Il était fils de la sœur de Marlborough
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ne qui venait de prendra le commandement de l'ard' Allemagne ; et, d'accord avec cet allié, il marcha droit à Donawert, où l'électeur de Bavière, à la léte de ■aise mille bommas, Français et Bavarois, gardait le pays Conquis dans la campagne précédente. Vainement ce prince occupait-il un camp retranché que le lleuve protégeait d'un côté; l'intrépide Marlborough, suivi de son infanterie, franchit les fascines, renverse les palissades, se fait un pont des morts qu'il laisse dans le fossé, parvient au milieu des soldats de l'électeur, et en tue six mille au prix du menu: nombre de ses combattants dont le sang se mêle à celui de leurs ennemis. Après cette défaite, les troupes du Bavarois vaincues et dispersées ne peuvent s'opposer à la marche du redoutable Anglais ; il jette à la hâte une garnison dans Donawert, et, pénétrant en Bavière avec les débris victorieux de sa petite armée, impose le pays, tandis que ses soldats se délassent en pillant des fatigues de leur sanglante expédition.
Lorsque Marlborough s'était éloigné de la Flandre, Vil— leroi avait voulu s'attacher à ses pas ; mais, aussi inhabile dans sa poursuite d'un ennemi qu'à lui faire face en campagne ou à prévenir ses surprises dans une place, le pauvre maréchal avait bientôt perdu de vue l'armée anglaise. Elle fut escamotée, si j'ose le dire, au maréchal français qui n'apprit ce qu'elle était devenue que par le bruit des désastres de Donawert.
Marlborough eût été un imprudent d'exécuter avec si peu de monde cette entreprise audacieuse sans être certain de se voir soutenu; mais, je l'ai dit, il avait combiné ses mouvements avec ceux d'Eugène, qui déjà s'avançait vers le Danube pour balancer les forces que le maréchal de ïallart amenait un peu tard à l'électeur de Bavière. Les deux armées, grossies de tous les secours qu'elles pouvaient recevoir, se trouvèrent en présence le 13 août à la pointe du jour dans cette même plaine d'Hoechstaedt, où, l'année précédente, Villars avait moissonné de si beaux lauriers. Des souvenirs glorieux devaient animer les Français et les Bavarois ; des craintes semblaient devoir troubler les Alle-
mands et les Anglais. Mais de part et d'autre c'étaient d'autres généraux: Tallart et Marsin remplaçaient Villars à la tête de notre armée; Eugène et Marlborough,au lieu du prince de Bade, commandaient les ennemis... Que les chances devenaient différentes par la présence de ces chefs ! Nos généraux ne devaient pas toutefois désespérer de la victoire: leurs forces réunies s'élevaient à soixante mille hommes, et les alliés n'avaient pas au delà de cinquantedeux mille combattants.
Après plusieurs marches et contre-marches, l'engagement commença à midi. Marlborough attaqua notre droite, où commandait Tallart ; ce maréchal n'y était point alors: il venait de se porter à la gauche pour en reconnaître les dispositions. L'électeur et Marsin, qui dirigeaient cette aile, n'étaient pas encore attaqués par le prince Eugène; Tallart revola à son corps. Il le trouva déjà ébranlé ; la cavalerie française, trois fois ralliée, allait céder pour la troisième fois, et sa défaite n'était retardée que par le feu dirigé contre Marlborough par une réserve d'environ douze mille hommes logée dans le village de Blenheim. Malgré ce secours et les prodiges d'activité et de présence d'esprit du général français, ses escadrons furent entièrement taillés en pièces; hommes et chevaux jonchèrent la plaine de leurs cadavres. Tallart vit bientôt tomber son propre fils, tué à ses côtés au moment où lui-même était atteint d'une grave blessure. Le père infortuné, le malheureux général n'aperçut qu'à travers le nuage répandu sur sa vue une victime si chère lui tendant sa main glacée qu'un évanouissement l'empêcha de saisir... Quelques instants après, le maréchal reprit connaissance; il était prisonnier de guerre... près des restes inanimés de son fils.
L'aile droite n'était plus qu'une masse confuse de fuyards : officiers et soldats, pressés de toutes parts, ne sachant où fuir, tombaient ou se jetaient pêle-mêle dans le Danube qu'ils teignaient de leursang.Marsin, jusqu'alors, avait peu souffert à l'aile gauche, il sentit cependant qu'il ne pourrait rétablir le combat ; il songea à sauver ce qui restait de l'armée, et fit sa retraite, aidé de M. du Bourg
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qui ooneerva une partie de l'infanterie «-n loi faisant traverser les marais d'Hcechstssdt. Mais <jui donc donnera
dos ordres aux douze mille hommes postés à lilenhcim ? Personne, U- Boat oabliéaret ce sont les plus ancienscorps de l'ai nifc... Las d'attendre, et ignorant ce qui se passe dans la plaine, M. de Cl airambault, qui commande cette réserve, sort pour demander des ordres à M. de Tallart. A peine a-t-il fait quelques pas qu'il apprend la triste vérité: le maréchal, blessé et pris ; son fils, mort ; ses troupes, ditpereées et hachées, noyées. ..Clairambault, surpris, ébahi, est entraîné par la foule poursuivie, qui se pelotonne en fuyant ; elle le serre, l'entoure, l'entraîne, cet officier ne retournera plus au village de Blenheim... La terre manque sous ses pieds; il est renversé, culbuté, noyé dans le fleuve, tandis que sa troupe, cernée par un corps anglais, dépose les armes sans être entrée en ligne. Que pouvait faire ce corps resserré dans les rues étroites d'une bourgade sur laquelle était pointée déjà l'artillerie des vainqueurs ? Toute manœuvre était interdite, toute tentative impossible. Ces vieilles phalanges offrirent alors le spectacle le plus touchant : elles déchirèrent avec rage leurs drapeaux... Quelques soldats en engloutirent des lambeaux dans leur estomac.
Ainsi se termina la terrible journée d'Hœchsteedt : les ennemis y perdirent, dit-on, près de cinq mille hommes, et eurent huit mille blessés ; mais l'armée française fut à peu près détruite. Douze mille combattants français ou bavarois restèrent sur le champ de bataille, quatorze mille furent faits prisonniers, et des soixante mille hommes entrés en ligne, Marsin en remmena moins de vingt mille sans canons, sans drapeaux, sans bagages, et désespérés.
Les résultats de cet événement sont immenses : la Bavière futenvahie, pillée, ruinée par l'empereur, dont l'âme ulcérée se vengea par des exactions révoltantes de ce qu'il appelait la trahison d'un prince allemand; il fit permettre à ses soldats tous les excès que la guerre traîne à sa suite. Trois semaines à peine se sont écoulées depuis la bataille d'Hœchstaîdt et nos troupes ont reculé de quatre-vingts
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lieues; elles étaient au delà du Danube, et dans quelques jours elles seront forcées de repasser le Rhin... Le malheur a des ailes comme la victoire.
Dessaisis de leurs États et fugitifs, les électeurs de Bavière et de Cologne, frères également infortunés, se rencontrèrent au bord du Rhin ; ils s'embrassèrent en pleurant...L'un allait chercher des secours à Bruxelles; l'autre venait demander un asile à la cour de France.
