‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVIChapitre 24 sur 44 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Détails intérieurs sur le conseil. — Autres détails de la journée du roi. — Le dîner do Sa Majesté. — La fenêtre de Trianon. — Fausse induction qu'on tire de cette aventure. — Véritables causes de la guerre de 1688. — Origine présumée de l'aniraosité do Louis XIV contre le prince d'Orange. — Apparition des Caractères de La Bruyère. — Portrait de l'auteur. — Monseigneur va commander les armées. — Allocution do Louis XIV. — Ordre de bien vivre en ménage de par le roi. — La petite médisante. — Le genou poupée. — Premiers succès de nos armes en Allemagne — Situation politique de l'Angleterre. — Politique de Louis XIV. — Projets ambitieux de la maison d'Orange. — Racine et Pradon. — Iîegulus de Pradon. — Le manteau de Regulvs et le justaucorps de Tnmerlan. — Premiers exploits de Monseigneur. — Suspension des travaux de Maintenon. — Réflexions sur Vauban. — Fautes de Jacques II. — Révolution en Angleterre. — Invasion de Guillaume III. — Bataille de Salisbury. — Jacques II est détrôné.— Conduite de la France en cette extrémité. — Retour du Dauphin à Versailles. — Vers de Sapho octogénaire. — Un mot d'Armide de Quinault et Lulli. — Mort de Quinault ; son talent, son caractère, son origine. — Déclaration de guerre à la Hollande. — Promotion de soixante et quatorze chevaliers du Saint-Esprit. — Révolution de Siam. — Lauzun est envoyé à Londres au secours du roi. — C'est le premier secours effectif que Louis XIV ail donné à Jacques II. — Évasion de la reine d'Angleterre et du prince de Galles sous la conduite de Lauzun. — Aventures en voyage. — Arrivée en France des illustres personnages.— Scène entre le roi et Mademoiselle.

Je continue de crayonner une des journées èe Louis XIV parvenu à l'âge de maturité. J'ai déjà dit ailleurs quelques mots du conseil; mais il s'agissait du temps où ce monarque, jeune et superbe, ne voyait dans ses ministres que de grands valets : il me reste à faire connaître le conseil où le roi, mieux pénétré de sa vraie dignité, consent à écouter des conseillers.

Le conseil d'État tient ordinairement les dimanches, lundis et mercredis; celui des finances se réunit les mardis et samedis. Il est rare que les matinées des jeudis et vendredis soient remplies par des conférences. Une ou deux fois par mois, le roi appelle auprès de lui un conseil des dépêches ; mais le travail en est peu compliqué, les ministres prenant chaque matin les ordres de Sa Majesté immédiatement après le lever. Maintenant tous les ministres sont assis au conseil, à moins qu'on ne s'y occupe de dépêches: dans ce cas tous les assistants restent debout près de la table, à l'exception des fils de France, s'ils s'y trouvent, et du chancelier. Au conseil d'État, les conseillers siègent en robe assis entre les secrétaires d'État ; le maître des requêtes rapporteur, aussi revêtu de sa robe, demeure debout.

Les matinées du jeudi et du vendredi n'étant point consacrées aux affaires d'État se trouvent presque toujours remplies d'audiences inattendues que le roi donne à des personnes introduites par les portes de dégagement. Le vendredi après la messe, Louis XIV reçoit son confesseur de préférence à tout autre. Les entretiens du père avec son illustre pénitent ne sont point limité s : ils peuvent durer jusqu'au dîner.

Hors les jours du conseil et même de temps en temps les jours où il doit tenir, le roi passe à l'issue de la messe dans l'appartement de Mmode Maintenon. C'est le moment de leur tête-à-tête à Versailles comme à Marly et à Fontainebleau. Il arrive que la conversation se prolonge souvent à tel point que l'heure du dîner sonne avant qu'elle soit finie. Alors les ministres, après avoir attendu trois ou quatre heures, sont obligés de se retirer, et les affaires de

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l'État lonl remiseï par suite d'une prolongation des affaiirticulièrea de Sa Majesté.

Au petit couvert, c'est-à-dire quand le roi dîne seul, lu table esl mise dans La chambre de Sa Majesté vis-à-vis la fenêtre du milieu. Ce repae est plus ou moins abondant, selon qu'on a ordonné le matin petit ou l/ès petit couvert; mais ce dernier même est abondant et composé de trois services non compris le dessert. Le roi est devenu depuis quelques années fort gros mangeur : souvent il se fait servir deux ou trois assiettées de soupe, et je l'ai vu manger une poularde entière, un perdreau, plusieurs tranches de gigot de mouton, une foFte salade, diverses espèces de pâtisseries et un copieux dessert. Sa Majesté mêle son vin de beaucoup d'eau ; elle ne boit point de liqueurs. Une personne qui aurait l'oreille fine entendrait de la pièce voisine de celle où mange ce prince, le bruit qu'il produit en broyant ses aliments. Louis XIV aime peu les plats maigres; aussi, malgré sa dévotion, fait-il le plus souvent gras les vendredis, samedis et jours de carême. Le roi se montre à cet égard moins scrupuleux que son frère. In jour de vigile, Monsieur s'excusait à l'abbé Feuillet d'avoir mangé un biscuit, espérant toutefois, disait-il, que cela n'avait pas rompu son jeûne. € Ehl « lui répondit l'ecclésiastique, mangez un veau et soyez « chrétien. »

La table étant servie, et avant l'arrivée du roi, les principaux courtisans entrent d'abord, ensuite on introduit tout ce qui est connu. Le service du couvert est fait par le grand chambellan. Ce n'est qu'en son absence que le premier gentilhomme de la chambre le prend: l'un ou l'autre se tient constamment derrière le fauteuil du roi. Le capitaine des gardes y est également placé: il ne permet pas que personne entretienne Sa Majesté pendant son repas.

