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CHAPITRE XLV

Mort de FéDcIon. — Encore un mot du TéUmaque. — Madame des Ursins est prto de régner en Espagne. — Le fanatisme fait changer de résolution à Philippe V. — L'abbé Alberoni. — Ambassade de ce prêtre à Parme. — Le courrier. — Calcul d'un ambitieux. — Elisabeth de Parme, reine d'Espagne. — - Disgrâce de la princesse des Ursins. — La robe de cour et de la paille pour lit. -* La princesse des Ursins et son écuyer. — L'ambassadeur de Perse. — Longues et singulières difficultés pour rentrée à Paris de cet envoyé. — Di« plomatie h coups de crosse. — Los dames courent chez Mchémet Rizabeg. — Examen qu'il fait de leurs charmes. — Elles dansent devant l'ambassadeur. — Repas persan. — Folies orgueilleuses à la cour. — Cérémonie de la récep* tion. — Réciprocité galante de la duchesse de Richelieu. — Le donneur d'avis ofiBcieux. — Caprice de madame de Berry pour Richelieu. — Service d'an éouyer dans un boudoir. — Tendres adieux de Louis XIV et de l'électeur de Bavière. -^ Le régiment de la calotte. — Départ de l'ambassadeur de Perse.

— SoA anbMMde était uae mystification. ^ Le coin de nappe» les Jambet oiflées. — Yariation dans les modes. — Les haats talons , les moncbes. — Fbilippe Y reprend Majorque. — Fin des guerres de la succession. — L'almanacb du diable. — Beau trait du cbancelier Yoisin. — Maladie de Louie XIY.

— 8a mort. — Bffsl publie de oet événement. •« Réeomé da règoe de Loois le Grand.

Le préoq»tear de feu M. le duc de Bourgogne a suivi de près dant la tombe son gouverneur. Fénelon mourut le 5 janvier dans son diocèse 9 qu'il ne quittait plus depuis longtemps. Le courtisan Dangeau a reçu du roi la permission de mettre sur le journal qu'il tient à la cour : « On apprit hier la mort de M. l'archevêque de Cambrai, » homme d'un mérite extraordinaire, et qui est universellement re- • gretté. » Mais Sa Majesté n'en a pas moins brûlé, de sa main, tous les manuacrita que le duc de Bourgogne avait conservés de son précepteur ; ce qui prouve que Louis XTV ne prend pas une part bien active au regret universel. Qui ne sait, d'ailleurs, que, depuis l'apparition du Télémaque, Fénelon vivait dans la défaveur? Louis XIV vit dans cet ouvrage enchanteur des allusions critiques sur son règne, et tout porte à croire que l'historien , ou plutôt le poète , se proposa d'y en mettre en effet. Quoi qu'il en soit , le grand roi crut être le modèle de ce Sésostris triomphant avec une fastueuse vanité , et de cet Idoménée plus empressé de favoriser le luxe au sein de la naissante colonie de Salente, que de répondre aux premiers besoins d'une nation. Telle fut la cause irrémissible de la disgrâce du vertueux prélat. La leçon était trop précise, trop directe. Les souverains permettent quelquefois qu'on les éclaire , ils ne pardonnent jamais à ceux qui les ont blâmés.

De cinquante-cinq ouvrages que laisse Fénelon, on ne lit guère que son Télémaque : M. de Cambrai composa ce chef-d'œuvre dans son diocèse, au milieu des persécutions que lui faisaient subir les cours de Rome et de Versailles ; il n'est donc point exact de dire que Téli^ moque ait été conçu et exécuté poup servir à l'éducation des enfants de France. Fénelon ne travailla que trois mois à la composition d'un roman philosophique oit tous les genres de mérite se trouvent réunis, et l'on assure qu'il n'y a pas dix lignes de raturées sur le manuscrit original. Il Caut encore reléguer parmi les fables la version où il est dit qu'un domestique de rillustre prélat, lui ayant dérobé une copie du Télémaque, la fit imprimer à son insu, et que nous devons à cette

sa CHRONIQUES DE L*ŒIL-DE-BŒUF.

infidélité l'un des plus beaux monuments littéraires de notre grand siècle. Il est bien constaté que Fénelon livra lui-même son livre à l'impression.

Il serait à désirer pour cet Bomme supérieur, qu'il n'e&t jamais aspiré qu'à la gloire des lettres ; on regrette de savoir que M. de Cambrai n'ayant pas eu assez de vertu pour oublier que le cardinal de Noailles participa , sans fiel , à sa condamnation , se soit réuni au jésuites pour tourmenter, par ses écrits, ce digne archevêque de Paris... Il est donc bien peu de vertus sur lesquelles les passions n'aient pas quelque prise.

Philippe y, veuf depuis le 14 février 1714 , convola à de secondes noces, le 24 décembre de la même année, en épousant Elisabeth, fille du duc de Parme. Un grand événement précéda l'arrivée de In nouvelle reine : Marie- Anne de la Trémouille , princesse des Ursins, dans un but que j'expliquerai bientôt, était allée avec le roi au devant de la princesse ; elle l'avait rejointe à quinze lieues de Madrid , et se disposait à la complimenter , lorsqu'elle en reçut l'ordre , trèsdurement exprimé , de sortir sur-le-champ des terres d'Espagne. Reprenons les détails de cette singulière aventure.

J'ai dit ailleurs que, dès son arrivée à la cour de Madrid, madame des Ursins avait détourné sur elle une partie des habitudes ardentes que Philippe Y tient de son grand-père, et qu'il satisfait, depuis quatorze ans, avec la première femme qui se rencontre sous sa main. A peine Marie-Louise de Savoie avait-elle fermé les yeux , que la vieille favorite recevait un hommage impur dans l'appartement même de la reine, encore drapé de velours noir, semé de larmes d'argent; et le surlendemain du jour oii les restes de la feue reine furent descendus sous les voûtes de l'Escurial, le roi soupait en tête-à-tête avec la camarera mayor» Ce repas parut indécent, non-seulement à cause delà circonstance inopportune dans laquelle il avait lieu, mais encore parce qu'il montrait une sujette à la table du souverain , innovation contraire aux lois de la monarchie et qui révolta toute la cour. De l'intérieur du palais, les murmures s'étendirent dans la ville : le peuple castillan , habitué à regarder son prince comme un dieu, parce qu'il se croit lui-même au-dessus du commun des hommes, fut indigné que le roi méprisât ouvertement des préjugés héréditaires... Les habitants de Madrid avaient naguère supporté les plus lourds impôts.

•OBffert les plus nules privations, couru les plus grands dangers, sans laisser entendre une plainte; et peu s'en fallut qu'ils ne se révoltassent pour un souper contre l'étiquette. Pendant que ces agitations éclataient dans la ville , le confesseur du roi , confident de l'amour de ee prince pour la princesse des Ursins , le soutenait théologiquement dans^une dispute avec le confesseur de la feue reine ; lequel trouvait cette passion hétérodoxe. Or le premier de ces deux pères obtint si complètement raison, qu'il ne tarda pas de prouver au monarque lui-même que Sa Majesté , pour être agréable à Dieu , devait tendre une main conjugale à la favorite et l'élever jusqu'au trône d'Espagne. De son côté, madame de Braccino avait insinué à Philippe Y qu'elle n'avait que soixante ans; ce qui n'était que le double de l'âge du prince, mais il savait que sa maîtresse perdait vingt ans en certaines occasions. Une bien petite circonstance empêcha le mariage, au moment oii tout était prêt pour le célébrer. La princesse des Ursins, je ne sais pas bien pourquoi, voulait que le roi logeât au palais le duc de Medina-Celi , Sa Majesté y consentait volontiers ; mais il fallait pour cela agrandir ce palais , qui n'est pas à beaucoup près un Versailles. On se décida à s'emparer d'un couvent de capucins attenante l'édifice royal ; car, en Espagne, les institutions monacales adhèrent toujours par quelques points aux grandeurs. Ce n'était pas une petite affaire que de déposséder ces pères barbus ; les murmures qu'avait excités le souper scandaleux , se reproduisirent lorsqu'on vit les franciscains sortir processionnellement de leur maison ; ils redoublèrent quand on enleva le saint sacrement de l'Eglise ; et les dameuis devinrent extrêmes , à la vue des cadavres exhumés des caveaux oii reposaient sept à huit générations de ces bons religieux.

