‹ Chroniques de l'Oeil-de-Boeuf, des petits appartements de la cour et des salons de Paris sous Louis XIV, la Régence, Louis XV, et Louis XVIChapitre 44 sur 44 · Ce fut la dernière fois que la marquise vit le roi · texte numérisé non relu

Ce fut la dernière fois que la marquise vit le roi

« trop peu de temps pour un tel ouvrage... Bénissez-moi, « et que Dieu me pardonne... » Un instant après, Ninon n'était plus.

On ferait un livre bien amusant des archives de Ninon; il y a là de l'esprit et du sentiment de toute nature. On a trouvé chez elle des déclarations d'amour, des madrigaux, des acrostiches, des romances, des bouts-rimes dans tous les moubles. Il y avait des billets doux dont l'écriture révélait des passions contemporaines de Louis XIII. Au fond du tiroir parfumé d'une toilette a été découvert un double quatrain, gage de la tendresse malheureuse que le grand prieur de Vendôme éprouva jadis pour Ninon. Voici les vers de cet amant éconduit; il les avait laissés un matin sur cette même toilette qui les recela longtemps.

Indigne de mes feux, indigne de mes larmes, Je renonce sans peine à tes faibles appas ;

Mon amour te prêtait des charmes,

Ingrate, que tu n'avais pas.

M"0 de Lenclos avait minuté au-dessous cette plaisante parodie :

Insensible à tes feux, insensible à tes larmes,

Je te vois renoncer à mes faibles appas ;

Mais si l'amour prête des charmes, Pourquoi n'en empruntais-tu pas.

Environ un mois avant la mort de M"0 de Lenclos, l'abbé de Châteauneuf, son ami, lui présenta un jeune garçon d'environ douze ans, nommé Arouet, dont on parlait beaucoup dans les salons à cause d'une pièce de vers qu'il avait composée, et que je rapporterai tout à l'heure. Ninon^ qui s'était fait lire ces vers, avait prédit que l'auteur serait un homme de génie; elle voulut le voir. La moderne Laïs, après avoir entretenu cet enfant, charmée de sa conversation, éblouie des éclairs qui partaient de ses yeux, déclara de nouveau qu'il lui paraissait appelé aux plus grandes destinées; et, comme elle put juger que la fortune de osn

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ètail bornée, clic lui légua une somme de deux mille lianes pour acheter des livres, (le le^s a été fidèlement acquitté.

Hevenons maintenant à la pièce de vers qui fut la première cause de ce don. Un invalide, qui avait servi sous Monscii/ncur dans le régiment du Dauphin, alla un jour au collège des jésuites prier Le premier régent qu'il rencontra de lui composer un placet rimé pour Son Al! Royale. Le maître répondit à ce brave homme qu'il était alors trop occupé; mais il le renvoya à un écolier qui, lui dit-il, ferait ce qu'il demandait. Cet écolier, c'était Arouet, et voici le placet :

Digne fils du plus grand des rois.

Son amour et notre espérance, Vous qui, sans régner sur la France, Régnez sur le cœur des François, Souffrez que ma vieille veine, Par un effort ambitieux, Ose vous donner une étrenne, Vous qui n'en recevez que de la main des dieux: On a dit qu'à votre naissance Mars vous donna la vaillance, Minerve la sagesse, Apollon la beauté ; Mais un dieu bienfaisant, que j'implore en mes peines, Voulut aussi me donner mes étrennes En vous donnant la libéralité '.

La Catalogne étant ouverte à l'archiduc Charles par la possession de Barcelone, il ne lui restait plus qu'à marcher sur la capitale du Royaume Catholique. Aussi s'avança-t-il presque sans obstacle vers Madrid, soumettant, ou directement, ou par les généraux anglais et portugais, Ciudad- Rodrigo, Carthagène, Salamanque, tandis que d'un autre côté, ses alliés s'emparaient des îles d'Iviça et de Minorque. Enfin le prétendant, établi clans le palais de Philippe V que la reine avait dû quitter précipitamment, se

i. Tout porte à croire que cette pièce de vers, qui n'est remarquable qu'à cause de l'âge du poète, est la première de Voltaire qui soit sortie de son collège.

