‹ Chroniques de l'oeil-de-boeufChapitre 20 sur 34 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

IVUS-lVSO-lVSl-IVSt.

Lm ptrilloDS à l'orientale. — Tentatives galantes sor le cœur da roi. — Madame deGontaat ; son portrait, ses vues. » Jalousie de la reine. — M. de Gesvres est une vieille 'coquette. — ^ Le lieutenant général fardé. — La chasteté de Louis XV est sauvée. — Le roi préfère sa santé aux amours. — Second ma* riage du duc de Bourbon. — Naissance du Dauphin père de Louis XVI , etc.

— Le page do duc de Gesvres. — Eau claire du congrès de Soissons. — Traité de Séville. •* Mort du cardinal de Noailles. — M. de Vintimille le remplace. — Frédéric-Guillaume , roi de Prusse , et Charles-Frédéric , depuis Frédéric le Grand. — Horrible catastrophe de Gatt. — Abdication de Victor- Amédée roi de Savoie. — Caîliithènt, tragédie de Piron, et BruttUy tragédie de Voltaire. — Le parterre et la calotte. — Mort de la comtesse de B***, auteur des TablêUet. •» Révolte des Corses contre les Géuoia. — Les convulsionoaires; le nouveau prophète Elle. — Le parlement et les NouveUes eecUtian <lî9iie«. — Edit sur les donations. — Victor-Amédée emprisonné par sou fils.

— Conduite de la cour de Versailles dans cette circonstance. — Grossesse simulée de la duchesse de Parme. — Louis XV fait le monopole du commerce des grains. — Le cimetière de Sa.nt*Médard est fermé. — Troubles à ce sujet- — ' Pragmatique êonciUm ; ce que c'est. — Richelieu et Técuyer complimenteur. — Le confesseur courtisan. — Guerre entre la cour et le parlement. — > Mort de Victor-Amédée. — ZaXf, tragédie de Voltaire. — Le pâté tragique-

I — la GUtrifuœ, comédie de Destoudies.

' Sous le ministère de Fleury, la cour est pauvre de particularités parce que le scandale n*ose pas s'y montrer. Du temps de Af. le duc^ 1* galanterie avait encore ses petites entrées à Versailles, grâce à i&adame de Prie , et malgré la dévotion de la reine. Aujourd'hui c'est bien différent : le roi et son principal ministre sont sans maîtresses ; c'en est assez pour éloigner les amours. Ils ont pris leur ▼olée vers Paris; ils s'abattent chaque soir sur les petites maisons, iur les paviUons à l'orientale qu'il est du bel air d'avoir au fond du Ti. 1

s CHROmQUCS DE I'CEIL-»E-ilŒUF.

jardin de son hdtel. Rien de commode comme ces jolis édifices asiatiques ; depuis que quelques voyageurs nous en ont donné l'idée, toutes nos nobles dames sont devenues rêveuses , amies de la méditation oa de b lecture. Là se o»iMolide le saccis du poéae de la lÂgue , qme M. Yoltaîre publia ^ il y a quelques amées , ca Angle- ' terre S et dont je parlerai quand il aura cessé de le corriger. Sons prétexte donc de réAécbir , de méditer ou de lire, nos belles pa«eBt les après-di nées dans leur boudoir solitaire du jardin; il est rare qu'elles oublient de s'y laisser surprendre par la nuit ; on devine le reste ; et les pauvres maris de s'écrier, par crédulité ou par ironie : Suis-je heureux d'avoir «ne femme si réfléchie, si studieuse !

Cependant plua d'nne dame tisréc songe à lameaer a« sein de li cour les beaux jours de la galanterie ; plus d'nae a déjà eulcrfé qne quatre ans se sont écoulés depuis le mariage du roi ; qu'une telle période d'amour conjugal offre un exemple extrêmement rare de fidélité, et que si , par la force des choses , cette étrange longévité de tendresse n'était pas près de finir, il (audrait y mettre ordre. Parmi les femmes qui aspirent à plaire au jeune monarque, on comptaôt^ le mois dernier, madame de Gontaut , fille du maréchal de GrammMit. Cette dame est certainement la pins jolie femme de la cour, et quoique ni sa taille , ni sa gorge , ni son pied ni sa main ne répondent à la perfection de son visage, il est difficile de se défendre, en la voyant, d'une vive admiration. Elle sait d'ailleurs déguiser habilemeui ses défauts ; enfin , ou est trop ébloui par c(vl>el astre pour songer à cbercber les tacbes qui le déparent. Madame de Gontaut b^ pats seulement de la beauté 4 son esprit est subtil, astucieux ; son audace ne connaît point les obstacles, et les préjugés n'arrêtèrent jamais ni son ambition ni ses désirs. Voulant conquérir le cœur du roi à tout prix, madame de Gontaut avait su, peut-être ansû à tout prix ^ s'entourer d'une cabale de jeunes seigneurs , qui parlaient d'elle à Ss Majesté toutes les fois que l'occasion s'en présentait , et ne manquaient jamais de lui faire remarquer ses charmes éclatants. Il y a quinze jours, l'intrigue paraissait toucher de si près à sa conclosion, que le maréchal de Biron, beau-père de Tambitiense beauté, songeait à se retirer dans ses terres, ne voulant point , disait-il , être témoin