Tout Madrid se rassembla tumultueusement sous les fenêtres du palais ; des cris séditieux parvinrent jusqu'aux oreilles de Philippe Y, assu en ce moment sur un lit de repos, à côté de sa vieille favorite... Ce prince se leva précipitamment, et se passant la main sur le front il dit d'un ton soucieux : « Notre commerce, je le vois, scandalise • la nation ; princesse, veuillez me choisir une femme. » Madame de Braccino était loin de s'attendre à un si brusque changement de résolution; elle dissimula pourtant son dépit, et se prépara à changer aussi la direction de ses batteries.

11 y avait a Rladrid un prêtre iulien, fils d'un jardinier de Parme,

et qui 8e nommait Alberoui. Cet abbé , que M. de Vendôme ivait introduit à la cour de Philippe , possédait toute la confiance de madame des Ursins; ce fut lui qu'elle consulta sur le parti à prendre pour sortir de la fâcheuse position oii elle se trouvait , le priant de la diriger dans le choix d'une femme qui f&t d'étoffe à se contenter du titre de reine. « Je vous comprends, madame, répondit Alberoni, » et vous serez certaine de régner encore en disposant de la main du p roi en faveur d'Elisabeth , fille du duc de Parme.- Cest une prin- » cesse douce, timide, facile à mener; nous chercherions vainement 9 une reine qui pût mieux nous convenir. »

La princesse des Ursins s'empressa de parler d'Elisabeth à Philippe y, et lui proposa d'envoyer à Parme l'abbé Albcroni pour négocier le mariage. Sa Majesté dit à la favorite qu'il épouserait qui elle voudrait; que le choix était indifférent, -pourvu qu'on lui donnât une femme, et qu'autant valait la princesse de Parme qu'une autre. Mise parfaitement à son aise par cette vocation conjugale d'un cynisme parfait, madame de Braccino fit expédier des provisions d'ambassadeur à son agent, qui partit aussitôt pour la cour de Parme , bien décidé à se prévaloir auprès du duc, son souverain, de la haute alliance qu'il faisait former à sa maison.

Mais à peine Alberoni avait-il été présenté au prince italien et à sa fille, qu'il vint à la connaissance de la princesse des Ursins, qu'E^ lisabeth, loin d'être douce, timide, facile à manier, était, au contraire, hautaine, absolue et disposée à s'emparer de ce pouvoir auquel on la supposait portée à se soumettre. Bien fixée à cet égard, la favorite fit partir sur-le-champ un courrier portant à l'abbé Albcroni l'ordre de suspendre la conclusion. Ce messager arriva à temps; mais le prêtre italien était un homme habile, il calcula rapidement les conséquences de ce contremandement. Le résultat immédiat était, dans tous les cas , la ruine infaillible de son crédit auprès de madame des Ursins, qu'il avait trompée afin de se faire bien venir de la cour de Parme; et, le mariage une fois rompu, tout autre moyen de faveur serait perdu pour lui , puisque , par le fait de la rupture , il mécontentait aussi le prince parmesan. Il fallait donc que, dans l'in* térêt bien entendu de son ambition , le négociateur passât outre à la défense de la favorite. L'avantage de cette conduite lui apparaissait clairement : son crédit à la cour de Parme était assuré, de plus l'influence qu'il acquérait à celle de Madrid , par un service éminent

rendo à la jeune Elisabeth, qu'il faisait reine d'Espagne, compensait et itt delà sa disgrâce auprès de la vieille duchesse de Braccino. Convenons que si Alberoni n'est pas jésuite, il serait bien digne de rètre. L'astucieux abbé , qui avait fait toutes ces réflexions en panissant lire attentivement la dépêche , et avant que le courier fût sorti de son cabinet, relève tout k coup la tète avec résolution, avec audace, et dit à cet homme : « Ecoute, veux-tu vivre, prends cet or, > cache-toi, et arrive demain. » La bourse était lourde; la conscience d'un postillon peut être faible : celui-ci accepta l'offre séduisante qui lui était faite. Il sortit secrètement de la ville, passa vingt-quatre heures dans une chaumière du voisinage , et rentra le lendemain à Parme en faisant claquer son fouet comme un messager de la victoire. Allieroni avait eu, en effet, le temps d'eu remporter une éclatante sur les vues dominatrices de la princesse des Ursins : le mariage était conclu; et les trophées de cette action lui étaient d'autant mieux assurés, que cet ambassadeur avait révélé très -précisément au dnc de Parme les obligations que sa maison avait à la politique subtile qu'il venait de déployer. Alberoni partit, sans perte de temps, avec la nouvelle reine d'Espagne , après avoir écrit à madame des Ursins une lettre remplie de témoignages de regret, de lamentations même, sur l'arrivée trop tardive du courrier.

Cependant la princesse , dévorant son chagrin et son inquiétude , se mit en chemin avec Philippe V pour aller au-devant d'Elisabeth, que le roi devait recevoir à quinze lieues de Madrid : on peut se faire l'idée de l'entretien des routes dans le royaume catholique, en apprenant qu'il fallut trois jours à Sa Majesté pour franchir cet espace. Le carrosse de madame de Braccino suivait de si près celui du roi, que, pendant ce court trajet, personne ne lui parla sans qu'elle s'en aperçût ; le soir , au lieu ou ce prince couchait, elle t'enfermait avec lui, et ne laissait auprès de sa personne que des courtisans sur la fidélité de qui elle pût compter. Cette femme adroite espérait ainsi conserver, aux yeux de la reine elle-même, une autorité telle sur l'esprit du monarque, que cette jeune princesse n'osât pas concevoir le projet d'attaquer ce colosse de crédit. Le dernier jour , Philippe V devait pourtant s'avancer seul au-devant de la reine ; il sentit qu'il ne pouvait se montrer à elle accompagné d'une femme dont la renommée pouvait avoir porté la qualité de favorite jusqu'aux oreilles d'Oisabclh. Il i)artit seul. Madame des

Ursîns ftc présenta le lendemain devant la nouvelle Majesté; elle se disposait à coroplimcnter cette princesse, lorsque aux premiers mots de son discours elle fut interrompue par une brusque apostrophe.

« Vous n'êtes pas vêtue décemment ! dit Elisabeth à la favorite, dont le sein était en effet découvert..

— Madame , répondit assez brièvement la princesse des Ursins , j'oserai représenter à Votre Majesté que cet usage , général à la cour de France, ne passe point pour une indécence.

— Il cessera, madame, d'en être ainsi à la cour d'Espagne.

— Votre Majesté , reprit l'habile favorite , est bien faite pour y donner le ton , et je le savais , madame , poursuivit la princesse eo appuyant sur les mots , quand je désignais Votre Majesté au choix du roi.

— Vous êtes une impertinente , répliqua Elisabeth avec toute la vivacité italienne, sortez !

— Le mot est fort, madame , vous n'êtes pas encore tout à fait en possession du rang que je vous ai donné.

— Sortez ! répéta avec un éclat de voix Elisabeth : non pas seulement de ma présence, mais des terres d'Espagne... Madame des Ursins ne bougeait pas...

— Misérable, s'écria la reine en la poussant hors de sa chambre. ••, sortircz-vous, enfin... Allez, votre règne est passé.

— Le vôtre n'est pas encore commencé , dit madame de Braccino dans un accès de colère qui bannit sa prudence... Les rois peuvent avoir des maîtres sur la terre...

— Monsieur, poursuivit la reine avec fureur en s'adressant an capitaine des gardes, arrêtez cette femme, faites-la jeter dans un carrosse et qu'elle soit conduite hors de la frontière. *

— Madame , répondit respectueusement l'officier, je vais prendre les ordres du roi : je dois représenter à Votre Majesté que lui seul a le pouvoir d'enlever la liberté à une personne du rang de la princesse.

