CHAPITRE XLIV
fnanc rentre dans la lice galante. — La gageure. —-Les loops dans la bergerie. ^ L'aide de camp de Villars dans le ménage da maréchal. — Eugène et Vilbn à Raatadt. -^ La médaille. — L'amour tenant une plume. — Question Saaacière. — Mort du duc de Berry. — Le flacon recouvert de maroquin. •— NoQf elles calomnies contre le duc d'Orléans. — M. de Chalais archer. — Le Boine prisonnier. — Les princes légitimés appelés à la couronne. — Induetioas tirées de cette disposition. — Pontcbartrain refuse de sceller Tédit. — Les sceaux sont remis à Voisin. — Le comte de Toulouse ; son portrait. — Testunent do raî. — Harangue de Sa Majesté. — Le testament du roi placé iiaas la muraille d'one tour du palais. — M. du Maine et la régence; le chat •t l'oisean. — Conférences nocturnes d'Anne et de Jacques 111. — Mort de la TMie Anne. — Georges !'■ lui succède. — Les promenades du cours à minuit. " La chasse aox belles. — Fiéres paroles et soumission efTective. — Traité de Baden. — Siège de Barcelone; tableau. — Fronsac et la blonde miroitière. «-Msdame Beoand. — La nuit coupée. — Scène matinale. — Coup de théâtre pittoresque. — La petite maison. * Trî^. — Le livre et l'épingle. — Le point de vue da cabinet.— Tardif amour de Louis XIV pour ses sujets. — Le peuple 0rof et gras, — La bulle Unigmitut, — Xerxè* de Crébillon. — Les morts et les blessés. — La vengeance ignorée du vengeur. — Mort de Marie- Loniie, reine d'Espagne. — Le duc de Beauvillierd. — Réminiscence sur io maréchal ferrant de Salon.
On a dit que l'amoar était le frère de la guerre, cette définition mit semble trop absolue; peut-être devrait-on se borner à dire que la kaaté se trouve souvent parmi les dépouilles des vaincus, et ce n'est peint alors l'amour qui devient son vainqueur : c'est le plaisir. Mais ce sentiment plus délicat oii les sens empruntent au moins quelque temps le langage de Pâme, on ne s'y livre avec délices qu'au sein de h paix. Les soupirs, qui sont son éloquence, ne peuvent s'allier avec h fureur des guerriers; il faut à ce sentiment le silence mystérieux
du boudoir, l'obscurité protectrice de l'alcôve parfumée, ou l'ombrage des bosquets fleuris. Nos galants seigiieurs ont trouvé tout cela à leur retour de l'armée, avec des essaims de beautés nouvelles; nouvelles, que ce mot a de puissance ! son charme suffit pour dissiper ce que sept, huit ou dii ans ont mêlé de froideur à la galanterie de nos belliqueux courtisans. Mais ce que le temps leur a fait perdre, il l'a fait gagner au duc de Fronsac : ses amours, avant la bataille de Demùn, n'étaient qu'un enfantillage animé des feux d'une jeunesse débutante, prodiguant à tort et à travers les trésors d'un bonheur qu'elle croyait inépuisable. Deux ans ont bien formé cet enfant : muni de plus de richesses encore à son retour qu'il n'en possédait à son départ (on comprend de quelles richesses je veux parler), il en sût mieux régler l'usage ; il est tout au plus généreux en amour lorsque son amour-propre s'attache à prouver qu'il est prodigue. L'indiscrétion extrême de Fronsac ne se borne pas à divulguer ses bonnes fortunes : elle y ajoute des conquêtes qu'il n'a point faites, c'estr-^dire qu'il n'a pas encore eu le temps de faire, car je suis forcée d'avouer, après y avoir mûrement réfléchi , que je ne vois à la <M>ar aucune vertu assez robuste pour résister aux attaques de ce petit conquérant. C'est ainsi que sa vanité , se montrant plus ambitieuse encore que sa galanterie, lui fait envoyer le soir son carrosse armorié, non-seulement à la porte d'une femme chez laquelle il ne se trouve point en ce moment, mais quelquefois près d'un hôtel oU il veut aux yeux de ses amis se donner une maîtresse qu'il n'a pas. Aussi le fils de M. de Richelieu pourrait-il à lui seul alimenter la chronique scandaleuse, jamais personne ne montra plus de variété dans un genre d'aventures où tous les aventuriers se dirigent vers le même but. Si Molière vivait encore, Fronsac lui fournirait une mine féconde d'intrigues amoureuses assorties d'une multitude de folies inédites. Je ne me propose point de suivre ce jeune seigneur dans les innombrables ramifications de sa carrière galante, je craindrais que la mobilité de mon style ne pût répondre à celle de ses expédia tiens... Je choisirai.
Une marquise que notre jeune roué n'a pu jusqu'à ce jour com^ promettre assez pour que son nom soit divulgué , fut trouvée il y a quelques jours sur les genoux de Fronsac par un mari bénévole. Le désordre, quoique peu apparent au premier coup d'œil, était cepen*dant presque complet, et la dame jeta un grand cri.
• Vous avez beau vous défendre, madame, dit l'amant audacieux nasie déconcerter, nous avons fait une gageure, j'avais parié dix bais contre un baiser, vous avez perdu, il faut payer; j'en fais juge M. le marquis.
— De quoi s'agit-il , demanda le mari d'un tcn un peu sérieux , et fwl est l'objet du pari ?
— Une énigme dont madame soutenait que je ne trouverais pas lé Mt, se bâta de répondre Fronsac en retenant toujours la marquise »r les genoux.
— Eh bien! ce mot? reprit le survenant.
— Je l'ai deviné : c'est cornu... La cbose n'est pas douteuse ainsi... Et rhomme à l'énigme travaillait en sons œuvre à remettre tout dans fsrdrt.
— Ah! ma foi, madame, poursuivit le marquis, M. de Fronsac a ititOB... vous devez vous acquitter.
— Cest une tyrannie, objecta la parieuse, qui feignait de se défendit encore, afin de faciliter U réparation.
—Du tout, madame, du tout, dit avec résolution Tarbitre, la bonne bÎYeutque vous soyez embrassée, et vous le serez, affirma-t-il en leaant U tête tandis que le duc prenait le baiser.
— Cest indigne! s'écria la marquise en se levant avec précipita- IMD... tons les bommcs s'entendent comme larrons au marché.
— Oh! mais, ajouta l'honnéle mari en se frottant les mains, quand je aie Dèie d'une affaire, il faut que j'en sorte victorieux. »
En effet, le marquis venait d'avoir le front orné d'un nouveau harier.
L'héroïne de cette aventure n'est pas la seule maîtresse qu'ait FnmsiG an moment oii j'écris. Madame de \illeroi , belle-fille du terëchal, est inscrite au nombre de ses conquêtes. Le vieux général, ivi a du moins appris dans ses nombreuses campagnes l'art de dé* counir les ruses de guerre, s'étant aperçu des intrigues de sa bru, h relégua le mois dernier derrière la grille d'un couvent près de ^s. « Il y a deux partis à prendre, dit alors Fronsac à un de ses • aaiis, qui courtisait une pensionnaire renfermée dans la môme •communauté, tenter l'escalade ou s'introduire par subtilité. » Nos ^ttx étourdis, ayant choisi le dernier moyen, se présentèrent un WiQ matin au parloir déguisés en abbcs, et vieillis par des perruques k «oitié bUttchcf . On introduisit chez Tabbcssc les deux vénérables
ecclésiastiques , qui s'étaient annoncés comme revenant d'un pèlerinage ail saint sépulcre , sans savoir encore où cela pourrait les conduire. Ils se trouvèrent 1>ientât environnés de toutes les soeurs, et les pensionnaires furent contraintes de venir se sanctiAer aui récits des pieux voyageurs. Des hommes instruits ne sont jamais embarrassés pour discourir sur Jérusalem, le Jourdain, le Calvaire, etc. Mais la curiosité des religieuses n'est pas facile à satisfaire; c'est, comme tout autre désir de nonne, un feu quidéoore. Après les récits, ces dames voulurent des moralités en forme de sermon... Gela devenait plus embarrassant. L'ami de Fronsac, capitaine des gardes de son métier, avait l'esprit peu propre à l'éloquence sacrée; on Teût vu courir de gaieté de cœur sur une batterie, mais il pâlit au seul mot de sermon. Quant au duc, dont l'imagination est flexible et la mémoire ornée, il se bâta de répondre en se croisant les bras sur la poitrine :
n Que votre volonté soit faite, mes sœurs, nous tâcherons de vous satisfaire.
— C'est-à-dire vous tâcherez, confrère, dit l'autre galant , car moi vous savez que le ciel ne m'a pas favorisé du précieux don de sa parole.
•— Oui, reprit Fronsac, mon collègue a l'élocution peu libre... Il est affligé du filet.
— C'est uue grande incommodité , dit l'abbessc ; plusieurs de nos sœurs en ont été atteintes, et cela faisait leur désespoir.
— Je le conçois,^ répondit le capitaine en souriant.
— Mais, poursuivit la supérieure, le médecin de la maison a opéré ces dames avec une merveilleuse dextérité... Eh ! mais, j'y pense, le docteur demeure à notre porte... et si monsieur l'abbé voulait, ce serait TafTaire d'un moment.