' Voltaire , par suite d'un démêlé avec le chevalier de Rohan , avait été oiis pour la seconde fois à la Bastille : on Tea fit bientôt sortir, mais à conditioB qu'il qattlerait le royame. Ce poète alla en Angleterre, où Georges I* raocueiUit

éa désbomieiir de sa bdle-fille, et rongîr à Yersaines de la honte qui en rejaillirait sur sa famiTle.

La reine avait aisi^ment reconnu les vues de madame de Gontant, qui était attachée à elle en qualité de dame du palais. La jalousie de Sa Majesté fut extrême : tout occupée qu'elle est des biens du ciel , Arie Lecsinska tient encore un peu aux joies de la terre , et le partage des félicités de l'hymen lui paraissait dur. Mais n'osant pas maltraiter ouvertement celle qui la menaçait d'une rivalité de peur d'être soupçonnée d'un attachement profane aux plaisirs qu'on songeût à lui disputer, cette princesse montrait sa mauvaise humeur à propos de toute autre chose que le sujet liti^eux. Elle faisait à madame de Gootaut des querelles en l'air : un jour c'était la couleur de a robe, un autre c'était la peinture de son éventail , le lendemain frétait la forme de ses bijoux qui semblaient de mauvais goût k Sa Majesté, et chaque matin la fille de Stanislas, sous prétexte de rajuster h coiffure mal disposée de sa dame du palais, la dérangeait le plus complètement posiibic. Madame de Gontaut , quoique fort méchante, supportait toutes ces tracasseries, dont elle espérait se venger hîcntdt. Mais cette même méchanceté, qu'elle comprimait auprès de la reine, éclata, pour le malheur de cette belle ambitieuse, à l'égard d'ui homme puissant], qui dans une seule minute renversa tous ses projets.

Le maréchal de Biron mariant une de ses iîlles, le roi , qui aimait ce seigneur, chargea le duc de Gesvres, son premier gentilhomme, de loi faire porter dans cette circonstance du gibier provenant de la chasse de Sa Majesté. Le grand officier voulut s'acquitter lui-même de la commission, et le maréchal, touché de l'attention du duc, crut la reconnaitre en l'invitant à la noce. Or il est nécessaire de dépeindre ici M. de Gesvres. C'est une chose malheureusement consta* ^par un grand scandale qui occupa longtemps la renommée, que ce gentilhomme, tout lieutenant général et gonvemenr de Paris qu'il Cit, n'a pu justifier suffisamment de sa qualité d'homme ; en récompense il a tontes les façons d'une femme. Ce chef des armées de Sa ^jeslé met du ronge et des mouches, se peint les sourcils, desaine des veines sur son front et sent le musc de cent pas. Vous le trouves chez lui jouant de Téventail, brodant an tambour ou faisant de la tapisierie» Le moral de M. de Gèsvres est conforme à ces goàts fém». Bîi» : il babille, chuchote, médit, se mêle de tout; soq caractère

4 CHRONIQUES DE L*(EIL-DE-IUEnF.

est en un mot celui d'une rentable caillette. Mais an fond le due passe pour une bonne créature ; ses défauts ne nuisent qu'à loi-même et ses ridicules ne le rendent pas ridicule dans le monde, parce qu'on le trouve toujours serviable et bienveillant.

