‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVIChapitre 23 sur 44 · Félix a conservé en effet ce tremblement toute sa vie · texte numérisé non relu

Félix a conservé en effet ce tremblement toute sa vie

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chaque soir la foule au Théâtre-Français. La pièce est assez médiocre ; mais comme l'auteur a eu la prétention de se peindre lui-même dans cette comédie, on est curieux de voir comment il représente sa propre fatuité. Pour mon compte, je trouve que Baron, qui joue le rôle de V Homme à bonnes fortunes avec une grande impertinence, y est rempli de naturel.

Le grand Gondé n'est plus : voilà la France veuve desdeux plus grands généraux qu'elle ait eus. M. le prince, après le dernier voyage de Fontainebleau, y était resté malade; depuis lors sa santé n'a pu se rétablir. Cet homme illustre meurt à l'âge de soixante-cinq ans. De grands honneurs ont été rendus à ce héros, dont le nom rappelle tant d'exploits glorieux pour les armes du roi ; l'affliction de Sa Majesté est sincère et vive, elle doit l'être. Gondé eut des torts envers la couronne, mais un homme comme lui répare toutes ses fautes en agrandissant la gloire de son pays de toute sa renommée. Son Altesse Royale fit, dit-on, un retour fervent vers la religion à ses derniers moments ; son cœur a été porté dans l'église des jésuites de Paris, il y est déposé près du cœur de Henri de Condé. M. le prince laisse cent cinquante mille livres pour dédommager d'autant les provinces où ses troupes ont causé le plus de désordres pendant les guerres civiles ; c'est un legs pieux dans l'acception bien entendue du mot.

Jeune, le grand Condé eut, en morale comme en politique, des principes peu solides, disons tout, peu honorables : tous les partis le trouvèrent inconstant dès qu'ils cessèrent de pouvoir servir sa vanité ; toutes les femmes le virent infidèle quand il ne trouva plus de plaisir auprès d'elles. Ce prince n'estimait dans le sexe que les perfections du corps ou les qualités qui servent à les faire valoir : « La vertu d'une femme , avait-il coutume de dire, « c'est sa beauté ; son esprit consiste dans l'art de plaire « et de se rendre à propos. » D'après cette manière de penser, les dames eurent peu à se louer des égards de M. de Condé qui, s'étant fait une galanterie fort agis-

cillioMOUES DE l'oGIL-DE-BOEUF

-, no s'anvtait guère aux déliOfttofiei du sentiment ni mette aux limites des bienséances. Lorsque co général commandait les armées, il s'était formé autour de lui une école de tendresse effective que touchaient rarement les représentations do la pudeur ; les jeunes gens de cette cour arrivaient pour l'ordinaire au but d'autorité, ce qui leur fit donner le nom de petits-mailres. Ce nom est devenu le synonyme d'avantageux : hautain, homme à prétentions; espèce fort déplaisante dont M. le prince dut se repentir d'avoir été le chef en la voyant peser sur le parquet de nos salons.

Fontainebleau est le pays des apparitions surnaturelles; nous avons tous été bercés avec le récit des chasses du grand veneur, qu'on entend les jours de fêtes annuelles dans les vastes forêts de cette résidence, excitant les chiens, donnant du cor dans le lointain et faisant distinguer, à travers la feuiilée, le piétinement de son cheval, dont la trace ne s'imprime pourtant nulle part. Plusieurs officiers de Henri IV ont dit qu'ils avaient entendu ces bruits étranges ; Sully, le grave Sully, jura dans sa vieillesse à mon père que son oreille en avait été frappée à plusieurs reprises... Je puis donc raconter aussi une apparition, sans garantie toutefois, mais en ajoutant que je tiens le récit de la personne même qui a vu. Quelques jours avant la mort de M. le prince, M. de Vernillon, l'un des gentilshommes de Son Altesse Royale, revenait de la chasse avec son domestique ; il était environ trois heures du soir. Tout à coup, en approchant du château, M. de Vernillon vit, à une fenêtre du cabinet des armes, un fantôme d'une taille élevée enveloppé dans son linceul. Le gentilhomme descend de cheval, s'approche davantage, et a toujours la même vue. Son valet, qui marchait derrière lui, prend alors la parole et lui dit: « Monsieur, je vois ce que vous voyez. » Le maître et le domestique rentrent au château, vont chez le concierge, se font suivre par lui au cabinet des armes... Toutes les fenêtres étaient fermées; un silence profond régnait dans ce lieu ; le concierge assura qu'on n'y était pas entré depuis six