fit proclamer roi des Espagnes au milieu des mousquets de lord Galloway. Plusieurs conseils furent tenus au nom de ce monarque couronné par des soldats; les hommes les plus distingués du parti autrichien y furent appelés, et l'on vit avec surprise au milieu d'eux le marquis de Bibas, conseiller de Charles II, qui avait dressé le testament de ce prince en faveur du duc d'Anjou. Mais les cours sont ingrates; Ribas, desservi facilement auprès de Philippe V, fut sacrifié sans que le roi d'Espagne daignât se rappeler ce que le seigneur castillan avait fait pour le petit-fils de France. La condition des courtisans serait aussi trop dure si, après avoir été payés de leur servitude par la disgrâce, ils ne pouvaient exercer contre ceux dont ils éprouvent le mépris cette vengeance qui console quelquefois les âmes, et surtout les âmes espagnoles. Le conseil de Charles s'était flatté de faire déclarer à M. de Ribas que le testament avait été supposé ; cet espoir fut déçu : le marquis voulait se venger de Philippe Ven se joignant à ses ennemis, mais rien ne put le faire consentir à blesser la vérité.

Ces événements se passaient dans le temps où l'Italie devenait le théâtre d'un drame non moins sérieux : les armes de la France brillaient encore aux portes de Turin; la puissance et la liberté du duc de Savoie étaient menacées à la fois. Eh bien! dans ce temps même, la reine d Espagne, comme pour offrir aux nations l'exemple le plus singulier de la bizarrerie des destinées, parcourait les villes de la monarchie, animant les cœurs, excitant le zèle en faveur de Philippe V qui tenait la foudre suspendue sur le père de cette princesse. En moins de trois semaines, elle procura, par ses démarches, plus de deux cent mille écus à son mari.

Malgré tant d'efforts, li cause de Philippe V paraissait désespérée, même dans le conseil de Versailles. On y décida qu'il n'était plus possible de maintenir ce prince en possession de la vieille Espagne, et que pour lui conserver au moins une partie de ses Etats il ne restait plus que le parti d'aller établir en Amérique le trône qui venait de crouler à Madrid. Vauban offrit à la cour de suivre ce royal trans-

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tUge,de lui l'Jtir ilrs places de guerre cl de le garantir dos Insultai de Bai voisins. Go projet ne laissait pas de sourire à Louis XIV, qui voyait en perspective les galions du Mexique et du Pérou cinglant vers les ports de France au lieu de se diriger vers ceux de la presqu'île espagnole. Chez us, comme chez les autres hommes, le moi l'emporte ton jours sur toutes les considérations. Mais ce projet de migration ne se réalisera point: les sujets de Philippe V, à la réserve d'un faible parti, n'aiment pas l'archiduc Charles et sont attachés au prince français. Partout où le premier a été proclamé, des cris nationaux de Vive Philippe V ! ont répondu aux cris de Vive Charles! poussés par les soldats conquérants. Cet amour expansif de son peuple a relevé les espérances du roi: secondé par M. de Bcrwick. devenu maréchal de France, ce monarque marche à la tête de ses troupes vers sa capitale envahie, en voyant grossir chaque jour ses colonnes de sujets dévoués qui s'attachent à ses pas. Les Autrichiens, les Anglais, les Portugais, harcelés par la population, inquiets sur leurs relations, manquant de subsistances et rebutés par tant de difficultés, se découragent, se laissent battre en diverses rencontres. Pressés bientôt dans la capitale par les troupes de M. de Berwick les alliés abandonnent cette ville au milieu de la nuit! et les Espagnols, au retour du soleil, voient flotter sur le palais les couleurs de Philippe V. Ce même jour, il rentre à Madrid au bruit des acclamations presque unanimes de ses habitants.

Telles furent les destinées de l'Espagne, depuis la triste tentative du roi sous les murs de Barcelone, jusqu'à la fin de septembre. Mais, avant d'être replacé sur son trône, ce prince eut à dévorer le chagrin que lui causèrent ses pertes en Italie, et malheureusement elles paraissent irréparables. Les faibles garnisons que nous avons laissées dans quelques places au delà des Alpes y seront bientôt affamées, et la petite arméj du comte de Mîdavi, malgré la victoire de Caitiglione, sera forcée de poser les armes devant l'armée toujours croissante du prince Eugène. On parle à la cour de proposer une capitulation à l'empereur pour le

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retour des troupes françaises restées en Italie, et qui s'élèvent à quinze ou seize mille hommes.