Madame de Gontaut n'aime point M. de (xesvres : les manières affectées de ce seigneur révoltent cette femme naturellement méchante ; d'ailleurs si elle pouvait avoir de l'indulgence pour quel* qu'un elle ne la réserverait pas à un homme qui ne l'est que de nom. Au milieu du souper de la noce la prétendante aux bonnes grâces du roi eut l'idée d'humilier le premier gentilhomme de Sa Majesté. « Charles, dit-elle à son fils encore enfant, je vous trouve bien des » couleurs aujourd'hui, par hasard auriez-vous mis du rouge? — Non» » maman, répondit le jeune Gontaut, cela ne m'arrive jamais, —Eh «bien! si vous dites vrai, reprit la mère, frottez-vous avec votre • serviette pour faire voir à tout le monde que vous n'en avez pas, » car rien n'est plus affreux pour un homme et ne le couvre d'an » plus grand ridicule. » Pendant cette remarque faite à très-haute voix madame de Gontaut n'avait pas cessé de regarder fixement M. de Gesvres. Celui-ci n'eut point l'air d'y prendre garde, mais déjà son projet de vengeance était arrêté, et l'exécution ne tarda pas.

Le lendemain Louis XV, fortement préoccupé des charmes de madame de Gontaut , parla d'elle à son lever avec de grands éloges, «t Oui, sire, répondij le premier gentilhomme, la figure de la com- >» tesse est charmante, c'est bien dommage que des dehors si sédoi- » sants couvrent un sang gâté par le libertinage le plus effréné. » Dès ce moment Louis XY ne songea plus à la dame du palais de la reine; il ne voulut même plus en entendre parler, quelques efforts qu'elle ait tentés ou fait tenter depuis pour achever la conquête du cœur de Sa Majesté.

Ainsi échoua le premier projet formé pour rendre infidèle l'époux de la pieuse Marie Leczinska , qui pieusement a déjà donné deux princesses à la France et qui se prépare à un troisième acte de maternité. Le roi n'ose plus regarder en face les dames de la cour, il croit toujours voir circuler sous leur teint de lis et de roses ce sang / vicié qu'on lui a fait redouter. Ce prince préfère sa santé à toutes -^ les délices de Pamoi^r : il en est tellement occupé , que le moindre mal de tête , la plus légère accélération de pouls que tout autre mépriserait plonge Sa Majesté dans une sombre mélancolie. Au milieu

de cette crainte des épines du rosier des amoars, la jeune duchesse de Rochechouart, qui, encore tout enveloppée du deuil de son mari, s*était mise sur les rangs pour devenir maîtresse du roi, n*a pu, malgré ses grâces et sa beauté , captiver un instant l'attention de ce monarque. Elle en maigrit de chagrin, tant un déshonneur d'origine royale est recherché par le temps qui court !

M. le duc de Bourbon, depuis deux ou trois ans, bâtit des palais, crense des bassins , plante des bois à Chantilly, pour mettre à profit les fruits du système de Law, les réserves du premier ministère, et les dons de la générosité intéressée des Anglais. Mais tout cela finit par ennuyer, et, pour faire diversion , le prince vient d'épouser une princesse de Hesse-Kinfelds, sœur de la reine de Sardaigne et petitenièce de feu Madame, Si la nouvelle duchesse de Bourbon a quelque peu des inclinations de sa grand'tante , elle doit se trouver fort mal d'être entrée dans l'illustre maison de Condé ; M, le duc, par l'effet d'une inexplicable singularité, n'a point encore, après plusieurs mois de ménage, consommé son mariage, et se montre extrêmement jaloux de sa femme. Il passe quelquefois de singulières bizarreries dans la tète des hommes !

I.a France possède un Dauphin : Marie Leczinska accoucha, le 4 septembre, d'un prince qui a reçu le nom de Louis K M. d'Orce- Yal, page du duc de Gcsvres, apporta le premier cette heureuse nouvelle à l'hôtel de ville de Paris ; il était venu de Versailles en trentetrois minutes. L'arrivée de ce gentilhomme, qui criait partout sur son passage : Nous avons un Dauphin! fut accueillie par des acclamations unanimes : une foule nombreuse le suivait en jetant en Tair et. chapeaux et bonnets. A peine M. d'Orceval était-il arrêté devant le perron de l'hûtel de ville , que la populace l'enleva et le porta jusque dans la salle où le prévôt des marchands et les éclievins étaient réuuis. Ces magistrats gratifièrent à l'instant ce jeune homme d'une pension de quinze cents livres, et à son retour M. de Gesvrcs le nomma exempt de ses gardes. Voilà une course de postillon bien payée. Un Te Deum a été chanté dans la cathédrale de Paris ; je doute qu'il soit répété dans celle de Madrid.

* Ce prince fut le pAre de Leurs >(ajesté8 Louis XVI » Louis XVIU et Charles X , qu'il eut de Marie-Josèphe de Saxe.