— Merci, ma mère, grand merci ! se hâta d'interrompre l'ami de Fronsac en l'envoyant d'intention à tous les diables ; nous sommes attendus dans vingt communautés, et je n'ai pas le loisir de penser à cette incommodité... j'y songerai plus tard.
— Monsieur l'abbé, nous vous écoutons ; » dirent alors les bonnes religieuses en desserrant le cercle qu'elles avaient formé autour du hardi Fronsac.
Je ne sais pas ce que put dire ce missionnaire improvisé ; mais toutes les sœurs, vieilles ou jeunes, furent dans l'enchantement. Ja—
mais, disaient-elles, les pieuses exhortations ne leur avaient offert autant d'onction, autant de grâce, autant de charmes persuasifs. On entendait dans la salle un bourdonnement d'admiration qui eût satisfait pleinement Tamour-propre de l'orateur, s'il n'eût été plus occupé en ce moment à se décliner à madame de Yilieroi ; tandis que son ami, mal^é la présence du filet, exposait avec volubilité ses projets à sa maîtresse. Tout cela, néanmoins, ne pouvait conduire loin nos prétendus abbés, si la fortune des amants ne fût venue à leur secours; mais elle y vint. Quand le brouhaha admiratif eut cessé, l'abbesse, tinnt Fronsac dans l'embrasure d'une croisée, réclama l'intervention de son éloquence pour un objet plus spécial.
« Nous avons ici, lui dit-elle , une jeune dame appartenant à ce qu'il y a de mieux à la cour... Sa famille me l'a envoyée par mesure de prudence... Elle est jeune, elle est belle, et vous concevez, monsieur l'abbé...
— Oui, oui, ma mère, répondit le duc en levant les yeux au ciel, les dangers du monde, la crainte des séductions du malin...
— Encore plus que cela, monsieur l'abbé ; je crois que le péché était accompli.
— Accompli !... Hélas ! en quel temps vivons-nous !
— Et je voudrais qu'un saint homme comme vous fit rentrer dotteement cette pécheresse en elle-même.
— Ah ! je comprends... une mercuriale en bonne forme, une peinture forte des horreurs du péché... un tableau déchirant de la punition étemelle.
— C'est cela, l'abbé, c'est cela même... Tenez, ajouta la supérieure en montrant madame de Yilieroi, voilà la dame en question.
— Soyez tranquille, je me charge de faire la leçon complète... Mais, vous concevez, cela ne peut avoir lieu devant toute la communauté... Il ne faut jamais humilier les pécheurs que Ton peut corriger.
— Non, sans doute, et vous entretiendrez cette dame en particulier... cela va sans dire.
— Ah ! ma mère, encore un mot, car la confiance dont vous m'honores réclame toute la mienne. Vous avez aussi, comme pensionnaire, mademoiselle de...^ ; on m'en a parlé lors de mon passage h
* Il y a ici une note dans le manuscrit : madame de B*** , oontemporaino de , y dit qu'elle sait le nom de la demoiselle, mais qu'elle le tait, afin de pat noire à rétablissement d'une jeune personne do qualité.
P^ris. Cette jeune personne donne de sérieuses tppréhensions à sa famille... Si nous profitions de l'occasion pour lui faire une vigoureuse semonce ?
— J'y consens de tout mon cœur ; mais vous aurez asset à faire avec la dame.
*— Je le sais bien ; aussi pensé-je que mon confrère pourrait se chaîner de mademoiselle de *^. Et, certes, elle j gagnera : c'est dans la semonce qu'il excelle, lui...
— Vraiment ! voilà donc qui va pour le mieux... Attendes un moment ; je vais préparer ces dames à l'entretien : j'ai l'heureux pre»scntiment qu'elles s'y prêteront.
— Je l'espère aussi.
Pendant que rexcellente supérieure disposait sans peine , comme on le pense bien, les deux pensionnaires à recevoir ce quelle appelait les avis des sages missionnaires , Fronsac instruisait le capitaine de l'heureuse aubaine qui leur advenait.
Bientdt le double entretien eut lieu , Fronsac et son ami, après l'avoir prolongé autant qu'ils avaient pu, quittèrent leurs belles, dirent à l'abbesse que les deux pécheresses étaient parfaitement converties, sortirent du couvent comblés de bénédictions, rejoignirent leur chaise, qui les attendait au coin d'un petit bois, et retournèrent à Paris en riant aux éclats.
Le lendemain le duc et le capitaine des gardes ne trouvaient pas assez d'échos pour répéter cette aventure, dont pourtant ils ne nommèrent pas les héroïnes. L'archevêque de Paris, informé de cet événement scandaleux, adressa de vives réprimandes à l'abbesse, qui s'excusa comme elle put, et promit qu'à l'avenir elle choisirait mieux les convertisseurs.
M. de Villars , déjà loin de la jeunesse , épousa mademoiselle de Varangeville, fille d'un président à mortier au parlement de Rennes, qui, flatté de s'allier à un maréchal de France, ne regarda pas à l'âge de son gendre. Dans les premiers temps de son mariage, madame de Villars s'enivra de l'illustration de son époux ; mais elle était jeune , fortement constituée, et elle ne tarda pas de s'apercevoir que cette sorte d'ambroisie ne pouvait lui suffire. Fronsac était infiniment moins habile que le maréchal dans l'art de la guerre , mais cet art- là importait d'autant moins à la duchesse qu'elle avait acquis en ménage l'intime conviction que deux espèces d'héroïsme sont incompatibles.
L» réputation du jeune duc sonnait donc beaucoup plus heureusement à l'oreille de cette dame que la renommée du yieux, et l'on at« tmn qu'elle voulut s'assurer, un beau jour, si cette réputation n'était pas asurpée. Le désir curieux de la maréchale fit apparemment du bruit, car l'avis en vint jusqu'à son mari : ce qui laisse sous-entendu que toute la cour le savait. Le vainqueur de Denain, rencontrant d'ailleurs très- souvent Fronsac chez sa femme, lui dit un soir de la se* maine passée : « Ecoute doue, j'ai bien voulu te montrer ton métier, » tu as été mon aide de camp à l'armée , mais je ne me soucie pas du
• tout que tu le sois ici. » Le jeune duc voulut se répandre en protestations négatives : « Ah ! oui, je connais cela, reprit Yillars , ■ ce sont vos chemins couverts, vos batteries masquées, à vous autres » galants. En tout cas, si tu n'aimes pas ma femme, c'est donc elle » qui t'aime, car elle me parle continuellement de toi. Mais tout beau,
• pendant que je vais aller négocier la paix à Rastadt avec Eu{];cne » ne va pas, toi, me foire la guerre à Paris... De la modération, s'il » TOUS plaît, monsieur, de la modération ! »
Yillars et Eugène signèrent le 6 mars, h. Rastadt, la paix entre Louis XIV et l'empereur. Le choix de ces grands hommes offre le premier exemple , dans les annales modernes , de deux généraux à peine sortis de la lice où ils avaient combattu l'un contre l'autre, et fui vinrent s'asseoir au même bureau pour traiter au nom de leurs lOttveralns. Le maréchal de France , sentant ce que sa première entrevue avec le vicaire général de l'Empire pouvait avoir de délicat, lai dit en l'abordant et en lui tendant la main : « Monsieur, nous ne •.sommet point ennemis ; vos ennemis sont à Vienne, les miens sont 9 k Versailles, » Cette franchise plut au prince ; et l'estime la plus profonde ayant présidé aux conférences, Louis XIV eut à se louer des résultats plus qu'il ne devait s'y attendre. Le prince de Savoie élol- |Da des pourparlers, comme une véritable dérision, les prétentions 4e l'emperenr son maître sur la monarchie espagnole , à une époque fit Philippe V demeurait paisible possesseur de cet Etat. Mais toutes ks possessions assurées à Charles VI par le traité d'Utrecht lui fu« icat maintenues à Rastadt. Louis XTV resta maître de Strasbourg et 4e Landau, qu'il consentait à rendre une année plus X&U II conserva ks fortications d'Huningue et de Brisach , qu'il avait offert de raser.
Et la réintégration des électeurs de Bavière et de Cologne fat firmée.
Après la conclusion du traité on frappa, à Rastadt même, une médaille faisant allusion à l'entrevue des deux grands hommes ; leurs têtes s*y trouvent face à face, entourées de cette légende : Olim duo fulmina belli ; on lit au revers : A^unc instrumenta quietis. Rastadt, 1714. On voit sur ce même revers deui épées entourées de branches d'olivier, un casque pour écritoire, et un amour tenant une plume... Cette dernière allégorie a été interprétée par la malignité : elle a dit que l'amour c*était Fronsac prêt à écrire au maréchal de rester quelque temps encore en Allemagne pour la quiétude particulière de madame de Yillars.
