CHAPITRE XIX
Les dames du palais ; leur costume. — Le poupon Soubise ressemble au roi. — Interprétation de cette ressemblance. — La favorite n'est qu'un enfant. — Opinion de Golbert à ce sujet. — Sensibilité larmoyante de Mme de la Fayette. — Quinault auditeur des comptes. — Quatrain. — Le valet de cœur et le valet de chambre. — Vol dans la chapelle de Saint-Germain. — Encore un noble voleur. — Lettres trouvées sous le chevet de la reine.
— L'Angleterre abandonne la France. — Autres défections. — Marche de troupes sur la Franche-Comté. — Le roi ira conquérir ce pays quand il sera conquis. — La Vallière décidée à se retirer dans un cloître. — Ses adieux au roi. — Elle se renferme aux Carmélites. — Prise de l'habit des novices. — Tableau. — Iphigénie de Racine. — Les deux Achilles. — Tromp en Bretagne. — Victoire de Sintzheim. — Désastres du Palatinat. — Cartel que l'électeur envoie à Turenne. — Pertes de l'armée française. — Bataille de Senef sans résultats. — Le guerrier en bas de soie. — Premiers dégoûts du roi pour la favorite. — Mm Scarron plaît. — Le billet avalé. — Prudence de Mme Scarron. — La femme de chambre repentante. — Le père Lecuyer.
— Les enfants du péché. — Le repentir gagne la favorite. —
QBRONIQUBfl DI r - *« »i - 1 r - 1 » i : — i - ■ -i 01 Projeta da retraite. — Boaeuet, — n demande m toi ion i
liment au\ projets de retraite. — Pleurs d'orgueil. — La KrBCO chancelle. — Intriguai do Bossuct ot de M*» Scarron. — Cette dernière ■ prie la favorite aa mot : oiio a (ait ses paquets. — Boèoe entra ta favorite on jouissance et la favorite en expectative. — M"' do Montospan part enfin. — On travaille l'esprit du roi. — Piété sollicitée parlorguoil. — Anxiétés de la marquise.
— La chunji'. — Manège, do M"" Scarron. — Elle est créée marquise do Mainleimn. - - Bon mot do Ninon. — Portrait do M™* de Mainlenon. — Son costume. — Moyens qu'elle emploie pour subjuguer le roi. — Leur effet. — Matériellement Louis XIV regrette M"10 de Montospan. — Intrigues auprès de Louvois pour revenir a la cour. — Maintcnon contrarie les intrigues de sa rivale. — La gouvernante est envoyée aux eaux. — Marie-Thérèse l'avait belle. — Moyen de comédie imaginé par Louis XIV.
— Mercure en soutane. — La pluie d'orage. — Le soulier perdu.
— La grâce à cloche-pied. — Déguisement. — Semonce réciproque. — Retour do la favorite . — Mort de Chapelain. — Guerre en Allemagne. — Conjuration de Rohan. — Moyen pour faire un Auguste do Louis XIV. — Encore un mot de la guerre en Allemagne ot en Flandre.
Le roi a bien voulu que les filles de la cour fussent remplacées par des dames ; mais il ne veut pas que le service de la reine en souffre. Mme de Richelieu, dame d'honneur de Sa Majesté, est toujours auprès d'elle avec quatre des nouvelles habitantes du palais. L'habit d'hiver de ces dames est une jupe de velours noir, brodée d'or et d'argent, avec un manteau de tissu couleur de feu, or et argent. Ce costume, d'une richesse extrême, plaît beaucoup au roi qui aime l'opulence et l'éclat.
La cour a été complimenter la princesse de Soubise, qui accoucha, la semaine dernière, d'un fils très joli. Estce illusion, médisance ou vérité, chacun trouve que cet enfant ressemble à Louis XIV ; c'était hier un dire général dans les chuchoteries de la cour. De ce fait, unanimement admis, on a cherché à remonter aux causes, car la ressemblance doit en avoir au moins une comme tous les effets. Or, les fins observateurs se sont rappelés que, l'an passé, le roi a paru fort empressé auprès de Mme de Soubise ; la ressemblance du poupon peut donc se fonder au
moins sur une présomption, nous verrons s'il est possible de savoir quelque chose de plus positif.
Cette circonstance prouve que Mm" de Montespan ne règne pas sans partage dans le cœur du roi ; mais il revient toujours à elle : peut-être les caprices de cette favorite, les irrégularités de son caractère adroit et dissimulé contribuent-ils à retenir Sa Majesté dans ses fers. Quoi qu'il en soit, le crédit de la marquise est toujours sans bornes ; elle assiste au conseil et partage tous les secrets de l'Etat. « C'est un enfant pour la politique, disait der- « nièrement Louis XIV à M. Colbert ; sa présence au mi- « lieu de nous ne peut avoir aucune conséquence. — En « effet, sire, répondit le contrôleur général, il y a quelque « peu d'enfantillage dans les fantaisies de la marquise, « lorsqu'elle attache des souris à un carrosse de filigrane, « et fait mordre ensuite ses belles mains par ce singulier « attelage ; ou bien encore quand elle nourrit des chèvres « et des cochons de lait sous les lambris dorés de vos « palais... Mais, sire, cet enfant a souvent l'allure de celui « qui lui prête son pouvoir: il est exigeant, volontaire, « mutin, impérieux, et cela produit toujours son effet. »
On donna jeudi Cadmus à la cour; j'en ai été plus contente que je ne le fus au Palais-Royal. Il faut tout dire, la salle était mieux chauffée; j'ai pu entendre sans grelotter les beautés pathétiques que les connaisseurs distinguent dans la musique de Lulli. Mme de la Fayette, qui apparemment possède une correspondance nerveuse directe de l'oreille au cœur, fondait en larmes dans la loge touchant à celle où je me trouvais ; heureusement son aquais, habitué à cette larmoyante sensibilité, s'était muni d'une provision de mouchoirs. Pour moi, qui fais plus de cas des pensées que des sons, j'admirais surtout les beaux vers de Quinault. « Oui, décidément, dit un auditeur des « comptes placé à ma gauche, nous avons bien fait de « recevoir ce poète parmi nous, quoiqu'il n'ait su de sa « vie compter que des syllabes. — Ah ! répondis-je à « mon voisin, vous me rappelez le quatrain qui fut fait à
« l'occasion dea difficulté! que roui "pp<«-.'itcs à l'an1 « de L'opéra qu'on admire :
Quintulti la plus grand <i<-^ autanra,
l>.ins v.ilrr ou-ps, mcssinii's, ;i ilosscin <lr paraître ;
Puisqu'il a fuit tint d'auditaura,
Pour(jui)i l'oinpi'cluv. -vous <!<• l'.(ir .'