mois. M. de Vernillon rapporta cette vision à M. le prince ; il en parut d'abord un peu frappé, puis il s'en moqua; mais on remarqua que pendant tout le reste de la soirée Son Altesse eut un air pensif...

On sait que l'oraison funèbre de M. le prince sera prononcée par Bossuet, qui a déjà dit qu'il finirait à ce discours sa carrière oratoire. Ainsi M. de Meaux veut clore ses panégyriques en célébrant un héros, comme le grand Condé a clos la série de ses faits d'armes par une victoire .

Le duc de Roquelaure avait bien raison de demander des garanties sur la vertu de MUe de Laval, et M™» de Maintenon a donné sa caution un peu légèrement. M. de Villeroi avait des intrigues avec cette belle avant son mariage ; elles n'ont pas cessé depuis. Le duc, par bonheur, était philosophe : de plus, il sait trouver un côté plaisant à tout : l'infidélité de la duchesse lui en a offert un. Certain soir du mois passé qu'il avait vu entrer Villeroi chez sa femme, il s'en alla tout droit à l'hôtel de son rival, demanda madame, et, malgré l'heure avancée, insista pour être admis auprès d'elle. « Duchesse, lui dit-il en « entrant, je viens coucher avec vous, et cela ne doit pas « vous surprendre, puisque votre mari couche chez Mme de « Roquelaure. » Mais la partie n'était pas égale : Villeroi est encore beau et toujours aimable, tandis que Roquelaure est l'homme le plus laid de France. Mm0 de Villeroi renvoya le duc malgré les lois de la réciprocité, et quoiqu'il fût deux heures du matin.

Pour clore le chapitre de la galanterie, je note ici que la duchesse de Vitry, séparée à l'amiable de son mari, est allée se loger à la Conception de la rue Saint-Honoré, où les ambassadeurs vont tous les matins lui faire leur cour. La Feuillade disait l'autre jour, à propos de ce concours de soupirants anglais, allemands ou espagnols : « M-e de Vitry est comme les vieux rubans, qui se ven- « dent à l'étranger quand ils ne sont plus de mode en « France. »

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Los princes ambitieux vivent rarement en paix avec

1,-ins voisins, inrniti quand ils ont cessé d'aspirer aux conquêtes; une ligne formidable vient d'être conclue contre Louis XIV par les indiques du prince d'Orange, dont le ressentiment politique s'est aigri d'une inimitié personnelle qu'excitèrent les hauteurs du roi. C'est à Venise ^pendant ce carnaval aux plaisirs duquel se mêlèrent tant de fois les complots et les conspirations, que furent jetées les bases de la nouvelle coalition. L'empereur, le roi d'Espagne, l'électeur de Brandebourg, la Hollande, le duc de Savoie et l'électeur de Bavière ont signé avec empressement ce traité d'alliance contre le roi de France. Le duc de Neubourg, nouvel électeur palatin, s'est réuni tout aussi volontiers aux coalisés : ce prince n'ignore pas que Louis XIV nourrit le projet de soutenir les droits de Madame à la succession du précédent électeur, frère de cette princesse, et le duc a pensé qu'il était de son intérêt d'ajouter aux embarras qui doivent éloigner l'exécution des desseins du roi.

Au moment où tant de puissances se liguent contre la France, Sa Majesté perd un de ses meilleurs généraux ; le maréchal de Créqui mourut il y a huit jours dans son lit : le gouvernement de Paris, que le roi lui avait donné au retour de la dernière campagne, passe à M. le duc de Gêvres qui en a déjà pris possession.