On parle beaucoup dans le monde d'une discussion survenue il y a peu de jours à Trianon entre le roi et son ministre de la guerre ; mais on s'abuse généralement sur

les grands résultats qu'on attribue à cet événement. Je note le fait pour avoir occasion de rectifier les inductions qu'on en tire. Louis XIV, examinant le château qu'il fait construire à Trianon, faisait quelques remarques à M. de Louvois qui l'accompagnait en qualité de surintendant des bâtiments, charge que le marquis obtint à la mort de Colbert. Entre autres observations, le roi disait qu'une croisée qu'il indiquait se trouvait plus petite que les autres. Le ministre, avec son opiniâtreté ordinaire, soutint à Sa Majesté et soutint d'une manière impertinente que la fenêtre était bien. Louis XIV piqué lui tourna le dos. Le lendemain le roi ayant rencontré Le Nôtre dans les jardins de Trianon se rappela la discussion du jour précédent et dit à l'architecte qu'il désirait que la croisée fût mesurée par lui en présence de M. de Louvois. Le rendez-vous étant pris, force fut bien au surintendant de s'y trouver. Tandis que Le Nôtre mesurait, Louvois, malgré la présence de Sa Majesté, ne cessa de murmurer avec aigreur, persistant à soutenir que la croisée était en tout conforme aux autres. Le pauvre vérificateur, qui connaissait l'humeur vengeresse du ministre, n'osait proclamer le résultat de son opération : il y avait longtemps qu'elle était terminée, et Le Nôtre se taisait toujours. Obligé enfin de s'expliquer, il ne put s'empêcher d'avouer que le roi avait raison, la chose étant en effet de toute exactitude... « Voyez-vous, monsieur, s'écria alors Sa Majesté en se « retournant du côté de Louvois, il n'y a pas moyen de « tenir à vos opiniâtretés ; sans ma remarque on bâtissait « tout de travers et il aurait fallu faire abattre le bâti— « ment aussitôt qu'il eût été achevé. » Cette semonce, débitée d'un ton fort animé, avait eu pour témoins une foule de courtisans, de gardes, d'ouvriers et de valets. Le ministre, outré, honteux, rouge de dépit, s'éloigna aussitôt. De retour à son hôtel il y trouva MM. de Saint- Pouange, Villeneuve, Nogent, Tilladet et quelques autres amis qui venaient dîner avec lui. Alarmés de voir le marquis en cet état, ils le pressèrent de leur dire ce qui lui était arrivé : il les satisfit. « C'en est fait, ajouta-t-il, à ce

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« qu'on assure, je suis perdu auprès du roi de la façon « dont il vient de mo traiter pour une fenêtre ; je ne vois « de ressource qu'en une guerre qui me rendra néces- « taire } cl parbleu il iauru. »

Il n'est pas impossible que dans sa colère M. de Louvois ait parlé ainsi ; mais on ne saurait raisonnablement en conclure que la fenêtre de Trianon soit la cause de la guerre qui est sur le point d'éclater et que le ministre irascible en soit le moteur. La ligue d'Augsbourg dont les dispositions sont bien connues du roi, l'armement de toute l'Europe, les projets assez peu cachés du prince d'Orange sur le trône d'Angleterre, tels sont les motifs qui détermineront prochainement Louis XIV à prendre les armes. Louvois ne suscitera point la guerre, il la subira et son maître aussi.

Disons avec plus de raison que Louis XIV, indépendamment de son plan politique, se réjouit peut-être de trouver l'occasion d'entrer en hostilités contre le stathouder, pour lequel il montre un éloignement qui perce chaque fois qu'il est question de ce prince hollandais devant Sa Majesté. Voilà ce qu'on dit très secrètement sur l'origine de cette animosité: Avant le mariage de Mlle de Blois avec le prince de Gonti, le roi aurait fait offrir la main de cette demi-princesse à Guillaume, qui eût répondu que € les princes d'Orange étaient accoutumés à épouser € des filles légitimes de grands rois et non pas leurs bâtar- « des. > Si le fait est exact, ce mot piquant dut entrer profondément dans le cœur de Louis XIV ; et seul il justifierait la haine qu'il a vouée au stathouder.