— « Je suis enchanté, madame, reprit vivement l'audi- « leur, que vous me remettiez sur la voie, et je vous « dirai que je ne partageais point l'opposition dont vous « parlez ; la preuve c'est que le quatrain est de moi. »
On joua dans les appartements après l'opéra ; et Bontems, selon sa coutume, sut improviser un média noche sur de petits guéridons, qu'on apporta tout servis. « A propos, dit Louis XIV en retournant un3 carte sur laquelle il se disposait à écrire avec son crayon, il faut enfin, Bontems, que je te paie les collations et petits soupers dont tu m'as fait l'avance depuis douze ans. » Et le roi fit, sur le valet de cœur, un bon de quatre cent cinquante mille livres, qu'il remit à son valet de chambre... « Tiens, reprit Sa Majesté, voici un excellent serviteur qui m'acquittera envers un autre. » Le valet vivant trouva que le confrère en peinture avait une physionomie très agréable, et que l' à-propos du roi était de fort bon goût.
La chapelle de Saint-Germain fut volée, il y a quinze jours, d'une manière presque incompréhensible. On était entré dans la galerie en forçant une porte communiquant chez le roi, et devant laquelle circule, à toute heure de nuit, une foule de gardes. Mais il paraît que les voleurs n'ont pu parvenir jusqu'à la chapelle même, car ils ont attiré de la galerie les objets volés. Ces objets sont une lampe d'or du prix de sept cents pistoles, six chandeliers de vermeil et quelques vases sacrés. On découvrit hier le coupable; c'est un M. de Gourcelle, gentilhomme qui a servi dans les mousquetaires. Le roi voulait faire du bien à cet homme pendant qu'il appartenait à sa maison; mais, sans mesure dans ses vues ambitieuses, il demandait des
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choses si exorbitantes, qu'il finit par ôter l'envie à Sa Majesté de lui en accorder d'ordinaires. Courcelle quitta le service, tenta vainement la fortune par des moyens gigantesques, manqua toujours le but en voulant le dépasser, et tomba enfin dans la plus profonde misère. Ami des chances hasardeuses, il eût dû se faire commerçant ; mais, craignant peut-être de déroger, il s'est fait voleur. On a pris le larron à temps pour recouvrer la lampe : elle avait été volée déjà en 1654 ; on la retrouva un mois après, au pont de Neuilly, enfouie dans la terre. Les auteurs de ce premier vol furent pendus et brûlés ; Courcelle ne sera ni l'un ni l'autre, on le fera disparaître à cause de son rang : il faut des principes avant tout.
Il n'arrive à Saint-Germain que des événements extraordinaires : on a trouvé ce matin, sous le chevet de la reine, un paquet de lettres venant de je ne sais où, et mises là par je ne sais qui. Elles ont été portées au roi, qui, après en avoir lu une partie, a dit qu'elles ne renfermaient que des sottises, et les a brûlées... Des sottises 1 de quel genre? Il y a du choix à la cour comme ailleurs.
Les craintes qu'on avait sur l'alliance de l'Angleterre n'étaient que trop fondées ; cette puissance a fait la paix avec la Hollande. Mais Charles II, malgré les véhémentes sollicitations de son parlement, a refusé de se déclarer contre Louis XIV. Nos deux autres alliés, l'électeur de Cologne et l'évêque de Munster, maintenus par les manoeuvres habiles de Turenne, avaient fait, dans l'intérêt des armes du roi, une tentative hostile sur le pays de Groningue; mais bientôt ils ont dû renoncera conquérir, I pour songer à la défense de leur propre pays, où les Hol- f landais avaient fait irruption, et qu'ils n'ont quitté 1 qu'après avoir imposé la paix à l'évêque et à l'électeur, j
Louis XIV, ainsi réduit à ses propres forces, ne s'en i dispose pas moins à marcher sur la Franche-Comté, qu'il * espère conquérir une seconde fois, et que Sa Majesté I jure de ne plus rendre à l'Espagne. Déjà le duc de Na- \
CB i i 37
vaiil iOO vers Gray et Vesoul, tandis qtM \I. dfl
Sohomberg B'oppoac au mouremaal dea troupes que 1 * 1 1 s pagne vomirait èûvoyer par Le Etatisai ilon au secours de i.i Pranobe-Comté.
Le roi a 1 1 1 1 o à triompher, mais il laisse volontiers ses généraux ébaucher les entreprises où le triomphe se paie chèrement. 11 y aurait trop peu il a plaisir à régner, s'il ne croissait jus autour du trône quelques roses sans épines... Sa Majesté partira de Saint-Germain quand tout sera disposé pour son entrée à Dôle et à Besançon; voilà, pour un roi, ce qu'on appelle faire une conquête en personne, dans le langage des poètes, des harangueurs de l'Académie et des historiens comme Pélisson.
L'attention de la cour, de la ville, de toute la France s'est un moment reportée surM1Ic de la Vallière,que l'on aime beaucoup quand on y pense ; mais que tout le monde oublie depuis cinq ans, parce qu'elle n'a plus de crédit. Dévorée d'un amour sans aliment, accablée des dédains d'un homme qu'elle a la faiblesse d'adorer encore, froissée à toute heure par la hauteur insultante de sa fière rivale, abreuvée enfin d'un fiel coulant de mille sources intarissables, l'infortunée duchesse a cessé d'écouter l'espérance trompeuse qui lui promettait le retour de son amant. Elle entra, samedi soir, chez Mme de Montespan, où le roi se trouvait.
— Sire, dit-elle d'un accent dont un léger sourire déguisait mal la tristesse, je viens prendre congé de Votre Majesté...et lui faire mes adieux, ajouta-t-elle après un soupir.
— Quoi doncl duchesse, prétendez-vous aller dans vos terres si brusquement? répondit le roi; et sa figure, pendant qu'il attendait une réponse, semblait ajouter : « Je « suis bien surpris que vous ayez songé à faire ce voyage « sans mon agrément ».
— Non, sire, répondit la Vallière, qui avait très bien compris l'expression des traits du roi, je ne pars point pour Vauséjour, je n'aurais point cette témérité avant d'avoir pris les ordres de Votre Majesté... J'obéis à une voix plus forte que la vôtre...
— Oh! oh ! madame...
— Oui, sire, plus forte que la vôtre... reprit la favorite déchue en élevant son doux accent. J'obéis à la voix du ciel... Je me retire au fond d'un cloître. ..Dans trois jours j'aurai pris l'habit des carmélites.
Le roi se tut... un silence profond régna pendant un espace de temps assez long entre les trois acteurs de cette scène. Louis XIV fixait devant lui un regard immobile, M"1' de Montespan avait les yeux baissés et la duchesse les regardait alternativement.
