‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVIChapitre 3 sur 44 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Mithridate de Racine. — M"" du Ludre et Villeroi. — Jugement de Mm« de Se vigne sur ces amants. — Magnificence de M. de Cré-

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qui. — Rareté de l'argent. — Le Malade imaginaire de Molière.

— C'est le chant du cygne .— Mort de Molière. — La maison du roi gratis au spectacle. — L'épée d'un portier de comédie. — Catastrophe. — L'archevêque de Paris et la veuve de Molière. — Expédient ingénieux de Louis XIV. — Mot du roi sur Mm« Scarron. — Ce mot donne à penser. — La pension triplée. — Mm» de la Sablière. — Saillie de Chaulieu. — Paris désert. — Les médecines amusantes. — Huyghens et ses lettres. — La terre n'est pas une boule. — Prise de Maëstricht. — Encore du fruit Montespan. — Accouchement marchandé. — Ordonnance orientale.

— Rupture du marché pour la possession de Mm» de la Ferté. — Affaires de Hollande. — Retraite de l'armée française. — Provinces rançonnées. — Un écu par tête. — Élévation de la porte Saint-Denis. — La chambre des filles fermée; les vierges dispersées.— Elles sont remplacées par des dames. — Cadmus et Hermione de Quinault et Lulli. — On a froid maintenant au théâtre du Palais-Royal.— Don Quichotte d'Armagnac. — M. de Vivonne n'est pas un Roland.

On ne parle plus dans le monde que de Mithridate et de l'amour du marquis de Villeroi pour Mmo du Ludre. A tous seigneurs tous honneurs : j'inscris d'abord le succès prodigieux du roi de Pont; c'est un délire, c'est une fureur. Corneille a beau dire que Mithridate est un héros de l'antiquité refondu dans un moule français, on va le voir trois fois, six fois, dix fois. Il n'y a rien de noble commo le superbe Baron lorsqu'il joue ce rôle que Racine a créé pour lui. Il est impossible de montrer plus de tact dans la manière dont il exprime les sentiments si différents que le roi voue à ses deux fils; ce grand comédien débite avec un tel art les quatre vers que je vais citer, qu'on apprend la haine du héros pour Pharnace, et sa tendresse pour Xipharès, à l'aide d'un seul hémistiche :

Princes, quelques raisons que vous me puissiez dire, Votre devoir ici n'a pas dû vous conduire, Ni vous faire quitter, en de si grands besoins, Vous le Pont, vous Colchos confiés à vos soins.

Si l'on se fait bien l'idée du coup d'œil que Mithridate jette sur chacun des deux princes en prononçant le demi-vers souligné, on concevra que l'acteur puisse ren-

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mer toute sa pensée dans <c peu de mots; mai il faut pour c(l.i .in Baron. La partie anccdotiquo des premières représentations n'est pas ce qu'il y a de moins curieux dans mon bulletin; voici, quant à Milhriil.Ue, un mot de Chapelle, qui ne devient point raisonnable en vieillissant. Une dame, à la seconde représentation de ce chef-d'œuvre, disait i|u*il était ridicule que Monime eût trois amants à la fois. « Allons donc, madame, répondit le joyeux poète, « Rosette mon épagneule en a douze. »

Il faut singulièrement redescendre pour s'occuper du marquis de Villeroi après avoir parlé de Mithridale, surtout quand il s'agit de suivre le premier dans cette carrière où, pour me servir de l'expression de Benserade,

Go n'est pas un plaisir extrêmement solide.

Tel qu'il est cependant, ce seigneur aime prodigieusement, de cœur au moins, la belle, la robuste comtesse du Ludre, cette beauté à la grecque qui nous rappelle, par les formes, et même un peu par l'humeur, l'inconstante épouse de Ménélas. « Tout le monde le trouve digne de « pitié, disait hier la maligne de Sévigné, car il est plus « charmé qu'il n'est charmant. » Or on sait que la marquise se connaît en belles qualités. « Mais, a poursuivi la « cousine de Bussy-Rabutin, si Mme du Ludre compte « pour bien peu Villeroi, elle compte pour beaucoup Cade- « rousse, et puis un autre pour quelque chose encore... Un, « deux, trois... C'est la pure vérité. »