Il n'est bruit dans le monde littéraire que d'un livre qui parut à la fin de l'année dernière : ce sont des Caractères publiés, à l'imitation du Grec Théophraste, par un nommé La Bruyère. Cet ouvrage, que j'ai lu avec un grand plaisir, me paraît bien supérieur au modèle : il y a dans les portraits de l'auteur français une délicatesse de touche exquise, dans les expressions caractéristiques qu'il prête à ses personnages une vérité qui ne se dément

jamais, et dans la critique de l'écrivain une connaissance du cœur d'après laquelle on croirait que pour La Bruyère cet organe caché fut sonore et transparent. Le nouveau moraliste ne nomme point les individus dont sa plume dissèque en quelque sorte le moral : il fait mieux, il les peint d'une ressemblance frappante, et c'est le lecteur qui médit. La Bruyère est un homme de quarante-neuf ans ; ses manières sont simples, mais non pas dépourvues d'élégance: il aie visage ovale, le nez assez allongé, le regard pénétrant, le souvenir plein de finesse et d'expression. Le Théophraste français a beaucoup de modestie, mais sa conversation ne laisse pas d'être brillante et ornée. Il vit fort retiré, content d'une fortune médiocre et ne recherchant aucune espèce de faveur. Ainsi cet homme de génie pourra peindre tous ses contemporains sans être obligé de flatter aucun de leurs portraits.

La guerre est rallumée, et Monseigneur est allé prendre le commandement des troupes françaises en Allemagne. « En vous envoyant commander mon armée, a dit « le roi à son fils, je vous donne l'occasion de faire con- « naître votre mérite ; allez le montrer à l'Europe, afin « que, quand je viendrai à mourir, on ne s'aperçoive pas « que le roi est mort. » Par la fin de ce discours, le roi n'a pas égratigné sa vanité ; ce sont des choses qu'il faudrait laisser dire aux autres. M. le prince de Conti, M. le duc et M. le duc du Maine ont accompagné le Dauphin

Pendant quecesjeunes princes vont se signaler dans les combats, Louis XIV se renferme, une grande partie de la matinée, avec sa vieillissante compagne pour argumenter sur des cas de conscience et pour dresser la liste des courtisans auxquels Sa Majesté fera parvenir l'invitation de bien vivre avec leurs femmes de par le roi en son conseil Maintenon.

Après dîner, le roi, malgré sa dévotion, se laisse amuser par les railleries, les propos malins et quelquefois les épithètes crûment injurieuses que la jeune duchesse de Bourbon dirige contre tout le monde excepté contre le monar-

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que ion père, qu'elle n'épargne tontefoii qu'en m présenoti

Lorsque cette mordante beauté n'a plus rien à dire, vous la prendrie* pour la plus douce petite fille, tant elle parait avoir d'innocence en coillant sou genou comme une poupée.

Les opérations de nos armées sur le Rhin ont eu déjà des résultats : le marquis de Boufflers s'est emparé coup sur coup de Kaiserslautern, de Croutznach et d'Oppenheim, tandis que M.d'Uxelles s'est rendu maître de Neustadt. Pour punir l'électeur de Trêves d'avoir reçu des troupes saxonnes marchant contre la France, Monseigneur a fait bombarder Goblentz ; des corps français occupaient en même temps Trêves, Spire et Worms.

Tournons cependant notre attention vers l'Angleterre monarchie mécontente sur laquelle gronde un orage révolutionnaire près d'éclater, et qu'excite encore Guillaume d'Orange, afin de profiter du désordre qu'il produira. Depuis longtemps la Grande-Bretagne, comme tous les pays qu'agitent les troubles intestins, voit ses destinées politiques livrées à des ambitions étrangères. Richelieu avait déjà mis aux prises le peuple anglais et la maison de Stuart, trop faible, trop dépourvue de partisans pour soutenir une telle lutte. Vint ensuite Mazarin, qui, trouvant un allié plus sûr dans Cromwel que dans le fugitif Charles II, s'inquiéta peu de protéger le sang de Henri IV, se contenta de donner asile à la veuve de Charles Ier, à ses enfants, et conclut un traité avec le protecteur. Quand Charles II fut remonté sur le trône, sans que la France eût participé en rien à cet événement, Colbert et Louvois, par des motifs sinon plus légitimes, du moins plus nobles, songèrent à continuer la politique de Mazarin, c'est-à-dire les éléments de discorde entre le souverain et le peuple anglais. Le contrôleur général sentait tout ce que la France pouvait gagner de puissance, acquérir de richesses par un bon système commercial, maritime et manufacturier, le ministre de la guerre songeait à créer un plan militaire analogue au caractère de Louis XIV; et pour réaliser ces grands desseins il ne fallait pas être

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gêné par la rivalité anglaise qu'allait sans doute ranimer le retour de la tranquillité dans les Iles Britanniques. Les Stuart étaient en paisible possession du trône, on imagina d'éveiller leurs inquiétudes, de leur montrer un fantôme d'opposition toujours prêt à s'élancer de l'enceinte du parlement pour s'emparer encore des rênes de l'Etat. Un agent adroit, le comte de Shafsbury, gagné par l'or de la France, fut chargé d'insinuer à l'inexpérimenté Charles II qu'il était de sa gloire et de son intérêt d'affran- ' chir une bonne fois la couronne d'une si odieuse dépen- j dance. Il lui montra comme des garanties indispensables, d'abord l'autorité absolue du prince, ensuite le rétablissement en Angleterre de la religion catholique, qui assurerait au roi l'alliance de la France et de l'Espagne contre ce parlement mutin, qui n'était redoutable, disait-il, que par la suprématie religieuse des protestants. Charles II n'aborda pas ouvertement l'exécution de ce vaste plan ; mais ce qu'il tenta suffit pour réaliser la rivalité inquiète du parlement, qui n'était auparavant qu'une illusion, et pour donner à la maison d'Orange l'idée de se faire l'ap pui des protestants anglais contre Stuart dont elle songeait dès lors à usurper l'héritage. Cet état de choses remplissait les vues du cabinet de Saint-Germain : deux puissances maritimes commerçantes, l'Angleterre et la Hollande, allaient se détruire l'une par l'autre en laissant la France s'agrandir sur les mers et dans les colonies. Louis XIV se ménagea des alliances avec les deuxnations rivales, décidé, quoi qu'il arrivât, à ne soutenir l'une ou l'autre que faiblement, peut être même à aider selon les événements à la chute de celle qui succomberait. Pendant que le système du roi se consolidait, Guillaume III, prince d'Orange, arrivé au stathoudérat, mûrissait des projets ambitieux sur l'Angleterre et songeait à renverser en même temps la maison de Stuart et le plan de Louis XIV. Ce jeune prince, d'un naturel sérieux, d'un sens droit, et doué d'une infatigable persévérance, se mit à la tête des puissances protestantes, auxquelles il fit entendre aisément qu'une ligue religieuse était nécessaire pour s'oppo»