Le prince de Savoie et son vainqueur se sont séparés avec les témoignages d'une vénération réciproque ; mais il est peu probable qu'Eugène ait chargé Yillars de dire à Louis XIV <r qu'il embrassait » ses genoux , qu'il éprouvait un vif regret d*aiX)ir été forci de faire si » souvent la guerre contre lui , et qu'il le suppliait d'accepter son » respect. » J'ai rapporté ailleurs combien le prince de Savoie avait, encore dans les dernières années de la guef re , l'âme ulcérée des injures personnelles que lui fit jadis Louis XIY , toute l'Europe sait que ce général retarda autant qu'il le put la conclusion de la paix ; et s'il contribua enfin Iui->mème à la rétablir, c'est qu'il sentit que dans des hostilités où l'empereur serait seul opposé à Louis XIV, le généralissime du premier aurait peu de gloire à acquérir, tandis qu'il pourrait en perdre beaucoup. J'ajouterai, toutefois, que le fils de madame de Soissons est peut->ètre le seul homme dont l'éloignement pour Louis XIV ait été constant. Nous avons vu tour à tour les ennemis de ce prince , auquel la nature accorda une grandeur indéfinissable, tomber à ses genoux après avoir longtemps bravé ou ses armes on son pouvoir.
II s'est élevé dernièrement une question financière d'un singulier genre : Marie de Modène, veuve de Jacques II, reçoit de l'Angleterre une pension que l'honnête Dangeau appelle un douaire, parce qu'il veut relever tout ce qui appartient aux grands, mais qui n'est en effet qu'un secours annuel accordé par la commisération, attendu que la veuve d'un roi détrôné ne peut , aux jeux du gouvernement de la Grande-Bretagne y avoir droit au bénéfice que les lois anglaises
accordent aux douairières des souverains morts sur le trône. Ce secours fut longtemps payé à la reine sous un nom supposé qu'elle si*gnait pour donner quittance; mais des difficultés s'éUint élevées à cet égard dans les comptes, on a voulu exiger cette année que Sa Hajeslé donnât un reçu en son propre nom... A cela cette princesse voit an obstacle bien autrement réel : il faudrait, pour satisfaire à cette formalité, qu'elle reconnût la souveraineté de la reine Anne, usurpation criante qui ne présente de tolérable que le payement des arrérages de la pension. Les cboses sont restées plus de deux mois dans un $tatu quo tçès-préjudiciable à Tactivité des cuisines de Saint- Germain; enfin, grâce à Tintervention du nÀrquis de Torcy, la difficulté financière est aplanie. Ce ministre reçoit la somme destinée à Marie de Modène, en donne quittance diplomatique à TAulgleterre, et la veuve de Jacques II délivre à son tour un récépissé à M. de Torcy. Que de subtilités, bon Dieu! pour ménager les vanités de la terre!
Louis XIV n'a plus qu'un petit-fils; le duc de Berry est mort à Marly le 4 mai, sans maladie, sans cause apparente, au sein de la plus robuste santé. Mais les explications ne manquent jamais à la cour, pays oii la vérité est le plus rare de tous les biens. Le prince a, dit-on, avoué au père de la Rue, son confesseur, qu'étant à la chasse quelques jours avant celui oii il parlait, il s'était rompu une veine dans l'estomac en voulant retenir son cheval qui avait fiiit une grande glissade. Son Altesse croyait même que sa poitrine avait porté avec violence sur le pommeau de la selle , et que telle était la cause de sa mort. Quand le prince eut cessé de parler, il prit le crucifix que tenait son confesseur, le baisa plusieurs fois; puis, ayant appuyé sur son cœur l'image du Sauveur, il expira dans cette attitude... La cour portera le deuil deux mois.
Personne dans le monde ne croit à l'accident de la glissade et du pommeau de la selle : c'est bien, selon le bruit général, dans les forêts et le jour indiqué par le duc de Berry qu'il rencontra la mort; mais elle s'offrit, dit-on, à lui sous un autre aspect... Je me rends ici l'écbo de la renommée. Le duc avait poursuivi longtemps un loup; il avait chaud et éprouvait une soif ardente, lorsqu'il rejoignit la duchesse sa femme, qui suivait cette chasse.
« Vos gens, madame, auraient-ils sur eux quelque boisson, quelque liqueur? dit-il à la princesse en l'abordant.
— Ouit monsiear, j'ai toujours avec moi d'un ratafia exquis, répondit madame de Berry en présentant à son mari une petite bouteille recouverte de maroquin rouge.
«—Ah! donnes, reprit le malheureux prince saisissant cette bouteille avec avidité.
— Comqient trouves-vous cette liqueur? demanda la duchesse.
— Fort bonne en effet, répondit M. de Berrj en rendant à sa femme le flacon vide.
— Bonne chasse donc, » ajouta la duchesse;... et elle s'éloigna an galop.
Voilà ce qui se répète partout Faut-il croire k l'exactitude de cette version générale? Doit-on la faire rapporter à l'exclamation que laissa échapper la princesse le jour du coup de pied de Rambouillet en se touchant le cœur?... V empreinte ee% là*,* Ce ne sera pas moi qui prononcerai.
La mort du duc de Berry, plus subite encore que celle des autres princes, a réveillé toutes les calomnies débitées en 1712 contre le duc d'Orléans. Dans l'opinion de ses ennemis la duchesse de Bcrry , sa fille, fut armée par lui du flacon recouvert de maroquin rouge, qui, dit-on, versa dans le sein du petit-fils de France une liqueur empoisonnée. La vengeance d'une princesse profondément blessée d'une punition brutale ne suffirait pas, aux yeux de la coterie Maintenon, pour expliquer cette catastrophe , c'est le déshonneur de Philippe lui-même qu'il lui faut; il le lui faut surtout en ce moment, et nous saurons bientôt pourquoi. Or il est important de se rappeler que la cour de France a placé près de celle* d'Espagne une sentinelle vigilante, toujours prête à prévenir le cabinet de Versailles des écarts contre ses intérêts que pourrait faire celui de Madrid. Mais la princesse des Ursins n'est pas seulement l'illustre espionne de Louis ]tlV, madame de Maintenon trouve encore en elle une correspondante assidue, un agent fidèle de ses desseins secrets. C'est donc cette femme dévouée, au moins en apparence, au vieux monarque et à sa ftivorite, qui dépêcha dernièrement en France, avec un mystère aiïccté, M. de Chaiais, dont le voyage, tout mystérieux qu'il était, fut connu de tout le monde, parce que l'on voulait la publicité tout en ayant l'air de rechercher le secret. M. de Chaiais passa à deux lieues du château où se trouvaient son père et sa mère sans les voir. Cet envoyé poursuivit en toute diligence sa route vers le Poitou.
dans la petite ville de Bressuire, il se rendit au couvent des ftnklien, el s'y empara d'un moine de moyen âge, qui, selon la càiMîqve, dit, en se vopnt arrête : « Je suis perdu! » On voit q*ie Ici rapports de l'expédition secrète sont bien circonstanciés. M. de Qaiais, continoant ses fonctions d'archer, conduisit le cordelier dans la prison de Poitiers. L'envoyé de madame des Ursins se rendit CBMute à Pkria ; M. de Torcy le mena une aprèa-dinée dans le caln- ■et du raî à Marly , M. de Cbalais y demeura une demi- heure en tien avec Sa Majesté et le ministre. Dès le ]endenudn, un redouIile<- ■eut de calomnies et de vociférations éclata contre M. le duc d'Orléuif. On venait d'arrêter, s'écriait-on de toutes parts, l'instmmenl éc tous les empoisonnements ordonnés par ce prince ; c'était un cor~ écUcr de Bresauire qu'on amenait, pieds et poings liés, à la Bastille, et dont les déclarations en justice allaient jeter le plus grand jour sur les crimes du neveu de Louis XIY. Ces bruits, habilement colportés, le répandirent bientôt dans^toutes les provinces et même à l'étranger. L'Europe retentit de l'horrible nouvelle que Philippe d'Orléans mit fait périr nos princes; on répéta hautement partout que le reste do lang des Bourbons ne tarderait pas de couler sous ses mains, et ftt'ii le poursuivrait jusque sur le trône d'Espagne. Louis XIY ne prit aucun soin pour démentir les calomniateurs, il les écouta parler arec. une sorte de complaisance; disons plus, il applaudit à leurs discours.
Cependant le moine de Bressuire , que personne n'a vu , dont le sont n'a jamais été prononcé hors de l'enceinte de la Bastille, fut in-» terrogé, non pas en justice comme on l'avait annoncé, mais parle ■eol d'Argenson, qui ne rendit compte qu'au roi de l'interrogatoire de ce prisonnier. Si le public réfléchissait, il eût sui& de ces dispositioBs maladroites pour l'éclairer sur ses injustes accusations; M. le duc d'Orléans l'espérait, l'évidence de suppositions si mal soutenues lai fit garder le silence au milieu de ce torrent d'injurieuses impul*tioBs. 11 vit en souriant de pitié tous les courtisans s'éloigner de lui; ■ais il ne remarqua pas sans plaisir que M. d'Argenson, qui évidem- Beat devait connaître le fond des choses, ne cessa point de venir au I^alais-Royal.