C'est sans doute dans l'espoir d'obtenir une tendresse plus concentrée que le duc de Créqui envoya la semaine dernière un collier de pierreries valant mille louis à la petite du Cambont. On est moins surpris de la magnificence du cadeau que de la possibilité que le maréchal a eue de le faire : c'est, on le sait, un homme grand, généreux ; mais personne n'a moins d'aisance, il a dû nécessairement emprunter de l'argent, et ce qui surprend le plus, c'est qu'il en ait trouvé par le temps qui court. Paris est vide d'espèces monnayées ; à peine, en donnant des gages aux usuriers, nos gentilshommes ont-ils pu se pro-

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curer quelques centaines de pistoles pour faire la guerre. Aussi, m'écrit-on, les rayons du soleil sont toujours près d'enflammer les habits de ces guerriers, tant ils deviennent secs : il faut que ceux qui les portent marchent à l'ombre, et, par malheur, ce n'est plus à l'ombre de leurs lauriers.

On a donné dernièrement le Malade imaginaire sur le théâtre du Palais-Royal... Hélas! c'était le chant du cygne. Molière est mort ! Adieu, critique pleine de finesse et de vérité; adieu, gaieté franche, poésie de l'âme, art de charmer toutes les classes de la société en leur montrant leurs travers... Thalie est veuve, quand retrouvera-t-elle un tel époux?

Tantôt Plaute, tantôt Térence, Toujours Molière cependant...

Quel homme ! avouons que la France En perdit trois en le perdant.

Le dernier ouvrage de Molière est un des sacrifices que ce grand poète devait faire aux goûts populaires, parce qu'enfin le peuple est bien pour quelque chose dans la nation ; cette pièce restera néanmoins pour faire rire cent générations. C'est dans le troisième acte du Malade imaginaire que l'indisposition dont l'auteur-acteur était atteint depuis quelque temps prit un caractère grave; il ne put finir son rôle et succomba le lendemain, 17 février,, dans sa maison, rue Richelieu. Cet homme illustre est mort suffoqué par un vomissement de sang; il avait à peine accompli sa cinquante-troisième année. On croit que sa fin a été avancée par une catastrophe terrible arrivée au théâtre du Palais-Royal il y a moins d'un mois. Jusqu'alors les gentilshommes composant les compagnies des gardes avaient joui du privilège d'entrer gratis dans les spectacles royaux; or,non seulement ces militaires remplissaient en grande partie le parterre, mais leur humeur difficile et querelleuse en éloignait le public payant, de sorte que les intérêts des comédiens souffraient doublement de cette

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NBN prérogative accordée à dos hommes qui, sans

rire riches, pou vaien t au moins payer <piin/.e sous une place a la comédie. Molière demanda cl obtînt du roi un

ordre pour qu'aucune personne de sa maison n'entrât à son théâtre sans payer. Informés de celte disposition, gardes n'en persistèrent pas moins à entrer gratis au spectacle qui leur était interdit sauf rétribution; le portier- voulut faire respecter sa consigne... Vingt épées brillèrent, auxquelles il eut un moment la malheureuse idée d'opposer la sienne; mais, accablé par le nombre de ses assaillants, il jeta son arme au milieu de leur foule en signe de soumission. Le malheureux fut néanmoins massacré par des gentilshommes français, qui ne rougirent pas d'assassiner un valet fidèle désarmé.

Le lendemain, Louis XIV, auquel Molière adressa des plaintes véhémentes, fit assembler les compagnies de sa maison, que le comédien lui-même eut la permission de haranguer. Il s'en tira en homme de génie. « Messieurs, « leur dit-il, remplir sans payer le parterre d'un théâtre, « en éloigner les autres spectateurs, et priver ainsi les « comédiens du fruit de leurs efforts, déjà si laborieux, si « chanceux, si humiliants, ce n'est point une prérogative « que des personnes de votre caractère et de votre rang « puissent ambitionner jusqu'à répandre le sang pour se « la conserver: il faut laisser ce mince avantage aux « auteurs qui ont acquis le droit de l'obtenir, ou bien aux « malheureux qui, n'ayant pas le moyen de dépenser « quinze sous, voient le spectacle par charité. » Ce discours produisit l'effet qu'on s'en était promis ; la maison du roi paya pour entrer à la comédie. Le roi exigea plus: il imposa aux compagnies des gardes l'obligation de faire une pension à la veuve du malheureux qui avait été tué aux portes du théâtre de Molière. « A ce prix seulement, « dit Sa Majesté aux capitaines de ces corps, je renonce à « rechercher les coupables. » Les gentilshommes s'engagèrent à payer, et tout rentra dans l'ordre. Je reviens à Molière.