Tandis qu'on se ri^jouissait à Paris à rocca&ion de la nalssanee da Dauphin, le congrès de Soissons, après avoir perdu beaucoup de temps, de belles paroles et de beau papier de Hollande, se séparait sans bruit et sans avoir rien décidé , l'empereur n'ayant pu se déterminer ni à supprimer la compagnie d'Ostende, objet des jalousies de l'Angleterre et de la Hollande , ni à reconnaître d*une manière irrévocable les droits de la couronne d* Espagne sur la succession éventuelle des duchés de Toscane, de Parme et de Plaisance. Les ambassadeurs se sont quittés en se prodiguant des témoignages mutuels de condescendance , et aucun d'eox n'avait abandowaé U moindre de ses prétentions.

Dans ceUe ténacité politique dont Philippe Y avait sortit à se plaindre en qualité d'allié £dèle de l'empereur, rambassadeur de France en Espagne fil aisément comprendre à Sa Majesté Catholique combien uu moment d'humeur contre le roi sou neveu l'avait entraînée loin de ses véritables intérêts, lorsqu'elle s'était alliée avec la cour de Vienne, sa rivale naturellp. I.e ministre français prouva que la rivalité de Charles VI renaissait tout entière, puisqu'il refusait de reconnaître les droits de la cour de Madrid sur les Etais italiens dont la succession lui était acquise. Le monarque castillan, frappé de la justesse de ces observations, parut dès ce moment disposé à rentrer dans les vues de la France, de l'Angleterre et de la Hollande, et le 9 noi'cmbre fut conclu à SéviUe un traité entre ces trois puissances et Philippe Y.

Au moment oii le cardinal de Noailles, mort celte amnëe à l'âge de soixante et dix-huit ans, apprend dans le sein de Dieu si la oongtitution Unigeniius est juste ou injuste, la Faculté de théolo^e eu impo.se l'acceptation pure et simple au nouveaux docteurs et bacheliers ; en conséquence, défense est faite au syndic d'admettre aiUMm sujet à la thèse ou à la licence sans qu<; cette adhésion ail été préalablement signée. JVous revenons tout doucement au régime du père le Tellier, et l'on peut imprimer des lettres de cachet. L'archevêché de Paris a été donné par le roi à M. de Yinti mille, archevêque d'Aix ; il est inutile d'ajouter que ce prélat est constitutionaaire.

Frédéric-Guillaume l", second roi de Prusse, est ua prince guerrier qu'on vit combattre avec gloire dans les rangs d'Eugène, à la fameuse bataille de Malplaquet. Depuis il eut des succès contre

LOUIS XV. f

Charles Xn, qae ce Prussien n'ëgalera cependant jtmais. Guillafiine est un homme d'un caractère dur et rig^ide ; il rend la justice par acquit du devoir, nullement par affection. Son dire favori est « qu'il i> convient, quand on rèçne, de rendre les peuples heureux, non » qu'il y ait nécessité de leur donner des preuves d'an amour dont » ils n'ont pas besoin, ni de se foire aimer d'eux, oe qui est sans uti- » Hté , mais parce qu'il faut qu'une nation soit rëgulièrement gou- » vernée, comme un rëg^iment exactement aligné à la parade. » Tout ee qui ne paraît pas rigoureusement utile déplaît à ce souverain ; les beaux-arts et les lettres, qu'il appelle les enjolivures de la société, n'ont Bueun crédit sur lui. « Je fais plus de cas, répète-t-il jusqu'à > satiété, d'un grenadier de mes g^ardes que de vingt académidens. »

Le prince Frédéric-Charles, fils de ce roi Spartiate, ne lui ressemble en rien : ami des arts et des lettres, il les cultive, à l'âge de dixhuit ans, avec aptitude et succès. En général, Frédéric-Charles, que la nature , plus encore que l'éducation , semble appeler aux grandes choses, brûle d'apprendre et de Cormer son expérience en rapprochant par la pensée et en comparant les oeuvres des hommes, leurs actions, leurs sentiments obser^'cs en divers pays. Or, dans le bat de s'instruire, le prince royal de Prusse demanda à son père, ▼ers la fin de janvier (1730), la permission de voyager en Europe.

« Voyager ! répondit brusquement Guillaume, pourquoi faire?

— Afin d'étudier les mœurs, les usages, les institutions, à l'exemple de Pierre le Grand.

— Pierre le Grand! qu'a-t-il rapporté de ses courses? Des revends, le talent de grimper dans la mâture d'un navire, l'habitude de s'enivrer avec du vin de Champagne , au lieu de s'enivrer avec de l'eau-de-vie , et le projet de faire décapiter son fils , qui l'avait trahi pendant sa promenade européenne.