— N'avez-vous pas Tordre du roi , répliqua fièrement la reine , de m'obéir sans réserve?

— Il est vrai , madame.

— Allez donc, obéissez sans plus de réflexions... il y va de votre propre sûreté. »

La princesse des Ursins voulut en vain pénétrer auprès de Philippe V, il refusa de la recevoir. Ce faible prince, dès sa première

CBliCToe avec Elisabeth, avait senti qu'il allait subir son ascendant; il o'osa pas soutenir sa vieille favorite , et celle-ci vit bien qu'après cette seconde disgrâce comme après la première elle ne pourrait re»aisir le crédit qu'à l'aide d'un pouvoir étranger... Mais elle avait peat-étre commis une faute irréparable en se prévalant de ce pouvoir*

Conformément aux ordres de la reine , on renferma madame des Unins toute parée dans un carrosse à six chevaux où elle fut gardée ptrdeux officiers. Elle roula ainsi vers la frontière pendant une nuit d'biver, et dans des chemips faiblement éclairés par le reflet de la Beige. La pauvre princesse , avec cette gorge découverte qui venait de scandaliser Elisabeth » tremblait de tous ses membres auprès des nilitaires qui raccompagnaient. Un d'eux ^ ayant entendu le craquement de ses dents, lui oflfrit son manteau, qu'elle se hâta d'accepter.

Madame de Braccino, aui)ruit monotone des roues, se perdait .en coDJectares sur les causes d'une disgi'àce aussi subite : elle était loin de soupçonner Alberoni de trahison et ne maudissait que la faiblesse de Philippe V, qu'elle appelait de l'ingratitude. L'exilée , toujours en réfléchissant, en se désolant, mais en espérapt, continua sa route jusqu'à la frontière au milieu de toutes les privations que les voyageors rencontrent en Espagne : point de lit dans les auberges, eicepté pour les muletiers; nulles provisions, pas même de table pour manger... Celle qui avait été sur le point de régner couchait en habit de cour sur quelques poignées de paille; elle se nourrissait de deux ceufs au plus, s'estimant heureuse quand elle n'y trouvait pu le poulet tout formé.

Pendant cette déplorable extrémité d'une femme qui régna quatoru ans sar son cceur, Philippe V, nonobstant les lettres déchirantes ^*U en recevait d'heure en heure , se couchait tranquillement chaque mir auprès de la reine italienne , qui répondait bien aux désirs impérieux de ce prince. U n'était pas plus question à la cour de Madrid de la princesse disgraciée que si elle n'y eût jamais vécu; les grands, plus oublieux encore que les lièvres, n'ont pas besoin de courir pour perdre 1% souvenir de ceux dont la faveur a cessé. Le roi crut cependant devoir répondre une fois à son ancienne favorite : ce fut pour lui dire que ses pensions continueraient de lui être payées. Là ^'arrêta la correspondance du Monarque Catholique; mais celle de madame des Ursins n*a point cessé depuis son arrivée à la cour de France. Ses lettres prolongent suivant elle la chaîne de relations v« 3

tt CHRONIQUES DE L'ŒIL-DK-llŒUF.

cfii'eUe jitge prudent de perpétuer, en attendant quVIle puMce prendre auprès dn. trdne espafpiol la place qu'elle y oecupa jusqu'Ici.

Disant, nous qui devons voir plus froidement les choses, que le retour de dTeur, ou jrfutét de pouvoir, qu'espère madame de Brae* tiao ne ptratt nullement probable : avec Taltière Elisabeth, la eo«r 4le Versailles doit entretenir k Madrid un agent plus jeune que ectte beauté surannée ; la ânesse ne doit plus être le premier élément à employer dans l'intérieur de Philippe V , c'est la fermeté. D^aiUeun les dérèglements de la princesse des Ursins ont eu tant d'édut, qu^one cour dévote ne peut en conscience se servir désormais d*une femme si décriée. On avait passé k b galante veuve toutes ses iittri» gués illustres, y compris même les trois cardinaui dont, au dire d'un tottvcrain pontife, elle disait autrefois son déjeuner habituel; mab •n n'a pu lui pardonner ses amours avec son écnyer Boutroê d'ifvôtpêi, ftls d'un obscur procureur. Le comité Maintenon fut surtout ré* iNilté du cynisme avec lequel madame des Ursins avoua, quelques années avant sa seconde disgrâce, cette inclination roturière, en interceptant un jour une lettre écrite à Louis XIV par l'ambassadeur -de France à Madrid. Ce ministre, après avoir donné au roi des détails purement politiques , marquait « que madame de Braceino exerj» çaît un empire despotique sur Leurs Majestés Espagnoles; mais » qu'elle était elle-même subjuguée par l'écuyer Boutrt>i, qui parta- » geait publiquement sa couebe*.. » L'ambassadeur ajoutait qu'on fet €r€>ymi manét.

Cette dépèche était importante , la princesse ne crut pas devoir la TCte&ir; elle voulait d'aQlevrs prouver an roi que nul écrit ne parfait de Madrid à son insu, et qu'elle y remplissait bien sa mission. Elle se borna done à écrire de sa main en marge de la lettre : JPour mimh, non; et le paquet fut expédié à Louis XTV, qui s'écria en re^ connaissant l'écriture de la note marginale t « Voilà une hardie Gora« a mère S »

' Les réceptions à la eour de généraux des ordres religieux sont usées; Louis XIV, après avoir reçu soleunellement tons ces princes tondus et barbus, manque depuis quelque temps de récréations, l'ennui revient sur Teau. Pour l'éloigner au moins un moment , ma- *dame de Maintenon, à force de chercher dans le répertoire à peu près épuisé de ses eipcdicnts, a trouvé enfin qu'une audience donnée

h fanbassadenr d*an grand prince de l'Orient pourrait eneoré aimtser )e roi; et comme la Providence aide toujours ceni qaï commencent par s'aider eux-mêmes , il se trouva que le mois dernier un envoyé du roi de Peise était débarqué à Bfarseille et s^acliettdnait vers

Le roi «Tint été inibnné de Tarrivée de eet ambassideury quf , û )e feidt me servir de cette locution vulgaire, venait comme man en etrêaie, envoya M . le baron de Breteuil au-devant de hd jusqu'à Chatei^ lOB. Ce gentilliomme trouva ce mabométan^ appdé Mébémet fiuabeg » eouehé auprès du feu sur de» tapis de Perse recouvrant une ei^pèce 4e Butelas; il avait les jambes croisées à la manière des Orientaui : K. de Breteuil a dit depuis qu'il loi avait fait l'effet d'un gros singe ^otonné près de la cbeminée. En voyant l'oAcier du roi , Mébémet bu montra un siège et s'appuya sur le coude pour écouter le dîscoars, imitant l'empbase orientale , que le baron lui débita. Après eé preauer compliment , auquel le Persan fit répondre par son inter» prête, il déclara qu'il entendait que le vizir des affaires étrangères vbt le prendre lui-même pour se rendre k Paris dans un carrosse du foi; Buis qu'il y monterait seul, ne votdant pas se renfermer dans ime boite avec des chrétiens; qu'au surplus il ferait son entrée h cbetil, et ne la fierait qu'après la lune de février, pour éviter les jours ■albeureui.

La reeberebe du jour beureux ne fat pas l'affaire d'un instant *^ Mébémet dit qu'il feuilleterait sa loi à tète reposée, et ferait connaître fins tard sa détermination. Pressé de fixer très-procbalnement le jour qu'il aurait cboisi , Tambassadeur, qui avait longuement consulté ses bmcs, finit par trouver que le 7 février pourrait bien être exempt d'iniucttces funestes. M. de Breteuil se rendit donc auprès de lui k tttu date, accompagné du maréchal de Matignon. Méhémet commença par signifier à ces messieurs , avec une franchise plus orientale que di]domatique, que, ne pouvant se lever de son matdas deirant des cbrédens, il les invitait k passer dans la pièce voisine, afin qu'il se disposât k partir. Le maréchal grommelait entre ses dents qall se sentait une vive démangeaison d'appliquer le plat de son épée sur le visage de Son Eminence Persane; M. de Breteuil le calma en Fentrainant, après avoir dit toutefois k Méhémet que s'il ne devenait phis poli, il ne ferait point d'entrée à Paris, et serait renvoyé sans avoir eu d'audience du roi.