Au moment oii l'indignation contre le duc d'Orléans éuit européeiae , parut un édit porUnt que ks princes légitimés étaient ap^
n CHRONIQUES DE L'ŒIL-DE-BŒUF.
peUs A LA GonioNKB, et même leurs enfants , a dotaut dês prinoes lêgi • times du sang. Qu'ils se montrent aujourd'hui les hommes qui depuis deux ans versent à pleines mains le fiel de la calomnie sur un prince dont la conduite publique, les exploits guerriers, la physionomie ouverte et le regard assuré eussent dû garantir suffisamment la réputation! Qu'ils osent nier que l'édit arraché à la vieillesse de Louis XIV, cet édit qui vient de porter l'étonnement dans toute l'étendue de la chrétienté , ne doive détourner soudain des soupçons trop lon^ temps égarés sur Philippe d'Orléans, et les reporter avec des probabilités plus démonstratives sur un prince dont le but paraît enfin à découvert!... Je m'arrête; il n'est pas en Europe un être sensé qui ne puisse résumer clairement toutes les brigues que la coterie Main* tenon a sourdement tissues à dater de la mort du Dauphin, et qui n'en déduise une conséquence aussi favorable au duc d'Orléans que sévère divers le duc du Maine. La couronne aux princes légitimés, à défaut de princes légitimes,; Ces termej» de Tédit sont une explication terrible des événements passés ; elle est infaillible , elle sera gé* nérale... Ajoutons que Louis XIY, en voyant frapper sa famille par des mains cachées , en déplorant sincèrement, quoique avec trop peu de sensibilité, la perte de ses enfants , laissa flatter deux de ses penchants favoris : la haine qu'il porte au duc d'Orléans, et le désir de légitimer complètement ses fils naturels. Tels sont les deux points auxquels s'est rattachée l'adresse de madame de Maintenon et Tarnbidon de son protégé , ambition recouverte des dehors d'une feinte indolence; on voit aujourd'hui le résultat de tant de ruse, de tant de perfidie.
Le parlement , par une condescendance digne de sa servilité ha* bituelle, a enregistré le 2 août l'étrange édit de légitimation sans le moindre obstacle , sans la plus brève remontrance : « Ce corps s'en » rapporte entièrement, a-t-il dit, à la sagesse du roi, » Dix-neuf pairs ont donné leur voix à l'enregistrement, les princes du sang étaient du nombre ; à l'exception de M. le duc d'Orléans, qui n'a pas même assisté à la séance. Mais il manquait une formalité à l'édit : c'était l'apposition des sceaux ; le roi ne put ï'obtenir de M. de Pontchartrain, chancelier de France. « Non, oire, répondit ce digne magis- » trat , je puis et je dois sacrifier ma vie pour le service de Votre » Majesté , mais non pas mon honneur* » Il déposa les sceaux et se retira. U est jires^ue superflu de dire que M. Voisin succédera w.
dmcelierscrupuleax , c'est une créature de madame de Maintenon.
Une ordonnance qui a suivi de près Fenregistrement de Tédit porte
qae les princes légitimés peuvent dès ce moment prendre le titre de
princes du sang, et que toute distinction entre les uns et les autres a
Comment la cour a-t-elle pris ces dispositions d'hérédité, si contraires aux idées généralement reçues, non-seulem'ent pour les races royales, mais encore pour toutes les classes de la société? La soumission des courtisans est générale ; mais point de félicitations : c'est la première fois que les complaisants de Versailles reculent devant une obligation servlle... Le maréchal de Yilleroi lui-même s'est tu. Il j a plus, le comte de Toulouse se montre presque affligé de la vaste perspective qui s'ouvre devant lui ; il en parlait l'autre jour avec une sorte de chagrin à M. de Yalincourt. « Vous avez raison, monsei-
> gneur, répondit ce gentilhomme, voilà une couronne de roses;
> mais ne sera-ce pas une couronne d'épines quand les fleurs en se-
> ront tombées? »
J'ai dit peu de chose encore de M. le comte de Toulouse, et la raison de mon silence est dans la vie à peu près obscure que mène ce prince d'une extrême simplicité. Le second fils du roi et de madame de Montespan est un homme d'honneur dans toute l'étendue du mot : droit, équitable, exempt de vices^ il apporte dans toutes les relations une franchise et une générosité qui le font rechercher de Ions les honnêtes gens : M. de Toulouse n'est donc pas apprécié par la multitude des courtisans. On pourrait le comparer au milieu d'eux à une pièce d'or pur en circulation avec des pièces de mauvais aloi. Ce bon prince vit loin de toute faction, étranger à tout parti ; il est en défiance de toute coterie , et travaille assidûment à rester en dehors des intrigues. C'est en quelque sorte le soin exclusif qui l'occupe; et si l'on peut lui reprocher quelque chose, c'est une réserve , une timidité outrée , visant à l'apathie absolue. Du reste le comte de Toulouse a de la valeur, de la résolution à la tête des armées navales : c'est un marin distingué. On dirait qu'il y a dans ce seigneur deux individus distincts : l'homme du monde et l'homme de guerre. Le premier est doux, affable, poli; sa figure est toujours empreinte d'un sourire bienveillant. Mais dès que l'amiral de France a mis le pied sur un vaisseau, ses traits , naturellement nobles, prennent une usposute gravité; son osil s'inimey son accent se renforce , ses cx<*
^ li CHRONIQUES DS L'ŒIL-DE-BŒUF.
preMioot ftoqaièrent de l'énergie, sa volonté se raffermit. Le co'mttt de Toulouse parait grandi dans toutes ses qualités : sur terre, c'était un homme aimable; sur les gouffres de l'Océan , c'est on général à la hauteur de son rude métier.
Le 37 août au matin M. de Mesmes, premier président, et M. d'Aguesseau, procureur général du parlement, mandés à Versailles par le roi, s'y rendirent à l'issue de la messe. Louis XIY les reçut dans son cabinet , où personne n'entra avec eux. « Messieurs , leur dit->il » d'un ton asses brusque en leur remettant un gros paquet cacheté » de sept sceaux, voici mon testament. U n'j a qui que ce soit au » monde que moi qui sache ce qu'il renferme; je vous le remets pour » le déposer au parlement, à qui je ne puis donner un plus grand a témoignage de confiance. L'exemple des rois mes prédécesseurs» » celui de mon père particulièrement ne me laissent pas ignorer ce » que celui-ci pourra devenir. Mais on ^ l'a voulu, on ne m'a pas laissé » de repos quoi que j'aie pu dire... Eh bien donc , j'ai acheté ce re- » pos... Prene^le, emportes-le, il deviendra ce qu'il pourra, au » moins je serai tranquille et je n'en entendrai plus parler... » A ces derniers mots, que le roi accompagna d'un coup de tète fort sec, il tourna le dos aux deux grands officiers du parlement, et, passant dans un arrièret-cabinet , les laissa stupéfaits et du ton de sa haraxi» gue et surtout de sa terminaison.
Louis XIY, en disant que lui seul était informé du contenu de son testament, avait légèrement blessé la vérité ; personne n'ignore qu« madame de Maintenon, le duc du Maine et le Tellier en connais* sent d'autant mieux les dispositions, qu'ils les ont, sinon dictées, du moins inspirées. Et puis, je ne saurais trop le dire, les mystères de cour sont transparents.
M. le duc d'Orléans est initié déjà aux clauses testamentaires, qui lui ont été révélées , ditron , par le marquis de Torcy et par M. Blouia
> Il est aisé de comprendre ce que on signifie ici ; à coup sûr ce n'est point le conseil du roi ; ce n'est point non plus le parlement; ce ne sont pas davantage les ministres , ni aucun agent du système légal de gouvernement. Aux yeux de tous y il ne pouvait y avoir besoin de testament : à la mort de Louis XIV , le duc d'Orléans avait la régence et remettrait le pouvoir à Louis XV parvenu à sa majorité; on doit donc s'entendre , comme on le verra bientôt, des gens qui voulaient donner la régence de fait au duc du Vaine.
IXMJIS XIV. IS
ta to preouen Talets de chambre. Son Altesse Royale, loin d'a- 1W intérêt à cacher les Tolontës royales consignées dans le testa- Mal, s'attache à les divulgaer, parce qu'elles lui semblent un déni ée JBStice contre lequel on ne peut trop faire prononcer l'opinion paUiqne. Je sais donc de bonne source que le testament ne fait de PUlippe d'Orléans qu'un mannequin du conseil de régence , la vérilaUe autorité est déférée au duc du Maine. U aura la garde du jeune ni, la direction de ses études, celle de sa conduite ; il veillera à sa flORMroolâbfi et eiercera toute autorité sur les officiers de sa garde , ûasi que sur toute sa maison. M. le maréchal de YilJeroi , nommé goavemeur du prince , rendra compte de ses fonctions à M. le duc éa Maine , et recevra journellement ses ordres , que personne ne psum changer. Le bâtard de Louis XIV prendra le titre de stirmfendanl de l'éducation du roi. Or, quand il serait vrai , comme les 'éCenieurs du testament le prétendent , que la charge de M. du Ifaine n'attenterait en rien aux prérogatives politiques du régent, le ptrtage seul de l'autorité suffirait pour nuire aux intérêts de la cou^ rimne et de J a France. Motivé par une précaution injurieuse au duc é'Orléans, ce partage est d'ailleurs intolérable ; ce prince a juré hauicnient qu'il n'accepterait point une régence mutilée , et qu'il tranilierait, quand il en serait temps, à faire rétablir ses droits conformément aux lois de la monarchie.
Nonobstant ces protestations verbales , le testament , d'après un éiit de dépât du SO août, a été remis au parlement. Cet acte est placé éaas on trou creusé dans l'épaisseur de la muraille d'une tour du palais. Une grille de fèr et une porte garnie de trois serrures referaent celte ouverture.