Personne à Versailles ne voulait se charger d'annoncer de tels désastres à Louis XIV, ni de lui découvrir la pente rapide sur laquelle sa grandeur glissait depuis la défaite d'IIœchstœdt... Mme de Maintenon seule osa montrer à Sa Majesté combien son étoile avait pâli : la religion lui imposait cette pénitence ; c'est elle qui fit rappeler Villars. Quelle affreuse interruption des réjouissances continuées jusqu'alors par l'oisive courtoisie des grands pour la naissance d'un arrière-petit-fils de France ! Aux transports d'une joie réelle ou feinte succédèrent tout à coup les cris et les pleurs d'une douleur générale. Quelle famille parisienne n'a perdu un fils, un frère, un cousin, un ami dans les douze mille morts qui dorment d'un sommeil éternel au bord du Danube, ou roulent avec ses ondes vers l'Hellespont 1 Est-il une noble maison en France qui n'ait pas à regretter la liberté ou la vie d'un de ses enfants parmi les deux mille officiers qu'a frappés ou désarmés le fer ennemi 1 Mais que devint le magnifique souverain de la France quand les journaux lui apprirent que l'empereur, avec une précipitation malveillante, avait fait dresser dans le camp d'Hœchstaedt une colonne envoyée en poste de Vienne, et sur laquelle il avait d'avance fait graver cette inscription : Agnoscat tandem Ludovicus XIV, neminem ante obitum debere aut felicem aut magnum vocari (Que Louis XIV apprenne enfin que nul ne doit être appelé grand ou heureux qu'après sa mort) \ On assurait ce ma-
1. Quoi qu'en dise Voltaire, cette inscription a existé, presque tous les historiens en ont eu l'assurance; mais on sait avec quelle liberté le grand écrivain nie la vérité quand elle le contrarie ou le gêne.
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t,n n énéralemeut qua Looii XIV, outré de ces
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lion «le savoir a'il pouvait oeder au déaii qu'il avait de provoquer Léopold en combat singulier. Le conseil aurait répondu que Sa Majesté, aprèl avoir rendu les édits les plus contre le duel, ne devait point, en envoyant
ce cartel à l'empereur, enfreindre ses propres lois.
Lo roi dévora son dépit, et sa grandeur d'âme le voila si bien qu'il oe parut sur sou vitage quedea traces de cette affliction grave, mais paisible, qu'il devait au malheur de ses sujetsatteinls dans leurspluschères affections. Louis X I V parla avec calme à la cour des remerciements que le parlement et les villes d'Angleterre ont accordés, par acclamation, au duc de Marlborough;des revenus que la reine Anne a joints à ceux qu'il avait ; du titre de prince de PEmpire que Léopold lui a conféré... « C'est juste, disait «t Louis XIV, les grands services doivent être payés. »
Pendant que, pour arrêter la marche rapide de Marlborough vers nos frontières, on rassemble les débris de l'armée détruite en Allemagne, auxquels se joignent des milices et des détachements tirés des garnisons, jetons un coup d'oeil sur l'LSspagne où d'autres revers ont trompé les espérances de Philippe V.Ce monarque soutenait l'honneur de ses armes contre les Anglais et les Portugais réunis, lorsque le prince de Hesse-Darmstadt, qui avait échoué dans le projet de surprendre Barcelone, fit voile avec l'amiral Rook vers Gibraltar. Une tentative sur ce fort paraissait tenir de la folie: du côté delà terre, des rochers inaccessibles s'unissent, s'enlacent en quelque sorte pour former une ceinture d'obstacles insurmontables. Aucun port n'a été ménagé au bas de la forteresse; il n'y existe qu'une anse peu profonde, hérissée de récifs, et dans laquelle les tempêtes de la mer se joignent aux vents qui se glissent à travers les roches pour éloignerles vaisseaux de cette plage inhospitalière. D'ailleurs ils y seraient foudroyés par l'artillerie des forts ou par celle d'un môle redoutable établi à fleur d'eau. Aussi Gibraltar n'a-t-il qu'une faible garnison reçue même avec dépit par les bourgeois qui seuls,
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en effet, se défendraient contre une flotte de mille vaisseaux et cent mille hommes débarqués sous leurs murs. Qu'on juge, d'après ce que je viens de dire, du mépris avec lequel les Espagnols virent flotter le pavillon anglais devant cette place inattaquable 1 Elle renfermait alors cent hommes de garnison qui ne prirent pas même les armes. Appuyés sur leurs pièces, ils souriaient avec dédain aux nombreuses bordées que Rookleur envoyait. L'amiral anglais tira quinze mille coups de canon, pendant que le prince de Hesse, débarqué avec quinze cents hommes sur l'isthme derrière la ville, essayait de gravir un rocher qui la protégeait de ce côté... Tant d'efforts, tant de décharges répétées au loin par les échos de la rive africaine, n'avaient même pas fait brûler une amorce aux assiégés... Les feux avaient cessé, lorsqu'un petit nombre de matelots montés sur des barques, et qui paraissaient se promener en péchant, sautèrent tout à coup sur le môle d'où l'on n'avait pas daigné tirer sur eux. Ces marins égorgent les sentinelles, retournent, avec l'adresse de leur profession, quelques canons contre la ville ; les Espagnols qui accourent hésitent un moment, et ce moment suffit. Deux mille matelots sont dans la place; ils s'emparent des issues qui conduisent aux forts; les portes sont ouvertes au prince de Hesse... Gibraltar est conquise à l'inexprimable surprise des vaincus, et plus encore à celle des vainqueurs1. . Vingt jours plus tard, M. le comte de Toulouse, fils 1 naturel de Louis XIV et de Mm9 de Montespan, vint avec ] cinquante vaisseaux de ligne et vingt-quatre galères pour reprendre Gibraltar. L'amiral Rook, maître de la mer, g livra bataille à ce prince, sous lequel commandaient MM. de J Pointis et de Villadarias. M. de Toulouse fit honneur dans ce combat à son titre d'amiral de France, il se retira sans perte, mais Gibraltar resta aux Anglais.
1. Jamais Gibraltar n'a été reprise aux Anglais, malgré l'expédition tentée en 1782 par M. le duc de Crillon. On a souvent avancé que cette place fut livrée par trahison, mais aucun témoignage digne de confiance n'a été émis à l'appui de ces assertions.
CHRONIQUES DE L GBIL-DB-BOBUF
Louis \l\' apprit cel entre échec pre que en même temps que la défaite d'Hœchatssdt; il ae iii point écl sa douleur, bod front se couvrit leulement d'un ausge plus épais... Ce prince apprend à commander aux passions; il acquiert ce courage résigné qui est aussi In grandeur.
La fortune, si contraire à nos armes en Allemagne et
us le Royaume Catholique, noua est inoins défavorable aux Pays-Bas, où l'électeur de Bavière, qu'excite dôsormaia contre l'empereur une soif ardente de vengeance, soutient avec honneur les chances de la guerre. En Italie, nous sommes demeurés maîtres de la campagne : M. de Vendôme s'est emparé dans ces derniers temps de Verceil et d'Yvrée.
Sur le Rhin, il n'en est point ainsi: M. de Marlborough, après avoir occupé Trêves abandonnée par nos troupes, a fait mettre le siège devant Landau, que défendait le brave Laubanie, et qu'a voulu bombarder en personne l'archiduc Joseph, roi des Romains en dépit du Vatican. Malgré la plus honorable défense dont j'aurai occasion de reparler, l'intrépide gouverneur a dû remettre aux ennemis cette clef de la France ; il avait supporté cinquantetrois jours de tranchée ouverte.
L'année 1704, qui se termine, a vu changer toute la face de l'Europe: Léopold, menacé par nous dans sa capitale, au mois de juillet, insulte nos frontières au mois de décembre. L'Espagne, où Philippe V régnait tranquille naguère, tandis que les puissances se déchaînaient les unes contre les autres à cause de lui, doit songer à défendre aujourd'hui ses Etats. Les électeurs de Bavière et de Cologne sont chassés de leurs possessions par l'empereur ; des princes souverains d'Italie quittent les leurs, poussés devant nos généraux. Ajoutons qu'Auguste, roi de Pologne, précipité de son trône par Charles XII, l'Achille du Nord, se soustrait de chaumière en chaumière à son jeune vainqueur. Mais voici la plus grande, la plus surprenante de ces révolutions : Louis XIV, humilié, a su trouver dans le malheur une sagesse qu'il n'avait point au sein des triomphes et des prospérités.
Au milieu des calamités de la France, à peine a-t-on consacré un coin du crêpe funèbre qui la couvre aux deux plus illustres orateurs du monde chrétien ; Bourdaloueet Bossuet sont morts : Bourdaloue, éclatant d'une gloire sans tache , Bossuet, flétri parle souvenir des persécutions de Fénelon.