Louis XIV, après avoir appris les dispositions offensives que les puissances font contre lui, eut quelques heures l'intention de suspendre les travaux de Maintenon, afin de laisser dans les coffres de l'État des ressources pour soutenir la guerre qui se prépare. Cette résolution était sage ; mais elle ne fut pas stable : l'envie de voir une rivière conduite à Versailles par des ouvrages comparables à ceux des Romains l'emporta dans l'esprit du roi, et les folies de Maintenon continuèrent. Presque tous les

1. Le traité de coalition des souverains prit cependant le nom de Ligue d'Augsbourg, apparemment parce que les premiers pourparlers avaient eu lieu dans cette ville en 1686.

ingénieurs, effrayés cependant du plan gigantesque de Louvois, ont renoncé à son exécution ; Vauban seul ne l'a pas trouvé hors de la portée de son génie, et lui seul est en effet capable de le conduire à fin. Disons un mot de ce projet, maintenant qu'il est mieux développé. Il consiste à conduire les eaux de l'Eure, à l'aide d'un aqueduc, depuis la montagne de Pirardon jusqu'aux réservoirs de Versailles; pour cela, il faut que la rivière fasse onze lieues contre son cours. Deux montagnes seront jointes, près de Maintenon, par quarante-huit arcades, de Pontgouin à Berchères sera creusé un canal dont la longueur excédera vingt mille toises. Dans le fond de Berchères on construira une levée de trois mille six cent sept toises, elle correspondra à l'aqueduc. Ce monument, qui, à en juger par ce qui en existe déjà, sera d'une solidité indestructible, aura deux cent seize pieds de hauteur, et sur chacun de ses trois rangs d'arcades sera pratiqué un chenal assez grand pour recevoir les rivières de l'Eure et du Gaillardon réunies. Le roi fait deux ou trois voyages par mois à Maintenon; il n'y reste jamais au delà de trois jours, et peu de personnes l'y accompagnent.

Nous avons, en matière d'adulation, une nouveauté curieuse. Les faiseurs de panégyriques ont dit, écrit et rimé dès longtemps que Louis XIV avait surpassé la gloire des plus grands hommes de l'antiquité ; les Alexandre et les César ne sont auprès de ce prince que de bien petits personnages, si l'on en croit les poètes et les historiens vivants. Cela se conçoit: ces vieilles illustrations ne rapportent plus rien aux panégyristes, et la gloire qui a cessé de donner est toujours très pâle, comparée à la gloire en pleine activité de récompense. Cependant, après avoir effacé tout ce que les siècles produisirent d'illustre, il manquait encore un hommage à Louis XIV, c'était de se voir tout vif coulé en bronze ; cette lacune est remplie : le maréchal de la Feuillade y avait songé. La place Vendôme, bâtie avec rapidité par Mansard, est presque achevée, et c'est au centre des magnifiques hôtels qui la décorent que la statue éques-

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trc du r<>i \ i.-nt d'étra placée. La oérémonie de l'inau

ti. m eut lieu le 28 m ara, au milieu d'ua oonootun prodigitai

do spectateurs. A la façade de l'hôtel de la Feuillade, situé sur la place môme, on avait construit exprès pour cette fête un grand balcon qu'on décora magnifiquement de tentures de velours cramoisi, et sur lequel la famille royale se plaça. Tout le pourtour de la place était garni de gradins; on y voyait toute la cour assise: amphithéâtre brillant et mobile qui produisait un spectacle enchanteur. A midi, la marche fut ouverte par le régiment des gardes, le maréchal de la Feuillade en tête, avec une foule d'officiers jeunes, beaux et magnifiques. Venait après, entouré des principaux chefs de la maréchaussée, le duc de Gêvres, gouverneur de Paris, que suivait le corps des archers de la ville. Le prévôt des marchands paraissait ensuite, escorté de tous les échevins en grand costume. Le cortège étant réuni autour de la statue, qu'un voile de soie avait jusqu'alors dérobée aux yeux des assistants, on la découvrit, et soudain des battements de mains mêlés de cris de Vive le roi 1 retentirent sur la place. Le cortège fit trois fois le tour de la figure de bronze, les généraux la saluant de l'épôe, les officiers de l'esponton, et le corps de ville par de profondes inclinations. Pendant la marche, une salve d'artillerie, les trompettes, les hautbois, les tambours, se confondirent dans les airs avec le bruit des acclamations. Le maréchal jeta de l'argent au peuple, qui ne prenait pas une part très active aux joies de la cour; ce moyen lui donna de la voix, et ses cris s'unirent à ceux qui partaient de l'amphithéâtre où les nobles étaient assis. Après la cérémonie, le roi, les princes et un grand nombre d'illustres personnages se rendirent à la ville où les attendait une grande collation; elle fut suivie d'un bal. La fête se. termina par un feu d'artifice tiré sur la rivière.

