un peu souffrante, lui accorda une chambre à Marly,que Mme de Maintenon lui annonça par écrit en ajoutant : « Vous y trouverez votre santé,
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<r vos plaisirs, votre gaieté. On vous y souffrira avec tous « vos défauts : robe de ouate, écharpe, bonnet, serviette « sur la tête... ce sont tous ceux que je vous connais. € Cette chambro est blanche comme vous... sèche comme « moi. »
Le spirituel, le gai, l'ingénieux Chapelle, le pourvoyeur fécond do mes tablettes, est mort; je perds le secours de ce poète aimable, auquel je passais ses dîners trop peu réservés, parce qu'il faut savoir aimer ses amis avec leurs défauts. Chapelle mourut hier à l'âge de soixante et dix ans; son agonie fut une indigestion mêlée d'ivresse, son dernier trait d'esprit une saillie contre la tempérance, sa dernière demande celle d'un verre de vin de Bordeaux. Tout le monde connaît ce délicieux Voyage dont Bachaumont recueille la moitié du succès sans avoir pourtant fait la moitié de ce qu'il renferme de spirituel ; Chapelle se montra généreux en consentant à un partage égal. Le reste des œuvres de cet auteur charmant est renfermé dans un tout petit volume ; Anacréon n'en fit pas davantage , et l'éclat de son nom n'a point été terni par la trace de deux mille ans. Racine et Boileau voient finir la critique épigrammatique que Chapelle ne cessait de faire en riant de leur prétendue histoire de Louis XIV dans laquelle ces académiciens consignent, leur disait-il, la vérité avec approbation et privilège du roi, moyennant mille écus par an.
Miae de Montespan a fait bâtir à Paris une maison vaste et commode, où, sous l'invocation de saint Joseph, sont élevées aux frais de cette dame un certain nombre de jeunes filles auxquelles on apprend toutes sortes d'ouvrages à l'aiguille et autres. Cette institution est louable, elle rachète quelques-unas des erreurs de sa fondatrice. Mmi deMaintenon, excitée par cet exemple, a voulu faire mieux : élevant davantage ses vues, elle s'est proposé de créer un établissement où des demoiselles nobles puissent trouver une éducation que la pauvreté de leurs parent s ne leur permettrait pas de payer, et qui serait pour beau-
coup de vieux officiers, dans la personne de leurs enfants, la récompense des services rendus et du sang versé Mme de Maintenon pensait avec raison qu'une telle fondation ne pouvait qu'ajouter à la gloire de Louis XIV, et la marquise n'envisageait pas sans orgueil pour ellemême un patronage qui lui mériterait la gratitude et le respect d'une partie de la noblesse.
Un premier essai fut fait à Noisy ; mais les localités, trop resserrées, n'ayant pas permis de donner une extension convenable au plan, Louis XIV fit construire à grands frais le couvent de Saint-Cyr, dans lequel deux cent cinquante demoiselles nobles de douze à vingt ans seront élevées aux frais de l'État et sous la direction supérieure de Mme de Maintenon. Le père de la Chaise, consulté sur le but de cette fondation, a répondu : « Je « l'approuve sans la moindre restriction, si l'on n'a pas « l'arrière-pensée de pousser les jeunes filles dans la vie c monastique. Il est inutile de multiplier les couvents, ils « se multiplient assez d'eux-mêmes. Le point nécessaire, c c'est de donner à l'État des femmes bien élevées ; il y « a assez de bonnes religieuses, et pas assez de bonnes « mères de famille. L'éducation perfectionnée à Saint- * Cyr produira de grandes vertus; et les grandes vertus, « au lieu d'être renfermées dans les cloîtres, doivent ser- « vir à sanctifier le monde. » Nous verrons si cette morale, bien belle pour un jésuite, sera admise comme règle par les dames qui dirigeront la maison de Saint-Cyr.