A peine les officiers de Sa Majesté étaient-ils hors de la chambre , que le Persan la quitta lui-même brusquement et courut dans la cour se saisir de la bride d'un cheval pour monter dessus et entrer seul dans la capitale. MM. de Matignon et de Breteuil . voyant qu'il allait falloir décidément emporter le cérémonial d'assaut, firent fermer la porte cochère. S'adressant ensuite au diplomate mutin , ils lui dirent qu'ils le forceraient bien de descendre de cheval. Furieux, il parla de son sabre , mit la main sur la poig^néc et talonna sa monture. Le maréchal ût entendre à Méhémct qu'il fallait bien qu'il se gardât de faire briller son damas, que les tetcs étaient beaucoup plus chères en France qu'en Perse et que bien que lui ambassadeur fût l'envoyé d'un cousin germain du soleil , il ne laisserait pas d'être pendu s'il faisait une égratignure à un sujet de Sa Majesté Très-Chrétienne. Ce discours épergique, clairement traduit par un interprète français, calma un peu l'elTervescence de notre Oriental : il descendit assez paisiblement de cheval ; mais il alla se remettre sur son matelas, jurant qu'il ne le quitterait plus. Il fallait cependant en finir : Matignon appela six grenadiers... Méhémct ne bougea pas. L'étiquette, il faut en convenir, commençait à prendre une singulière direction. « Ma foi, dit Breteuil, le vin est tiré, soldats, faites lever de force » ce Persan intraitable... » Et les militaires avec la crosse de leurs fusils stimulèrent l'ambassadeur à peu près comme un chien couché à qui Ton veut faire quitter la place. Le moyen réussit : l'envoyé se ^eva, traversa rapidement rapparlement, oii il renversa deux gentilshommes qui obstruaient son passage, et courut se placer dans le carrosse qui l'attendait. Matignon , Breteuil et un introducteur y montèrent : la marche commença. Méhémet se mit à bouder comme un enfant : il ne dit pas un mot pendant toute la route, et, s'appliquant le nez contre les parois de la voiture , il tourna le dos aux trois gentilshommes qui l'accompagnaient.

La vue des dames parisiennes dérida tout à coup le front du boudeur ; le sourire reparut sur ses lèvres ; il fut très-poli avec M. de Torcy, qu'on lui dit être le ministre des affaires étrangères ; enfin, par la médiation de celui-ci , l'ambassadeur tendit la main au maréchal de Matignon et au baron de Breteuil. Une nouvelle computatîou des lunes eut lieu pour le jour de la présentation au roi. Sa Majesté daigna accepter le jour que le Persan avait choisi.

En attendant l'audience de réception, Méhémet Bizabeg parcou-

tons HT. ^1

nîtia Tflle à cbeval avec son Hrmd^rd drplfrr et snri canliers équipés comme loi à la penzar. Céûît ▼ean : les Parisiens se fboJaient, s'cmsaicnt pov eu ,,^„. , même celles de U première qnaUté. se ponaif.r^ allaence chex l'amlnssadeor. qu'U s'ca tnwnit sMvwt dans sa cbambre et autant dus la pièce Toisne attesiaai 1^ d'admission. 3lais pour être reçues auprès de et P^na. fl oiuit les femmes priassent les cavaliers qui les aruieut accampocaé les attendre à la porte , Son Eicellence ne renraut paTlo^ ensemble. D*après un ordre que Mébémet avait éuMi les iammo enlniicnt che2 lui le matin et les dames le soir. D tnitah im le monde poliment, faisait servir du tlié, du café, des uk «lis se lever, sans quitter sa pipe, à moins que « ne fit miner les femmes. U en passait dors une sorte de rrvue en très^près d'elles : il lui arriva même de se r«dre coapie de , eonsisUnces par le toucher; ce qui ne diminua n-^cmcnt 1 des jolies visiuntes, Unt on a le caractère bien fait à P^Û eu». pUisance des curieuses fut teUe. que bo. nombre d «trr elles ^ prêtèrent à danser devant l'ambassadeur : un va jusq^-, dL-e une b condescendance de plusieurs alla beaucoup pins loin emcnre et «J^ ■e s'en repentirent point... Tout cela se passait au son d*nne ' plicée dans la pièce voisine de celle où se faisaient les rû i J^ZIT Cette musique éuit entretenue aux dépens du rm.^ M^uTT^ à parier que quelques honnêtes maris en pvèrcnt ^ les vîoloC*

Méhémet Riiabeg prenait ses repas sur uke mime de b««,* aqu'on étendait sur le Upis de sa chambre. Son ELeli^uTt^II «.ngeait av«î une grande malpropreté : eUe saisissait avec leUj^t, le r«, qui éUit son principal aUment, le pétrissait

a une manière fort dégoûtante et le poruit à sa hmchc i détroit reprise». L'ambassadeur coochait oïdiaairemeat sar sm i^b-L* en s'envelopi-nt d'éloire, de Perse ; ««s 1. lm«^ 4. D, «.«/.^ awit donné dans son hôtel finrita nsoiràeabirer ■ ■, continna de s'en servir jofqa'à son départ. ^*"' **

Le «» f^ner, jonr fi,é poor U réceptk» de Méfcémet R«a|« u un, enchanté d'avoir à déployer s, magniScenee devant re.rJTi'„ .onarqne opulent et de lui p,„aver ainsi „e sa «,„ ne le* cédait ^nt son, ce rapport à celles de rOrient. se leva de trèsJNH«e h«- -eur. Il ordonna que s, garde Ht doublée. La vdlle •. avait dj, ,

41 CÊmaM«m& M cosul-m-bsup.

Tordre q«e Meisiciini de la mifon du roi ■eraient revéi» de lew« plut betux babits ^ la même reoowwawUtion avait été tnt/ù aux princes et princeBsea du lang aioai qu'à tous lea oftcieri de la cour ; de plus des courtisans empressés s'étaient cbaiigés pendant les troH ou quatre jours précédents de déterminer le plus grand nombre po(H sible de dames à se rendre extrêmement parées dans la grande galerie le jour de la réception qu'on j devait faire. En on mot rien ne fa| négligé pour que la pompe de cette cérémonie étonnât l'étranger qui en était l'objet... La royauté a ses jeux et la vieillesse son enfance.

Le roi parut au grand lever avec un habit d'une étoffe mêlée d'or et de moire, brodé de diamants... Il y en avait pour douse millions cinq cent mille livres ; ce qui rendait cet habit si pesant» que Sa Majesté fut obligée de le quitter immédiatement après la cérémonie. L'habit de M. le duc du Maine était orné aussi d'une broderie de brillants ; celui de M. le comte de Toulouse l'était d'une garniture de pierres de couleur. Mais aucun costume ne parut aussi galant que celui de M. le duc d'Orléans : il éuit de velours bleu avec broderie en mosaïque de perles et de diamants. Cet élégant habit fut admiré.** beaucoup plus que le roi n'eût voulu.