Ce grand homme étant mort, M. de Harlay, archevêque

de Paris, refusa d'inhumer son corps en terre sainte; la veuve, furieuse, courut chez le prélat.

— Que m'a-t-on dit, monseigneur 1 s'écria-t-elle après avoir pénétré, malgré les valets, dans le cabinet de ce galant mitre; quoi! l'on refuse un peu de terre à Molière, à celui qui mérite des autels!...

— Madame, j'en suis désolé; mais les canons doivent être respectés.

— Eh ! monsieur, les canons sont éludés sur des matières qui blessent davantage la morale publique...

— Votre mari était sans doute un homme d'esprit, mais enfin c'était un histrion.

— Histrion tant que vous voudrez, monsieur l'archevêque, il y a plus de sagesse dans ses comédies que dans bien des sermons, et ce qu'il enseignait au théâtre il le pratiquait dans le monde ; oui, monseigneur, il le pratiquait.

— Que m'importe?

— C'est que tout le monde n'en dirait pas autant.

— Savez-vous, madame, que je vous ferai conduire dehors par mes gens ?

— Oh ! vos gens ne savent pas chasser les femmes ; ils sont trop habitués à les voir dans votre palais...

Sur ce mot piquant, la veuve de l'illustre comique quitta l'archevêché, et courut à Saint-Germain demander justice au roi. M. de Harlay y arriva bientôt ; il n'était plus temps : Sa Majesté avait promis à Mme Molière que les honneurs funèbres dus aux chrétiens seraient rendus à son mari. « Il m'est venu une idée qui, je crois, concilie « tout, dit le monarque en voyant M. de Paris; jusqu'où « la terre sainte va-t-elle ? — Jusqu'à quatre pieds, ré- « pondit le prélat. — Eh bien ! mettez Molière à cinq « pieds, et tout le monde sera content. » Il fallut obéir ; mais Sa Grandeur obtint que l'enterrement se ferait sans pompe et sans bruit. En effet, deux prêtres accompagnèrent en silence la dépouille du grand homme, qui fut déposée au cimetière situé rue Montmartre, derrière la chapelle de Saint-Joseph.

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Le portrait de Molière eit maintenant dam tous les souvenirs ; mais ses contemporain! le suivront dans la tombe, i'l sa physionomie s'altérera peut-être sous le pinceau de nos neveux... J'en veux fixer ici quelques traits. Notre grand comique était d'une taille plus que médiocre; jamais il n'eut d'embonpoint; il avait la jambe belle. Les proportions de son visage n'étaient point régulières, mais ['ensemble en était on ne peut plus expressif. Molière avait le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun. Tout cela était animé par des yeux étincelants d'esprit, que recouvraient des sourcils noirs, touffus, dont le mouvement presque continuel aidait singulièrement à l'expression du regard de ce poète. Son humeur était sérieuse, un peu mélancolique ; mais aucun homme n'eut un caractère plus doux, plus humain, plus généreux. Molière fut le père de sa troupe, dont pourtant il n'eut pas toujours à se louer. Tous les comédiens avaient des droits à sa bienfaisance : un jour Baron lui recommandait un acteur de province, nommé Mondorge, qui manquait du nécessaire : « Je le connais, répondit le directeur, il a « été mon camarade en Languedoc. Combien croyez-vous « que je doive lui donner? — Mais on ne peut guère offrir « moins de quatre pistoles. — Les voici ; portez-les à « Mondorge de ma part, et vous lui remettrez ces vingt « autres en votre nom. »

La salle du Palais-Royal restera fermée quinze jours ; elle sera, dit-on, donnée ensuite à Lulli pour y établir l'Opéra. Quant aux comédiens de Molière, ne pouvant plus se soutenir après la perte d'un tel chef, ils seront répartis entre la troupe de l'hôtel de Bourgogne et celle du Marais.

Un des enfants du roi et de Mme de Montespan mourut il y a peu de jours ; Mme Scarron, qui lui donnait tous les soins d'une mère, se montrait fort affligée de cette perte! on rendit compte au roi de la douleur de cette gouvernante, qui formait un contraste frappant avec l'indifférence que la marquise montrait sur cet événement. « Elle

« paraît bien s'attacher, dit Louis XIV après avoir rêvé « un moment, il y aurait du plaisir à être aimé d'elle...» La singulière idée que cela me fait venir... Mais c'est une folie; Mma Scarron a trente-huit ans, le roi n'en a que trente-cinq... et toutes nos beautés en âge de plaire se présentent de si bonne grâce 1 Toujours est-il que Sa Majesté, feuilletant l'autre jour l'état des pensions, et y ayant trouvé Mm9 Scarron portée pour deux mille livres, mit de sa royale main deux mille écus. Ceci prouve du moins que le mérite de cette veuve a depuis deux ans triplé de valeur dans la pensée du roi.