— Mais, madame, répondit enfin Louis XIV, vous pourriez choisir un ordre dont la règle fut moins austère...
— Elle ne me paraîtra pas telle, sire, car en la subissant je songerai à ce que j'ai souffert dans le monde.
— Au moins auriez-vous dû chercher un cloître où votre titre vous eût ouvert la route des dignités...
— Mon titre... ah 1 je dois l'oublier... D'ailleurs je veux rester confondue parmi les religieuses... N'ayant pas su me conduire, il ne peut m'être permis d'aspirer à conduire les autres.
Ce même soir M1,e de la Vallière reçut les adieux de la cour chez la marquise, où elle soupa. Le lendemain elle entendit l'office divin dans la chapelle du roi; lorsqu'elle en sortit, elle prit de nouveau congé de Sa Majesté qui la vit partir d'un œil sec... La duchesse se rendit ensuite chez la reine ; elle se jeta à ses pieds, et lui demanda pardon de toutes les peines qu'elle lui avait causées. « Allez, « duchesse, lui répondit Marie-Thérèse, je ne vous en « veux pas... Si vous m'avez fait du mal, vous l'avez « réparé par vos bons procédés; et vous l'expiez depuis « trop longtemps par de longues souffrances... Hélas ! « j'en connais moi-même l'amertume... Je vous pardonne, « vous aime... Je prierai pour vous. »
En sortant des appartements de la reine, Louise de la Vallière ne vit plus personne ; elle monta dans son carrosse, se fit conduire rapidement à Paris, et se rendit au couvent des carmélites du faubourg Saint-Jacques, dont
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la lourde porte, ornée de ohérubim etde uuag< - cul| ■c f irma pour ja mai i sur cette pénitente qui n'a pas encore trente ans.
Lundi, toute la cour a voulu assister à la prise d'habité (K> la duchesee; Le faible jour qui pénètre dans le des Carmélites à travers SCI vitraux coloriés éclairait les [dus riches parures, dont l'éclat contrastait avec la triste cérémonie qui se préparait. Les dames portaient des robes de brocart d'or, d'argent ou d'azur, par-dessus lesquelles étaient jetées d'autres robes de dentelle noire, transparentes ', et laissant apercevoir le relïet des riches ôl qu'elles recouvraient. Tels sont les nouveaux habits qu'on nomme des transparents.
L'orgue aux sons graves et solennels résonnait sous la voûte noircie de cette vieille enceinte, tandis que les accents angéliques des jeunes novices s'élevaient comme un doux murmure vers les arceaux gothiques qui leur prêtaient un écho plaintif. Une foule avide se pressait contre la grille aux ornements contournés, et que surmonte un crucifix de bronze rehaussé d'or. Tout le monde voulait voir de près cette beauté illustrée par l'amour, qui ne sembla l'élever aux plus hautes dignités que pour sacrifier une plus grande victime. Elle parut environnée de religieuses qui guidaient sa démarche incertaine et lente. On lui montra la place qu'elle devait occuper; elle s'y rendit, repoussa doucement le coussin posé devant son siège et s'agenouilla sur les dalles du chœur. Soit hasard, soit intention, la duchesse était placée devant un tableau de Lebrun représentant la Madeleine. L'intéressante créature en priant ne perdit pas de vue cette saiute pécheresse, dont le repentir, après des fautes que celles de la Vallière n'ont point égalées, retrouva cependant la voie du salut. Enfin arriva l'instant où Louise devait recevoir l'habit des novices ; on le lui présenta selon les
1. M. le prince disait en parlant de ces robes : c Les transparents de ces dames seraient beaucoup plus beaux si elles voulaient les mettre à cru... » La plaisanterie est elle-même un peu crue.
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usages de l'ordre. En ce moment la nouvelle sœur, ayant enlevé sa coiffe, laissa tomber ses longs cheveux sur lesquels se promenèrent tant de fois les baisers de l'amoureux Louis XIV, et qu'on vit se répandre en nombreux filets blonds sur ses vêtements. Mais, à un signe de la récipiendaire, on entendit cette chevelure, jadis parfumée par l'amour, crier sous les ciseaux qui la séparaient de la tête qu'elle embellissait... Le sacrifice était consommé : la duchesse de la Vallière n'existait plus que dans le souvenir ; il ne restait que l'humble sœur de la Miséricorde sous une bure grossière, qui ne devait plus tomber que pour faire place au linceul.
Tous les assistants sortirent de l'église des Carmélites le cœur gros, les yeux noyés de larmes.
Jamais Iphigénie en Aulide immolée
N'a coulé tant de pleurs à la Grèce assemblée.
Mais, il faut en convenir, VIphigénîe que Racine nous montre cette année sous la figure de Mlle Ghampmeslé fera pleurer encore plus que celle du faubourg Saint- Jacques. On avait attendu pour jouer à la cour ce nouveau chef-d'œuvre le retour du roi, qui vient de conquérir une seconde fois la Franche-Comté, comme Achille, en courant. Le succès à'Iphigénie est tel, qu'on n'a pas cru pouvoir représenter cette tragédie dans la salle où se donnent ordinairement les spectacles de la cour. Sa Majesté avait ordonné qu'un théâtre fût construit dans le parc de Versailles; à peine encore si le vaste espace réservé au public a pu contenir les curieux qui s'y pressaient. Pendant cette mémorable représentation, le triomphe du monarque vainqueur s'est mêlé à celui du poète. La foule applaudissait en même temps les vers sublimes de Racine et les allusions à la gloire de Louis XIV : Achille était sur la scène et parmi les spectateurs.
Tandis que la cour charmée était retenue en Aulide par son poète favori, Tromp, qui n'est point satisfait de Yhumble fortune de ses armes, ne laissait dormir ni les vents ni Neptune. Ce hardi marin fit dernièrement une
I n i.-m: Ba m il
rata i -u i- 1' il côtoi de B ; dmm M. de CoéUo-
mu s'est porté avec ddi forçai lufâeantei put le j il du
débarquement, et i contraint le général bottandtii de remonter se toul • hâte lar ses raineaox.
Jetons cependant M COnp d'oeil sur nos armées d'Alsace et de Flandre, dont les iu< rat poi aaeai rapides
que l'ont été ceux <lu roi dans la l'ranche-Comté. Turenne, ayant paecé I I BklO à Phîiiabourg, a rejoint près de Stint- UOim le duc de Lorraine et le comte de Capara, qui fuyaient devant lui, quoique leur armée fût plus forte que la sienne.