On prétend que tandis qu'on voit M. le duc d'Orléans agir active- ■iCBt pour se mettre au-dessus des clauses testamentaires du roi, M. le duc du Maine s'amuse à traduire VAnti^Lucrice ; ce qui aurait Mt dire à la duchesse : < Monsieur, un beau matin vous trouvères » en vous éveillant que vous êtes de l'Académie, et que M. d'Or- • léans a la régence. » M. le duc du Maine sait mieux son métier d'ambitieux que sa femme ne se l'imagine ; mais il l'exerce en jé- •nilc. Jamais il ne s'est autant occupé en effet de ce qu'il néglige en apparence. Il me semble voir un chat guettant un oiseau : l'animal rasé détourne négligemment les yeux de sa proie , et c'est dans ce ■MMcnt même qu'il se prépare à mettre la griffe dessus.
Le roi apprit hier à son lever Tarrivée en Angleterre et le eovronnement de Georges-Louis de Brunswick, duc de Hanovre, qui succède à la reine Anne , morte le 1 2 août. 11 s'est répandu des bruits singutiers sur les derniers instants de cette princesse. On assure qu'elle travaillait depuis quelque temps à rétablir Jacques III sur le trône d'où la mort allait la précipiter. On va jusqu'à ajouter que cet illustre proscrit, dont la tète fut mise à prix par cette même souveraine, était le mois dernier à Londres dans le plus grand se* cret , et que la nuit il conférait avec elle au fond de son apparte* ment de Saini-James tandis qu'on le croyait profondément endormi dans le palais silencieux de Saint-Germain.
Si -le prétendant , dit la même version , eût consenti à abjurer le catholicisme, ce dont la reine sa sœur le suppliait en caressant cette tète qu'elle promit autrefois à l'échafaud, la couronne pouvait orner encore le front d'un Stuart; mais Jacques, grand au moins dans sa croyance, s'était refusé avec horreur à l'apostasie... Il revint en France mouillé des pleurs de tendresse de la reine Anne, et la mai* son de Hanovre règne sur les Anglais.
Je me suis souvent récriée contre l'envahissement des goûts ita«liens; celui que je vais citer n'est que bizarre : cela ne vaut pas 1« peine de se fâcher. Depuis le commencement de l'été, qui, cette année, est fort chaud, il est du meilleur ton d'aller se promener au cours à minuit. Une longue file de carrosses remplit les allées de cette promenade ; les laquais montés derrière étant munis de flambeaux, cette ligne mobile de lumières produit un coup d'oeil curieux. Dans les contre-allées une multitude de boutiques offrent des rafraîchissements de toute sorte , des friandises de toute espèce , dont le débit est considérable. Pendant que les promeneurs d'un âge mûr se bornent à suivre en voiture les allées la jeunesse folâtre se perd sous les arbres des Champs-Elysées, oii des félicités de plus d'une nature deviennent le partage de quelques êtres qui sont alors un peu plus que des ombres heureuses. Des orchestres établis dans les ronds-points invitent à la danse les jeunes gens plus amis de la gaieté que de la promenade sentimentale; souvent l'aurore aux rayons dorés a dissipé les ténèbres avant que le bal ait cessé , et les danseurs ne regagnent leurs maisons qu'au moment où le grand jour les aver-
titque, dans ce système d'habitudes renversées, il est temps d'aller dormir.
Tel est l'usage que Dancourt a mis en scène sous le titre de Féies nocturnes du cours, comédie avec prologue, musique et danse, qui ressemble assez aux petites saturnales à la mode. Mais on ne peut pas tout représenter au théâtre, et dans cette pièce la critique, finement gazée , supplée avec esprit au spectacle que l'auteur n*a pu montrer.
Tandis que beaucoup de nos jeunes seigneurs profitent des promenades du cours pour se livrer à une galanterie que prot^entles ombres de la nuit, M. le duc d'Orléans, qui ne s'occupe pas exclusivement de ses droits a la régence , fait une guerre si active à toutes les beautés voisines du Palais-Royal; qu'aucune d'elles ne peut se flatter d'échapper à ses recherches. Tous les jours de^ nouveaux déménagements se remarquent dans la rue Saint-Honoré ; des mères sauvent, en fuyant, l'honneur de leurs filles, qu'elles emmènent; des maris jaloux soustraient, en s'éloignant, les charmes de leurs femmes aux regards trop amateurs du prince; il ne reste aux environs que les jolies femmes de bonne volonté, et le quartier est loin d'être désert.
Un vieux axiome dit que pendant la paix il faut se préparer à la gnerre. Louis XIV aurait bien voulu, pour son compte, se conformer à cet avis de l'expérience en faisant construire à Mardick quelque chose d'équivalent au port de Dunkerque, que les traités le forcent de combler. Mais les Anglais, qui sentent combien il est important pour eux que nos vaisseaux soient sans refuge dans la Manche , et sarloat qu'ils n'aient pas un point dedépartsi rapproché des Royaumes- Unis, les Anglais ne se montrent pas disposés à souffrir cette petite eacobarderie politique. Lord Stair, ambassadeur de Georges I*', a demandé avec hauteur au roi l'explication des travaux de Mardick, Ini déclarant que Sa Majesté Britannique regarderait comme une violation des traités l'établissement d'un |iort sur cette partie des côtes de France. Louis XTV, révolté du ton impérieux de l'Anglais, lui a répondu : « Monsieur l'ambassadeur, j'ai toujours été maitre chez » moi, quelquefois chez les autres, ne m'en faites pas souvenir.» Malgré ces belles paroles, le conseil a ordonné la suspension des travaux de Mardick. Un prince dont l'âme est grande peut parler
la CHRONIQUES DE L'ŒIL-Dfi-BŒUF.
liien haut dans aon cabinet; maii il ùiut en dé&nitive qu'il se aoiunetla quand sa fortune est humble.
Lorsque la France rentre dans l'esprit des conventions dlltrecbt à regard du roi d'Angleterre, qui, s'il eût régné à Tépoque du con«grès y eût été le dernier à conclure la paix , quelques princes de l'Empire qui n'avaient pas encore posé les armes viennent d'accéder enfin à la pacification générale. Le prince Eugène et les comtes de Goës et de Seilem se sont rendus, au nom de ces souverains, à Baden, où le maréchal de Villars, le comte du Luc et M. de Saint- Gontest ont représenté le cabinet de Versailles. Dans ce traité, conclu le 7 septembre, comme dans celui de Rastadt, les droits de Charles YI à la couronne d'Espagne ont été éludés. Ce monarque y a d'ailleurs renoncé par le fait, en ordonnant au prince de Staremberg d'abandonner la Catalogne; et ces droits seraient une vaine illusion, aujourd'hui que les révoltés catalans, las d'attendre les secours promis par l'Autriche , ont ouvert les portes de Barcelone au maréchal de Berwick. J'ai dit précédemment quels étaient les projets du peuple catalan en prolongeant la guerre civile sous la trompeuse bannière qu'ils semblaient élever tfu nom de Charles YI : ce fut l'esprit républicain dont j'ai parlé qui leur donna le courage de soutenir un siège de onze mois et soixante jours de tranchée ouverte. Le sentiment de la liberté peut inspirer une telle résolution; mais le fanatisme porta ropiniitreté des Barcelonais à son comble. Les prêtres, les moines, et jusqu'à des religieuses, bordèrent constamment les remparts de la ville assiégée ; cinq cents ecclésiastiques périrent pendant le siège le mousquet à l'épaule et le crucifix à la main... Le dixième mois du blocus , un drapeau noir, arboré sur la plus haute tour de Barcelone , annonça que ses habitants voulaient s'ouvrir sous ses ruines un tombeau commun ; et Berwick gémit d'être forcé de remplir sa tâche, même à ce prix. Enfin les troupes du roi d'Espagne, après un assaut général , pénétrèrent dans la place, doni la population, ayant son clergé en tête, défendit chaque rue, et, pour ainsi dire, chaque maison... Le maréchal, cessant de massacrer tant de braves gens , leur envoya une capitulation, qu'ils ne demandaient point; ils obtinrent la vie et leurs biens, qu'ils n'acceptèrent qu'en se réservant l'exercice ultérieur de leurs privilèges.
Les beautés de la cour sont devenues pour le duc de Fronsac le
fàtc d'ii^lles da bon la Fontaine. « Toujour» des princesiei» de« dudiesses, des marquises, se disaiMl un jour en parcourant à pied la grande rue du faubourg Saint-Antoine; toujours des diamants, de Tor, des robes de satin, c'est trop monotone, les soupirs patriciens m'ennuient. Tâchons de rencontrer dans ces quartiers éloignés quel* que collerette de simple mousseline, quelque petit bonnet sous lequel le montrent un nez relevé , une brune prunelle ; essayons de suivre dans quelque allée obscure une jupe écourtée , laissant voir un petit pied bien serré dans son soulier... » Fronsac disait encore, quand il aperçut à la porte d'une boutique de miroitier la plus jolie blonde qu'il eût rencontrée de sa vie. Chevelure angélique, regard céleste, bouche de rose , taille d'H^é et dix-huit ans environ : telle était madame Michelin , dont notre galant lut le nom au-dessus du magasin de glaces. « C'en est fait , s'écria l'inflammable gentilhomme, Toilà celle que je cherchais ; j'en raffole, j'en suis fou: il faut qu'elle m'appartienne avant l'expiration de la semaine.