Il y eut hier une musique du soir chez Mms de Longueil ; Mm9 de la Sablière y assista, quoique M. de la Fare fût parti le matin pour l'armée : Mmes de Senneterre, de Marans, de la Fayette, jetèrent la pierre à l'amante trop résignée. Ce fut bien pis quand elles la virent se mettre gaiement à table, et rire à gorge déployée des bons mots de Chapelle, des couplets de Chaulieu, qui, dit-il, « reste « à Paris pour recevoir les aumônes de la beauté en l'ab- « sence des enfants de Mars. » Franchement nous avons besoin de ce joyeux abbé, il nous délivre d'un peu de mélancolie ; pendant que la cour est à l'armée, Paris ressemble à un désert; nous avons bien quelques gentilshommes empressés, mais ce sont des galants de cinquante à soixante-dix ans, dont toute la galanterie s'éteint avec les lustres des salons. A nos âges, il nous faut des attentifs dont les soins s'attardent un peu plus. Tandis que nous bâillons dans nos hôtels, le marquis de Sévigné écrit à sa mère que « la cour ne s'ennuie pas moins à Tournay; « toutes les femmes, ne sachant que faire, ajoute-t-il, se « font malades, et prennent médecine pour se divertir.» Grand plaisir leur advienne !

On s'amuse de tout quand on ne sait à quoi s'en prendre ; les dames faisaient foule jeudi chez Mm° de Chaulnes, où le savant Huyghens, l'un de nos académiciens importés, lisait des lettres toutes hérissées de chiffrés, de courbes, de tangentes et de triangles, qu'il a reçues de Cayenne.Les physiciens qu'on envoya l'an dernier dans ce

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pays pour taira des observation! marquent qu'ils on( dé \ <-ri que l.i terra n*est pai, ainsi qu'où l'a bru jusqu'ici

ronde comme une boule, mais aplatie de doux CÔfa

Grande joie, canon, Te Deum\ le roi, qui en personne avait mis le siège devant Maëslricht, a fait capituler cette place après huit jours d'une tranchée savamment ouverte par Vauban. Sa Majesté tenait à s'emparer de cette forteresse, qui est en même temps la clef des Provinces-Unies et des Pays-Bas ; les lis flottent sur ses remparts. La garnison, forte de cinq mille hommes et commandée par un habile général, n'a pu tenir cependant contre les excellentes combinaisons de Vauban. Les Hollandais n'avaient aucune idée des lignes parallèles et des places d'armes employées pour la première fois par cet habile ingénieur sous les murs de Maastricht. Ces travaux, qui présentent des attaquants invisibles partout où l'ennemi montre des défenseurs, ont surpris à tel point les assiégés qu'ils se sont rendus par découragement plus encore que par le succès des moyens employés. Le roi a quitté l'armée dès le lendemain de la prise de Maëstricht. Sa Majesté est revenue à Saint-Germain au milieu de l'été. Disons tout, Mme de Montespan n'attendait que l'instant de joindre encore un joli petit poupon au cadeau que Vauban vient de faire en Hollande à Sa Majesté; chacun fait pour son roi ce qu'il peut. Le jour de la délivrance étant arrivé, on envoya quérir l'accoucheur avec le mystère dont j 'ai parlé à la première couche de la favorite ; mais ce n'était plus Clément. Quatre fois ce chirurgien a été appelé, et à chacune d'elles ses honoraires ont augmenté de cent louis ; en sorte que le dernier accouchement lui avait valu quatre cents louis. La marquise calcula au cinquième ; elle fit marchander avec Clément, le prévenant qu'il pourrait lui envoyer un de ses garçons. Ce fut en effet un aide qui se présenta ; les choses n'en allèrent pas plus mal, parce que Louise-

1. Ce fut en effet cette année-là que de savants voyageurs découvrirent l'aplatissement de la terre vers ses pôles, ce qui fut confirmé depuis par Newton.

Françoise de Bourbon arrivait au monde par une route bien tracée, et l'apprenti accoucheur n'emporta que cent louis, ce qui était tout profit.