Le maréchal battit dans cette rencontre les Impériaux, les battit de nouveau au combat de Ladembourg, et les obligea à repasser le Necker et le Mein, laissant le Palatinat à la merci du vainqueur. Ici se déroule une page hideuse de l'histoire du grand Turenne : quelques soldats français n'avaient pu suivre l'armée, à laquelle son général venait de faire parcourir trente-cinq lieues en quatre jours ; restés en arrière de leurs corps, ils furent maltraités par les habitants : plusieurs succombèrent même aux cruautés que ces Allemands exercèrent sur eux. Mais quelles horribles représailles le héros exerça ! le Palatinat tout entier fut livré aux flammes; deux villes et vingtcinq villages en devinrent la proie. A la lueur sinistre de cet incendie, l'électeur palatin, au désespoir, traça, dit-on, un cartel qu'il envoya au général français, et que Turenne, ajoute-t-on, repoussa avec un sang-froid plein de magnanimité. Personne n'a vu ni la lettre ni la réponse; on a le droit de révoquer en doute ce fait chevaleresque, qu'il n'est pourtant pas permis de démentir positivement.
La conquête lugubre du Palatinat a coûté la vie à un grand nombre de braves officiers, parmi lesquels on nomme MM. de Bauvesé, maréchal de camp, et de Coulange, brigadier. Le lieutenant général Saint-Abre a eu la cuisse emportée au moment où il voyait expirer son fils. MM. de Montgommery, de Pisieux, Lamare et beaucoup d'autres sont blessés; vingt capitaines qu'on ne nomme pas encore sont restés sur le champ de bataille. En général, nous avons à regretter, proportion gardée,
plus d'officiers que de soldats ; il faut s'en prendre, je crois, à l'habitude que nos jeunes gentilshommes ont prise, dans les dernières campagnes de marcher aux ennemis sans armes à feu : ils s'effarouchent du poids d'un mousquet, et payent de la vie l'empressement qu'ils mettent à s'en débarrasser.
En Flandre, M. le prince ne fait pas marcher la victoire d'un pas aussi sûr que Turenne en Allemagne : la bataille de Senef, gagnée par cinquante mille Français, sur soixante-dix mille Hollandais ou Espagnols, est assurément un beau fait d'armes; mais les résultats, qui font la véritable importance des combats, sont à peu près nuls ici, On frémit en songeant que vingt-sept mille morts ont été enterrés après cette sanglante affaire, sans que l'on sache bien précisément à qui le champ de bataille est resté. Gondé a cependant prouvé, peu de jours après la bataille, qu'il était le maître de la campagne, en faisant lever le siège d'Oudenarde au prince d'Orange, qui l'avait tenté pour se donner un air de vainqueur. M. le prince a, dans cette dernière circonstance, chargé en bas de soie, à la tête de sa cavalerie.
Mrae de Montespan parvenue au faîte de la faveur n'a pas toujours su en jouir avec prudence; Louis XIV s'indigna plus d'une fois des hauteurs de cette femme, qui n'épargne pas même le dédain à son amant couronné. Le roi peut tout pardonner à ses maîtresses, excepté le mépris de sa grandeur ; il veut être souverain avant tout. Sa Majesté commence donc à se dégoûter de la marquise, qui, fière, infidèle, jalouse et avide tout à la fois, ne lui offre en compensation de tant de défauts que des plaisirs uniformes, qui souvent deviennent une tâche laborieuse par l'extrême exigence de leur ardente dispensatrice. Je ne suis pas éloignée de croire au bruit, de plus en plus soutenu, qui se répand de l'inclination naissante du roi pour Mme Scarron. Cette dame n'est plus jeune; mais l'amour est si bizarre ! ce goût de Louis XIV pour une femme de trente-neuf ans serait encore loin au surplus
CB DE L'OKII 11 43
il ta foli ti qae be iuoo ij» d'hon mes g ms foat tous
les jours pour Ninon, qui toucha à l.i soiv uilainc.
Ili'niirr'iii ni le roi, qui, s. 'Ion I II COU "n || d • la COUr, cherche à faire rapporter à MmB Scarron tout ce qui lui plaît, crut reconnaître dans une lettre de Mme de Monlespan le style de l'aimable gouvernante; il rapprocha cette lettre de celles qu'il a reçues d'elle pendant le séjour qu'elle • f.iit aux eaux de Barèges avec le duc du Maine, et tel préaomptioni augmentèrent. Sa Majesté, jalouse de vérifier jusqu'à quel point ce soupçon était fondé, et ayant trouvé le lendemain la favorite en train d'écrire un billet, lui demanda à le lire, afin d'en comparer le style avec celui dont sa mémoire était pénétrée. Mm8 de Montespan le plaignit amèrement de ce désir indiscret du roi, y résista, et ayant déchiré avec colère l'écrit qu'elle traçait, elle en avala les débris. Quelle que fût la cause de cet acte violent, il ne pouvait être favorablement interprété; Louis XIV, outré, sortit de chez sa maîtresse, et voulut poursuivre ses informations auprès de Mm" Scarron ; mais l'adroite gouvernante n'eut garde de commettre une lourde indiscrétion en avouant qu'elle eût aidé la marquise de sa plume ; ce qui pourtant avait eu lieu. L'estime du roi, ainsi qu'elle l'avait fort bien présumé, lui tint compte de cette réserve, quoique la physionomie de l'habile veuve eût laissé lire la vérité au plus pénétrant des hommes.
Deux ou trois jours après ce petit événement, une femme de chambre de la marquise, celle à la discrétion de qui elle livrait chaque jour le spectacle de ses lubriques emportements, s'avisa d'un scrupule au-dessus duquel la bonne fille se mettait pour son compte autant que sa maîtresse. Elle se crut tout à coup poursuivie par la vengeance céleste, à cause des impuretés dont elle avait été le ministre ou le témoin; cette suivante courut chez Mme Scarron, qui parfume le palais de sa réputation de sagesse, j'ai presque dit de sainteté, parce que personne n'a moins de mémoire que les gens de cour.
— Ah ! madame, s'écria la femme de chambre, je suis une créature damnée ; l'ange Gabriel m'est apparu cette
nuit pour me le dire, et derrière lui je voyais le diable qui me grinçait les dents.
— Calmez-vous, ma chère, répondit la gouvernante, puisque Dieu vous donne cet avis secret, c'est qu'il ne veut pas la perdition de votre âme.
— Non, non, le Seigneur ne saurait me pardonner, je suis trop criminelle... Ma funeste complaisance a trop con" tribué aux désordres du roi; je lui ai mis peut-être un pied en enfer !... Il ne me reste plus qu'à me pendre.
— Vivez plutôt pour faire pénitence.
— Ma vie entière n'y pourrait suffire, madame... Ah î si vous saviez combien de peine j'ai prise pour varier leurs plaisirs, pour ranimer les désirs du roi... Imaginez-vous...