— Mais, sire, le czar avait appris l'art difficile de construire des ▼•îsseanx.

— Belle nécessité! quand il n'avait pas un ducat pour établir des chutiers chez lui.

— Ce prince s'est éclairé dans l'art de gouverner.

— Ne gouvernait-on pas en Russie avant qu'il oourAt le monde?

— Sans doute, sire, mais à la manière des barbares.

— Ah! voilii votre grand mot, messieurs les freluquets..., des barbares!... Ou sont les biens conquis par votre civilisation?

s CHRONIQUES DE L'ŒIL-DE-BŒUF.

^- Sire , les sciences.

— Bel avantage!... rêver méthodiquement.

— L'histoire.

— Nous avons assex des folies nouvelles, sans nous bourrer la mémoire de celles des temps passés.

— Mais l'histoire instruit les rois...

— Et fait raisonner les peuples.

— Il me semble, sire, que ce n*est pas un malheur.

— Pardonnez-moi , monsieur , et un grand même : les peuples qui commencent par raisonner finissent par désobéir.

— Jamais, mon père, quand les rois sont sages, justes et bons.

«— Taisez-vous, faquin... Je veux bien me rappeler que vous êtes le prince royal de Prusse ; sans cela ma canne se serait déjà promenée sur vos reins, qu'il serait sans doute plus aisé de rompre que votre caractère.

— Sire, je supplie Votre Majesté de croire à mon profond respect.

— C'est fort heureux... Sachez donc que vous ne voyagerez pas... J'aime mieux réserver mes trésors pour une guerre imprévue que de les fiiire semer par vous sur les grands chemins ou sur la toilette d'une catin de Paris. »

Guillaume était absolu, mais Frédéric n'était nullement persuadé; il ne renonça point à ses projets de voyage, et, après s'être procuré quelque argent chez des juifs , il se disposa à partir secrètement avec un jeune gentilhomme nommé Catt et quelques domestiques, parmi lesquels il se trouva un délateur. Le roi, prévenu par ce traître, fit arrêter et conduire à la forteresse de Spandau Frédéric et son confident. Guillaume s'y rendit le lendemain pour interroger les coupables, dont il voulait, disait-il, instruire lui-même le procès. II avait résolu, dans le premier moment, de faire trancher la tête k son fils; mais s'étant ouvert de cet horrible projet à un officier qui avait toute sa confiance, ce militaire représenta à ce père dénaturé que le prince royal appartenait à la Prusse; que c'était l'espoir d'une autre génération, et qu'il y aurait le plus grand danger à sacrifier une telle victime. Le roi partit pour Spandau sans avoir fait connaître sa détermination, et, décidé à ne pas voir Frédéric, il se fit seulement amener Catt.

a Parle, misérable, lui dit-il d'une voix tonnante, savais-tu que j'avais'défcndu au prince royal de quitter le royaume?

— Oui, sire, je le savais.

— Ah ! tu es franc au moins.

— Jamais un mensonge ne souilla ma bouche.

— J*aurai égard à ta sincérité... Et comment, puisque tii connaissais ma défense, as-tu consenti à suivre Frédéric ?

— Sire, j'obéissais au prince, qui me Pavait ordonné.

— Et tu me désobéissais à moi, malheureux ! .

— Non, sire; je n'avais rien promis à Yotre Majesté, elle ne m'avait rien défendu.

— Mais tu viens de dire que ma volonté t'était connue.

— Elle n'engageait que le devoir du prince ; le mien était tout entier dans mon dévouement.

— N'importe ! en partageant la faute tu as épousé la responsabilité...

— Ma liberté est à Yotre Majesté.

— Oh ! je veux un peu plus, réiM)ndit Guillaume avec un sourire affreux.

— Vous êtes maître de ma vie, sire.

— Tu n'as pas cherché à me tromper, je veux te tenir compte de ta déclaration sincère... J'avais résolu de te faire pendre, tu ne seras que décapité.

— Ah ! sire, s'écria l'infortui^é Gatt en se jetant aux genoux du roi, que tout mon sang vous suffise, et daignez épargner le prince...