Cet hommage brillant rendu à Louis XIV par un de ses maréchaux lui vaudra plus de faveur qu'une bataille gagnée ; la satisfaction du roi pendant l'inauguration était telle que ce prince n'en pouvait comprimer l'expression î M. de la Feuillade, avant la fin du jour, eut dans sa

poche les lettres patentes de gouverneur du Dauphiné.

En parlant d'adulation, je dois dire que le roi vient de perdre un de ses louangeurs les plus intrépides; Lulli est mort. Adieu l'association des deux muses lyriques qui faisaient la fortune de l'Opéra; on lira toujours, en dépit de l'injuste Despréaux, les beaux vers de l'auteur de Roland: mais qui osera désormais les faire chanter 1 Lulli est le premier artiste qui ait donné quelque extension au domaine de la musique française ; avant lui la basse et les accompagnements étaient maigres, sans consistance, sans harmonie, et le dessus seul était un peu soigné. Ce musicien s'est appliqué à faire chanter agréablement toutes les parties ; il a introduit les fugues dans les morceaux ; plusieurs autres mouvements lui sont dus ; et grâce à sa composition, on a pu admettre dans les concerts une foule d'instruments qui en nourrissent l'harmonie. Les faux accords et les dissonances furent longtemps l'écueil de nos musiciens, Lulli sut s'en rendre maître et en former les plus beaux passages de ses compositions. D'après le jugement des amateurs, que je n'ai pas toujours trouvé exact en cela, le grand mérite de cet artiste célèbre consistait dans le naturel et la variété; mais ses opéras ennuient quelquefois, et c'est la meilleure preuve qu'ils manquent, au moins dans certaines parties, des deux qualités que l'on vante dans leur auteur. On ne pouvait refuser à Lulli d'avoir l'oreille très fine: aux répétitions il distinguait d'un bout à l'autre du théâtre une seule note fausse tirée d'un violon ingrat ou maladroitement touché; furieux, il courait au musicien, et s'emparant de son instrument, le lui brisait sur le dos. Cet acte de colère était le signal d'un bienfait: Lulli emmenait l'artiste maltraité dîner avec lui, remplaçait l'instrument brisé, et renvoyait son homme plus ou moins ivre... Sans doute alors le directeur prenait sur lui la responsabi ité des faux tons.

Lulli était gai, mais de cette gaieté qui dégénère trop souvent en licence; comme tous les Italiens, cet artiste .avait la pantomime vive et animée; dans un repas, c'était le bouffon des convives, et Molière disait un jour à table:

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« AiettMUn, au théâtre, je mo chargerai volontiers de c vous faire rire; mail ici c'est l'office de Lulli. »

I habile musicien, que les secrétaires du roi avaient à grand' peine laissé admettre dans leur compagnie, était un petit homme de mauvaise mine, sale et négligé dans ses manières comme dans ses habits. Ses yeux bordés de rouge, ronds, imperceptibles, brillaient d'un feu vif: c'était l'étincelle de l'esprit et do la malignité. Il régnait sur sa figura un mélange de plaisanterie, d'inquiétude et de dureté qui constituait une physionomie bizarre où l'expression du libertinage dominait tout autre caractère. Avec tout cela, Lulli est enterré dans l'église des Petits- Pères; mais il faut dire que s'il a vécu en artiste dissolu, il est mort en capucin... Ajoutons qu'on a trouvé chez lui trente-sept mille louis d'or, plus soixante mille livres en argent et qu'avec une telle fortune il est bien rare qu'on meure hors de l'église.