— Ce détail est inutile, interrompit MmeScarron; allez, ma fille, allez vous jeter aux pieds du père Lecuyer; Dieu est encore plus miséricordieux que vous n'avez été complaisante... Ce sage religieux vous absoudra au nom du Très-Haut.
— J'y cours, madame, j'y cours; mais, de grâce, au lieu d'élever avec bonté les bâtards du roi, tordez-leur le cou, ce sera rendre un grand service à ces petits enfants du péché mortel... Ne l'oubliez pas, tordez-leur le cou.
Ce n'est pas tout : l'ange Gabriel s'était apparemment montré à Mme de Montespan en même temps qu'à sa femme de chambre, car il lui prit presque aussitôt un de ces accès de dévotion qui, comme je l'ai dit ailleurs, se mêlent souvent aux transports de son amour profane. Mais cette fois l'atteinte fut plus forte que de coutume, un rayon de grâce profonde vint éclairer ses égarements ; elle alla se confesser à ce même père Lecuyer, dont la parole consolatrice avait été promise à l'exaltée suivante... Mme de Montespan revint du confessionnal de ce saint homme pensive, repentante et presque convertie. Bientôt un projet de retraite naît de cette ferveur nouvelle; la marquise en parle à Bossuet, qui l'encourage à persévérer dans ce pieux dessein, promet d'engager le roi à s'y prêter, et court, avant tout, en entretenir Mme Scarron, avec qui cet évêque a souvent des entretiens secrets dont je crois entrevoir le motif.
| Il I '..I II -M 15
«v Mais, ri* j>< nul 1 1 la gi mi v> ru 1:1 ' eu m m 11 me.it ion,
M, monseigneur, qui connaissez le cœur humain, pensez- VOUS que celle vapeur de dévotion dure long-
... temps? J'en doute, répondit M. de Condom; mais
c'est toujours quelques semaine- de gagnées et quelques vv péchés de moins. — Ah 1 monseigneur, répliqua M ""Scar- € ron, ce n'est point le corps qui offense Dieu, c'est le « désir. »
Il est juste qu'une dévote dont le tempérament parle encore ait une petite réserve d'indulgence pour les cas impérieux,
Pans cette même journée, la marquise entra chez Mme Scarron : « Vous serez contente de moi, lui dit-elle; « je pars demain, je quitte la cour sans dire adieu et pres- « que sans regret. »
Cependant Bossuet ne perdit pas un instant pour informer le roi de la détermination encore bien chancelante de sa maîtresse ; l'habile casuiste espérait, par un consentement dédaigneux, exciter le dépit de la favorite et renforcer ainsi ses projets de pénitence. Mais le prélat n'était pas aussi profond en morale amoureuse qu'en théologie ; ce ne fut point avec dédain, mais avec un vif regret que Sa Majesté accueillit la communication. Et qu'on n'aille pas croire que ce regret eût pour cause la perte de Mme de Montespan; il y a longtemps que le roi n'éprouve plus pour elle qu'une apathique indifférence, qui se traîne, languissante et ennuyée, grâce à une habitude que rien encore ne remplace. Mais Louis XIV était blessé dans le plus irritable de ses penchants, l'orgueil ; et l'initiative d'abandon que prenait la favorite le loucha à tel point, que Bossuet le vit pleurer un moment. Enfin, imposant silence au sentiment qui le dominait, il dit froidement : « La marquise est maîtresse de sa conduite, » M. de Condom, radieux de zèle, courut chez Mme de Montespan.
— La grâce triomphe, s'écria-t-il en entrant, le roi a consenti avec facilité.. .
— Avec facilité? répéta la dame en se pinçant les lèvres.
— Oui; madame, le ciel illumine Sa Majesté...
— Quoi ! sans le moindre effort, sans le plus faible regret...
— Je puis, marquise, vous en donner l'assurance...
— Cette assurance, monsieur l'évêque, n'est pas très... polie.
— Je la croyais du moins, madame, dans l'esprit de vos projets.
— Hélas ! l'ingrat, après tout ce que j'ai fait pour son bonheur... Car, monseigneur, vous ne vous en faites pas d'idée.
— Madame, il n'appartient point à mon caractère d'apprécier les causes du regret que Sa Majesté doit éprouver en vous perdant; je considère la cause de la religion.
— Ah ! dites-moi seulement, monseigneur, si le roi a paru attendri.
— J'étais venu près de vous, madame, pour soutenir votre piété; permettez-moi de ne pas m'employer à donner des consolations à vos faiblesses.
Bossuet, bien peu rassuré sur la conversion de Mme de Montespan, lui fit un grand salut et se retira pour aller prévenir Mme Scarron de la rechute probable de celle qu'ils se flattaient d'avoir engagée plus avant dans les voies du salut. Mais la gouvernante ne se laissa pas décourager : Mme de Montespan lui avait fait part de ses vues, qu'elle prit sur elle de regarder comme une détermination accomplie ; elle agit en conséquence et disposa tout pour le départ de la favorite, tandis que la femme de chambre repentante recevait de Mme Scarron l'ordre d'éveiller sa maîtresse à sept heures au plus tard. Cette fille, dont la conversion était aussi sincère que celle d'Athénaïs était douteuse, ne manqua pas de remplir sa commission.
— Madame, madame, cria-t-elle à l'oreille de la marquise avant l'heure qu'on lui avait indiquée, rappelez-vous que nous partons...
— Eh 1 bon Dieu ! mademoiselle, il fait à peine jour...
— Pardon, madame la marquise, la messe du père Lecuyer, que vous voulez entendre avant de partir, est sonnée.
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— Partir ! partir! laissez-moi, vous dis-je...
fatiguée...
— Mais madame Scarron est là...
— Déjà... en vérité, c'est une cruauté inouïe de ne pas rao lais-cr on moment de repos.
— J'ai cru, madame, répondre à vos intentions, dit la gouvernante entrant dans la chambre à coucher. Vos malles sont faites, les domestiques sont prévenus, on met les chevaux au carrosse.
— Bon Dieu! madame, quelle précipitation!
— Ne m'avez-vous pas dit hier que vous partiez ce malin?
— Hélas! c'est vrai, j'avais dit... Et la marquise jetait un coup d'œil douloureux sur ces meubles voluptueux qui lui rappelaient un péché plus regretté que haï Elle reprit ensuite : Il faut donc quitter ce pays pour jamais...
— Vous lui faites bien de l'honneur en lui donnant des regrets, répondit Mme Scarrcn levant les yeux au ciel.
— Que vous êtes sotte, gauche, maladroite ! disait Mme de Montespan à sa femme de chambre qui rhabillait... Et déjà cette dame avait le ton aigre d'une dévote.
— Je vais vous habiller, madame... reprit avec douceur la veuve Scarron.