— L'épargner, lui! non... Il verra rouler ta tête, et vivra... » Une heure après l'échafaud était dressé devant la prison du prince

royal; des gardes furent chargés de le tenir à la croisée. Il vit son ami paraître près du fatal billot; l'infortuné sourit à Frédéric, lui envoya un baiser, et prononça d'une voix ferme un adieu que les échos de la place d'armes Arcnt murmurer trois fois à l'oreille de l'illustre prisonnier... Une minute après, un autre bruit, un bruit lugubre, lui parvint : c'était celui qu'avait produit la tète de Gatt en tombant sur le plancher... On l'y laissa pour que Frédéric fût témoin des progrès de cette pâleur qu'y étendait la main de la mort, pour qu'il vit s'éteindre ces yeux qu'animait tout à l'heure le dernier regard de l'amitié... L'amitié ! Guillaume venait de payer son dévouement. Toute l'Europe a été indignée de cet acte de barbarie.

Louis XV est toujours un mari ûdèle ; il désespère ses courtisans,

40 CHROniOUES DE LYEIL-DE-BŒUF.

qui voudi aient bien fonder leur crédit sur aae de ces sions que les rois prétendent qu'on serve tm prix des gouvemeoiCBU et des capitaineries dans les gardes. Mais «m a iMan tendre des fiiéges an jeune monarque et lui montrer les beautés les plus séduisaatcs; saint Antoine de vingt ans, il résiste de toutes les forées d'une sa- {;csse stoïque : il aime trop le devoir ou craint trop les ouladies pour céder. Un grand seigneur cherchait dernièrement à lui tuspirer du goût pour une très-jolie femme qu'il lui mmitrait au spectacle de la cour : « Lïi trouve riez-vous plus jolie que la reine ? répondit 11191^ nument ce prince. — On ne fera jamais rien de ee gareon-là, » grommela le courtisan.

Il faut aussi faire honneur à la religion de la contiaenee de Louis XV, et sous ce rapport on doit se féliciter ; mais, en rendant hommage à la retenue qu'elle lui inspire, le public déplore l'accession de plus en plus marquée de Sa Majesté aux rigueurs exercées contre les calvinistes et à celles que les anticonstitutîonnaires ne tai^ deront pas de subir. Les Parisiens ont beaucoup murmuré du fit d« justice tenu le 3 avril dans l'unique but de faire enregistrer une déclaration du 24 mars pour l'exécution rigoureuse de la bulle UfU^ genitus. A cette occasion , les Nouvelles ecclésiastiquBS ont offert des articles remplis de fiel et d'esprit, où le parlement et le roi luimême n'étaient point ménagés; le qirdinal de Fleury surtout j était traité avec une rigueur d'autant plus accablante que la critique paraissait fondée sur le raisonnement et appuyée de preuves convaincantes. M. Héraut remit en campagne tous les limiers de la police pour tAcher de découvrir, sinon l'auteur, du moins les distrlbuleurs du pamphlet. A force de recherches, un des imprimeurs fut reconnu, arrêté et condamné au carcan avec trois de ses ouvriers. Non content de cet arrêt, le parlement condamna , et cela sans rire, cinq exemplaires des NimoiUez eoclésiastiques k être lacérés et brAlés par la main du bourreau... Il faut que les grands enfants s'amusent comme les petits.

Tandis qu'on se réjouissait encore de la naissance d'un second fil» de Louis XY, le duc d'Anjou, on apprit à Paris la bmaque abdieution du roi de Sardaigne, Yictor-Amédée, ce prince que nous vîmes tantôt notre allié, tantôt notre ennemi, et qui fut un moment les deux à la fois , puisqu'il traitait avec l'empereur dans le temps que

«es tioupes et lui-même étaient encore sous nos drapeaux en Italie. Victor, dont la vie fut en toutes choses une longue indëcisîon , las sans doute de la monotonie du pouvoir, abandonne le tràne à l'âge de soixante -quatre ans; c*est montrer trop d'impatience : encore quelques années , et la mort l'en eût fait descendre plus honorablement. La tâche du roi est de régner, comme celle du laboureur de conduire sa charrue; l'un et l'autre ne peuvent sans faiblesse abandonner la carrière ouverte devant eux qu'ils n'en aient atteint le terme, et le souverain ne doit échanger la pourpre que contre le suaire. Charles-Emmanuel est le nom du second roi de Sardaigne.

Deux tragédies ont été jouées cette année; l'une d'elles, intitulée Callisthéne , est de M. Piron , auteur d'une foule de comédies spirituelles, jouées sur les théâtres de la foire, et d'une ode trop fameuse, pour laquelle le r<fgent prétendait qu'il fallait faire le poète académicien. Il est vrai que cette pièce de poésie est pleine de ces inspirations que Philippe trouvait essentiellement académiques, surtont dans les soupers du Palais-Royal. La seconde tragMie est Frutus, par M. Voltaire, revenu récemment de Londres, où il a vécu quclf oes années des bienfaits du roi Georges I^.