Lulli succombe, à l'âge de cinquante-quatre ans, pour s'être frappé rudement le bout du pied avec sa canne en battant la mesure à une répétition. Le germe vicieux que la débauche avait mis dans le sang de ce musicien envenima tellement sa blessure qu'il fallut lui couper le petit doigt, et la mort suivit de près cette amputation. Le privilège de l'Opéra reste à la veuve.

Avant de quitter le défunt, jene puis résister au désir de rapporter un traitde sa jeunesse qui prouve que son caractère fut toujours enclin à la plaisanterie licencieuse. En arrivant de Florence, sa patrie, Lulli fut admis auprès de Mademoiselle en qualité de page de la chambre. Le talent distingué du jeune Italien comme joueur de violon le rendit bientôt très agréable à Son Altesse Royale, et, comme tous les autres serviteurs de cette princesse, il ne tarda pas à abuser de ses bontés. Un jour que Mademoiselle se promenait avec d'autres dames dans les jardins de Saint- Germain, elle vit un piédestal sans figure qui le surmontât. « Voilà, dit-elle en le montrant, un piédestal surlequel « on aurait dû mettre une statue. » Lulli, assis près de là, avait entendu l'observation de Son Altesse. Soudain

l'idée la plus folle, la plus hardie lui passa par la tête. Il se déshabille tout nu, cache ses habits derrière le piédestal, s'élance dessus, et ayant pris une pose gracieuse attend le retour de Mademoiselle, qui ne pouvait passer ailleurs pour retourner au château. La princesse, apercevant de loin une figure au lieu où elle n'en a pas vu d'abord, croit que ses yeux l'abusent: elle s'approche, regarde plus attentivement et se convainc par des signes palpables qu'elle voit bien une statue, mais une statue vivante, que trahit d'ailleurs une invincible mobilité. Les dames de la suite de Mademoiselle criaient à travers leur éventail qu'il fallait punir le téméraire qui osait plaisanter de la sorte. « Non, non, répondit Son Altesse, qui riait aux larmes, « je lui pardonne ce tour en faveur de la nouveauté ; « mais, ajouta l'indulgente fille de Gaston en se retour- « nant vers le coupable, que cela n'arrive plus, car il n'y « a dans tout ceci que le très petit mérite de la nouveauté. >

Mm8 de Maintenon eut toujours une antagoniste et Mm# de Montespan une amie dans la duchesse de Montmorency. Mardi dans les appartements cette dame faisait hautement l'éloge de l'ancienne favorite. Le roi, qui avait écouté, s'approcha.

— Quelle est donc, demanda-t-il, la personne qui possède de si brillantes qualités ?

— Sire, répondit M"19 de Montmorency sans se déconcerter, je parle d'une femme qui a fait le plus bel ornement de la cour comme elle fait aujourd'hui le charme de la ville.

— Hâtez-vous donc de la nommer, madame, reprit le roi, que je joigne mon admiration à la vôtre.

— C'est Mme de Montespan, sire, elle qui aimait assez la gloire de votre personne pour refuser votre main si la sienne eût été libre.

— Madame de Montmorency 1

— Oui, sire, Mme de Montespan, qui n'aurait jamais oublié ce que Votre Majesté devait à l'éclat de son trône jusqu'au point de vouloir le partager.

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— Madame, répondit lâchement le roi, les Montmorency ont ajouté quelque lustre à cet éclat du trône; mais la couronne ne veut rien devoir à leurs femmes, pas même des avis...

Et le roi tourna le dos à l'amie zélée de Mm* de Montespan.