Il a paru une déclaration du conseil que l'on trouve tant soit peu orientale ; elle interdit toute opposition des particuliers à l'enregistrement des édits, lettres patentes, etc.; elle interdit de plus l'usage des remontrances, ou, ce qui revient au même, elle ne les permet qu'après l'enregistrement. Cette ordonnance, où l'on ne peut s'empêcher de voir une sorte de dérision, équivaut à un arrêt qui ne permettrait à un condamné de se défendre qu'après avoir été pendu.

Le marché de Béchamel avec Mme de la Ferté était à peine conclu qu'elle le transgressa sans le moindre scrupule, bien qu'elle exigeât du financier la ponctuelle exécution des clauses auxquelles il s'était obligé. Aussi infidèle à ce contrat galant qu'elle l'a toujours été à son contrat de mariage, la maréchale avait tous les jours de nouvelles intrigues, que les dons de Béchamel contribuaient à perpétuer. Las enfin de payer des plaisirs que tout Paris partageait gratis, il signifia hier qu'il reprenait sa parole, et gardait son argent. Voilà cette belle, sur le déclin, bien confuse, bien embarrassée; en perdant les louis de Béchamel, elle perd aussi les amants qui lui restaient : depuis quelque temps les uns n'allaient plus sans les autres. Pauvre maréchale I je crains qu'elle ne soit forcée d'être sage, et s'il en est ainsi c'est une femme enterrée.

La guerre de Hollande traîne en longueur; nos troupes, cantonnées comme des grenouilles au milieu des marais inondés, mais moins amies qu'elles de cet aquatique séjour, voudraient bien se retrouver sur un terrain plus sec, et revoir le ciel, qui ne leur apparaît qu'à travers les brouillards. Peut-être l'armée ne tardera-t-elle p as à voir à cet égard ses vœux exaucés : l'empereur et l'Espagne viennent de renouveler leur traité avec la république hollandaise, tandis que Charles II, sollicité vivement par son parlement

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de cesser eafia d'être l'instrument <lo la gloire du roi de Franoe, chanoelle,dit-on, dans soc alliance avec Louis XIV . D'un autre côté, Lee e.>ml>.ii- maritimes qui oui eu lieu

depuil doux ou trois mois n'ont rien produit si ce n'est la preuve que les flotte- de 1 I Hollande peuvent résister aux forces navales combinées de l'Angleterre et de la France. Le duc d'York et le comte d'I'Mrées n'avaient pu vaincre Rnyter l'an dernier, ils ont été bien près cette année d'être vaincus par Tromp et Ruytcr réunis.

Le sort en est jeté : il faut évacuer le pays conquis ; heureux -i nous ne sommes pas forcés de l'abandonner encore plus vite que nous ne l'avions pris. Il ne sera pas dit cependant que nous ayons fait la guerre tout à fait à nos dépens ; M. Robert, intendant de notre armée, sait son métier: la seule province d'Utrecht a dans le cours d'une seule année versé dans ses coffres deux millions de florins. Ce n'est pas tout; M. de Turenne allait se voir obligé de renvoyer chez eux plus de vingt-huit mille prisonniers hollandais, qui eussent embarrassé sa retraite : * Un instant, monseigneur, dit le financier au maréchal, « permettez-moi d'imposer à ces gens une petite forma- « lité ; » et chacun des prisonniers fut taxé à un écu. Jamais on ne mit la liberté à plus bas prix: quatre-vingtquatre mille livres furent pourtant le produit de cette négociation algérienne.

On travaille encore à la porte Saint-Denis, arc triomphal d'une proportion gigantesque, dont les plans semblent avoir été mesurés sur les récits exagérés de la conquête que ce monument doit consacrer. Il est pénible de voir ces bas-reliefs adulateurs qui, à peine achevés, parlent d'une gloire évanouie, et n'offriront à la postérité qu'un témoignage menteur. Souscette porteorgueilleuse devaient passer nos légions couvertes de trophées ; combien n'éprouveront-elles pas d'humiliations si bientôt elles se glissent à côté vaincues et fugitives ! Il faut jouir lentement du triomphe, car la fortune est volage, et le sublime touche au ridicule.

Le résultat des conquêtes faites en Hollande est maintenant connu : c'est une guerre avec cette puissance, l'Espagne et l'Empire, guerre d'autant plus sanglante que les Hollandais ont plus d'injures à venger, et que la France doit seule supporter les efforts dune coalition que l'Angleterre elle-même grossira peut-être.