Le soir même un valet fidèle et intelligent , limier de Fronsac, était établi dans un cabaret vis-à-vis le miroitier. U apprit là tout ce qu'il voulait savoir : Michelin avait* trente -six ans; la jolie blonde était devenue sa femme à peu près malgré elle, mais elle était sage et même dévote. Tous les jours régulièrement madame Michelin allait entendre au moins une messe à Saint- Paul. Jamais personne De l'abordait ni en allant à l'église ni en revenant au logis, et, conclusion extrêmement rassurante, l'âge de son confesseur passait soixante et dix ans. Le duc fut très-satisfait de tous ces détails; mais il se voyait en présence d'une vertu armée de toutes pièces. Galant de cour, jamais il ne s'était trouvé en pareille situation ; pour lui, les routes du plaisir avaient toujours été des chemins battus. L'aventure n'en devait être toutefois que plus piquante, Fronsac en fit l'objet de ses soins exclusifs. Il se rendit tous les jours à Saint-Pftul; il ne manquait point d'y rencontrer la blonde miroitière, mais sea yeux étaient constamment attachés à son livre d'heures. L'assidu voisin s'évertuait vainement à tousser, à faire crier doucement sa chaise sur les dalles, ou bien encore à chanter faux quelques versets, rien ne pouvait distraire madame Michelin. Fronsac revit alors sa bibliothèque espagnole ; elle lui apprit l'art d'entrer en relation avec une belle dévote, soit en lui offrant de l'eau bénite, soit en lui oédant un siège qu'on s'est attaché à rendre nécessaire, soit en lui spumetf
tant une demande respectueuse sur un point de sermon. Le duc était parvenu, par l'emploi successif de ces moyens, à se faire apercevoir de l'adorable marchande, et elle devait avoir reconnu qu'il ne pouvait g^aère j avoir à Paris un plus joli homme que lui. Rarement une telle remarque est sans danger : les yeux de notre dévote n'étaient plus aussi obstinément fixés sur son livre , quelques regards dérobés se portaient de temps en temps vers le voisin ; et celui-ci , caché derrière un pilier, avait plus d'une fois observé l'inquiétude de la miroitière lorsqu'il tardait à se placer près d'elle. Les principes de madame Michelin n'étaient nullement ébranlés, mais elle commençait à s'apercevoir que ses affections redescendaient vers la terre. «c C'est peut-être, se disait-elle déjà, povr faire aimer l'homme que Dieu l'a fait à son image. » Les choses en étaient là , quand on apporta, un matin, sur les fonts baptismaux de Saint-Paul, un enfant dont la mère venait d'être blessée par un mari furieux... Cet accident établit quelques entretiens entre les fidèles. Fronsac profita de la circonstance pour lier conversation avec madame Michelin , qui, ce jour-là, le quitta enchantée de l'avoir vu donner dix louis pour la pauvre blessée.
Le duc ne doutait déjà plus qu'il ne fût aimé, et cette assurance lui fut tout à fait acquise lorsque s'étant rendu chez le miroitier, sous prétexte d'acheter des glaces, le visage de madame Michelin prit , en le voyant entrer, la couleur d'une rose âgée d'une aurore. Michelin était absent , ce fut sa femme qui montra au duc les articles qu'il demandait... La dévote n'ignorait pas qu'elle parlait à un grand seigneur ; elle ne pouvait pas ignorer davantage que ce grand seigneur soupirait pour elle : la beauté la moins expérimentée sait cela tout de suite... L'embarras, le respect, l'émotion portaient le trouble de l'intéressante blonde au dernier point.
« Ceci, monsieur le duc, disait-elle en touchant une glace, pourrait-il vous convenir ?
— Beaucoup, madame, beaucoup... Le prix?
— Deux cents livres...
— * Quoi! sf bon marché?...
^^ Je me serais bien gardée de surfaire à monsieur le duc.
^-Surfaire... impossible... tout ici est inestimable, répondit avec f^eu l'amoureux Fronsac en saisissant une main qui tremblait comme la feuille agitée par le veni du matin.
LOUIS XI Y. n
— Monsieur le dnc est trop bon , reprit la jeaiie femme en dégageant ses jolis doigts... Puis, s'arrétant devant d'autres glaces, elle ajovta : Voilà qui vons conviendrait peut-être mieux.
— Oui, je prends celle-ci , et puis celle-là, et ces deux autres.
— D me semble que vous en vouliez moins...
— Maintenant, s'écria le duc avec une sorte de transport, je prendrais tout le magasin... il n'y a pas une glace où je ne vous aie vue. »
Je ne sais ce que madame Michelin aurait répondu, lorsque son mari rentra. C'était un homme franc, ouvert, loyal; il changea un peu les dioix du duc, que ni ce seigneur ni la marchande n'avaient fait bons tant cet objet commercial se trouvait loin de leur attention lorsqu'ils i^en étaient occupés. Fronsac dit au miroitier qu'il venait d'acheter une maison de campagne aux portes de Paris, et qu'il lui rendrait service en se chargeant de la meubler. On conçoit que Michelin accepta avec plaisir; pour la jeune blonde elle rougit encore, sans doute par pressentiment.
Qne' dirai -je, enim? la pauvre petite dame aimait Fronsac avec toute la ferveur d'une âme dévote que la créature distrait de l'amour du Créateur... Mais, loin de croire qu'elle pût trouver d'ineffables délices dans un commerce de sens que Michelin lui faisait haïr, le sentiment qu'elle vouait au duc était un culte de pure contemplation qui inonderait son coeur de félicités... Presque tout le charme fut détruit aux premières tentatives de Fronsac contre sa vertu, elle aper^ eut le but auquel cet amant audacieux tendait; et ce but, un époux le lui faisait abhorrer. La défense fut vigoureuse , sanglante même... des égratignures sillonnèrent le joli visage de Fronsac. Mais Télève de Yillars était formé aux assauts; il ne tarda pas de gagner beaiieonp de terrain, et s'aperçut bientôt qu'il avait des intelligences dans b place... En effet, madame Michelin venait de découvrir en combattant qu'il pouvait y avoir en amour quelque chose de plus heureux que la contemplation... Cen était fkit; l'occasion seule manquait, mais elle ne manqua pas longtemps*
Le doc, qui avait besoin d'éloigner Michelin, lui procura coup sur coup plusieurs ameublements à renouveler dans des châteaux où le miroitier était obligé de se rendre. Madame la maréchale de Yillars , devenue l'amie de Fronsac , après avoir été un peu plus , s'empressa de donner la pratique au bonhomme , pour faciliter charitablement
2a CHRONIQUES DE L'ŒIL-DE-CŒUF.
le dëfthoniieiir de sa femme ; et puis elle se plaisait à se faire eipliquer par son jeune ami tout ce qui se passait entre lui et la jolie blonde. La duchesse riait aux larmes quand Fronsac lui disait qoe sa dém>le éprouvait autant de remords qu'il y avait de lacunes dans la série des péchés; que ces fréquentes réminiscences du scrupule le mettaient quelquefois dans le cas de manquer d'ai^ments victorieux, et qu'il serait peut-être obligé d'abandonner nudame Michelin à wm repentir.
Jusqu'alors le duc avait reçu la miroitière à sa petite maison, meublée par- le mari ; mais un Jour que cet honnête marchand devak coucher au château de la duchesse de Viilars, Fronsac déclara à madame Michelin qu'il viendrait le soir remplacer l'absent. Il ne fallait pour s'assurer une sécurité parfaite qu'endormir une grosse fille de boutique âgée d'environ vingt ans, et dont la chambre touchait à celle de la miroitière... On craignait que la demoiselle n'e&t le sommeil léger pendant une entrevue nocturne oii le calcul des précautions serait difficile ; la marchande reçut des mains de son amant un narcotique bien innocent, mais bien sûr, qui fut glissé au •ouper dans le verre de la grosse fille , et Ton fut tranquille.
Or je dois dire maintenant pourquoi Fronsac tenait tant à passer la nuit rue Saint-Antoine , car il ne se trouvait au domicile de Michelin aucun élément de bonheur que le duc n'eût déjà possédé à aa petite maison. Mais il avait remarqué chez madame Michelin une jeune et jolie brune nommée madame Renaud; c'était une voisine, une amie, une amie sincère même, comme on le verra bientôt. Elle était veuve, avait la physionomie animée, l'œil étincelant; la conquête semblait assurée. On glissa un soir une lettre, qui fut reçue e^ cachée avec empressement; elle annonçait qu'on irait en recevoir la réponse chez la veuve, logée dans la même maison que le miroitier. Fronsac y alla en effet en paraissant se tromper d'étage; et la réponse fût complète... Le veuvage mène quelquefois l'amour un train de poste. Mais notre roué craignait de ne pouvoir se tromper de porte une seconde fois, sans éveiller les soupçons de madame Michelin; il demanda à celle-ci le commencement d'une nuit, pour avoir occasion d'en accorder la fin à madame Renaud.