Il y eut au jour de l'an une promotion de chevaliers de l'ordre ; le maréchal Gatinat y était compris, mais il n'a point accepté cette haute faveur et s'en est excusé le lendemain au grand lever.
— D'où vous vient donc cette idée, monsieur le maréchal ? lui a demandé Louis XIV avec une hauteur qui laissait entrevoir du dépit.
— Sire, a répondu le vainqueur de Marsaille, cette idée est la conséquence d'une appréciation exacte de ma situation à la cour.
— Je ne vous comprends pas.
— Je vais tâcher, sire, de me rendre moins obscur. Votre Majesté, en me remplaçant dans mon commandement d'Italie, a laissé voir qu'elle était mécontente de mes services ; la grâce qu'elle daigne me faire serait donc gratuite.
— Vous avez mal compris le sujet de votre rappel : vos services, je les estime ; mais une ouverture prématurée, imprudente, sur le duc de Savoie...
— Raison de plus... un calomniateur ne peut mériter d'obtenir une place dans les ordres de Votre Majesté.
— Je ne dis pas, monsieur, qu'il y ait eu calomnie ; mais une tête couronnée méritait plus d'égards, et j'ai dû vous donner ce tort.
— Et moi. sire, je dois refuser une récompense que Votre Majesté m'accordait dans cette opinion. Je la supplie de plus de me pardonner l'erreur dans laquelle j'étais tombé ; mais j'avais pensé qu'une tête couronnée qui se dégrade par la trahison, perdait toute sa grandeur, et que le plus humble des généraux, quand il sert son prince et l'État au risque de son crédit, méritait quelque indulgence.
— Avouez, monsieur le maréchal, reprit le roi, qui
Mil;..., l.-IUÏ-BOBUP
changea en souriant la face de l'entretien, avouez que vos
preuves vous inquiétaient un peu ?
— Mou Dieu non, lire. Ma famille a rempli mon hôtel de titres victorieux... à ce qu'ellt; dit ; pour mon compte, j'ai dis longtemps acquis la plus précieuse de toutes les preuves : celle qu'il n'y eut jamais parmi mes aïeux aucun de ces teigneura errants qui faisaient des biens d'autrui les leurs par le droit de l'épée... aussi ne suis-je point sur, quoi qu'en disent mes parents, que quelques-uns de i nos ascendants n'aient pas dérogé.
— Mais le refus que vous faites du cordon peut nuire à votre famille ?
— Sire, elle me rayera de sa généalogie.
Ici le roi s'éloigna de M. Catinat en hochant de la tête, et pas un seul des courtisans ne lui parla pendant le reste du lever.
L'électeur de Cologne est arrivé vers la fin de l'année dernière à la cour, où ce prêtre souverain s'est inscrit parmi les simples chapelains de la duchesse de Bourgogne. Malgré cette apparente modestie, le prince regrette fort ses Etals ; dans les premiers temps de son expulsion le regret ne lui laissait pas même toute sa raison : on me racontait l'autre jour un trait de lui qui frise la folie. Étant à Valenciennes au carnaval dernier, Son Altesse Electorale fit annoncer qu'elle prêcherait le jeudi gras sur la mortification des âmes dévotes en expiation des péchés de l'époque. Au jour dit, l'église était remplie d'auditeurs, fidèles ou curieux. L'électeur arrive, monte en chaire, fait sa prière, se relève et crie d'une voix de tonnerre: Tbur de carnaval, mes frères ! tour de carnaval ! Puis cet étrange prédicateur descend de chaire, pendant qu'une troupe de trompettes, de cors de chasse et de timbales, apostéepar lui à la porte de l'église, met le comble à ce scandale en faisant un tintamarre affreux... L'auditoire se montra fort scandalisé dans le premier moment ; mais il finit par hausser les épaules, et chacun se retira en demandant si le prince avait un médecin.
Retournons à la guerre, car aujourd'hui la guerre seule
occupe toutes les têtes : spectacles, fêtes, galanterie, manège des courtisans, tout cède aux inquiétudes que les événements militaires autorisent. M. de la Feuillade, continuant ses succès en Savoie, a pris Villefranche et, qui mieux est, le port de Nice. Cette dernière prise, en étant au duc l'espoir d'être secouru par mer, rend sa position extrêmement critique. De son côté M. de Vendôme s'est emparé enfin de Vérac qu'il tenait assiégée depuis le mois d'octobre. Cette conquête est d'autant plus précieuse qu'elle coupe les communications des ennemis avec le Crescentin, d'où ils tiraient incessamment des secours.
Mais en Espagne on s'obstine à vouloir reprendre Gibraltar : c'est attaquer aux cornes un taureau dont on ne s'est emparé par là que parce qu'il dormait. Le maréchal de Tessé, envoyé à la conquête de ce fort imprenable avec des troupes pour l'assiéger par terre, a complètement échoué dans cette tentative malgré le concours de M. de Pointis qui le secondait avec treize vaisseaux. Le général dut remmener de l'isthme sa petite armée réduite à des débris ; l'amiral perdit sa flotte que les Anglais enlevèrent à l'abordage, brûlèrent ou firent briser sur les rochers... M. de Pointis lui-même dut regagner la terre dans une simple chaloupe à peine épargnée dans ce désastre général.
La relation de ce nouveau malheur arriva la semaine passée à Versailles : le moment n'était pas favorable pour demander des grâces au roi ; pourtant ce fut celui que choisit M. le duc de Bourgogne qui s'était fait le protecteur de M. de Laubanie, lieutenant général d'une bravoure éclatante et d'une modestie malheureuse. Mais je dois dire un mot des services de cet officier avant de parler de la récompense que le petit-fils de France voulait solliciter. On sait que M. de Laubanie était gouverneur de Landau lorsque, à la fin de la dernière campagne, le roi des Romains vint investir cette place. Après un mois de siège meurtrier, le général français fut sommé de se rendre. « Il est si glorieux, répondit-il, de résister à un prince c qui a tant de valeur et de capacité, que je veux encore
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€ avoir quelque temps cette gloire. » Vers la fin d'au cond mois, un trompette renouvela le sommation en demandant, de la part de l'archiduc, si le commandant de Landau prétendait l'ensevelir bouj ses ruines. « Le mausolée * eal trop beau, dit L'intrépide Laubanie, pour ne pas l'ara- « bitioanef, mais j.; tâcherai de reculer la sépulture. » Enfin une bombe ayant éclate- prés de ce vaillant ofiieier, il fut blessé à la poitrine et privé de la vue par la terre et les pierres qui lui couvrirent le visage... Landau se rendit. S'étant donc chargé de guider M. de Laubanie dans la chambre du roi, M. le duc de Bourgogne, qui avait fait remettre le matin à Sa 'Majesté un mémoire renfermant tout ce que je viens de rapporter, conduisit son brave protégé auprès du monarque en disant : « Sire, voilà un «pauvre aveugle qui aurait besoin d'un hâton... » Louis XI V n'ayant rien répondu, M. de Laubanie fut si frappé de ce silence qu'il tomba malade, et mourut il y a trois jours.
La mort de l'empereur Léopold, arrivée le 6 mai, est à peine un événement ; elle ne peut rien changer à la face des choses.ee n'est en Allemagne qu'un homme de moins. Ce prince ne sortit jamais des bornes d'une étroite médiocrité, souvent même il se montra d'une nullité honteuse; plus souvent on le vit ingrat envers, ses amis et cruel avec ses ennemis, qu'il ne sut dans aucun cas ramener à lui par des procédés généreux. Le nom de Léopold ne marquera dans l'histoire que par l'exécution d'une foule de seigneurs hongrois que l'empereur eût pu se rallier, et qu'il assassina... L'Empire ne perd rien de sa prépondérance par la mort de ce souverain : la puissance autrichienne, c'est le bras d'Eugène ; nous verrons bientôt si l'on peut ajouter et la tête de Joseph IBr.