A onze heures et demie l'ambasBadeur de Perse, qui était descendu de carrosse au bout de l'avenue de Paris pour Caire son entrée à cheval dans la cour du château, en ht le tour avec sa suite aussi k cheval, ainsi que le cortège français qui l'accompagnait. Louis XTV et les princes le virent arriver du balcon de la chambre de Sa Majesté^ et au moment oii cet étranger mit pied à terre vis-à-vis de l'appartement de M. de Guiche le roi et sa cour passèrent dans la grande galerie, au bout de laquelle le trône était élevé. Quatre cents Cerni^e* magnifiquement parées étaient assises sur un gradin à quatre rn^gf qui régnait tout le long de cette vaste pièce du cdté opposé aux croii» sées. Sa Majesté , après avoir salué les dames en passant très-près dq. gradin, monta sur son trône aux cris unanimes de Vive le roi! A 1% droite du monarque était le Dauphin, que madame de Yentadoar tenait par la lisière. L'habit et le bonnet de Son Altesse Royale resplendissaiept de diamants. M. le duc d'Orléans prit place à la gauche du roi , des deux côtés les antres princes du sang se groupèrent selon leur rang ; derrière eux se tenaient les quatre premiers gentilshommef de la chambre , le grand chambellan et le grand maître de la garderobe. On voyait dans le milieu de la galerie une foule de seigneurs

Cmnçaig et éiranQen habillés avec une recherche extrême : on dialû^piait parmi eux Télccteur de Bavière... Le roi seul était couvert. Aa i»as du trône , Coypel , le crayon à la main , jetait les premiers tails du tableau de cette superbe solennité ; M. de Rose , secrétaire ée PÂcadémie des inscriptions, placé près du peintre, se disposait à décrire la oérémonie que cet artiste devait peindre.

Enfin cette foule brillante , qui réalisait les Actions prodigues de ridbesses qu'on admire dans les Mille et une Nuits, étant placée entièrement, l'ambassadeur de Perse parut au bout de la galerie et vif Loois XrV à l'autre extrémité. Du point oit cet étranger aperçut le roi, ce prince semblait être le centre d'une auréole étincelante de pierreries. Méhémet s'arrêta frappé d'une magnificence devant laquelle eût pâli le luxe même de TOrient. Jusqu'à ce moment les sei- (iiean français qui accompagnaient l'ambassadeur n'avaient pas été •ans cnlnte de quelques nouvelles extravagances de sa part, mais ils le rusarcrent lorsqu'ils le virent commencer ses salutations, qui ne finirent qu'à ionarrivéi;au pied du trône. Le roi s'était levé et avait àlé son cbapeau : il resta debout et découvert tant que l'Oriental f 'avança vers lui. Méhémet s'étant arrêté au bas de Pestrade, le duc de Hfoaliles lui présenta la main pour monter à la plate-forme, de laquelle il tendit au roi sa lettre de créance et ses présents. Il prononça ensuite un discours en langue persane, que traduisit phrase par phrase un interprète de Sa Majesté.

Les présents du roi de Perse sont tels qu'un fermier général n'ose- Fiit pas les offrir à la femme d'un premier commis des finances : ils le composent de quatre cents perles fort médiocres, deux cents turquoises très-laides et deux petites boites d'or remplies d'un baume que les Orientaux disent merveilleux pour la guérison subite des blessures. Ce remède, ajoutent-ils, sort goutte k goutte d'un rocher renfermé dans un autre : il est d'un très-grand prix , je veux bien le croire. Quoi qu'il en soit, quand Louis XIY eût remis ces objets entre les mains de M. de Torcy, ce ministre put les garder jusqu'à la fin de l'audience sans en être chargé ni embarrassé.

L'ambassadeur persan n'amuse plus guère les Parisiens ; mais le scandale les amuse toujours : il les enchante surtout lorsqu'il sert pkisamment une vengeance et constitue la revanche d'une trahison plante. C'est précisément ce qui a lieu aujourd'hui. 11 n'y avait pas

à Paris un ami de Tëquité qui ne désirât que la jeune duchesse de Richelieu ne conçût enfin le projet de se veng^er d'un époux indigne de son amour. Cent courtisans se tenaient prêts à se faire les avocats d'une requête en réciprocité. Madame de Richelieu se passa de leur secours : elle se fit justice à petit bruit.

Le duc a parmi ses domestiques un jeune écuyer fort bien tourné, et dont la prévenance attentive auprès de la duchesse alla, dès la première année d'un trop stérile mariage, jusqu'aux soins les plus minutieux. Les peines que Ton a confiées deviennent de moitié plus légères; madame de Richelieu se sentit un grand besoin d'épanchément, et personne ne lui sembla plus propre à recevoir ses confidences que l'être complaisant qu'elle voyait si attentif à la servir. L'écuyer reçut donc le dépôt des chagrins conjugaux de la duchesse ; il la plaignit, soupira avec elle, et sa compassion alla même jusqu'à pleurer. L'épouse sans époux se sentit profondément touchée de rintérêt du bel officier... Un confident qui pleure sur les maux qu'on lui confie, cela ne se voit pas tous les jours ! Celui-ci ne larda pas de s'imaginer que , si la duchesse lui savait gré de mêler ses larmes aux siennes , elle ne pourrait trouver mauvais qu'il cherchât à en tarir la source, attendu que les consolations valent mieux encore que le partage de la douleur. Un soir que l'écuyer avait suivi madame de Richelieu dans la pièce la plus reculée de son appartement , il osa hasarder le commencement d'un aveu, fut encouragé, écoulé avec émotion... Il rentra ensuite dans sa chambre, mais le lendemain matin.

L'écuyer était aussi discret qu'heureux , mais cacher les feux de l'amour n'est pas chose facile; ce sera toujours l'incendie le plus difficile à comprimer. Malgré toute la prudence des amants, leur commerce fut bientôt connu de tout le monde à l'hôtel de Richelieu excepté du duc , auprès de qui personne dans la maison ne se souciait de prendre l'initiative d'une révélation. Le mari suppléé mit lui* même sur la voie celui de ses domestiques auquel il permettait le plus de libertés :

« Je donnerais cent louis, lui dit-il un jour, pour que ma femme me fit cocu,

— C'est inutile , monseigneur, répondit le valet, ce plaisir toiu l'avez gratis.

— Bah ! mais es-tu bien sûr de ce que tu dis ?

— Très-sûr, monsieur le duc ; et le valet officieux détailla à son maître ce qu'il avait remarqué de concluant.

— Quant au fait par lui-même , reprit M. de Richelieu , je n*ai rien à dire, et je suis bien aise que ma femme cesse enfin d*ètre une dîme honoraire ; mais le choix...

— Pas si mauvais, monseigneur, un amant qui doit toujours être prêt h aimer par obéissance , peste ! ce n^est point à dédaigner ; n'a fis qui vent le plaisir à ses ordres.

~ Tu as parbleu raison , et à ce compte je dois payer double moo écuyer.

— Double! c'est beaucoup.

— NoD pas, puisqu'il fait à l'hôtel son service et le mien. »

iLe duc s'amusa beaucoup dans le monde de l'intrigue de sa femme, qu'il divulgua le premier à la cour. Il en égaya quelques-uns des entretiens secrets qu'il eut pendant huit ou dix jours avec la duchesse it Berry ; car Son Altesse Royale avait voulu que Richelieu, l'homme k pins à la mode de l'époque , figurât sur sa longue liste : ce fut pour Pun comme pour l'autre une unité de plus dans des centaines de bonnes fortunes. « Voilà qui est très-bien fait, dit la galante

• veuve quand le duc lui révéla en riant l'amour de madame de > RicheUeu pour l'écuyer; votre femme est une personne pleine de » sens , elle a deviné le véritable usage que les dames doivent (aire » de leurs écuyers. »

Il manquait encore à M. de Richelieu le témoignage de ses yeux pour être bien convaincu des galanteries de la duchesse ; mais ce complément de conviction ne se fit pas attendre longtemps* Une après-dînée, le duc ayant à causer avec sa femme d'un procès qu'ils devaient soutenir se disposa à l'aller trouver chez elle pour en conférer. Il traversa tout l'appartement sans rencontrer un seul domestique, et arriva jusqu'au cabinet de la duchesse. Elle y était en ce moment avec l'écuyer , occupée d'un soin bien opposé au procès dont le duc venait l'entretenir ; l'occupation était même telle que M. de Richelieu , en ouvrant la porte , ne provoqua l'atlcntion ni de l'un ni de l'autre des acteurs du cabinet. Après avoir considéré un moment la scène qui s'offrait à Itii, il referma doucement la porte et fit du bruit dans la pièce voisine en s'écriant : ce II n'y a donc personne