Madame Michelin trouva bien courte la moitié de séance que son amant lui donnait ; il y avait en elle cette nuit-là une source inépuisable de remords^ mais Fronsac lai dit qu'au lever du soleil il devait
être à Vemillet pour la chagsedu roi ; il quitta la désolée miroitière, monta un étage , et se trouva près d'une femme sans remords , mais qui n'en aimait pas moins les consolations. On ne songe pas à tout ; FroBsac fot réveillé en sursaut par la vieille servante de madame Renaud, qui, ayant une clef de l'appartement de sa maîtresse, venait eomme de coutume allumer son feu. Le duc , la tète cachée sous les draps , exprima à voix basse son inquiétude à la jolie brune sur la présence d'un témoin qui allait rendre sa retraite difficile. Madame Renaud le rassura en lui disant qu'elle allait envoyer sa cuisinière au marché, et que, pendant son absence, il aurait pour se retirer tout le temps nécessaire... et au delà, ajouta-t-elle, par une réflexiott ■tatinale de brune. La servante étant partie, Fronsac s'habillait diligemment. Tout à coup la clef tourne de nouveau dans la serrure , la porte s'ouvre... c'est madame Michelin... Qui pourra peindre la stupébetion du duc , encore en caleçon , et celle de madame Renaud , su» jupe, à cet aspect inattendu? Ayant rencontré la vieille servante sur Peaealier, ^intéressante dévote l'avait priée de lui ouvrir l'appartement de sa maîtresse ; elle venait engager son eoce^lentê amie à dé^ jeûner avec elle. Le coup de théâtre était d*un genre tout à fait pittoresque... Id, Fronsac, les yeux fixes, la bouche béante, tenant sa culotte d'une main immobile; là, madame Renaud rentrant avec précipitation dans son lit et jetant les draps par-dessus sa tète pour dérober sa honte. Près de la porte, madame Michelin, le visage pâle, la respiration haute, le sein agité; à eàié d'elle, l'honnête servante la clef à la main , Fétonnement dans les yeux , un demi -sourire sur les lèvres, et disant sans doute tout bas : « Peste ! madame n'est pas û veuve... »
Je passe sur les reproches, les larmes, les tentatives de justification, les aveux plus francs et les pardons sollicités en faveur de la fragilité humaine. L'afiaire n'était pas facile à arranger; mais, comme madame Michelin s'était trahie et qu'elle avait besoin du secret, le duc parvint à rétablir la bonne intelligence entre les rivaleâ ; il les fit même embrasser; et la réconciliation tal scellée par un déjeuner dm madame Renaud.
Mais cette pacification à laquelle Fronsac avait travaillé cessait d'être piquante du moment oU elle était obtenue, le duc en se retirant songea à faire encore jaillir quelques étincelles de plaisir d'une double intr^ue dont U allait être las. U s'arrèu au projet de réunir
un Boir, à sa petite maison, ses deux maîtresses du faubourg Saint- Antoine, sans les prévenir qu'il s'agît d'un trio»
Au jour indiqué, madame Michelin arriva la première... Notre dévote commençait à se former; elle débuta par montrer une renaissante colère au perfide qui s'était fait, disait-elle, un cruel plaisir de la sacrifier, et sa fureur allait sans doute s'accroître en proportion du désir qu'elle avait d'être consolée, quand le son de la sonnette le fit entendre... Nouveau coup de théâtre, c'était madame Renaud!
« Ah! c'est trop fort, s'écria madame Michelin en quittant l'ottomane sur laquelle elle était assise. .. Monsieur le duc , vous êtes un monstre.
— Il y a des jours oii je le désirerais, répondit l'effronté.
— Vous êtes un scélérat, monsieur! dit madame Renaud, dont l'ceil noir lançait des traits de flamme sur le duc.
— L'épithète est dure , belle dame, répliqua Fronsac avec un sonrire malin... il me semble cependant que je ne vous ai rien volé.
-— Laisse^moi sortir, reprit la dévote, que j'aille mourir de honte.
— Du tout, dit Fronsac en l'arrêtant, ce genre de mort ne serait pas de circcmstance.
— Finissons, monsieur le duc, poursuivit résolument la veuve... choisisses entre nous, et qu'une seule ait à regretter de vous avoir connu.
— Oui, choisissez, répéta la miroitière avec un sourire amer... et donnez à madame le triomphe qu'elle attend du choix.
-* Ah ! voisine , ne nous fâchons pas, ajouta madame Renaud avec bonhomie.
— Choisir, mesdames, y pensez-vous bien, continua le duc en conduisant ses deux maîtresses devant une glace, regardez-vous, et jugez si l'option est possible ! «
— Que prétendez-vous donc fkire? demanda madame Michelin avec surprise.
— Vous rendre un hommage égal, répondit le mauvais sujet.
— Un partage ! murmura la brune en accompagnant ce mot d'un sourire dédaigneux.
— Pourquoi pas, si la partie répond à Tidée que vous vous faites du tout? repartit M. de Fronsac d'un ton hautain.
— Voisine, c'est une chose à vérifier, reprit la veuve avec sa vivacité ordinaire, l'amoar -propre ne conduit à rien; mettons le nôtre
decdtë, et rénnissons nos efforts pour reconnaître si celui de monsîeor est aussi fondé qu'il le prétend.
— Excellente idée, madame Renaud ! s'écria l'athlète provoqué; et pour que le stérile honneur du pas ne puisse vous diviser, que le sort décide de la priorité ! »
A ces mots, le duc prend un livre sur son bureau, puis une épin- ^e, et semble attendre que ces dames devinent sa pensée. Madame Renaud est la première à la saisir.
« Allons, voisine, poursuivit-elle, le vin est tiré, il faut le boire; je vous donne l'exemple... A la plus basse lettre piquée appartiendra Je pas... F, s'écria la veuve après avoir enfoncé l'épingle dans le livre.
— Jjn lettre est significative, dit Fronsac en riant. A vous, madame Michelin ! ajouta-t-il en guidant un peu de force sa main blancheUe.
— Cest nn E , s'écria à son tour la miroitière avec un sourire qui n'était pas dévot.
Le doc recommanda alors à madame Renaud de parcourir le livre très-curieux qu'elle tenait encore, tandis qu'il allait faire admirer à son amie d'un cabinet voisin un magnifique point de vue qu'il lui montrerait ensuite à elle-même. *
La sémillante veuve, malgré l'intérêt du volume, trouva que le couple du cabinet admirait bien longtemps la perspective annoncée ; pour l'heurense miroitière, elle ne se lassait point de ce coup d'œil... Fronsac ouvrait déjà la porte, qu'elle soutenait encore n'avoir joui que d'une échappée de vue. «r A votre tour de lire, voisine, » dit madame Renaud en remettant le livre à sa vermeille devancière , et le cabinet se referma.
Au retour des deux admirateurs, op fit un souper délicat qui acheva de rendre à madame Michelin toute sa bonne humeur; à la fin du repas, ces dames firent entendre qu'elles seraient enchantées d'admirer de nouveau le point de vue.
m Pas ce soir, répondit le duc, il se fait tard et l'œil se fatigue, mais nous y reviendrons; on ne peut pas tout voir dans un jour. »
D est survenu dans les derniers temps à Louis XIV une véritable pnsion pour son peuple , Sa Majesté veut qu'on le protège avant tout. « /iifftee #1 démence, disait dernièrement ce prince, tardivement po- X. 2
» polaire, au chancelier Voisin, voilà tout ce que je vous demande. » Le roi gronda le même jour on secrétaire d'Etat qui avait déchiré le placet d'un exilé. « Quoi! monsieur, s'écria-t-il , vous refusez aux » malheureux la consolation de me faire lire leurs excuses !... Je » souhaiterais vivre encore quelques années , répète souvent ce mo- » narque, pour voir le peuple gros et gras, » Pourquoi faut-il que Cette réminiscence de la poule au pot du bon Henri arrive si tard à son petit-fkls! Il y a maintenant beaucoup à faire pour engraisser la nation, et sans doute il reste trop peu de jours à Louis XTV pour rendre à la France l'embonpoint qu'il lui a ôté. Ce vain effet des ter^ reurs d'une autre vie eftt été plus salutaire au temps oti toutes les prospérités du royaume étaient sacrifiées à un amour de la vaporeuse renommée, que les rois n'acquièrent qu'au prix du bonheur des peuples et par le sacriftce du plus pur de leur sang. Cette sollicitude royale, que notre maître retrouve au bord de sa tombe, que ne l'inipira-t-elle en 1684, en 1G85, lorsqu'une farouche intolérance décimait en son nom les habitants de nos provinces méridionales et substituait les persécutions à la protection que les princes régnants doivent à leurs-sujets?
Encore aujourd'hui , Louis XIV, au milieu des craintes religieuses qui l'obsèdent, persécute les Français par l'instigation du sombre le Tellier : les prisons se remplissent de jansénistes; des évêques sont éloignés de leurs sièges pour n'avoir pas accédé à la bulle Unigenitus, obtenue de Clément XI; et le vertueux cardinal de Noailles • est banni de la cour de France, condamné dans celle de Rome, abreuvé d'amertume, menacé de déposition, parce qu'il ne veut pas voir de crime là oti il n'en existe point en effet ; car la postérité rira de pitié en apprenant que cette bulle Unigenitus , qui divise tout le royaume, qui empoisonne les derniers jours du roi, fut motivée par quelques rêveries écrites trouvées dans les papiers du père Quesnel^ et par un livre obscur, ouvrage de sa vieillesse. Mais Quesnel , mori depuis longtemps, fut l'ami du cardinal de Noailles, que le Tellier veut abattre parce que Tautorité de cet archevêque de Paris le gène. La bulle Unigenitus ^ ou la constitution qui condamne l'ouvrage de Quesnel, avec cent et une propositions dites jansénistes, n'est guère que le prétexte de la haine sanglante que le jésuite a vouée au prélat.