Les Portugais s'avancent à grands pas sur le territoire espagnol, ils sont maîtres de Salvatierra,de Valencia,d'Alcantara et d'Albuquerque. Mais espérons que vers nos frontières du nord les ennemis vont s'arrêter... Villars, qui a soumis les Camisards, Villars, que, malgré les intrigues de cour, il faut appeler au secours de la France, est
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enfin opposé à ce Marlborough qu'il est digne de combattre, et dont l'éclatante fortune ne l'éblouira point. Le maréchal français, à la tête d'une armée inférieure en nombre à celle du vainqueur d'Hœchstaedt, est venu camper devant lui à Sirk, position dans laquelle il couvrait Thionville, Sarrelouis, et fermait les chemins de la Champagne aux ennemis. Marlborough méditait une action ; Villars la désirait avec ardeur, mais la bonne position qu'il occupait, bien loin de permettre au duc de l'attaquer, obligea cet Anglais à décamper lui-même, le prince de Bade qui devait lui amener un secours ayant tardé d'arriver. Contraint de rétrograder, Marlborough donna dans cette circonstance le singulier exemple d'un général se justifiant auprès de son ennemi de ne l'avoir pas attaqué. « Mon- « sieur le maréchal, écrivit-il à Villars, rendez-moi la « justice de croire que ma retraite est la faute du prince « de Bade, et que je vous estime encore plus que je ne « suis fâché contre lui. » Milord Marlborough ayant levé son camp sur le Rhin se porte en Flandre ; il y retrouvera le maréchal de Villeroi auquel il n'aura pas l'occasion d'écrire une semblable lettre.
La nouvelle de ce premier succès, en faisant rougir le conseil Maintenon de son ingratitude envers l'un de nos plus grands hommes de guerre, a relevé un peu les esprits de la cour et de la ville... Rien de consolant comme l'espoir qui s'appuie sur la confiance. On revient tout doucement aux plaisirs, et je profite de l'à-propos pour dire un mot de deux nouveautés que nous ont données les comédiens français. La première est une tragédie d'Idoménée, dont le sujet me paraît emprunté du Télémaque. L'auteur est M. Crébillon, qui, dans ce premier ouvrage, donne à Melpomène une allure tout à fait nouvelle. J'ai lu autrefois les tragédies de Shakespeare, il me semble qu'il y a dans le genre de M. Crébillon quelque chose de ce sombre et énergique Anglais. Le plan d'Idoménée manque quelquefois de régularité, mais il n'est nulle part dépourvu d'intentions tragiques. Les vers sont durs, rocailleux, souvent incorrects, mais ils abondent en pensées
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fortes, en expressions d'une sublime originalité. S'il srri-
\.ul un jour qu'on ôtât I la tragédie un peu d'art, qu'on lui rendit un |><'ii de naturel, la pièce nouvelle ne
p;i^ loin d'être an ohef-d'œuvre. Boileaa en s dit : € Il
« nie semble que j'entends un ouvrage fait par Itacine « ivre. » Je me garderai bien de prendre cela pour une •mère critique. Idoménée a produit une vive sensation.
Les Ménechmes, comédie de Regnard, sont, je crois, imités tlu théâtre grec. La donnée principale est comique: deux hommes delà plus exacte ressemblance et que l'on prend à chaqu-- instant l'un pour l'autre, fournissent matière à une foule d'incidents, de bévues et de quiproquo que l'auteur a rendus fort gais par sa manière vive et spirituelle. L'ouvrage se soutiendra.
L'étiquette de la cour est immuable ; quels que soient les événements généraux, il faut que le cérémonial, les usages, le mécanisme enfin de la grandeur souveraine aillent toujours : toutes nos armées seraient détruites, nos frontières envahies avant qu'on supprimât un voyage d'agrément à Marly ou à Fontainebleau. Le roi y tient à tel point que la santé des courtisans, même celle des princes de sa famille, doivent s'arranger de cette inviolabilité d'habitude. Au printemps, Mms de Bourgogne était grosse et fort incommodée. Elle gardait la chambre et passait toutes ses journées sur sa chaise longue. Il paraissait impossible à M'™9 de Maintenon que la duchesse fût du voyage de Fontainebleau qui se préparait ; Fagon fut chargé d'exciter doucement la compassion du roi sur l'indisposition de sa petite-fille, et d'obtenir que Sa Majesté ne l'emmenât point. Le médecin se tira de cette mission en homme habile : il fit résonner à l'oreille du roi les termes de l'art qui pouvaient le mieux caractériser le danger d'un voyage dans la situation de Son Altesse Royale. Eloquence perdue 1 Mme de Bourgogne amuse Louis XIV; elle le fait rire, le divertit ; ce prince n'a plus son nain il faut bien que quelqu'un le remplace. Malgré sa grossesse, son indisposition et le colosse de danger élevé par Fagon, la princesse fut contrainte de suivre Sa Majesté à
Fontainebleau. Trois jours après l'arrivée de la cour dans cette résidence, le roi se promenant à l'issue de la messe devant le bassin, vit venir précipitamment à lui la duchesse de Lude, dame d'honneur de Mme de Bourgogne. Elle parla bas quelque temps à Sa Majesté qu'elle avait tirée à l'écart. Cet aparté ne fut pas long ; le monarque revint soucieux et préoccupé près de ses courtisans, mais aucun d'eux, comme on le pense bien, n'osa l'interroger. Ce fut lui qui rompit le silence : « La duchesse de Bour- •c gogne, dit-il avec dépit, vient de faire une fausse cou- « che. — C'est un grand malheur, répondit M. de la Ro- « chefoucauld, car s'étant déjà blessée d'autres fois, il est « à craindre que Son Altesse Royale n'ait plus d'enfants. « — Eh bien I quand cela serait, reprit le roi d'un ton « brusque, qu'est-ce que cela me ferait? Est-ce qu'elle n'a « pas déjà un fils? et quand il mourrait, est-ce que le duc « de Berry n'est pas en âge de se marier et d'en avoir ? « Eh I que m'importe qui me succède des uns ou des au- « très, ne sont-ce pas également mes petits-enfants ?Dieu « merci elle s'est blessée parce qu'elle avait à l'être ; je ne « serai plus contrarié dans mes voyages et dans tout ce « que j'ai envie de faire par les représentations des méde- « cins et des matrones, j'irai et je viendrai à ma fantaisie « et on me laissera en repos. »Le silence le plus profond suivit cette sortie ; le roi, appuyé sur la balustrade qui entoure le bassin, excita l'attention des courtisans à propos d'une carpe... Aucun d'eux ne parla. Louis XIV s'adressa alors à des gens du bâtiment qui répondirent, et Sa Majesté fut délivrée d'un silence qui en disait trop... Je vois maintenant pourquoi Mm8 de Maintenon, lors du départ de Philippe V, fut si étonnée de la sensibilité des princes du sang.
Nous faiblissons aux Pays-Bas, que sera-ce quand Marlborough s'y trouvera 1 L'électeur, qui avait été forcé de lever le siège de Liège, était venu camper à Vignamont avec le maréchal de Villeroi. Or, l'étoile de ce dernier le suivait : le développement des lignes les ayant rendues
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d'autant plus foiblea qu'allai étaient plus etenduei, offrit bientôt pris»- aux ennemie; ces lignai forent forcées;') un que M. de Roqualaure défendit en vain avec une grande valeur. Cependant M. de Caraman, au moyeu d'une manœuvre nouvelle parmi nos troupes, parvint à opérer sur oc point nue retraite honorable: il se retira en faisant fariner à son corps un bataillon carré que les assaillants ne purent entamer, et le poste, protégé par cette manœuvre, fut presque entièrement sauvé. L'armée a reculé jusque sous les murs de Louvain.