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sor aux vues de Louis \ IV, qui ne tendaient ;'i rien moins qu'à détruira le protestantismo en Europe. Guillaume ne manqua pas de propager les mêmes insinuations parmi le peuple anglais, qui, très attaché à la religion, sut gré au princa d'Orange de s'en montrer le protecteur, tandis que ce même peuple prit son roi en aversion parce qu'il ne la soutenait pas. Lo prince hollandais, déjà certain d'avoir un parti formidable en Angleterre, attendit l'occasion d'agir ouvertement, et pour mieux colorer, quand il en serait temps, l'usurpation qu'il méditait, il épousa la fille de Jacques, duc d'York, nièce de Charles II. Les choses en étaient à ce pointa la mort de Charles, et l'avènement de son successeur vint hâter le dénoûment de ce grand drame politique. Louis XIV et Guillaume III virent avec une égale satisfaction Jacques II arriver au trône : le monarque français se flatta que le catholicisme ardent du nouveau roi ne pouvait manquer de faire éclater une révolution en Angleterre, qui amènerait la ruine de cette puissance rivale ; le stathouder prévit que le moment de cette même révolution serait celui où il pourrait avec toute probabilité de succès usurper la couronne de Stuart. Mais à la marche que prennent les affaires, on peut juger que Guillaume seul aura complètement raison.

Pradon a beau jeu ; Racine, honteux d'avoir subi un parallèle avec ce misérable tragique n'a plus rien fait jouer depuis sa belle tragédie de Phèdre, objet d'une si dérisoire rivalité. Or, comme il faut que l'âme d'un poète se nourrisse d'une exaltation quelconque, Racine s'est fait dévot ; chaque jour on le voit dans les églises de Paris et de Versailles, expiant par de rudes mêa. culpk Andromaque et la Champmeslé, ses vers passionnés et ses tête-àtête galants. Je ne sais pas au juste comment l'âme de Racine est nourrie pas ce régime pénitentier ; mais le corps de l'auteur illustre doit se trouver assez bien des bienfaits que cette conversion antipoétique lui a valus à la cour* Pradon s'emparant donc du cothurne, abandonné après la mort de Corneille et la retraite de Racine, vient d'en

chausser sa pauvre muse, qui clopin-clopant est venue nous montrer ce Régulus qui mourut en héros chez les Carthaginois et qui vivra quelques jours, mais sans honneur, au Théâtre-Français. Un tel sujet méritait d'inspi. rer un autre homme ; néanmoins la pièce a été bien accueillie : quand le rossignol se tait, il faut se contenter des accents du corbeau. Je n'ai point oublié que le Tamerlan de Pradon fit une lourde chute en 1676, et se traîna à peine quelques représentations. Le comte de Gramont se rappela hier cette triste destinée en rencontrant, au sortir du théâtre, le burlesque rival de Racine, couvert d'un bon manteau d'écarlate jeté sur un fort mauvais habit : « Mon cher poète, lui dit-il, voilà le manteau de « Régulus sur le justaucorps de Tamerlan. »

Monseigneur fait un assez bel apprentissage du métier des armes, et la victoire sourit à ses premiers essais. Nos troupes se sont saisies en dix jours d'Heilsbronn, d'Heidelberg,de Mayence; et le prince a fait presque en même temps son entrée triomphante dans Philisbourg, dont il avait fait le siège en personne avec le secours du maréchal de Duras. Mais Vauban a surtout déterminé la reddition de cette place importante par de savantes combinaisons qui lui sont familières, et dont M. de Stahrenberg, qui défendait Philisbourg, n'a pas su se garantir.

La présence de Vauban à l'armée me rappelle que les travaux de Maintenon sont suspendus; le roi avait besoin pour sa sûreté de son infanterie et de son premier ingénieur, qui ne servaient dans les plaines de la Beauce que ses caprices et ses plaisirs. Les immenses remuements de terre faits depuis quelques années n'offriront plus dans trois ou quatre mois que les traces d'un travail à refaire ; et le prodigieux aqueduc, qui présente l'aspect d'une ruine avant d'être terminé, est abandonné aux atteintes des vents, des pluies et de la gelée.