* Cette fameuse bullo , deveaue si célèbre, et dont les conséquences ni-Biplireot presq^KS tout le règne suivant, fut donnée è Rome en septembre 1743.
Telle est, en résumé, la grande affaire de conscience pour laquelle des monceaux de lettrçs de cachet envoient dans les prisons ou ailent les appelants. Voilà comment on souge à fermer les plaies de la guerre y à réparer les maux de la patrie, à faire disparaître cette livrée de misères qui couvre toute la France.
D est une case de nos imaginations françaises oii n'entrent presque jamais ni les inquiétudes ni les soucis , et qui n'est remplie que des idées du plaisir. Obéissant aux inspirations qui sortent de ce com« partiment moral, les bons Parisiens remplissent chaque soir le parterre des théâtres quand le spectacle les attire; et tant qu'il dure, toutes les cases cérébrales d'inquiétude et de chagrin sont hermétiquement fermées. Le public, mù par cette heureuse disposition d'esprit , s'était porté en foule à la première représentation de XerxéSf tragédie de Crébillon; mais la bonne humeur des spectateurs ne s'est pas soutenue. L'ouvrage , vicieux dans toutes ses parties, a provoqué les plus bruyantes expressions de mécontentement. Le rideau étant tombé, l'auteur est monté sur le théâtre, a rede-« mandé froidement aux acteurs les rôles de Xerxès et les a jetés au feu devant tous les assistants. • Je me suis trompé, disait Crébillon
> en consommant cet auto-da-fé littéraire, le public vient de m'éclai-
> rer, je complète la justice qu'il m'a faite. »
Quelque résigné que se montre un poëte tombé, il lui est bien permis d'éprouver un peu de déplaisir; il n'y a donc pas de charité à le plaisanter en pareille occurrence, et la repartie du dépit est vive. Une actrice fort galante et qui passe pour avoir laissé des suites cui« santés de ses faveurs eut la malheureuse idée de se moquer de Crébillon, parce que tous les personnages de sa tragédie mouraient : m Quand nous donnerez-vous la liste des gens tués dans l'action? lui • demanda-t-elle eu riant. — Je vous la donnerai, mademoiselle, » répondit le poëte , aussitôt que vous m'aurez remis la liste des » guerriers blessés dans les combats que vous avez soutenus. •• » On devine de quel côté furent les rieurs.
3L de Fronsac est devenu duc de Richelieu par la mort récente de son pcre, qui lui laisse une fortune considérable mais embai^ rasfée; le défunt ayant été toute sa vie un dissipateur. Au milieu des nombreuses démarches que les affaires de Richelieu exigent il a
2S CHROmQUeS DE L'ŒIL-DE-BŒUF.
dû ralentir an peu la marche de set întriguet galantes , et celles qui avaient été conduites précédemment à leur conclusion ont été tout à Ait oubliées. De ce nombre est Tamour en partie double de notre roué avec mesdames Renaud et Michelin ; ni Tune ni l'autre n*ont ea signe de vie, depuis un mois, de leur amant en commun. Avant-hier le duc de Richelieu roulait avec fracas sur le boulevard, dans son riche équipage, lorsqu'il aperçut M. Michelin, qui marchait lentement sar l'un des côtés de cette promenade... Le miroitier était en grand deuil... Cette vue causa au jeune seigneur un saisissement douloureux. Il tire le cordon, fait arrêter son carrosse, et envoie un laquais prier poliment M. Michelin de venir lui parler. L'honnête marchand, selon le privil^e de son état de mari, ignorait l'intrigue de sa femme avec Richelieu, bien que celui-ci l'eût racontée à tout le monde ; il estimait, il chérissait même dans le séducteur un homme qu'il avait trouvé ardent à le protéger et à favoriser le débit de ses glaces.. ••• Peut-être ignorera-t-il toujours ce qu'il lui doit d'ailleurs. Michelin s'empressa donc de se rendre k l'Invitation de son protecteur, qui , l'ayant vu suivre la même direction que sa voiture, le fit placer à côté de lui.
«c Que signifie ce deuil , monsieur Michelin ? demanda Richelieu.
— Hélas ! monsieur le duc , répondit le miroitier en portant son mouchoir sur ses yeux, c'est le deuil de ma pauvre femme.
— De votre femme? s'écria le duc, dont le cœur venait de se serrer de manière à lui couper la respiration.
— Je la perdis il y aura demain huit jours... La chère créature ! le spectacle de son agonie est toujours là devant moi... Je vois partout son visage angélique...
— Ah! monsieur, que vous me faites mal! dit avec un bruyant soupir Richelieu, qu'agitait déjà un secret remords.
Non, jamais je n'oublierai ces beaux yeux bleus, à moitié éteints, et fixés sur moi avec une tendresse suppliante dont je ne puis soupçonner le motif !
— Grâce, grâce, monsieur Michelin... et de grosses larmes tombaient des yeux du débauché, que déchirait un poignant regret.
— Que monsieur le duc est bon de partager ma douleur... Ah! j'ai toujours bien pensé que monsieur le duc était pour moi un respectable ami... Dieu vous bénira, excellent seigneur, il vous bénira.
— Assez, Michelin, assez, vous me faites mourir.
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— Que de reconnaissance ! ajouta le mari déshonoré en baisant les nains du perfide séducteur. Puis il poursuivit : Oui , cette malheumae cnfknt me regardait avec un air qui me perçait le cœur... Elle ne serrait la main de ses petits doigts déjà glacés par la mort, et répétait à chaque instant, dans le transport qui l'agitait : n Vous me pardonnerez, n'est-ce pas, monsieur Michelin, que vous me pardonleiex?... Mon coeur était tout k Dieu... J'ignorais que le démon pût prendre une forme si réduisante... Ah ! c'est qu'il était si beau , si beau!... Mais son âme... elle n'était pas changée... » Et la pauvre femme ajoutait avec un rire sinistre : «c J'ai vu son âme!... et je ■enrs... »
— Ah! cessez, cessez, monsieur, cette terrible description, s'écria le duc, dont le visage était entièrement décomposé... voulez- vous donc me déchirer les entrailles ?
— Pardon, mon digne protecteur, pardon , je sens que j'ai été trop loin... Mais quel ange j'ai perdu!... Elle avait bien du respect pour vous, monsieur le duc; car, au moment où son âme allait s'envoler an del, elle m'a dit : « Quand vous verrez M. de Fronsac , vous lui direz que je meurs pour... » Elle n'a pu achever; mais un sourire céleste accompagnait son dernier soupir... La chère petite! elle son* gnit sans doute à toutes les obligations que je vous ai.
— Monsieur Michelin, interrompit le duc d'un air sombre, vous m'avez dit que vous alliez rue du Temple , nous y voici... adieu.... »
Le miroitier salua M. de Richelieu , descendit et s'éloigna tristement. Le pauvre homme était loin de penser qu'il venait d'exercer vne terrible vengeance.
Marie Louise de Savoie , reine d'Espagne , mourut au commencement de l'année. Cette princesse ne fut pas fidèle à son mari ; mais elle le fut à sa fortune, qu'elle contribua à relever. M. le duc de Beauvilllers termina aussi, en 17 14, sa carrière honorable. Son père, mort en 1687, n'avait été que courtisan et membre de l'Académie par usurpation ; le Beauviliers que nous regrettons aujourd'hui eut des titres plus solides à l'estime publique. Ce seigneur se montra digne de seconder Fénelon dans la réforme du naturel vicieux de Cm le duc de Bourgogne : à ce vertueux gouverneur du petit-fils de France appartient moitié de la gloire acquise à ses deux instituteurs pour en avoir fait un prince honnête homme, Beauvilllers connut ,
SO CHRONIQUES DE L'ŒUi-DE-BŒUF.
dit-OBi le tecret du pèlerinage à YeruiUes d'un prétendu maxéclud fernnt , de Selon, en Provence» à qui U feue reine avait apparu on soir au pied d'un arbre. Il est bien vrai qu'il j a longtemps une espèce de villageois vint à la cdur raconter que Marie-Thérèse s'était montrée à lui couverte d'une robe blanche tout étincelante d'étoiles , et lui avait ordonné, du milieu des nuages sur lesquels elle était descendue du ciel , de venir trouver le roi pour lui faire , de aa part , une recommandation qui n'a point transpiré. Le paysan fut d'abord interrogé par M. de Pomponne ; ensuite par Louis JklV luimême, qui, selon la chronique flôpulaire , demeura stupéfait de l« révélation que lui fît cet homme d'une certaine circonstance connue de Sa Majesté seule. Beauvilliers , que le roi rendit alors confident de son entretien avec le maréchal de Salon, levait les épaules quand on lui en parlait. Du reste, le bruit courut, dans le temps, que ce pèlerin n'était qu'un comédien payé par madame de Maintenon; et le message de l'autre monde , que l'injonction supposée faite par Marie- Thérèse à Louis XIV de déclarer son mariage avec la dévote marquise.
Le duc de Saint^-Aignan fit constamment entendre , dans le conseil, la voix de la raison, de l'honneur et d'une courageuse fermeté... De semblables voix retentissent rarement à l'oreille des rois, et les peuples doivent s'affliger quand elles se taisent.