C'eil toujours avec orgueil que je tourne mes regards vers l'Italie : là du moins il croît encore des lauriers pour nous. Les réputations se soutiennent par l'adresse autant que par les actions d'éclat : soit que le prince Eugène redoutât pour sa gloire l'impétuosité de Vendôme dans une bataille rangée, soit qu'il fût économe du sang de ses soldats, il s'était borné à une guerre de ruse et de chicane depuis son retour en Italie. Le duc de Savoie, serré de près par la Feuillade, avait le plus pressant besoin de secours, et le général autrichien ne lui en conduisait qu'avec lenteur. Enfin il se présenta le 16 août pour traverser l'Adda, défendue par le duc de Vendôme, et fit attaquer le. pont de Cassano. Une action d'infanterie longue et meurtrière eut lieu. Les généraux en chef, dominés par un amour-propre égal, y combattirent comme deux grenadiers : Vendôme eut son cheval tué sous lui; Eugène, plus malheureux, fut blessé, et sa réputation reçut un échec. Les Impériaux furent forcés de se retirer ; le duc de Savoie demeura privé de secours. Vendôme est dur et impérieux, il avait parlé avec peu de mesure pendant le combat à son frère le grand prieur ; celui-ci quitta l'Italie le lendemain de la bataille qu'il avait aidé à gagner, jurant qu'on ne le verrait plus servir... Je suis sûre qu'il ajouta tout bas « si ce n'est la beauté ».
L'année dernière la cour ne voulait Villars nulle part, maintenant elle le voudrait partout ; mais comme il ne peut être tout à la fois en Flandre et sur le Rhin, il a dû se contenter de détacher un corps de son armée et de l'en-
SOi CHRONIQUES DE L'oEÎL-DE-BOEUF
voyer à l'électeur de Bavière. Ainsi affaibli, le maréchal n'en a pas moins forcé les lignes de Weissembourg le 3 juillet et pris Hombourg le 26.
Plus tard, le maréchal se trouvait sur la défensive dans le pays d'Haguenau : il y eût facilement conservé ses lignes avec la totalité des troupes qu'il commandait primitivement ; mais après le départ du détachement fourni aux généraux des Pays-Bas, il ne lui restait pas assez de forces pour s'opposer avec succès au prince de Bade qui s'empara du pays et de la ville d'Haguenau.
Les Anglais et les Portugais ont achevé de conquérir le royaume de Valence et la Catalogne ; les étendards de Philippe V ne flottent plus sur aucune des places de ces provinces. Barcelone elle-même est soumise à l'archiduc Charles. Le général anglais qui s'est emparé de cette forteresse, le comte de Peterborough, est un de ces aventuriers dont la vie tient du roman. Dans un âge encore fort tendre, il porta les premiers coups au trône de Jacques II et forma le noyau des partisans du prince d'Orange. Riche, généreux, prodigue même, Peterborough fait en Espagne la guerre à ses dépens ; bien plus, il arrive souvent que ce général anglais nourrit l'archiduc Roi Catholique par la grâce des hérétiques, lequel a de fort grandes prétentions mais de très petites ressources. Au mois d'octobre lord Peterborough proposa au prince de Messe d'attaquer soudainement Barcelone vis-à-vis un point dont il avait reconnu la faiblesse. Ce point est attaqué, enlevé, mais le prince allemand y perd la vie. En ce moment l'explosion d'un magasin à poudre cause un tel désordre dans la ville que les assiégés demandent à capituler. Cependant les troupes hessoises, introduites par la brèche, parcourent déjà les rues en vainqueurs, et en vainqueurs audacieux : l'or, les marchandises, les femmes tombent en leur pouvoir ou le subissent. Les plus nobles Catalanes assouvissent la brutalité des plus obscurs soldats... Quelle altération de l'illustre sang espagnol ! La capitulation n'était point encore signée : le vice-roi accourt sur le glacis et
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reproche amèrement tu général anglais m qui se passe d;ins la place.
— Vous nous trahisses, lui dit-il ; nous capitulons de bonne foi, et vos soldats, entrés par les remparts, se livrent à des excès révoltants.
— Ce ne sont pas mes Anglais, répondit Peterborough, mais les Allemands du prince de Hesse qui vient de périr.
— Ne commandez-vous pas en chef, et ne pouvez-vous empêcher ces désordres ?
— Sans doute, si j'étais dans Barcelone. Ecoutez, je ne connais qu'un moyen d'arrêter le pillage et le viol : laissez-moi entrer avec mes Anglais avant la signature du traité. Je vous réponds de tout calmer et de sauver la ville.
— Mais, général, qui me garantira que les conditions verbales de notre reddition seront respectées ?
— • La parole d'un officier de Sa Majesté Britannique.
— C'est qu'à la guerre...
— A la guerre comme ailleurs, monsieur, un Anglais n'a jamais violé la foi qu'il avait donnée. J'entre, je parcours les rues, je rétablis l'ordre, et je reviens à la porte avec toute l'armée achever la capitulation.
— Allez donc, monsieur le comte.
— C'est avoir trop tardé.
Peterborough pénétra dans la ville avec deux mille Anglais, ramassa partout les pillards, en fit pendre quelques-uns, et revint au bout d'une heure sur le glacis où le vice-roi l'attendait.
— Maintenant, monsieur, dit-il, dressons notre capitulation ; je vous jure qu'il n'est pas resté à Barcelone un seul homme de mon armée... J'ai fait rendre tout ce qui pouvait être rendu... Votre Seigneurie m'excusera auprès des dames, mais il est des choses qu'on ne saurait restituer.
— Voilà qui est beau ! s'écria l'Espagnol en baisant la main du lord... C'est bien dommage qu'une âme si magnanime soit hérétique.
— C'est vrai, répondit l'Anglais, mais presque tous les
soldats qui violaient tout à l'heure vos femmes sont catholiques romains.
Tandis que Barcelone se rendait, Girone se déclarait pour l'archiduc ; mais le maréchal de Tessé faisait lever le siège de Badajoz au portugais Las Minas.
En Savoie, la campagne se termine aussi heureusement qu'elle a commencé: Soucino a ouvert ses portes à nos troupes, et Montmélian s'est rendue à M. de Vendôme. Encore quelques jours et Victor- Amédée sera assiégé dans sa capitale.
L'abbé Bruéis vient de remettre au théâtre une farce qui eut au xvie siècle le plus grand succès sous le titre de Farces de maître Pierre Pathelin. La pièce plut tant alors, qu'un écrivain de l'époque la place au-dessus de toutes les comédies grecques, latines et italiennes. Malgré cette supériorité, cet ouvrage, joué tel qu'il était sous François Ier, ne réussirait pas aujourd'hui sur les tréteaux de la foire ; mais comme le sujet a paru avec raison fort comique à Bruéis, il l'a remis au creuset pour nous offrir V Avocat Patelin, comédie en trois actes réguliers, ce qui ne l'empêche pas d'être très gaie. Elle fut cependant siffïée outrageusement à la première représentation. Les comédiens avaient renoncé à donner V Avocat Patelin, lorsque Madame les fit prier de le représenter une seconde fois pour elle. Dès les premières scènes la princesse rit beaucoup des farces de Patelin ; au second acte son rire redoubla à tel point que, du parterre, on voyait sauter la volumineuse gorge de Son Altesse... Le public se mit de la partie; non seulement il rit à son tour, mais il applaudit à tout rompre. La pièce fit fureur aux représentations suivantes, et cela parce qu'une grosse gorge avait bondi.