Malgré son dernier exploit, Vauban est toujours lieutenant général. Il y a vingt ans que cet officier est le premier ingénieur du monde, et le bâton de maréchal n'a

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point encore i n lerricei ftolatanti qui, dam

presque toutes les campagnes, ont été les premier* éléments do nos triomphes militaires. Vauban ne contribua pas moins que Turenno et Gondé à la gloire de Louis XIV ; sans doute, pour l'en récompenser, Sa Majesté réserve à ce grand homme le singulier honneur d'être le plus ancien lieutenant général de l'armée.

Cependant Jacques II, comme s'il se fût hâté de remplir les intentions de son ennemi Guillaume d'Orange et de son prétendu soutien Louis XIV, n'a pas été plutôt en possession du trône qu'il a réalisé l'espoir secret de ces deux princes. Le monarque anglais a marché à sa perte par les deux chemins qui devaient l'y conduire le plus infailliblement, c'est-à-dire en essayant d'une manière aussi molle que maladroite de secouer le joug du parlement, et en protégeant le catholicisme sans aucune réserve. Le jésuite Pelers, confesseur du roi, devint par le fait premier ministre du royaume ; Jacques entretint publiquement à sa cour un nonce du pape, des jésuites, des capucins, tandis qu'Innocent XI méprisait ce souverain et que le sacré collège se moquait de lui en disant qu'il allait perdre par ses folies le peu de catholicisme qui restait en Angleterre. Jacques ne se borna pas à protéger la religion romaine, il se mit à persécuter les protestants : sept évêques anglicans furent renfermés par son ordre. Enfin, ce malheureux prince, poussé par une fatalité dont il ne tarda pas à éprouver le funeste effet, supprima divers privilèges que la ville de Londres conservait depuis une longue suite de règnes. Ce dernier coup d'État fut le signal d'une révolution; elle éclata, et Guillaume d'Orange monta sur ses vaisseaux pour en venir recueillir le fruit.

Le prince d'Orange était accompagné du maréchal de Schomberg, officier d'un rare mérite, que la révocation de l'édit de Nantes a fait sortir de nos armées, et dont Guillaume III s'est empressé d'accueillir les services et de flatter le ressentiment. La flotte hollandaise, portant quinze mille hommes, avait mis à la voile à la fin d'octo-

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bre ; mais, tourmentée par les vents contraires, ce ne fut que le 15 novembre qu'elle put toucher les côtes d'Angleterre : les troupes débarquèrent à Torbay.

Jacques II, informé de l'invasion de son gendre, courut aux armes ; mais il comptait parmi ses sujets vingt ennemis contre un ami. A la tête d'une armée formée à la hâte de soldats sur lesquels il ne pouvait compter, le roi livre bataille à Guillaume d'Orange à Salisbury. Mais tout le monde l'abandonne : il voit passer dans le camp des Hollandais, avec tous ses généraux, Churchill frère de sa maîtresse et son favori, le prince de Danemark son gendre, enfin sa propre fille princesse d'Orange, qui s'était retirée près de lui par un raffinement de perfidie. Le titre de maîtresse paraît toujours assez malsonnant lorsqu'on parle d'un roi dévot, cependant Jacques II en avait une; et à cet égard on attribue ce propos à Charles II mourant : « Mon frère, dit-il, perdra trois royaumes pour une messe < et le paradis pour une fille. »

Après cet échec, le roi rentra dans sa capitale au bruit des huées et des vociférations d'une populace effrénée. Mais bientôt ce prince se vit forcé de quitter Londres après en avoir reçu l'ordre du prince d'Orange dans son propre palais. Jacques II se retira à Rochester.

Comment, au milieu de ces désastres dès longtemps prévus, Louis XIV secourut-il le monarque anglais ? Par une protection de paroles dont on n'a point vu les effets. Le bruit s'est répandu queM. de Barillon, ambassadeur du roi, avait offert à Jacques II un corps de trente mille hommes, et que lord Sunderland avait détourné ce prince de l'accepter. A qui fera-t-on croire que dans un danger si pressant, un conseiller du trône ait pu persuader à son maître qu'il était de son intérêt de refuser un tel secours? Il est plus authentique que M. de Seignelai offrit à Louis XIV d'armer quarante vaisseaux pour aller soutenir le roi d'Angleterre ; or, cette offre prouve une chose : c'est que le ministre de la marine n'est pas initié aux secrets de la politique du cabinet de Versailles. Mais Louvois, qui en est l'âme, n'a pas manqué de repousser

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le projet d'armement, el I proposé comme préférable, une ilivcrsioii en Allemagne, qui, loin cependant d'avoir été favorable- à la cause des Stuart, n'a fait que donner au slat bouder ton le liberté d'agir enluiôtant la crainte d'être attaqué chez lui. C'est là que la diversion eût été très effectivement utile à Jacques II ; le siège de Maastricht, par exemple, cette clef de la Hollande, qu'il importe tant à ses habitants de dofendre, eût occupé la plus grande partie des troupes du prince d'Orange. Mais on laissa Maëstricht en paix, et l'Angleterre fut conquise.

En supposant qu'on accorde quelque réalité à la diversion d'Allemagne, il faut au moins convenir qu'elle ne fut pas persévérante, car nous avons vu Monseigneur rentrer à Versailles le 28 novembre, à l'instant même où Jacques II abandonnait son palais et son trône à Guillaume III. Le Dauphin, avant de quitter l'armée, a fait occuper Manheim et Frankenthal. Le roi a été au-devant de son fils qu'il a rencontré près du village de Boulogne; Sa Majesté est restée assez longtemps renfermée avec le prince dans un pavillon situé à l'entrée du bois.