Il se passe par le monde des aventures qui font diversion à tout, même aux malheurs de l'État: depuis huit ou dix jours, on ne s'occupe plus que d'une jeune recluse, appelée Mllc de Monasteroltes; il est vrai qu'il y a de l'originalité dans ce qui vient de lui arriver. Le comte de la Chetardie, vieux mondain repentant, s'était retiré chez son frère, curé de Saint-Sulpice, pour vivre dans la retraite et la dévotion. Ce gentilhomme touchait à sa quatre-vingtième année : c'est l'âge du repentir le plus tardif, et certes personne ne s'attendait à une rechute de la part du comte. On se trompait pourtant : après quelques mois de jeûne, de macérations, la Chetardie, tirant le vénérable pasteur en particulier, lui déclara que l'esprit malin triomphait en lui et le tourmentait à tel point, qu'il y avait danger éminent de damnation si un prompt mariage n'y mettait ordre. Le curé répondit à son frère qu'il fallait que le diable fût bien désœuvré pour se loger dans un corps de quatre-vingts ans ; mais qu'enfin puisqu'il en était ainsi, il allait chercher une femme au dévot défaillant. Après avoir entretenu de cette pressante nécessité un petit conseil féminin, l'abbé de la Chetardie apprit qu'il y avait dans un couvent voisin de Saint-Sulpice une jeune pensionnaire très noble, mais très pauvre, que ses parents marieraient volontiers au vieux comte. Le curé voit la demoiselle qui lui plaît, se rend ensuite auprès du père que la richesse du prétendu séduit, puis enfin obtient le consentement de la demoiselle que l'âge du futur décide. La cérémonie fut d'autant plus prompte que le démon était plus acharné : on bénit, on dîna, on dansa et chacun souhaita le bonsoir aux époux. Mais à peine étaient-ilsaulit depuis une demi-heure, lorsque la sonnette, violemment agitée par la mariée, attira dans sa chambre une partie des convives qui achevaient de passer gaiement la nuit au salon. Que devint-on en voyant le com.e de la Chetardie expiré à côté de sa jeune femme ! A la stupeur succédèrent les délibérations sur

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|« parti > prendra ; le curé ayant réuni les avis, la majorité dos opinants décida qu'à l'instant même, celle qui n'était M"1" de la Chetardië qu'à un point trèl indéterminé, fût reconduit! à son couvent, bien qu'il fût plus de minuit. <>n parlt beaucoup de cet événement singulier pendant huit jours ; il s'engloutit ensuite avec tant d'autres dans le fleuve d'oubli. Mais la chose à laquelle on s'attendait le moins, à coup sûr, c'est que neuf m jour pour jour, heure pour heure, après le tintement de la sonnette d'alarme dont j'ai parlé, la comtesse de la Chetardië mit au monde un gros garçon1 qui prouva que si le comte mourut au combat, ce ne fut pas du moins sans avoir vaincu. Voilà l'anecdote du jour:elle prouve encore, par supplément de démonstration, que l'esprit malin, même chez un vieillard, ne lâche prise qu'après en avoir tiré quelque tribut.

Une singularité me frappe en fermant mes tablettes de l'année 1706, c'est que trois grands Etats de l'Europe sont gouvernés par des femmes : la France où règne Mma de Maintenon l'Angleterre que subjugue la duchesse de Marlborough en tournant à son gré les volontés delà reine Anne, et l'Espagne qui a revu la princesse des Ursins plus puissante que jamais, parce qu'au sein des grands troubles politiques, les intrigants savent toujours se rendre nécessaires.

t. C'est cet enfant, fruit d'une union si courte, qui fut ambassadeur auprès do la czarinc Elisabeth, fille de Pierre l*r ; c'est lui que cette impératrice fut sur le point d'épouser. Il est probable que le comte de la Ghetardie eût fait cet illustre mariage s'il se fût montré plus prudent et plus réservé.

Mayenne, Imprimerie Ch. COLIN

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