La reine Anne, plus heureuse que son prédécesseur, consomma cette année l'union des royaumes d'Angleterre et d'Ecosse, qui n'auront plus qu'un seul et même parlement, sous le nom de parlement de la Grande-Bretagne . Une autre mesure politique était prise dans le même temps en Allemagne : les électeurs de Bavière et de Cologne y
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étaient mie au ban de l'Empire comme traîtres à la grande
confédération germanique : 1^ HU du premier était jeté
dans une prison. Les vaincus sont toujours de bien grandi coupables. Mais si le succès fait la vertu, M. de Vendôme est, quoi qu'on en dise, l'homme le pluivertueui de notre temps. A peine les lauriers de Cassano reposaient-ils sur son front que d'autres lauriers y ont été jointe. Le petit-lils de Henri IV, qui n'est pas maréchal de France après autant de victoires que le maréchal de ViUeroi compte de défaites, ayant rencontré à Câssinalo le comte de Rêve ntlau, général danois, lui a livré bataille et l'a défait entièrement. Le vainqueur poursuivait encore les vaincus le lendemain de cette brillante action, lorsqu'il trouva le prince Eugène qui accourait au secours de son allié. Attaqué par l'impétueux Vendôme, il se fit tuer deux mille hommes, et dut suivre le mouvement de retraite précipitée du comte de Reventlau. Le général autrichien, retiré derrière l'Adiger y attend les secours que son souverain lui a promis.
Après un si beau succès, pourquoi faut-il qu'on retrouve en Espagne de si tristes événements? Barcelone était prise; Philippe V n'avait pas assez de troupes et possédait trop peu d'autres moyens pour tenter de reprendre cette forte place. Quand on manque de pouvoir, il faut savoir s'armer de résignation en attendant une meilleure fortune : on augmente ses malheurs lorsqu'on veut imprudemment les réparer. Mal inspiré, mal conseillé peut-être, le roi catholique fit investir Barcelone au commencement d'avril par trente-sept bataillons et trente et un escadrons, l'élite de son armée, qu'il commanda lui-même, ayant sous lui le maréchal de Tessé. Il ne restait plus que vingt-cinq vaisseaux à la France. Louis XIV les avait confiés au comte de Toulouse... Il vint les ranger devant Barcelone pour seconder les efforts de Philippe V... Malheureux siège I fatale union ! La flotte anglaise paraît, dissipe l'escadre française, et le comte de Tessé, contraint de lever le siège avec précipitation, abandonne dans ses lignes équipage de siège, bagages, provisions et quinze cents blessés que recueille l'humanité du comte de Peterborough.
Cependant il nous restait de l'espoir en Flandre : nos pertes n'y étaient point des désastres, elles pouvaient se réparer. Malheureusement Villeroi commandait de ce côté: quatre-vingt mille hommes étaient réunis sous ses ordres ; mais que fait le nombre des combattants ? Turenne en voulait à peine quarante mille pour attaquer avec succès les plus fortes armées. Le favori de Louis XIV, oubliant et ses précédents et ceux de Marlborough, qu'il avait en tête, se flattait de subjuguer enfin la fortune, et d'effacer à jamais dans la mémoire des hommes le souvenir de ses échecs. L'armée du maréchal était campée au bord de la petite rivière de Ghette, ayant son centre près du village de Ramillies. Dans ce centre qu'il eût fallu montrer fort et libre de ses mouvements, Villeroi avait enclavé les soldats de nouvelle recrue et les lignes y étaient embarrassées par les bagages qu'un général expérimenté rejette toujours avec soin derrière lui, Quant à la gauche, le maréchal, comme s'il eût voulu la garantir du combat au lieu de la placer de manière à y prendre part, l'avait reléguée au delà d'un marais qui lui coupait toute communication avec le reste de l'armée. La droite seule, d'après ces étranges dispositions, pouvait donc agir avec quelque chance de réussite. Villeroi était entouré d'officiers.expérimentés: ils ne manquèrent pas de lui faire les plus vives représentations sur cet ordre de bataille, aussi dangereux qu'opposé aux règles de la guerre.Get inhabile tacticien fut sourd, et attendit l'attaque avec une confiance imperturbable dans ses talents. « Messieurs, dit Marlborough à ses officiers, « ce petit-maître de Versailles m'aurait prié de placer ses « troupes à ma plus grande commodité pour les vaincre « que je ne les aurais pas mieux disposées que lui. Vous « pouvez commander votre dîner, ceci ne sera pas long.» A ces mots, le duc dégarnit sa droite, qui ne pouvait pas être attaquée par la gauche de Villeroi logée dans le marais comme une troupe de canards, et l'illustre Anglais renforce son aile gauche et son centre de tout ce qui lui devient inutile sur l'autre point. M. de Gassion, lieutenant général, appréciant en homme éclairé ce mouvement des
CHRONIQUES DE I.'iH.M.-hi
ennemis, oourl au quartier du maréchal : c Voui ôlei perdu, « lui dit-il, si vous ne changea votre ordre de batailli « vous no resserrez pai vos [ignés et ne placez mieux \
« gauche. Vite, faites partir vos aides de camp ; nous « allons être attaqués tout à l'heure, il n'y a pas un moment « à perdre. » Villeroi traita avec hauteur le conseiller, s'emporta contre lui, et rien ne fut changé... Le canon M lit entendre. « C'en est fait, dirent tous les généraux, c l'armée de Sa Majesté est anéantie. »
Attaquées avec impétuosité vers Ramillies par des forces supérieures, nos troupes ne purent en soutenir le choc; elles furent taillées en pièces. La bataille dura... une demiheure, et ce court espace de temps suffit pour nous faire perdre vingt mille hommes dont quatre mille restèrent sur le carreau. Le pauvre électeur de Bavière, présent à Ramillies, partagea la honte de cette journée ;Marlborough en fit rejaillir la gloire sur le duc de Vittemberg et le maréchal d'Owerkerque qui commandaient près de lui.
Tel fut aux Pays-Bas le triste pendant de la bataille d'HœchsUedt ; les résultats furent plus rapides encore après les désastres du 23 mai 1706 qu'ils ne l'avaient été après ceux du 13 août 1704 : Anvers, Louvain, Malines, Lierres, Bruxelles, Bruges, Gand, Oudenarde, Ostende, Menin, Dendermonde, Ath tombèrent en peu de jours au pouvoir du vainqueur ; les vaincus, dans une déroute complète, ne purent rien défendre, rien couvrirais ne purent songer qu'à leur salut. Villeroi, devenu aussi humble qu'il s'était montré audacieux avant le combat, demandait alors à tout le monde des conseils qu'il ne voulait naguère recevoir de personne. Honteux, désespéré, inquiet sur ce crédit qui lui tenait lieu de gloire, il n'osait envoyer à Louis XIV le funeste rapport des événements de Ramillies ; ce ne fut qu'au bout de cinq jours que le courrier partit. Mais la renommée vole dans le malheur comme dans la prospérité: Paris, Versailles, presque toute la France retentissaient déjà de cris d'alarme ou de douleur, qu'accompagnaient de virulentes imprécations contre Villeroi. Déjà le co-
cher de M. de Verthamont inondait les carrefours de ce couplet :
C'est bien dommage, sur ma foi, Que monseigneur de Villeroi Soit déjà maréchal de France ; Car, dans cette grande action, On peut dire sans complaisance Qu'il a mérité le bûton !
Jamais, à coup sûr, critique ne fut plus méritée, néanmoins le roi la souffrait impatiemment ; la perte d'une armée de quatre-vingt mille hommes n'avait pas suffi pour enlever l'affection de ce prince au maréchal défait en Flandre, et Sa Majesté blâmait fort ce qu'on disait à la cour contre cet officier. Louis XIV écrivit à Villeroi de sa main pour le consoler plutôt que pour lui annoncer son remplacement ; il lui laissait, d'ailleurs, l'initiative de sa démission. Le courtisan gâté ne la lui donna point, le roi fut obligé de le rappeler ;et Sa Majesté ne laissa pas de dire qu'elle n'avait accordé le retour du maréchal qu'à ses instances réitérées. Plutôt que d'avouer la maladresse d'un homme qu'il chérissait, le monarque accusait la Providence: «Dieu a donc oublié tout ce que j'ai fait pour lui ! » s'était-il écrié en apprenant la défaite de Ramillies... Les rois aussi serviraient-ils l'Éternel par intérêt?
Enfin, Villeroi reparut à la cour : « A noire âge on n'est « pas heureux, monsieur le maréchal, » lui dit Louis XIV avec douceur, et ce fut le seul reproche qu'il reçut de son maître.