On aime à rire aux dépens des puissances de la terre: c'est la seule Revanche peut-être qu'on puisse prendre des privautés qu'elles se donnent sur le reste de l'humanité. Les malins s'égayent bien bas dans les salons d'une saillie critique du prince d'Orange ; voici ce dont il s'agit : le stathouder, se trouvant à la Haye à la représentation d'une pièce nouvelle, n'eut pas plutôt entendu le début d'un prologue où il était loué, qu'il fit retirer l'acteur. « Ce coquin, dit-il aux officiers qui l'entouraient, me « prend sans doute pour le roi de France. » Quel dom-
CIIHONIQUES bE L'cEir.-DI
mage quo Louis \IY n'ait pas été* dans une loge vois; mais il n'v était pas ; aussi, en dépit de la voix la plus fausse dont un homme puisse être affligé, continue-t-il à chanter lui-même dans son particulier les passages les plus à sa louange des prologues de Quinault. Quelquefois au grand couvert, où il y a toujours des violons, Sa Majesté fredonne presque haut les mêmes éloges quand on joue les airs faits dessus.
On a tenu tant qu'on a pu sous le manteau un petit mouvement d'orgueil de Sa Majesté, sans doute parce qu'il ne s'accorde gifère avec son zèle ardent pour la gloire du Saint-Siège qui coûte en ce moment tant de sang à la France. Tout perce à la fin, et quoique l'aventure que je vais rapporter ait eu lieu à la fin de 1685, je ne puis me refuser le plaisir de la mettre encore aujourd'hui en parallèle avec le zèle catholique et romain qui domine toutes les pensées du roi.
Le droit de franchise et d'asile qui dans toutes les cours est affecté à la maison des ambassadeurs, s'étendait beaucoup plus à Rome avant une réforme qui vient de s'opérer : tout le quartier où se trouvait situé l'hôtel d'un ministre étranger participait à cette prérogative, en sorte que presque toute la capitale du monde chrétien échappait à l'autorité des lois de Sa Sainteté, et que le pape n'était pas le maître chez lui. L'abus était manifeste, ridicule même ; Innocent XI réclama vivement auprès des puissances et obtint sans peine de l'empereur, de l'Espagne, de la Pologne et même de l'Angleterre, monarchie indépendante du pouvoir papal, que le droit d'asile serait restreint dans Rome à l'enceinte de l'hôtel de chaque ambassadeur... Un prince très chrétien refusa d'abandonner ce qu'il appelait son droit... ce prince, c'est Louis XIV; et ce droit consiste à protéger, contre la justice, les voleurs et les assassins. Le nonce Banucci eut beau représenter à Sa Majesté que tous les autres souverains avaient accordé ce qu'il demandait, le roi répondit toujours -« qu'il ne s'était jamais réglé sur la conduite d'autrui, et
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« que c'était à lui à servir d'exemple. » Louis XIV ne se tint pas à un refus si durement exprimé : mécontent du pape, il se disposa à le braver jusque dans sa capitale, ce qui n'empêcha pas le martyre des protestants de continuer au nom de Rome que le roi allait humilier. Le marquis de Lavardin fut désigné pour insulter la tiare en qualité d'ambassadeur extraordinaire, et ce gentilhomme se rendit près du saint-père évidemment dans ce but unique, car la cour de France avait à Rome un résident ordinaire, le cardinal d'Estrées. M. de Lavardin fit son entrée en triomphateur : il était escorté de huit cents gardes de la marine ou officiers volontaires, que suivaient deux cents domestiques, tous portant l'arme haute et marchant en ligne de bataille. Ce fut avec cet appareil martial que l'envoyé français occupa son hôtel, son quartier franc, et l'église Saint-Louis qui s'y trouvait comprise. Des postes furent établis, des sentinelles posées, des rondes eurent lieu la nuit comme dans une place de guerre, et M. de Lavardin faisait venir chaque jour à l'ordre comme en présence de l'ennemi. Jamais telle conduite ne s'était vue de la part d'une ambassade; mais que pouvait le pape avec des soldats qui ne diffèrent des capucins que par l'habit ? Il lança du haut de son Vatican les foudres sans vertu de l'excommunication ; l'ambassadeur s'en moqua, et peut-être le monarque très chrétien l'imita-t-il tout en répétant : « Je veux que tous mes sujets « soient catholiques romains. »
Tandis qu'on se réjouissait à la cour de la naissance du duc de Berri S l'abbé de Ghoisy et M. de Ghaumont ramenaient de Siam,où ils avaient été envoyés par le roi, de nouveaux ambassadeurs du souverain de cette contrée; le roi les a reçus hier dans la galerie. Ces Siamois, après avoir témoigné par leurs signes beaucoup de respect à Sa Majesté, se sont retirés à reculons jusqu'au bout de la galerie pour ne pas tourner le dos a u roi.