La Dauphine a reçu Monseigneur avec des transports de joie fort démonstratifs; je ne sais pas comment Son Altesse Royale justifiera cette tendresse conjugale auprès de sa favorite Bcssola. Mlle Scudéry, Sapho de quatrevingt-deux ans, qui depuis longtemps ne doit plus songer à faire le saut de Leucade, mais qui paye encore un tribut aux Muses, a célébré le retour du Dauphin par ces vers, qu'elle a remis elle-même à Mma la Dauphine.

Il revient, ce vainqueur, belle et sage princesse, Ses lauriers sont à vous et toute sa tendresse;

Le ciel, en cet heureux retour,

Accorde toutes vos demandes :

Dites-moi seulement quelles sont les plus grandes Des douceurs de la gloire ou de celles d'amour ?

MUe Scudéry, qui n'a, dit-on, jamais aimé que des poètes, peut n'être pas bien fixée sur ce point; mais la princesse aurait pu lui dire : Vous êtes bien curieuse 1 Son Altesse Royale, plus polie, s'est contentée de répondre en

riant : « Demandez à M. le Dauphin. » Le lendemain, M. de Montausier, en tirant les rideaux du lit de Monsci~ gneur lui a dit : « Je viens chercher la réponse aux vers « de Mlle Scudéry. »

En parcourant mes tablettes de l'année 1686, je m'étonnais de n'y point trouver mentionné le plus bel opéra de Quinault et Lulli, Armide, cette enchanteresse qui sous les traits mais surtout par les accents de Mlle Rochois captive tant de Renaud dans la salle de l'Opéra. . . Hélas ! c'est sur la tombe de nos deux illustres auteurs que je dois déposer aujourd'hui ma couronne pour ce dernier de leurs chefs-d'œuvre, supérieur encore aux opéras d'Atys, de Roland, d'Isis et de Proserpine. Quinault a suivi de près Lulli ; les poètes diront que le célèbre musicien attendait l'illustre lyrique pour unir encore sa muse à la sienne au delà de la vie et charmer par leurs accords les habitants des rives sombres. Je ne parlerai pas de la critique amère que Boileau s'est donné le ridicule de distiller contre un écrivain qui a retrouvé la véritable poésie lyrique, telle que Pindare en laissa le type; l'auteur satirique a lui-même désavoué sa critique injuste par ce passage d'une de ses préfaces : « Je n'ai point prétendu qu'il « n'y ait beaucoup d'esprit dans les ouvrages de M. Qui- « nault; dans le temps que j'écrivis contre lui nous étions « tous les deux fort jeunes, et il n'avait pas fait alors « beaucoup d'ouvrages qui lui ont dans la suite acquis « une juste réputation.» Malgré ce désaveu, que l'Académie française confirma en ouvrant ses portes à Quinault, Louis XIV ne le récompensa que médiocrement, parce qu'il pensa avec la multitude que les succès de ce poète étaient dus à la musique de Lulli. Le chantre d' Armide et de Roland n'avait rien de remarquable dans la figure si ce n'est un air de douceur et d'amabilité, qualités qui formaient en effet le fond de son caractère avec le ton de bonne société qui le faisait rechercher de tout le monde. La naissance de Quinault est peu connue, tout porte à croire qu'elle était obscure ; mais en le considérant comme

CBAONIQUM Dl i.'oi .ii.-i.i i ■ | i i 888

lils et Mi oeuvres, on verra en lui un dei homme plus illustres de notre époque. Il reçut, dit-on, les premières leçons de poJsie do Tristan l'IIci-milo : s'il en est ainsi, cette éducation peut être proclamée lo meilleur ouvrage de ce vieil auteur quoiqu'il ait mis en vers l'office de la Vierge â. On a dit que Quinault, dans les deux dernières années de sa vie, s'était repenti d'avoir fait des opéras, et que par un sentiment de piété il avait renoncé au théâtre après l'apparition d'Armide. On doit regarder comme plus certain qu'il prit ce parti par suite des dégoûts que Lulli lui fit éprouver pendant la composition de cet ouvrage, dont il refit cinq fois le dernier acte. Quoi qu'il eu soit, Quinault fit, en 1687, un poème sur l'extinction de la religion protestante; cette composition, d'une rare insipidité, est la seule que son auteur eût dû expier. Ce poète est mort à cinquante-trois ans.

Le roi a déclaré, le 3 décembre, la guerre à la Hollande, six jours après celui où Jacques II est descendu de son trône pour faire place à Guillaume III. C'est se prononcer un peu tard dans la cause des Stuart, mais la déclaration arrive à temps dans l'intérêt de Louis XIV. Le même jour Sa Majesté a nommé soixante et quatorze chevaliers de l'ordre; les gens de guerre ont beaucoup de part à cette grâce, parce qu'on a senti qu'on allait avoir besoin d'eux , et que c'était le moyen de les récompenser au meilleur marché possible. M. de Louvois a décidé de presque toutes les promotions, excepté celles de MM. da Montche-

1. Tristan l'Hermite était gentilhomme de Gaston, duc d'Orléans. Il fit avant Corneille une tragédie de Marianne, qui, toute mauvaise qu'elle était, obtint un succès prodigieux. Tristan ne fut fqu'un poète borgne, mais il vivait au milieu des aveugles. Touteois cette tragédie ne l'enrichit pas, ainsi qu'on en peut juger par son épitaphe qu'il composa lui-même :

Je fis le chien couchant auprès d'un grand seigneur, Je me vis toujours pauvre et tâchai de paraître, Je vécus dans la peine espérant le bonheur, Et mourus sur un coffre en attendant mon maître.

vreuil et de Villarceau accordées à Mm9 de Maintenon... Le cordon donné au dernier est le gage d'un vieux souvenir, et cela me paraît tout simple en me rappelant le secours que ce seigneur me prêta, il y a quelques années, pour tracer le portrait en pied de la favorite. M. de la Trémouille a été dispensé de l'âge : Mm« la Dauphine a, dit-on, sollicité pour lui; nous saurons peut-être pourquoi.