• ici pour annoncer! » L'indulgent mari rentra ensuite dans le boudoir. La duchesse était alors assise sur une chaise longue , avec une

46 CHRONIQUES DE L'QSlIrDE-IKEUF.

rongeur 4« teint betveoup plui tîtc que celle r^ultant d'ane digettion , même laborieuse : Téouyer debout devant, la croisée parut très-embarrassé d*ètre surpris au fond de l'appartement de madame, quand celle-ei avait le teint si vermeil* « Mon Dieu ! madame , dit » Richelieu, il faut chasser tous vos gens»*. Quoi I pas un seul de cet » coquins n'est dans votre antichambre ! on est obligé d'entrer diei » vous sans se faire annoncer! Ne peut-on pes vous gêner 9 prendre » un moment qui ne soit point le vôtre ? Je vous conseille en ami de 9 punir une telle négligence. » L'écuyer voulut se glisser hors du cabinet : « Restez donc, mon cher, reprit le duc, vous êtes de 1« » maison ; pour mon compte , je ne veux avoir aucun secret tvee > vous... Et madame non plus, je ]e parie*. . N'est-ce pas, duchesse , » que monsieur n'est pas de trop ici ?» Et sur-le-champ notre sardonique époux se mit à parler du procès à sa femme , dont l'esprit était loin des affaires du palais. « Je vous recommande, mon ami, dit le » duc en sortant, de prendre avec exactitude les ordres de madame. » Elle aime la solitude, et vous m'obligeres, tant que cela ne ]a » gênera pas, de venir la partager avec elle. « A ces mots, M. de Richelieu salua la duchesse et s'éloigna en fredonnant un refrain dç {'opéra nouveau.

L'électeur de Bavière prit congé du roi le ff mars pour retourner dans SCS Etats, qui lui sont rendus par suite des traités d'Utrecht. Sa Majesté s'était attachée h Son Altesse Electorale , qui fut pendant la guerre notre alliée constante, et dont Yillars paraît avoir k tort soupçonné la fidélité. Les adieux de Louis XIV et du prince bavarois ont été, dit-on , fort tendres ; les deux têtes illustres se sont rapprochées plusieurs fois dans des erabrassements mêlés de larmes... Les assistants se sont efforcés de pleurer par courtoisie ; plusieurs y ont réussi.

Le roi entendait parler depuis longtemps d'une institution burlesque appelée le régiment de la calotte ^ , et dont un sieur d'Aymon , porte-manteau à la cour, est le fondateur. Ce gentilhomme se trouvant la semaine dernière de service dans la chambre du roi, Sa Majesté l'invita à lui expliquer enfin ce que c'était que ce fameux corps, a Sire, répondit M. d'Aymon, sont admis de plein droit au

* Elle a doré environ cinquante ans, et est tombée en désuétude sous le aûnislère du cardinal de Fleury.

MoJwe des eaioUins les individus de tout rang qui encourent le MâMy nuis surtout ceux dont les actions prêtent au ridicule. Les gm qu'on voit s'évertuer en beaui discours vides de pensées , k$ écrivains sans cesse occupés à composer des livres qui ne prouvent lien, la vanité sans mérite, la fierté sans illustration, la réserve af<« fèetit lans modestie réelle, la prétention à l'esprit sans bon sent, et liâtes les n^asGonnades de la sagesse, me fournissent journellement dee leeroes. Chacun se laisse incorporer gaiement dans mes milices i princes, généraux, seigneurs, prélats, robins, savants, littérateurs aceepleat volontiers le titre de calottin; il n'y a que l'Académie qui i*ca fomaiise , ses membres prétendant sans doute que , si on leitv Ole la réputation » il ne leur restera rien... — Mais, monsieur le gé« ■éial des calottins, demanda Louis XTV en riant, ne fere»*vout jasais défiler votre régiment devant moi ? -^ Sire , répondit M. d'Ajmon , il ne se trouverait personne pour le voir passer. • Cttts conversation a égayé un moment le roi ; c'est encore une petite («Dqoéte sur l'ennui qui ronge sa vieillesse.

Néhémet Risabeg, ambassadeur de Perse, est parti la semaine panée, aprè» avoir pris congé solennellement de Sa Majesté. Il eow porte un traité d'alliance entre le roi de France et le cousin du Mm Iril s traité que Louis XTV regrette d'avoir signé, à cause de certains bruits, assez fortement appuyés ^, qui se répandent depuis le dépar| éc Persan. On dit à peu près généralement que cet envoyé de l'Orient n'est autre qu'un jésuite portugais, qui, après avoir parcouru la Perse, a été emprisonné à Constantinople, et que sa compagnie a tait remettre en liberté par le crédit de l'ambassadeur français en laïque pour venir donner la comédie à Louis XIV. On ajoute qne les présents de cet imposteur ont été achetés à Marseille en beaus éns de France, que madame de Maintenon avait envoyés. S'il en est unsî, rien de plus sensé que l'économie apportée dans un hommage olcrt à Sa Majesté au moyen de l'argent sorti de son propre trésor. Il eat malheureux que la même réserve n'ait pas présidé aux dépensée frites à Paris pour la réception du jésuite comédien» ai ee n'est en

* Dipi, interprète des langues orientales, étant mort subitement avant l'ao^ dieace de présentation, on le fit remplacer, dans cette circonstance, par un curé de campagne qui ayant voyagé en Perse , parlait très-bien la langue du pays ; Cfl eedétiaatiqae , d'après les conversations (ju'il eut avec l'ambasaadenr, déclara qa'il ae le croyait pas Persan.

4g CHRO?ifQUES DE L'ŒIL-DE-BŒUF.

effet que cela; il y a du reste dans les comptes auxquels son séjour m. donné lieu des articles passablement scandaleux. Par exemple, ce sont d'étranges frais d'ambassade que les émoluments des femmes ayant servi aux plaisirs de Son Excellence réelle ou prétendue. L'ai bassadcur en a cependant exigé le payement. Sa Majesté s'étant gagée , disait-il , à le défrayer complètement. En vertu de la même promesse /il a fallu payer aussi dif mille livres pour une salle de bains construite à l'usage de Méhémet, mille livres par jour de d^ pense courante , cinq cents livres encore par jour pour frais de représentation, enfin vingt-quatre mille livres empruntées à des juifs de Marseille : emprunt qui prouve que le grand roi de Perse s'était montré bien parcimonieux envers son ministre. Toutes ces sommes, additionnées au terme de la station de l'envoyé oriental , ont formé un total d'environ cent mille écus, non compris les prod^alités qu ont précédé l'audience royale... Si, comme tout porte à le croire, l'ambassade persane n'est qu'une comédie de la façon du comité Maiutcnon, il faut convenir que cette farce coàte un peu cher.

Quoi qu'il en soit, Méhémet Rixabeg s'embarqua dimanche à Chaillot pour se rendre à Rouen et au Havre , cachant madame d'Epinay sa maîtresse dans un grand coffre qu'il disait être une caisse de porcelaine... On avait même écrit dessus : Fragile. \oÛk qui sent le jésuite d'une demi-lieue.

Parvenu à sa soixante et dix-septième année, Louis XTV conserve une taille droite; son attitude est ferme, sa marche libre, quoiqu'un peu ralentie. L'ceil de ce prince n'a rien perdu de sa vivacité; ses traits ne sont pas trop altérés par la Arieillesse ; il parait peu de rides sur son front. Mais la belle jambe que le roi montrait jadis avec quelque affectation , elle s'engorge , elle enfle depuis deux ou trois mois. Cette incommodité , à laquelle Sa Majesté parait fort sensible, Ikitque le monarque ne se montre plus en public, si ce n'est pendant le couvert. Pour cacher autant que possible l'état des jambes du roi, les officiers de service ont soin de n'introduire les courtisans que lorsqu'il est à table ; et Sa Majesté ne quitte la salie du couvert qu'après la sortie des assistants. Mais quel rempart peut arrêter la curiosité! Lord Stair, ambassadeur d'Angleterre, qui, dit-on, a parié que Louis XIV ne passerait pas le mois de septembre, et qui plus probablement doit tenir sa cour au courant de la situation du roi de Franc, lord Stair, au couvert de lundi, a osé soulever un coin de la

Hlipe, et mettre ainsi les jambes du roi à découvert. Ce mouvement carienx a été fait avec adresse, mais il n'a point échappé à Sa Majesté, qui s'en est montrée si profondément piquée, que sur-le-champ elle a donné tout haut l'ordre de faire sortir tout le monde. Depuis ce jour personne n'a été admis à voir dîner le roi , et ce prince a défendu d'introduire à l'avenir qui que ce soit à son couvert.