Le sujet romain traité par l'auteur d^GEdipe a fait dresser l'oreille • nos courtisons; les pensées républicaines dont la pièce est remplie sont des plantes étrangères sur notre sol essentiellement monarchique; je doute qu'elles y prennent. Cela serait sublime dans la Grande- Bretagne , où le pouvoir suprême n'est qu'une concession du peuple ; inais, dhez nous, la nation est possédée par ses rois , comme une ferme et tout son bétail sont possédés par un propriétaire : or, les cens de cour , valets-nés de la métairie royale , ont trouvé fort inopportunes les maximes populaires du sénat de Rome ; on les a vus surtout frémir d'indignation à ces deux vers de Titus :

Je sois fils de Brutus, et Je porte en mon cœur La liberté gravée et les rois en horreur.

Si la tragédie de M. Voltaire n'eût pas été compromise par mademoiselle Dangeville, excellente soubrette de comédie, qui a fort mal joué le rôle inutile de TuUie , l'ouvrage serait tombé par la puistancc des opinions , peut-être doit-on dire des préjugés qu'il fronde. D'ailleurs l'action repose sur une base beaucoup trop légère; le poêle Peûtfiùte plus solide, s'il eût mieux consulté l'histoire. Titus n'eit

condamné à mort, dans la tragédie, que pour une simple pensée de trabisou à peine conçue, et qui ne reçoit aucune exécution, si ce n'est dans des soupirs assez niais pour la fille de Tarquin. La versification mérite seule des élog^es; elle abonde, comme toutes les poésies de Voltaire, en figures pompeuses, en périodes sonores, en mots pbilosopbiqucs. Brutus est une magnifique thèse républicaine, et voilà tout. Un petit incident comique , survenu dans la salle pendant la représentation, a provoqué ce rire moqueur qui, presque toujours, est mortel aux compositions tragiques. Un abbé s'était placé sur le devant d'une loge , quoiqu'il y eût des dames derrière lui. Cette irrévérence mécontenta le parterre; il se mit à crier : a Place aux » dames , et h bas la calotte ! » L'abbé, las de ces cris, impatienté surtout d'être le point de mire de tous les spectateurs, prend sa calotte, et la jetant aux criards , leur dit : « Tiens , parterre, la voilà , » ma calotte, tu la mérites bien. » Cette allusion aux ridicules qui font admettre dans le régiment des calottins ramena les rieurs du cjté du petit collet : il fut applaudi et laissé à sa place, en dépit de la galanterie. Mais, pendant que les comédiens débitaient les beaux vers de Voltaire, la calotte, restée au parterre, voltigeait au-dessus des têtes, jetée par un bachelier es lettres à un clerc de la basoche, et renvo}ée par celui-ci à un élève en chirurgie. Enfin, vers le dé* noûmeut, la malencontreuse calotte, lancée d'un bras trop vigoareitty tomba au milieu du théâtre, et tournoyant sur elle-même entre le consul Yalérius et l'ambassadeur de Porsenua, provoqua une explosion de rires qui acheva de tuer la pièce.

La tragédie de CalUsthène , production de tout point fort mé^ diocre , n'est \ms sortie plus heureusement de l'épreuve , et le coup fatal porté à l'un des héros a été celui de l'ouvrage lui-même. Cal* listhcne , résolu à se donner la mort, recevait un poignard des mains de Lysimaquc. Malheureusement les pièces composant cette arme n'étaient pas mieux jointes ensemble que les scènes de la tragédie : pour parler net, le poignard était tout disloqué. Callisthène, nepon*vant décidément se tuer avec cet amas de débris , les jeta loin de lui, et se poignarda d'un coup de poing... Un rire inextinguible fut l'acte mortuaire de l'œuvre de Piron.

La comtesse de B'''^*, ma belle-mère et ma tante , est morte le Si décembre, le jour même ou elle venait d'atteindre sa quatre-