Pendant qu'une alliance redoutable se formait au dehors contre Louis XIV, Mrae de Montespan en détruisait une bien plus dangereuse pour elle dans le palais de Saint- Germain. La chambre des filles, pépinière sans cesse renouvelée de beautés ambitieuses, harem toujours complet où le sultan pouvait à toute heure choisir de nouvelles odalisques, la chambre des filles fut close cet été, et ces demoiselles furent congédiées durant l'absence du roi, qui, loin des séductions de ces autres sirènes, accorda leur renvoi, qu'on avait eu l'art de faire demander par la reine. Ces jeunes personnes, qui dans le cours des précédentes années avaient peut-être fait un service plus actif auprès de Louis XIV qu'auprès de sa femme, sont remplacées par des dames, dont le voisinage inquiète bien moins la favorite que celui de leurs devancières avec le parfum de virginité qu'olles exhalaient. Mme de Montespan sent bien qu'elle aura encore à combattre les agaceries des nouvelles habitantes de la cour ; mais du moins elle se flatte de combattre à armes égales.

J'ai éprouvé un grand serrement de cœur en entrant hier au théâtre du Palais-Royal, où l'ombre du grand Molière doit errer la nuit, si les morts reviennent. On donnait Cad mus et Hermione, tragédie-opéra de Ouinault; c'est le premier ouvrage sérieux dont Lulli ait composé la musique. Cela peut être beau ; mais j'avais grand froid dans ma loge, il venait du théâtre un air glacial. Je n'ai jamais senti cela du temps de Molière ; il n'y avait point d'hiver aux comédies de ce divin poète.

Non seulement le chevalier de Lorraine paraît vouloir se faire homme, mais il aspire à devenir un homme de cœur. Mme du Ludre est une véritable Hélène ; tout le

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monde vmi -<■ kiihe pour elle, même le chevalier de Lorraine. Lai range amoureui se pressent autour de cette luperbe beauté ; oependant le favori de Monsieur prétend v trouver une petite place ; et comme M. de Vivonna, le seigneur le plus gros de la cour l, occupe l'espace que rempliraient deux amants, c'est lui que d'Armagnac avait prié de se ranger, Le général des galèrei e refusé, comme de raison ; de là défi du nouveau prétendant, auquel l'occupant n'a répondu que par des plaisanteries. Cela peut être très bon pour un bouffon de cour, mais en vérité ce n'est pas suffisant pour un général. M. de Lorraine n'a pourtant pu obtenir autre chose de son rival.

— Si vous voulez que nous nous battions, lui disait-il l'autre soir, commencez par vous faire casser une épaule comme moi, et puis faites-vous pratiquer au bras dixhuit incisions que je puis produire... Nous verrons ensuite...

— Eh bien, monsieur, j'attendrai que vous soyez guéri, répondit l'adversaire ; mais alors...

— Vous attendrez aussi que j'ai maigri; car, en bonne conscience, la partie ne serait pas égale, lorsque j'ai le volume d'un éléphant et que vous avez celui du lévrier.

— Je ne puis donc tirer de vous aucune espèce de satisfaction ?

— Si fait ; vous me voyez prêt à vous tenir tête à table ou bien au lansquenet.

— En ce cas, renoncez à la femme qui excite notre rivalité.

— Y pensez-vous, chevalier, vous voulez que je fasse quelque chose pour votre satisfaction dans le temps où vous m'imposez un sacrifice pénible, cela n'est point équitable !

— Finirez-vous de plaisanter ?

1. M. do Vivonno était un des seigneurs les plus aimables et les plus spirituels de la cour. Le roi, qui aimait peu la lecture, lui demandait un jour à quoi elle servait. « Sire, répondit M. de Vivonne, dont le teint était frais et vermeil, la lecture fait à l'esprit ce que vos perdrix font à mes joues. >

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— Oui sans doute; mais ce sera pour vous dire que j'ai bien mal employé mon temps quand je vous ai empêché de vous noyer au passage du Rhin, vous qui voulez me tuer aujourd'hui.

— Je me serais empressé d'en faire autant, monsieur.

— Je le crois ; mais alors je n'aurais pas tenté de reconnaître ce service par un coup d'épée.

— Je vois bien que nous ne pouvons nous entendre sur ce ton ; restons donc amis, monsieur le duc.

— A la bonne heure... Maintenant tombez dans le Rhin tant que vous voudrez ; vous pouvez être sûr que je ne vous laisserai pas noyer, si je m'y trouve.

Le chevalier se mit à rire, et les deux rivaux s'embrassèrent.

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