Pendant que l'amour-propre du roi, plus impérieux encore que son amour pour la représentation, opère une révolution dans ses habitudes, la coquetterie en prépare une autre dans les ajustements de nos dames. Un grand conseil féminin, composé de ce qu'il y, a de mieox à la cour, s'est réuni le 25 juillet chez madame la duchesse de Berry; tous les points importants de la toilette y ont été discutés en présence des tailleurs les plus renommés, des couturières fameuses, dcseoiffeurs en vogue; et Bertin, dessinateur de l'Opéra, tenait le crayon pour jeter, séance tenante , sur le papier un trait rapide des modes et des atours adoptés. Trois formes nouvelles d'habits furent arrêtées dans ce grave comité après une longue et lumineuse discussion snr les avantages comme sur les inconvénients de ces innovations, à l'égard desquelles on décida, pour le surplus, que le roi serait consulté. En conséquence, madame de Berry, la duchesse d'Orléans et la jeune princesse de Conti firent exécuter en toute hâte ks parures modèles, et se présentèrent le lendemain , après soaper, dans le cabinet de Sa Majesté. Mais Louis XTV ne tient plus à exercer la souveraineté sur les gazes, les dentelles et les chignons : il répondit à la députation du comité que les dames de sa cour pouvaient s'habiller comme il leur plairait; qu'elles étaient les maîtresses de prendre les habits qui leur conviendraient le mieux ; que pour lui, cela lui était fort indifférent; Sa Majesté ajouta toutefois, qu'elle n'avait jamais aimé ni les écharpes ni les tabliers.

On ne sait encore ce que deviendra cette grande révolution ; les nouvelles robes dominent lentement, les anciennes se soutiennent avec honneur. Quant à la coiffure, les hautes frisures reprennent généralement à la cour : il y a toujours unanimité quand il s'agit de paraître plus qu'on n'est. Passe pour s'élever par la tête; mais, en vérité, ce serait une disposition urgente que de descendre les femmes des talons de qiutre pouces d'élévation sur lesquels on les voit jucbées, que de grâce cela leur rendrait ! que d'entorses leur seraient épargnées ! Quoi de plus déterminant ? Il y aurait agrément et sûreté

M CHROmQUES DE LtEIL-DE-BŒUF.

à ce que U betnlé marcbât terre à terres et, certes 1 die a , dast !• monde, eues d'occaiioni de trébucher. Abordent on point de ré« forme plus essentiel encore* J'ai souvent demandé aux jolies dames qui affluent dans nos salons si elles chan^raient Tolontkrs les Irails délicats, la peau Telontée» le coloris de rose qui Airent lenr partage dans les dons de nature ; elles n'ont jamais manqué de me répondre en se pinçant les lèvres qu'elles auraient fort mauvaise grâce de désirer une autre figure que celle qu'on voulait bien trouver pensotto» « Pourquoi donc alors, ai-je repris, vous efforce^vous de la cacher? » A quoi bon cette qiultitude de mouches en taftetas noir gommé ef » de formes bizarres dont vous vous tigre» le teint? Croyes-vousqoe » Dieu ne se connaisse pas mieux que vous en beauté? S'il eût dà 9 ajouter à vos séductions des étoiles, des croissants, des losanges, » dtê ronds appliqués aux tempes, près des yeux, sur les joues, à cà^ 9 de la bouche, penseiF^vous que ce divin dispensateur les eût ou^r » bliés? Quand vous tenes tant à paraître belles, renonces donc à » vous enlaidir, »

Rien B*6st beau que le vrai , le vrai seul est aimable.

Malgré mes fréquentes remontrances, les mouches subsistent i «ne femme du beau monde perdrait U tète si elle sortait sans une boîte remplie de ces prétendus ornements ; le couvercle de ce petit coffret est garni intérieurement d'un petit miroir destiné à remplacer, eu cas d'accident, les mouches qui se seraient détachées*

Philippe Y est rentré le i juillet en possession de la dernière portion du Royaume Catholique qui ne fût pas soumise k son pouvoir ; le chevalier d'Asfeld, débarqué avec quelques troupes dans l'île d( Majorque, a fait capituler Palma, qui en est la capitale, et a clos ainsi les dernières hostilités de la trop fameuse guerre dite de (a succession. Le petit-iîls de France règne maintenant en paix sur les Espagnols, satisfaits de son gouvernement plus doux que régulier ^ mais l'activité que Dieu refuse à ce souverain n'est point réclamée par sou peuple, le plus indolent, le plus paresseux de la terre quand son orgueil vient d'être excité.

On ne se montre pas aussi satisCiit en France des derniers rayons de la grandeur de Louis XIY : le crédit exclusif des jésuites, les foreurs encouragées du père le Tellier, qui frappe à toutes mains ce

^ sMpçMiiie de iuHétàame ; Pam^rtsme toujours cToisnnte dont

«1 abreave le cardinal de Noailles» idole des Parisiens; rextrème

Jeatear avec laq«eUe no forint les plaies de la guerre ; la perpétuité des charges accablantes de la nation toute mécontente, tout provoque éa murmures, des épîgrammes et quelquefois des écrits d'une crilifBt sa«fbuiCe« Parmi ces derniers il faut citer un petit livre intl-* loié Almanach du diable , dont Timmense débit exprime bien l'esprit éB mécomUmUmmA 4f l'époque. Cette satire se vend fort cher et les colporteurs mystérieux n'y peuvent suffire» L'aigle de la police, H. A'AiyMfoii, «Dtfave tant qu'il peut U vente d'un tel ferment de tnmUes civils : il faut user des plus grandes précautions pour se le pracver. Or un fibni spécula dernièrement sur cette vogue clandestine : il alla le même soir au parterre des trois théâtres, et, se glisiwtdans la ftmla, offrit tout bas pour six livres V Almanach du diable, ^ te vend jusqu'à vingt. L'offre était acceptée avec empressement, Lceaiparlemr passait le x^tit volume de sa manche dans celle de l'acàctcar, lui recommandant bien, pour la sûreté de tous deux, de ne lire l'ouvrage que quand il serait rentré chez lui. Le chaland n'avait SPnle de masquer à cette précaution ; mais une fois en lieu sûr il c'empremait d'ouvrir son piquant Almanach du diabk... c'était un CiJeadrier de la cour. Il est inutile d'ajouter que la spéculation n« daia qu'une soirée, mais elle valut, dit-<»n, plus do niille écus aq ftioa.

tes satires contre le gouvernement seraient moins recherchées si Ici hommes d'Etat, moins courtisans et plus pénétrée de leurs de* vtifs, imitaient la noble contenance du chancelier de Pontçhartrain dans l'alaire des princes légitimés ou la sublime fermeté déployée par JL Yoisîn, soQ successeur, dans le trait que je vais rapporter,

Le ebancelier ayant appris il y a quelques jours qu'un scélérat condamné k la peine capitale avait eu assez de protections pour obtenir dai lettre» de grâces courut chez le roi dans le dessein iç faire à cet ^pfd dea représentations à Sa Majesté.

«Sire, dit Voisin, la religion de Yptrç Majesté a été surprise; riia an monde ne recommande le coupable que vona songez k sau* ver, et le souverain ne peut accorder de lettres de grâci; pour un cas farriL

— J'ai donné ma parole! répondit le roi, qui n'aime pas à étrç contredit.