— J'aurais voulu voir finir Versailles... poursuivit la favorite. C'était bien le moins... Il faut convenir que la grâce choisit fort mal son temps.
— Ah ! madame, se hasarda de dire la pauvre femme de chambre, que cette plainte est un gros péché !
— Taisez- vous, imbécile ! s'écria Mme de Montespan... Encore si l'on pouvait se flatter que le roi fût fidèle à Dieu I continua-t-elle. Mais à son âge, quelle apparence I
— ' Eh ! madame, il doit vous importer peu que votre place soit remplie, répliqua la gouvernante, pourvu que Dieu vous pardonne de l'avoir occupée.
— Oui, sans doute... j'en conviens... Vous me rejoindrez bientôt, madame; car je veux que mes enfants soient élevés près de moi... Je vous attends sous huit jours... autrement...
— Je prendrai les ordres du roi à cet égard.
— A la bonne heure... Mais je veux que vous restiez près de moi... Mm0 de Montespan partit enfin; mais personne ne crut que son éloignement dût se prolonger.
Cependant dès que la favorite fut partie, Bossuet, toujours de concert avec Mme Scarron, s'attacha à déterminer le roi à une séparation définitive. Dans le même temps, la gouvernante se rendait souvent auprès de la marquise, exagérait les bruits flatteurs qui se répandaient sur son changement de conduite, lui parlait sans cesse de la reine sans jamais nommer le roi; enfin cette apôtre zélée n'omettait aucun soin pour engager la pénitente indécise dans le chemin du salut. C'était surtout en flattant son orgueil que Mme Scarron et les confesseurs qu'elle s'adjoignait tentaient une victoire dont ils sentaient toute la difficulté: non seulement ils faisaient entendre à Mme de Montespan que la pénitence d'une femme de son rang serait un exemple puissant pour les pécheresses du monde ; mais ils allaient jusqu'à lui insinuer « que l'âme d'une marquise « était d'un haut prix pour la Divinité, et qu'en tenant « rigueur au roi elle rendrait service à Dieu. >
Mais Mm9 Scarron ne tarda pas à laisser aux prêtres dont elle avait entouré la favorite tout le soin de sa conversion ; elle lui dit que sa présence à Versailles était nécessaire pour lui faire conserver des pensions que le roi n'eut jamais l'intention d'ôter à sa maîtresse ; peut-être Mme de Montespan crut-elle un moment à ce prétexte ; mais son erreur ne se prolongea pas. Mma Scarron ayant été quinze jours sans paraître chez la marquise, celle-ci se rendit un matin au logis que la veuve avait à Paris; elle n'y trouva qu'une vieille femme de charge, mais elle ne put lui cacher l'extrême impatience qu'elle éprouvait de revoir sa maîtresse. « Dès qu'elle sera arrivée, ajouta Mma de Montespan, dites-lui de venir me trouver ; vou me connaissez bien, ma bonne? — Oui, madame, répondit la vieille, c'est vous qui avez acheté la charge de Mme de la Vallière. »
Pendant que ces choses se passaient à Paris, l'habile
•, crn.inte, ccrlainc déjà de plane Ml roi, cli- reliait, en le privant de sa présence, à exciter encore en lui le
de l.i roif ci de l'entretenir. Bile se renfermait du matin au soir dam ion appartement, qu'elle ne quittai! que pour
assister aux offices divins, In jour Louis \1V, an sortir de la chapelle, aborda cette dame, et lui demanda avec douceur pourquoi on ne la voyait plus? « Sire, réponditelle, tant que mon service m'a fait un devoir d'aller à la cour, je m'yauit montrée; mais maintenant que vos enfants sont presque toujours avec leur mère, je m'abstiens d'une représentation qui ne peut convenir à la veuve du poète Scarron. — Vous avez raison, madame, il y a longtemps que ce nom ne devrait plus figurer sur les listes de la cour, mais j'espère que demain la marquise de Maintenon paraîtra au lever de la reine. »Trois heuresaprès, lagouvernante des bâtards du roi recevait les titres de la terre de Maintenon érigée en marquisat, et dont Sa Majesté avait fait, depuis quelque temps, l'acquisition pour celle qui, sans avoir acheté la charge de \Ilue de Montespan, s'en trouvait cependant pourvue au moins dans le cœur de Louis XIV. Ninon ayant appris que Mme Scarron avait reçu le nom de Mainlenon, dit à ceux qui l'entouraient : « En ce cas, c'est madame Maintenant. »
Ce mot était juste: personne aujourd'hui n'a plus d'empire sur l'esprit du roi que cette femme, en apparence si modeste; elle sut exciter l'attention de Louis XIV par un raffinement d'esprit, de décence et de piété, qui non seulement devait plaire à l'àme honnête de ce prince, mais encore lui offrir l'attrait de la nouveauté dans une cour où les limites de la bienséance sont rarement respectées. Cet appareil de modestie pieuse et de réserve pudibonde ne serait-il pas un genre nouveau de déception, un trait d'hypocrisie échappé au pinceau de Molière? Je suis tentée de le croire. Tout, dans Mme de Maintenon, a le caractère d'une séduction étudiée; ses traits, sa conversation, ses manières, et jusqu'à sa parure, révèlent une combinaison de moyens conçue dans l'intérêt d'une ambition encore cachée, mais qui ne peut manquer de se découvrir, parce
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qu'il n'est pas de masque qu'on ne lève enfin pour jouir du fruit que le déguisement a procuré.
Je touche à la place de ma galerie où je dois attacher le portrait d'une femme qui paraît destinée à jouer un grand rôle ; tâchons de le peindre ressemblant. Mmede Maintenon a de beaux cheveux, dont la nuance, un peu plus que blonde, sans être brune, n'est tachée d'aucun de ces vilains filets blanchâtres que l'âge sème quelquefois prématurément sur la tête des belles. La marquise a le front élevé, uni, exempt de la moindre ride. Ses yeux sont remplis de feu ; mais l'éclat en est tempéré par le jeu habile d'une longue paupière, qui vient toujours à temps au secours d'un regard qu'on pourrait trouver ardent ou altier. Elle a le nez bien fait, la bouche d'une moyenne grandeur, mais fraîche et meublée de dents fort blanches, dont pas une seule ne lui a été infidèle à quarante ans. Ce qui surprend surtout sur le visage de Mme de Maintenon, c'est une fraîcheur qu'envierait une toute jeune femme ; les années semblent n'y avoir marqué leur passage que par cette perfection, cette puissance de beauté que les hommes savent être l'enseigne de délices ineffables dont il n'est pas permis à toutes les belles d'être les heureuses dispensatrices. La marquise possède la taille la plus majestueuse, la plus souple, la plus régulière de la cour ; sa gorge eût servi de modèle à l'Albane, et jamais plus belle main que la sienne ne fit admirer un geste plus élégant que celui qui lui est familier
Je ne savais comment terminer ce portrait, lorsque M. de Villarceaux est entré chez moi.