Beaucoup des nouveaux chevaliers de l'ordre n'ont pas assisté à la cérémonie d'installation, n'ayant pu faire la dépense du costume qui coûte environ trente mille livres. Si plusieurs d'entre les élus eussent partagé les honneurs du cérémonial, c'étaient des gens ruinés; d'autres ne l'auraient point été, parce qu'ils le sont déjà.

Le roi reçut hier la nouvelle d'une révolution survenue dans le royaume de Siam ; au moment où Constance, premier ministre, songeait à détrôner son maître, Opra. Pitracha favori de ce dernier s'est lui-même emparé du trône et a fait massacrer son ambitieux rival. Voilà nos établissements indiens anéantis; attendons de nouveaux ambassadeurs, ce sera une réception de plus.

M. de Lauzun, depuis sa rupture avec Mademoiselle, ne pouvait plus se montrer à la cour; le roi, par égard pour sa cousine, fit défendre à ce gentilhomme de paraître devant lui. Cependant Sa Majesté n'avait aucun nouveau grief à reprocher au comte, qui avait bien expié les anciens par dix ans de captivité à Pignerol. Louis XIV crut avoir trouvé le moyen de concilier sa justice avec les condescendances dues à la parenté en envoyant M. de Lauzun auprès de Jacques II, avec mission de veiller à sa sûreté et à celle de sa famille. Ce fut le premier secours effectif que ce monarque infortuné reçut de son allié, et comme il ne savait pas que celui-ci servait, dans cette circonstance, le ressentiment de Mademoiselle autant que la cause des Stuart il sut un gré infini au roi son frère de cette marque d'attachement. La suite des événements donna au voyage de Lauzun plus d'importance que Louis XIV n'y en avait attaché lui-même : l'ancien favori est un homme

CHRONIQUES DE l'oEU -I>l-l!ui.UF

uuoux, fécond en intrigues et ambitieux du suco i à li reine d'Angleterre et au prince do Galles la liberté et peut-être la vie.

Dans le courant du présent mois de décembre, milord Powiti avait amené secrètement le prince de Galles de Portsmoulh à Londres, et l'avait caché dans une mauvaise maison d'un faubourg. Le roi et la reine eux-mêmes étaient uis mystérieusement dans la capitale pour exécuter le plan d'évasion conçu par Lauzun et qui ne pouvait s'effectuer que là. Il était décidé que la reine et son fils partiraient les premiers sous la conduite du gentilhomme français, le départ du roi devant être ainsi plus facile et sa fuite plus prompte. La nuit de l'évasion, Jacques II coucha avec sa femme ; mais il la fit lever à une heure du matin pour la confier à M. de Lauzun qui vint la prendre dans la chambre où Leurs Majestés avaient couché. « Voici la reine, dit le malheureux prince en pleurant, allez « prendre avec elle le prince mon fils. Ne les abandonnez « point que vous ne les ayez déposés vous-même dans « les mains du très chrétien roi de France, le plus pieux * et le plus grand de tous les rois. » Telles furent les propres paroles de Stuart. Après de tristes adieux, Lauzun fit monter la reine dans un carrosse, et ils allèrent prendre dans le faubourg où il était caché le royal enfant avec sa nourrice et la remueuse. Le carrosse dont on se servait appartenait au résident de Florence, il conduisit les illustres fugitifs au bord de la Tamise, près de Westminster, où M. de Lauzun avait posté un batelier catholique dont il s'était assuré la discrétion. La nuit était sombre, il pleuvait à verse, et le fleuve gonflé par les pluies murmurait en battant ses rives. On le traversa cependant avec une telle rapidité que la voiture louée par Lauzun et qui devait conduire les voyageurs jusqu'au-dessous de Gravesend ne se trouva pas prête quand on arriva au point de départ. Tandis que Dufour, confident du comte, allait presser le cocher négligent dans un cabaret situé à quelques centaines de pas de la rivière, la reine resta plus d'un quart d'heure les pieds dans la boue et exposée à la pluie. Gomme