Les mauvaises destinées, ainsi que les destins prospères, s'enchaînent presque toujours dans la vie politique comme dans la vie privée. Malheureux en Flandre, malheureux en Espagne et peu rassuré pour ses frontières du nord, Louis XIV était du moins maître de la guerre en Italie, et Sa Majesté était vengée de l'infidèle duc de Savoie assiégé dans sa capitale par le duc de la Feuillade. Le prince Eugène, contenu au delà de l'Adige, ne pouvait
espérer d i ieoourir Victor- \ seinture 'I • retrait*
cbements redoublé* ijouteit encore bus obstaclei qu'opposait au généra] autrichien le coura d'un fleuve rapide et profond. Le conseil de VersaiUei crut que cea diffici suffiraient pour arrêter lea impériaux il rappela Vend* L'instant était mal choisi : le vainqueur de < Saaeano venait de cesser de pouvoir contenir I derrière L'Adige ;
il lui avait laissé franchir cette rivière et le canal Blanc. Les assiégeants de Turin pouvaient être promntement inquiètes.
Cependant le duc, envoyé dans les Pays-lias pour rétablir les affaires du roi, accueillit avec orgueil cet hommage rendu à ses talents; il abandonna sans réflexion >on coramanefement d'Italie, et dès ce moment les hommes de guerre éclairés prévirent des revers au delà des Alpes.
Voyons cependant ce qui se passe sur le Rhin, où l'autre bras de Louis XIV, Villars, arrête les ennemis aux portes de la France. Du 1er mai au 20 juillet, ce maréchal a saisi l'offensive sur toute la ligne : il a fait lever le blocus du fort Louis, s'est emparé des retranchements, puis de la ville de Drusenheim, a pris Haguenau,et s'est rendu maître de l'île du Marquisat. Partout le prince de Bade a été réduit à se défendre.
Les prévisions défavorables qu'on avait eues en voyant le duc de Vendôme quitter le théâtre de ses victoires se sont réalisées : l'Italie est entièrement perdue.
Le duc de la Feuillade, qui commandait devant la capitale du duc de Savoie, avait fait la dernière campagne avec quelque gloire; Ghamillart dont il a épousé la fille, et Mme de Maintenon qui l'aimait, pensèrent qu'il était temps de lui faire obtenir le bâton de maréchal resté sur la tombe de son père. Le ministre et la marquise décidèrent le roi à lui confier le siège de Turin. Ajoutons qu'en ce moment le bruit courut à la cour que Mme la duchesse de Bourgogne favorisait ce choix, sur l'engagement secret que la Feuillade prit, dit-on, de ne s'emparer ni de Turin ni de Victor-Amédée, père de la princesse. Nous verrons bientôt si les événements nous permettent d'adopter cette
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version. Quoi qu'il en soit, des préparatifs immenses furent faits par le secrétaire d'Etat de la guerre pour favoriser la conquête de son gendre : on lui envoya cent quarante canons de siège, cent mille boulets, vingt mille bombes, vingt-sept mille grenades, un million de cartouches, douze cent mille livres de poudre, quinze mille sacs à terre, trente mille pioches, du fer, du plomb, du fer-blanc, des cordages, du salpêtre, du soufre, enfin des instruments de toute espèce. La Feuillade prit le ton d'un maréchal de France ; il en revêtit à peu près l'habit, en eut la table sous les murs de Turin, et renouvela tous ses chevaux de bataille. Il est vrai que le duc devait peu s'inquiéter de cette dernière dépense s'il avait conservé l'habitude de payer son marchand de chevaux avec des papillons.
Tout cela n'était que du faste, de l'enivrement. Voici maintenant de la sottise. Le maréchal de Vauban, pénétré des difficultés que M. de la Feuillade aurait à surmonter pour s'emparer d'une place telle que Turin, lui écrivit secrètement qu'il était prêt à se rendre dans son camp, où comme simple volontaire, il pourrait peut-être lui rendre quelques services. Piqué d'une offre que le grand ingénieur faisait dans toute la sincérité de son âme et sans arrière-pensée, le duc la reçut comme le témoignage d'un orgueil caché sous des dehors modestes. Il répondit à Vauban qu'il espérait « prendre Turin à la Cohorn l ». Voyons donc quels seront les effets de tant de jactance.
Eugène s'était avancé à grands pas vers la Savoie ; il avait passé le Pô, lorsque le duc de Savoie, informé de l'approche du général autrichien, sortit de sa capitale avec un petit corps de cavalerie. Le chef des assiégeants, au lieu de pousser plus activement l'attaque d'une place qui venait de perdre son meilleur soutien, s'ajttacha ou parut s'attacher aux traces du prince qu'il perdit bientôt de vue. Voilà le premier, l'unique exploit de la Feuillade devant Turin.
1. Ce Cohorn, dont il a été parlé ailleurs, était un ingénieur hollandais qui avait pris quelques places fortifiées par Vauban.
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Le duc de Vendôme, en quittant l'armée d'Italie, en
av. lit remit Le commandement à M. le duc d'< u\ -.tus, prince versé dans l'étude de la guerre comme dans toutes les connaissances utiles, et dont la valeur était éprouvée. Cependant le neveu du roi fut environné à cette occasion d'une confiance si limitée, qu'à peine put-il choisir son étatmajor, et qu'il dut en soumettre la composition à Sa Majesté. Philippe se proposait, par exemple, d'emmener M. Augrand de Fonpertuis, homme aimable, débauché spirituel, dont la gaieté cynique plaisait beaucoup au duc. A ce nom Louis XIV fronça son sourcil olympien.
— Quelqu'un, lui dit le prince, qui avait vu ce mouvement, déplairait-il à Votre Majesté dans la liste de mes officiers ?
— Oui, mon neveu ; ce monsieur Augrand...
— Est un de vos fidèles serviteurs, sire, un homme qui se rendra à un poste avec la certitude de s'y faire tuer.
— N'importe, monsieur, ce gentilhomme est indigne de votre confiance...
— Je vous supplie, sire, de dire pourquoi ?
— Il est janséniste...
— Janséniste, lui !
— Eh ! n'est-il pas le fils de cette folle qui courait après cet Arnauld...
— J'ignore ce qu'était sa mère ; mais, pour lui, loin d'être janséniste, je ne sais en vérité s'il croit en Dieu.
— Quoi 1 vraiment ?
— Je puis assurer à Votre Majesté qu'Augrand est ainsi.
— A la bonne heure... On m'avait donc trompé sur son compte.
L'abandon de Sa Majesté est fort naïf, et l'on voit jusqu'où peut aller l'esprit de secte : le roi condamne sans pitié ses sujets s'ils sont jansénistes... il leur pardonne s'ils ne sont qu'athées !
Le duc d;Orléans trouva les troupes de Vendôme vers le Pô : elles étaient en désordre et découragées ; il espéra peu s'opposer à la marche d'Eugène. En effet ce général, ayant passé le Tanaro en présence du prince, s'empara
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rapidement d'une multitude de places, et rejoignit le duc de Savoie près d'Asti. Philippe n'eut alors d'autre ressource que de venir s'enfermer dans les lignes de circonvallation tracées devant Turin ; le maréchal de Marsin venait d'y arriver après avoir pris les ordres de la cour. Lorsqu'il eut rallié convenablement son armée, le prince réunit un conseil de guerre pour délibérer sur ce qu'il convenait de faire. « Si nous attendons Eugène dans des « retranchements dont l'étendue est de cinq lieues, dit-il, « nous ne pouvons nous flatter de défendre un tel camp « qui d'ailleurs est coupé en deux par la Doire. Marchons « donc aux ennemis, messieurs, et, dans le mouvement « que nous allons faire, choisissons une meilleure position « pour recevoir la bataille. » Tous les généraux présents avaient répondu : Marchons ! lorsque le maréchal de Marsin, tirant de sa poche un ordre du roi, pria son Altesse d'en prendre lecture. Cet ordre portait qu'en cas d'action, l'armée déférerait à l'avis du général vaincu â Hœchstaedt, et ce général opina pour qu'on attendît l'ennemi dans les lignes. Il fallut obéir.