— Venez à mon secours, lui ai-je dit en lui mettantsous les yeux le dernier feuillet de mes tablettes...
— Ah ! je vois, m'a-t-il répondu, vous n'avez pu peindre notre dévote qu'en buste; reprenez vos pinceaux, mes souvenirs sont là... Mme de Maintenon, a-t-il continué tandis que j'écrivais, a le bas de la jambe un peu fort ; mais il n'est presque pas hors de proportion avec le haut,
dont le développement mueeulaire ressort d'autant mieux que lé dame es! favorisée d*un genou fort mince. En rem on t an I enoor . on pourrait reprocher un peu trop d'embonpoint à dea formes dont il faut pourtant se bâter d'admirer le volume en laveur de leur éblouissante blancheur... In petit signe noir s'est niché...
— Monsieur, ai-je dit en interrompant Villarceaux, redescendons au pied...
— Bon, bon, je comprends, a repris le gentilhomme trop bien informé... le pied est très petit.
A cet ensemble presque exempt de défauts, au moins pour les personnes qui ne peuvent pousser l'examen aussi loin que Villarceaux, si l'on ajoute que Mme de Maintenon est clouée d'un son de voix enchanteur, d'une démarche noble, et que tous ses mouvements sont heureux, on ne sera pas surpris que, malgré ses quarante ans, elle excite violemment les désirs du roi, et peut-être de beaucoup d'autres.
Les habits de la marquise sont une combinaison d'atours habilement calculée pour faire valoir ou protéger ses charmes. En général, sa parure est simple; jamais on ne lui voit de rouge, rarement elle porte de l'or. Son visage est ordinairement couvert d'un demi-voile qui fait ressortir l'éclat de ses yeux. La couleur favorite de Mme de Maintenon est celle de feuille morte, qu'elle juge avec raison être favorable à son teint. La propreté de cette dame est extrême ; bien différente en cela de Mme de Montespan, dont la saleté va quelquefois jusqu'à saisir l'odorat. N'oublions pas d'ajouter qu'au rapport de Villarceaux Mm0 de Maintenon ne porta jamais pour jarretières des rubans qui rident la peau ; elle se sert de coulants, qui la conservent. Ce dernier soin pourra paraître un peu mondain dans une dévote ; mais, comme le disait un jour la présidente de Tambonneau, à qui l'on reprochait comme un luxe outré de porter à cinquante ans des chemises ornées de dentelle : « On peut rencontrer un insoleut. »
L'esprit de celle qu'on peut déjà nommer la favorite est plein d'art, elle parvient à le faire paraître naturel ; mais,
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pour un auditeur exercé et sans prévention, l'étude perce à travers les paroles enveloppées d'une trame de soie que débite Mmo de Maintenon. Ce soin constant, cette rhétorique de la séduction exclut les éclairs de pensée qui éblouissent ; et, de ce que chaque mot de celte dame est choisi, pesé, avant de sortir de sa bouche, il résulte que sa conversation est plus agréable que saillante. Le jugement, l'instruction, le tact exquis de la veuve ne lui laissent jamais dire ce qu'il faut taire ; personne ne sait mieux s'arrêter là où l'indiscrétion commence. C'est encore de son goût si expérimenté, si sûr, qu'elle apprit à s'imposer cette limite; car si elle se jette dans les phrases de boudoir ou de ruelle, sa modestie, naturelle ou simulée, n'en peut sortir qu'à l'aide d'un jargon prétentieux. Du reste, la marquise a, dans sa jeunesse, fait une étude si profonde du cœur humain, que tous ses replis lui sont familiers, et que nulle créature ne connaît mieux les chemins que l'adresse doit suivre pour y parvenir.
C'est avec ce mélange de grâces, d'habileté, de séduction, que Mme de Maintenon travaille depuis plusieurs années à conquérir l'affection du roi, et que dès longtemps, je crois, elle a réussi. Louis, enchanté d'avoir trouvé dans la vertu les mêmes charmes qui l'avaient séduit dans le vice, jouit délicieusement des entretiens d'une femme qui lui prêche la sagesse en la lui montrant si jolie. Dans le temps où l'adroite Maintenon le presse au nom du ciel de renoncer à une maîtresse dont il est dégoûté, ce sacrifice lui semble facile avec la douce perspective d'adoucir les scrupules delà belle réformatrice enluien rendant le motif personnel. L'imagination toujours vive, toujours exaltée du roi lui représente le péché délicieux à commettre avec la femme qui met tant de grâce à le peindre hideux... La marquise, en s'efforçant d'éteindre les désirs de Sa Majesté, ne parvient qu'à les réunir sur elle ; peut-être est-ce une adroite manœuvre de notre dévote, qui, comme un général habile, concentre sur un point donné toutes les forces de son ennemi afin de les anéantir d'un seul coup. Quoi qu'il en soit, Louis XIV a triomphé d'une créature inno-
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venu à subjuguer plus tard une coquette, et s'e.-l trouvé quelques années heureux par elle: il lui reste à soumettre une dévote, et eelte dernière conquête lui promet, dit-il, une félicité toute nouvelle.
Cependant, comme la passion de Louis XIV pour Mme de Miinleinui est encore toute spirituelle dans ses effets, et que notre grand monarque ne sait point s'en tenir à ce régime, il n'est pas à se repentir d'avoir laissé Mme de Montespan s'éloigner. Son boudoir offrait un but toujours iixe, un autel toujours préparé pour les sacrifices matériels ; il eût été temps de briser cette vieille idole quand elle aurait été remplacée. La favorite encore en titre connaît à fond le fort et le faible de l'esprit du roi, elle sait que, sur le chapitre des plaisirs, il ne peut souffrir aucun retranchement; et comme la grâce, après un mois de retraite, commençait à lui paraître pesante, elle a fait, il y a dix ou douze jours, des propositions au marquis de Louvois, tendant à préparer, moyennant certaines promesses, le retour de cette dame à la cour. Mme de Maintenon n'a pas tardé d'apercevoir les fds de cette intrigue et de les trancher ; mais les médecins de la cour, gagnés par Mme de Montespan, ont insisté sur le départ du jeune duc du Maine pour les eaux de Barèges, assurant qu'il y allait de la vie du petit prince. Mme de Maintenon est encore gouvernante ; il a fallu partir et abandonner le champ de bataille à sa rivale.