le valet de chambre français hâtait de tout son pouvoir la lenteur anglaise pour que le carrosse sortît du cabaret, l'aubergiste, entrevoyant quelque mystère, eut la curiosité de se rendre avec une lanterne au bord de la Tamise pour examiner les personnes qui attendaient. Mais un second domestique de Lauzun, ayant fait semblant de glisser, se laissa tomber sur la lanterne du curieux, l'éteignit et trompa ainsi son espoir. L'Anglais, furieux, proposait déjà un duel à coups de poing au valet français; on l'apaisa par des politesses et, le carrosse étant enfin arrivé, on partit. Un ami de Lauzun nommé Saint-Victor attendait à quelque distance avec trois cavaliers bien montés, bien armés ; ils escortèrent les fugitifs qui voyagèrent à peu près sans danger mais non sans alarmes. Il était difficile que cette marche nocturne n'eût pas l'air d'une fuite, et dans ce moment tout ce qui fuyait était pris avec raison pour catholique. Plus d'une fois, pendant cette nuit d'inquiétude et d'effroi, la reine entendit sur la route des charretiers qui disaient : « Voilà des papistes, il faut les « assommer! » Mais, à un signal convenu, l'escorte s'approchait et les menaces cessaient. Après plusieurs vicissitudes de ce genre, les voyageurs arrivèrent à sept heures du matin au lieu où les attendait un yacht retenu d'avance et dont le capitaine ne savait pas qui il devait recevoir à son bord. La reine voilée et portant le prince de Galles sous son bras, comme un paquet, descendit à fond de cale du navire ; elle y demeura pendant toute la traversée. On dit que M. de Lauzun, qui se faisait expliquer en français tous les commandements du capitaine, avait reçu l'ordre de poignarder ce marin s'il lui arrivait de faire des manoeuvres contraires au dessein qu'on avait d'arriver à Calais ou quelque autre port de France. Mais la navigation fut de toute manière fort heureuse. A cinq heures du soir le yacht mouilla à la hauteur des Dunes près Calais. Par un hasard heureux, le petit prince, âgé de six mois seulement, n'avait pas jeté un seul cri ni dans la voiture ni sur le vaisseau. Au moment de mouiller l'ancre, le silence du royal enfant cessa, parce qu'il fut alors pressé

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par 1.» faim que H nourrice, malade du mal <li>, mer, ne pouvait satisfaire. Le capitaine, qui ne croyait pas avoir un poupon dans sa cale, fut d'abord surpri-, mail il ne tir.la pas à se douter de la vérité. « Mon Dieu 1 dit-il à « Laosuu, j'ai bien de l'impatience de mettre mon petit « ami à terre. » Knfin l'instant de débarquer arriva : la Nina sortit do sa cachette coiffe lovée, et le capitaine la reconnut. « Je serai pendu à mon retour I s'écria-t-il ; mais « n'importe, je suis heureux d'avoir concouru à sauver «c Votre Majesté. » La reine rassura de son mieux cet officier et le récompensa généreusement. La femme de Jacques II fut reçue à Calais par M. de Gharost, qui l'installa dans une maison bourgeoise en s'excusant de ne pouvoir lui offrir un logement plus digne d'elle, n'ayant point été prévenu de son arrivée. « Hélas 1 monsieur, « répondit Sa Majesté en s'asseyant, il y a plus de trois « mois que je n'ai été ni aussi bien ni aussi tranquille sur « ma vie et celle du prince de Galles. » Une heure après son débarquement, la reine écrivit à Louis XIV. Le comte de Lauzun de son côté, manda à Sa Majesté tout ce que je viens de rapporter, ajoutant que Jacques II lui avait recommandé de ne remettre sa femme et son fils qu'au roi de France, et qu'il était bien malheureux de ne pouvoir exécuter cet ordre, n'ayant pas la permission de paraître à la cour.

C'est M. de Seignelai qui porta hier matin au roi les lettres de la reine d'Angleterre et du comte de Lauzun. Sa Majesté les lut étant encore au lit. Louis XIV écrivit de sa main dans la matinée une lettre fort obligeante à son ancien favori, et lui permit de revenir à la cour. Le roi fit dire ensuite à Mademoiselle qu'il ne pouvait se dispenser de recevoir M. de Lauzun, après la manière distinguée dont il venait d'exécuter ses ordres. Son Altesse Royale, en recevant cet avis, entra dans une véritable fureur, et courut chez Sa Majesté.

— Quoil sire, s'écria-t-elle en entrant, vous voulez donc me déshonorer en rappelant un homme que j'abhorre ?

— Que parlez-vous de déshonneur, ma cousine ? S'il y

en eut jamais dans tout ceci, ce n'est pas moi qui l'ai attiré sur vous.

— Mais Votre Majesté sait...

— Je sais, je sais que vous avez été toute votre vie fort légère dans vos déterminations, pour ne pas dire dans vos actions, et vous ne m'obligerez pas, j'espère, à vous le prouver.

— Au moins Votre Majesté ne devrait-elle pas me sacrifier à un misérable...

— Que vous auriez fait roi de France il y a dix-huit ans si le trône eût été à votre disposition. Aujourd'hui vous le détestez autant que vous l'aimiez alors: c'est presque dans l'ordre avec les têtes organisées comme la vôtre.

— Mais, dans les premiers temps, sire, la conduite de cet homme n'était pas ce qu'elle est devenue depuis.

— Sans doute, il faisait patte de velours ; plus tard il a fait sentir ses griffes... Est-ce ma faute, à moi, si Lauzun vous a traitée comme, dans le Médecin malgré luir Sganarelle traite sa femme ?

— Ainsi je serai forcée de supporter sa vue ?

— Qui vous dit cela ? Faites jeter le comte par vos fenêtres s'il se présente chez vous ; mais veuillez bien permettre que je me conduise avec lui à ma guise. Bonjour> ma cousine... Et le roi passa dans son cabinet.

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