* Votre Majesté peut, elle doit même la retirer quand elle a été trompée.

— Je ne le ferai point, allez me chercher les sceau.

— Mais, sire...

— Faites ce que je veux , monsieur.

— Vous êtes obéi, sire! dit froidement le chancelier après avoir été quérir les sceaux.

— Cela suffit ! continua le roi , qui avait scellé lui-même les lettres de grâce et rendait les sceaux à Voisin.

— Ils sont pollués, reprit le loyal ministre en les repoussant, je ne les reprends plus.

— Quel homme ! s'écria Louis XIV.... Et il jeta au feu les lettres de g^râce.

— Sire, dit vivement le chancelier, je reprends les sceaux, le feu purifie tout. »

Les rois seraient presque toujours justes si les ministres voulaient avec plus de constance , de bonne foi ou de fermeté éclairer leur justice et éloigpner d'eux les intrigants qui Tégarent.

Jusqu'au 13 août Louis XIV, quoique Tenflure de ses extrémités inférieures fit des progrès, travailla assidûment avec ses ministres. Ce jour-là le roi sentit augmenter beaucoup la douleur qu'il éprouvait à la jambe et à la cuisse, douleur que les médecins nommaient sciatique. Sa Majesté ne sortit pas de son appartement : elle fît contremander la revue de sa gendarmerie, qu'elle devait passer dans l'avant-cour du château. Jusqu'au 15 l'indisposition n'offrit aucun caractère grave , seulement il était survenu une grande altération. Ce même jour le roi dîna sur son lit à une heure : il mangea d'assez ]M>n appétit, se leva trois heures après et se fit porter chez madame de Maintenon. Du 16 au 24 le monarque eut des alternatives de mieux et de pire qui laissèrent apercevoir -peu d'accroissement dans sa maladie : il travailla à peu près régulièrement avec les ministres, présida plusieurs fois le conseil et dina tous les jours dans la salle du couvert. Cependant les médecins commençaient à s'inquiéter : la douleur devenait très-forte ; on craignait la gangrène , qui commençait à se manifester par des taches noires sur la jambe. I^ nuit du 2A au 2& fut mauvaise. Les hommes de l'art déclarèrent que le danger augmentait avec rapidité. Madame de Maintenon proposa an roi de recevoir les sacrements. «C'est encore de bonne heure, répondit-il, je

LOUIS XIT. U

»■€ Mns assez bien. » Cependant Sa Majesté se confessa et dit «te : « Maintenant je sois en paii. • Loais XIV défendit le th qu'on diangeât rien à ce qui se passait chaque matin an chlteaa lonqn'il étni en santé : il parut même écouler avec plaisir les taabottrs et lei hautbois sous ses fenêtres et demanda que ses Tingt-qnatre tio- Ions jouassent pendant son dîner. Dans l'après-dlnée Sa Majesté tn* TuUa avec ses ministres : elle resta ensuite chez nudame de Maintenon jusqu'à sept heures au milieu de beaucoup de dames que le roi avait ûdt appeler. En ce moment les souffrances devinrent trèsfortes : quelques mouvements convulsifs agitèrent les membres du. roi. Il rentra dans son appartement, oii il reçut le viatique et Pestrèrae-onction des mains de M. le cardinal de Rohan.

Le 36 an matin Sa Majesté manda M. le duc d'Orléans auprès de ton lit. « Mon neveu, lui dit-elfe, vos droits à la régence sont recoB*

> nus par mon testament. (Le prince savait â quoi s'en tenir.; Je vous

> recommande le royaume et la personne du roi futur... S^il vient à

> manquer, tous serez le maître , et la couronne vous appartient. » Le duc ne répondit à ce discours que par des «pressions de regret et de douleur ; le reste eût été aussi déplacé que superflu : c'était d'ailleurs que Son Altesse Royale attendait le maintien de ses droits*

Quelques instants après le départ du duc d'Orléans Louis XIV fit appeler le duc du Maine. « Ayez soin, lui dit-il, de faire exécuter » mon testament dans tonte sa force ; songez-y dès anjoordlniL » Encouragé par cette recommandation le fils de madame de Montespan ne s'occupa plus que de faire préparer le lit de justice qne devait tenir l'enfant roi dès que le vieux monarque aurait cessé de vivre* M. du Maine ne donna pas un soupir k l'agonie de son père : ses traits annonçaient le calme de son âme ; le soarire était plus près de tes lèvres que les pleurs ne l'étaient de ses yeux. Ce même joor, M aoÂt, le roi se fit amener le prinee, âgé de cinq ans, qui allait régner ions le nom de Louis XV : on plaça par son ordre cet enbnt ior son lit. « Mon fib, lui dit-il , tous allez être bientdt roi d'un

> grand royaume* Ce que je vous reeom mande le plus est de n'oublier

> jamais les oMigations que vous avez à Dieu , son venez-vous que

• vous lui devez tout ce que vous êtes. Tâchez de conserver la pais

• avec vos voisins. J'ai trop aimé la guerre, ne m'imitez pas en cela

• non plus que dans les trop grandes dépenses que j'ai Ciiles et dans » l'amonr cxceisif des plaisirs que j'eus... et que je n'ai peut-être pas

a» aiiei expié. Preseï cmmcU en toute dioM et dierehei à ooiiBMtn » Je meillettr pour le suivre tonjoura. Soulagei vm peuple» le pbu ite »i|ue veut le pourrei, ei fkitet ce que j*ai eu le aulbeur 4e ne pou- » voir faite moi-même K »

Le Dauphin aeeoeiUlt par des larmei ee Mf^e difëouri , dont ton exirême jeunesie ne lui permettait pa» de profiter ; Sa Majesté em^ bniaa ce prince à pluaieurt reprises, et le remit à ses courtisans.

Louis XrV ayant rassemblé le 27 tous les dignitaires, tous les oft« ciert de sa maison , leur dit d'une voix Derme , en présence de madame de Maintenon et du père le Tellier t « Messieurs , je meurt 9 dans la foi et la soumission de TEglise ; je ne suis pas instruit dee » matières qui la divisent ; j'ai suivi les conseils qu'on m'a donnés , » f ai Ikit uniquement ce qu'on a voulu ; si j*ai malCait, mes guides » seuls en répondront devant Dieu, que j'en prends à témoin. »

Le M manda sur les deux heures le chaneelier, à qui Sa Majesté fit remettre une cassette remplie de papiers. £Ue lui ordonna d'en brûler une partie, et lui donna des instructions pour la destination du surplus. Dans la soirée, le malade ap|>ela M. de Pontchartrain, qui compte toujours parmi les secrétaires d'Etat, et lui paria en cet termes : « Dès que je serai mort. Vous expédieras un ordre pour fkire » porter mon cœur à la maison professe des jésuites, et l'y faire placer » de la même manière que celui du feu roi mon père. » Ces paroles furent pnnioneées avec une tranquillité parfaite , les traits de Sa Majesté n'offraient pas, a dit le marquis de Dangeau, le plus léger signe d'émotion. Le roi reprit d'un ton aussi serein : « Aussitôt que j'a». » rai rendu le dernier soupir et qu'on aura annoncé ma mort sur le » balcon de ma chambre, selon la forme accoutumée, le roi sera eon- » duit à Vincennes. Mais , j'y pense, Cavois n'a jamais distribué les » logements dans ce château, où la cour n'a pas séjourné depuis cin- » quanta ans. Dans cette cassette , ajouta le malade en la désignant » du doigt, on trouvera le plan des appartements de Vincennes; qu'on » le prenne et qu'on le porte au grand maréchal des logis, il lui serw » vira à sa répartition. » La nuit du 27 au 28 fut très-agitée, Louis XTV ne reposa point. •• 11 récita tout haut ses prières et répéta pluaieurs fois le CanfiteoT en frappant sa poitrine, dont la cavité retentissait sourdement.

* Louis XY avait feit écrira sur vélio ces paroles de son bisaïeul, os dit qtt*ali«s fiarant toute m via attaobéas au cberat da son lit.

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