Avant de dire comment s'est opérée la rentrée en grâce de Mms de Montespan, consignons une observation que chacun a faite sur la conduite de la reine. Si Marie-Thérèse avait eu la moindre adresse, rien ne lui eût été plus facile que de vaincre en ce moment l'indifférence que lui montre son infidèle époux; rien ne pouvait prêter plus de charme à ses appas que la continence forcée du roi. Car les précautions qu'il eût été obligé de prendre pour se procurer quelques lueurs de volupté avec les dames de la cour; les promesses dont il eût fallu payer la complaisance de ces beautés qui toutes aspiraient au titre de favorite,
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que Sa Majesté ne séparait plus .dans sa pensée du nom de Mme de Maintenon ; tout enfin éloignait le roi de ces passades galantes, qui n'eussent pas valu la peine qu'elles auraient donnée. Le monarque se serait jeté, faute de mieux, dans les bras de sa femme, si elle eût su les lui ouvrir. Mme de Richelieu s'était bien efforcée de faire pressentir ce résultat probable à la reine; mais Sa Majesté lui répondit « qu'elle ne savait comment s'y prendre. > Marie-Thérèse, au lieu de montrer des prévenances à Louis XIV dans un moment si opportun, redoubla de prières pour ce grand pécheur, continua de négliger sa parure, que l'âge commençait à rendre nécessaire, et s'abstint, comme de coutume, d'assister aux fêtes de la cour, ou n'y assista qu'en bâillant.
Le roi, tout à fait privé d'un plaisir dont il éprouvait le besoin impérieux, songea tout de bon à rappeler Mme de Montespan. Mais comme Bossuet, agissant au nom du ciel, et sans doute au nom de Mme de Maintenon absente, travaillait toujours à une séparation définitive, Sa Majesté sentit qu'en manœuvrant à découvert dans un but tout à fait opposé, elle allait s'attirer de grands obstacles et des sermons cruellement ennuyeux. Le roi n'a pas laissé de profiter à l'école de Molière; il imagina un petit moyen de comédie qui le sauverait d'autant plus sûrement des importunités de M. de Condom, que ce dernier pourrait le croire conçu au profit de la grâce.
— Monsieur l'abbé, dit un matin Louis XIV à l'évêque convertisseur, vos avis m'ont touché, je ne suis point éloigné de renoncer à la vie mondaine. Mais la chair est faible et le péché séduisant; pour ne pas succomber encore, j'ai besoin de ne plus me trouver en présence des tentations. Je sais que Mme de Montespan se dispose à revenir; il faut que je l'en empêche, et ce soin doit être pris avec ménagement. Chargez-vous donc, monsieur l'abbé, de porter en secret mes lettres à la marquise, et vous profiterez de l'occasion pour achever de la convertir.
— Sire, répondit Bossuet, il n'est rien que je ne tente
pour faire triompher la religion, Voir. Majeitépeul préparer ses lettres.
M"9 de MonU-span était alors à Clagny ; c'est lu que pendant quinze jours M. de Condom, couvert d'un manteau nia, se glissa entre chien et loup dans le château de la favorite. Louis XIV riait comme un fou aux dépens du hon prélat, qui, croyant porter dos homélies royales propres à maintenir Athenala dans la pénitence, lui remettait chaque soir, en courrier discret et assidu, un billet ou tendre ou libertin, suivant la disposition d'esprit de Sa Majesté '. Sa Grandeur recevait de sa main pieuse des réponses du même genre, tracées par MmB de Montespan, et qu'il apportait à Versailles avec non moins de précautions. Ces voyages mystérieux fatiguaient le prélat messager: il laissait son carrosse assez loin du château, de peur d'éveiller les soupçons, et devait traverser à pied un champ labouré pour arriver à une petite porte de jardin qu'on avait soin de lui tenir ouverte. Un soir, Bossuet fut surpris par une pluie d'orage au milieu du champ. La terre mouillée et fort tenace s'attacha bientôt à sa chaussure, chacun des pas du pauvre évêque pesait cinq cents livres ; ce n'était plus qu'avec une extrême difficulté qu'il s'avançait à travers les deux éléments conjurés contre lui. Pour comble d'infortune, voulant se débarrasser du poids importun qu'il traînait, M. de Condom secoua fortement une de ses jambes, et envoya à vingt pas son soulier épiscopal avec la terre qui s'y était attachée. La nuit étant close, il fut impossible de retrouver le soulier; Sa Grandeur continua son chemin clopin clopant et arriva dégouttante de pluie chez Mme de Montespan. Ce n'est pas tout: le prélat n'ayant jamais voulu consentir à coucher chez une femme sans mari, ne pouvait cependant repartir le même soir qu'à l'aide d'un travestissement ; ses habits étaient trop mouillés pour qu'il pût songer à les reprendre... Après avoir cherché beaucoup dans ses armoires, la favorite
1. On lit dans quelques mémoires contemporains que les brllets du roi étaient mis en vers par Racine, mais ce fait ne nous semble pas suffisamment garanti.
trouva enfin un habit de M. de Vivonne, son frère, et l'évêque de Condom retourna à Versailles en grand costume de général des galères.
Revêtu de nouveau de sa robe sacerdotale, Bossuet remit au roi la lettre dont il était porteur ; Sa Majesté ne put comprimer, en la lisant, un bruyant éclat de rire, qui apprit à Sa Grandeur que cet écrit renfermait le récit de sa mésaventure.
— Je vois, sire, dit Bossuet avec gravité, que la grâce parle à vous et à Mm0 de Montespan un langage qui n'est pas celui de mon état.
— Pardon, monsieur l'abbé, répondit Louis XIV en riant encore, mais cette aventure...
— Je supplie Votre Majesté de me permettre de retourner auprès du prince son auguste fils, je n'ai pas trop de temps pour lui enseigner à respecter les choses sacrées et à mettre les hommes à leur place.
— Apprenez-lui aussi, monsieur l'abbé, à recevoir en silence une première réprimande juste, même quand elle ne serait pas mesurée, mais à punir sévèrement la seconde.
— Sire, je suis prêt à me résigner dès ce moment.
— Allez, monsieur, ni vous ni moi ne devons nous donner deux torts à la fois.
Peu de jours après cet entretien, Louis XIV lui-même ayant été quérir Mme de Montespan et l'ayant ramenée à la cour, M. de Condom reconnut qu'il avait été enlacé en dupe dans une intrigue amoureuse, et qu'il s'était fait le continuateur de MM. de Vardes, Cavois et de Lauzun.
Chapelain, malgré la condamnation de Boileau, ne sera pas pendu pour avoir fait la Pucelle ; il mourut hier dans son lit. La France lui doit d'avoir encouragé les premiers essais de Racine, dont il avait pressenti le sublime talent. Il est vrai que le poème de Chapelain est une bien lourde compensation. Ce vieux poète eut le plaisir de voir son protégé siéger avec lui à l'Académie française * ; mais il y