Je ne sais si Mm» de Montmorency se met en frais d'éloges pour Mm0 de Thianges comme pour sa sœur; m. lis elle aurait beaucoup de peine à persuader de sa douceur, surtout d'après le témoignage de M. de Thianges, qui doit savoir à quoi s'en tenir, et qui déclare à qui veut l'entendre que sa femme le fait enrager... Elle s'est mise sur le pied de l'attendre le soir afin d'avoir dans son dérangement habituel une petite occasion journalière de quereller. « D'où pouvez-vous venir à l'heure qu'il est? » disait cette maîtresse femme à son mari un jour qu'il rentrait à une heure du matin, « passerez-vous toujours ainsi votre « vie avec des diables? — Je ne sais d'où je viens, répon- « dit M. de Thianges; mais, à coup sûr, mes diables sont « de meilleure humeur que votre bon ange. »

Le roi parlait ce matin avec mécontentement au jeune duc de Bourbon, son gendre, de la conduite déréglée qu'il mène. Sa Majesté venait d'apprendre un souper de petite maison que Son Altesse fit hier avec des jeunes gens de la cour. Le roi pressait le prince de lui nommer ses compagnons de débauche. « Je pourrais peut-être vous dire « leurs noms, sire, répondit-il, car ils ont fait tout ce « qu'ils ont pu pour me détourner de cette partie; mais « j'ai persisté et je mérite seul d'être puni. » Voilà un beau procédé: il a porté son fruit. Le roi n'a pas persisté à connaître les convives de l'orgie, et personne n'a reçu de punition.

Monseigneur étant là pendant la semonce adressée à M. le duc, Louis XIV a jugé convenable de profiter de l'occasion pour lui adresser une petite homélie à la Maintenon. « Mon fils, a dit Sa Majesté, n'ayez jamais aucun « commerce de galanterie ; car, outre qu'on fait mal et

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« qu'on scandalise, on n'y trouve pas le plaisir qu'on « croit, et c'est la source de mille chagrins. — Hélas 1 oui, « répondit le Dauphin, et comme on ne s'arrête pas quand « on veut dans le chemin de l'erreur, les simples faiblesses « peuvent devenir de fort grandes fautes,..» Le roi ne répliqua point.

Cependant d'Aubigné ne trouvait pas que la faute commise par le roi en épousant sa sœur fût assez complète, il n'était pas satisfait d'avoir été nommé lieutenant général, d'être chevalier du Saint-Esprit et de jouir d'un gouvernement de premier ordre: la dignité de maréchal de France manquait à son ambition. «Ce n'est pas trop pour « moi », disait-il à l'OEil-de-Bœuf et même dans la galerie de Versailles ; « le roi ne peut pas moins faire en « faveur de son beau-frère surtout ayant donné le bâton « à Vivonne, qui n'était qu'un beau-frère en passant. » Le comte fait tous les jours des scènes affreuses à Mmo de Maintenon sur ce qu'il appelle l'oubli de ses droits. « Ar- « rangez-vous, lui disait-il l'autre jour, il faut que je sois « duc et pair. — Je voudrais être morte ! s'écria la mar- « quise. — Morte ! repartit d'Aubigné, vous avez donc € parole d'épouser le Père éternel ? »

Les chanoines de Verdun sont de très nobles ecclésiastiques qui de temps immémorial se sont affranchis des coutumes religieuses du clergé vulgaire, leur chapitre est trop illustre pour servir Dieu comme tout le monde ; aussi ne se mettent-ils point à genoux pendant l'élévation et restent-ils couverts aux processions. Toutefois, et nonobstant la haute distinction de ces messieurs, un arrêt du conseil que l'évêque du diocèse est chargé de leur signifier les oblige à compter un peu moins sévèrement avec l'Eternel et à vouloir bien entrer un peu plus avant dans l'esprit de leur état. 11 n'aurait pas été sans utilité d'admettre dans l'arrêt un second paragraphe sur les distinctions que les princes et princesses du sang cherchent jusque dans les choses sacrées : par exemple ils ne communient point avec des hosties ordinaires, il leur en faut

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do choisies. Dimanche damier MIM la Danphine ayant fait ses Pfiquos à la paroisse do Versailles, il y eut deux consécrations parce qu'on avait oublié de présenter des hosties (/(■ choix pour la communion de Son Altesse Royale. Je demande à nos théologiens courtisans comment ils concilient ces qualités diverses de la substance sacrée avec la présence réelle, et si Dieu, qui réside dans l'hostie sainte quelle qu'elle soit, n'est pas outragé par une telle distinction.

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