L'événement ne se fit pas attendre : Eugène attaqua avec une épaisse colonne marchant sur vingt-cinq hommes de profondeur. A la douleur qu'éprouvait le prince d'être obligé de combattre dans une position si désavantageuse se mêla bientôt le déplaisir d'entendre contremander ses ordres ou détruire ses dispositions par Marsin ou la Feuillade. Son Altesse Royale, ne pouvant plus commander en général, s'exposa en soldat. Bientôt le duc fut couvert de blessures ; le sang l'aveuglait, mais il combattait toujours : il eût voulu trouver mille morts dans un engagement où la honte d'une défaite allait être son partage. Au moment où le prince Eugène, après deux heures d'une défense héroïque, forçait les retranchements, Philippe voulut faire porter en avant un escadron du régiment d'Anjou; l'officier qui le commandait ayant refusé de marcher, le prince lui balafra le visage d'un coup d'épée en s'écriant avec rage : «Avez-vous aussi l'ordre de la cour de « déshonorer votre régiment!» On venait d'emmener M. le
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duc d'Orléans dans m tenta pour panser ses blessures. A
peine y élait-il, qu'un mdm çroi peui général retentit douloureusement à son oreille; on n'eut que le temps de l'entraîner bon du Oamp. Les Impériaux en étaient maîtrcsjles Français fuyaient dispersés : tout était perdu. Une heure après, le duc apprit tpie M. de Marsin, qui avait eu la cuisse emportée, venait de mourir prisonnier de guerre. On annonça aussi au prince que l'abbé de Grancey, son aumônier, avait perdu la vie à dix pas de lui. « Le pauvre abbé ! «dit un officier qui, malgré la gravité du cas, ne put répri- « mer un bon mot, s'il revenait il mourrait de joie en ap- « prenant qu'il a été tué. »
Cette terrible catastrophe se passait le 7 septembre. Le 9, une victoire fut remportée à Gastiglione par M. de Medavi sur le prince de liesse. Mais ce fut du sang inutilement versé : la défaite de Turin décidait du sort de la campagne. Il ne resta pas même la présence d'esprit aux vaincus. Au lieu de se retirer sous Casai, ce qui eût couvert le Milanais, on se jeta sur Pignerol ; le pays de Modène, celui de Mantoue, Milan, le Piémont, ainsi que Naples, furent perdus en quatre heures. Nos malheurs de l'Italie sont donc au niveau de ceux de l'Allemagne, de l'Espagne et des Pays-Bas. La France seule est encore intacte. Le restera-t-elle ?
L'armée vaincue sous Turin a pris de tristes cantonnements en deçà des Alpes ; M. le duc d'Orléans, retenu par la gravité de ses blessures au milieu des troupes, a été sur le point de se faire couper un bras. La duchesse sa femme, ayant appris que Son Altesse Royale avait perdu tous ses bagages, s'est empressée de mettre en gage ses pierreries estimées deux millions, et de faire passer au prince l'argent qu'elle en a tiré. Le lendemain, Mm9 de Maintenon, singeant ce bel exemple, et paraissant vouloir le surpasser par le motif, envoya à la monnaie toute son argenterie, valant cent mille écus, pour venir au secours de l'Etat.
Le duc de la Feuillade est de retour à Paris sain et sauf, mais dépouillé de tout ce qu'il possédait au commencement
du siège de Turin. Ce seigneur chercha pendant trois jours cinquante mille livres qu'il ne put trouver. Le ministre, son beau-père, offrit de les lui donner, mais à certaine condition que je ne puis faire apprécier qu'après un mot d'explication préalable. La Feuillade en est à son second mariage: sa première femme, fille du secrétaire d'Etat Châteauneuf, mourut sans avoir connu les douceurs de l'hymen dont elle avait accepté les chaînes. La seconde, enfant chérie de M. de Chamillart, ne fut pas davantage initiée aux félicités conjugales jusqu'au dernier retour de l'armée du duc son dédaigneux époux. Or le ministre promit à son gendre les cinquante mille livres dont il avait besoin s'il voulait enfin coucher une nuit avec sa femme. La Feuillade s'engagea sous serment à s'exécuter de bonne grâce; mais il exigea que la somme lui fût comptée d'avance; Son Excellence y consentit.
Le duc fut ponctuel; Chamillart le vit entrer chez sa fille, qui était fort jolie... 11 se frotta les mains en grommelant tout bas : « Dans neuf mois nous aurons un reje- « ton la Feuillade, un petit candidat maréchal de France... « Eh bien, dit le secrétaire d'État à sa fille dès qu'il la vit « le jour suivant, qu'avez-vous à m'apprendre ? — Rien, « mon père, répondit-elle, si ce n'est que vos cinquante « mille livres sont dépensées en pure perte. — Comment! « que voulez-vous dire ? demanda Chamillart surpris. — « Je veux dire, mon père, qu'en temps de guerre, lorsqu'on « soudoie un allié, il ne suffît pas de l'envoyer au com- « bat, il faut s'assurer qu'il s'est battu. »
L'anecdote a fait grand bruit à l'OEil-de-bœuf, où la Feuillade l'a racontée lui-même à Cavois, au comte d'Ayen et à d'autres féaux ses amis. « Et vous savez, messieurs, « s'est empressé d'ajouter le duc, que si je me dispense « quelquefois de chanter, ce n'est pas faute de voix, mais « parce que l'air ne me plaît pas, et je n'ai jamais pum'ha- « bituer à la musique du ménage. » Convenons qu'on ne peut pas oublier une défaite plus gaiement.
Il arriva dernièrement une chose qui ne s'était pas vue
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il. 'puis longtemps: le roi ronconfri M de Montoap Moudon chez Mohitianear. Sa Majesté jugea qu'elle ne pouvait se dispenser d adresser la parole à l'ancienne favoili '. « Je vous fais mon compliment, madame, lui dit-il, vous êtes toujours fraîche, toujours belle, et j'espère que roui ttos heureuse. — Je le suis aujourd'hui beaucoup, « répondit la marquise, puisque j'ai le bonheur de pou- « voir présenter mon respectueux hommage à Votre Ma- « jesté. l »
Mu rentrant ù Versailles, le roi reçut M. le duc d'Or* léans, arrivé de la veille, avec un bras en écharpe et un bandeau sur le front. Louis XIV accueillit fort bien son neveu et s'informa tendrement de ses blessures. « Je vois « avec peine, dit ce prince, que celle de la tête tarde à se « guérir. — Ce n'est rien, sire, répondit le duc en soupi- « rant; mais je porte le plus longtemps que je puis cet « appareil qui me couvre le front. » Le roi ne répliqua point.
M110 de Lenclos, si longtemps fameuse par sa beauté, sa galanterie et son esprit, mourut le 17 octobre, à cinq heures du soir, dans sa maison de la rue des Tournelles; elle touchait au complément de sa quatre-vingt-dixième année. Se sentant fort mal au moment où le soleil couchant dardait sur elle son dernier rayon, Ninon pria sa femme de chambre d'ouvrir la croisée: « Je veux, dit-elle, voir cette « lueur d'un jour qui s'éteint comme moi... Que l'éclat de « ce rayon e3t doux! Je regrette qu'il n'emporte pas ma vie « avec lui. » Elle parlait encore quand on lui annonça le curé de sa paroisse qui, guidé par un zèle pieux, venait chez cette vieille pécheresse essayer de sauver une âme de plus: « Je vous sais gré, monsieur, lui dit M"8 de Lenclos, « de votre démarche aaprès de moi... Je crois à l'excel- « lence de votre mission; je crois à l'efficacité de la péni- « tence; je serais même disposée à me confesser... mais, « ajouta-t-elle avec un sourire imperceptible, il me reste