LOUrS XV. 13

vingt-onzième année ; il y avait quinze ans juste qu'elle avait clos ses Tablettes. « J'ai cru, disait-elle gaiement une heure avant de mourir, » que Dieu voulait me charger de porter mon bagage critique à » Tannée 1816 , je vois maintenant qu'il n*en est rien; laissons faire » ce voyage séculaire à Marion Delorme, cette doyenne de toutes les » courtisanes de la terre , dont la cent vingt quatrième année sonna » cet automne. Je crois vraiment que la mort l'a oubliée. Pour moi, • je sens qu'un voile épais s'abaisse sur ma vue; il y a longtemps , > mes enfants , que j'assiste au drame, tantôt grave, tantôt plaisant, » et presque toujours ridicule, qu'on appelle la vie... Je ne regrette » pas de voir tomber le rideau... D*ailleurs je m'en vais en bonne » compagnie : les maréchaux d'Uxclles et de Yilleroi, le rot de Da« » neroark Frédéric IV , le czar Pierre II et le pape Benoît XIII, morts » cette année, voilà des gens d'eicellente société : pour peu qu'il y » ait eu presse au bateau de Caron, je trouverai encore tous ces » illustres à la sombre rive, et j'arriverai chez Pluton bien escortée. » La comtesse de B"** mourut quelques instants après avoir achevé cette plaisanterie ; son dernier soupir s'exhala dans un sourire.

Le premier mois de cette année 1731 fut marqué par un commencement de révolte des habitants de la Corse contre les Génois, leurs dominateurs depuis le douzième siècle. Les Corses, hommes robustes, braves, portés à l'indépendance, ne furent jamais soumis aux peuples qui se firent leurs maîtres; facilement conquis comme nation, ils sont difficiles à contenir comme individus. Leur âme fortement trempée ne sait aimer et haïr qu'avec excès; amis chauds, généreux, prodigues de dévouement, rien ne leur coûte pour servir ceux qu'ils affection^ Dent; mais, ennemis sombres, perfides, vindicatifs, implacables, ils satisfont leur haine à tout prix : c'est un ulcère incurable qui dévore l'objet auquel il s'est attaché. Le premier besoin de ces montagnards à l'humeur acre est de haïr quelqu'un : au défaut d'étrangers, on les vit jadis se déchirer entre eux; ils furent subjugués faute d'union« Aujourd'hui même, partagés en factions mortellement ennemies, les Corses ne savent pas se réunir contre leurs tyrans.

La maison d'Ornano, l'une des plus illustres de l'île, voulut tenter dernièrement d'exciter le courage des Corses pour secouer le joug de ces républicains orgueilleux qui les assenvissent : les insulaires s'aimèrent tu instant à ce mot de liberté qui retentit délicieusement

à Toreille àe tooi les hommes ; mais il fallait nuircher ubis à l'ennemi eomman : les pramotean de la rérolle ne poreot ol>teiiir cet eSbrt, et les entraves des Corses furent encore serrées.

Cependant les convolsionnaires, aolrenent dit les jansénistes fanatisés, deviennent de plus en plus nombreux, et le tombeau du diacre Paris produit des miracles bien autrement démonstratifs que œoi opérés par le tombeau de Mahomet. Le parti a nuintenant des ckcfe aussi hardis que fanatiques : il faut citer, entre autres, le nommé Pierre Vaillant, prêtre du diocèse de Treyes, qu'on enferma à la Bastille en 1725 comme agent de l'évèque de Senes, et qui fut relâdié en 1128. Cet ecclésiastique devait être banni du royaume; mais, étant parvenu à se cacher , il s'unit secrètement aux convulnonnaires, parmi lesquels il prit bientôt une grande influence, fondée sur les persécutions qu'il avait subies. Cet homme avait de l'esprit, de l'imagination, une certaine éloquence; les sectateurs de Paris reconnurent Vaillant pour leur chef, et s'appelèrent dès lors txuUaiiîi$tes» Ce janséniste, dans les espèces de sermons qu'il débite au cimetière de Saint-Médard, dit « que le prophète Ëlie est ressuscité, » qu'il reparait sur la terre pour convertir les juifs et la cour de • Rome. » Qui peut assigner des limites à l'esprit de secte? IKautres prêtres, notamment Augustin Housset, prêchent que Vaillant est le prophète lui-même; les convuisionnaires croient ou paraiaunt croire à cette résurrection, et se sont donné le surnom d'e^ts^^ens. Un autre prêtre, l'abbé Becheran , a mérité le titre de directeur de l'œutTe par la force avec laquelle il éprouve les convulsions r côndté sur la pierre funéraire du diacre, cet inspiré fait le saut de carpe avec une légèreté, une dextérité, un aplomb tels, qu'il pourrait déier les moteurs les pltu alertes qui nous viennent* de l'Espagne. On mit dernièrement l'abbé Becheran à Saint-Lazare, afin de prouver qu*il n'y aurait ni inspirations ni convulsions; et comme il n'en eut point ett effet, les convuisionnaires dirent « que Dieu l'avait ainsi permis » pour cacher la vérité à ceux qui la combattaient. »

Pendant que l'abbé Becheran donne de nouveau l'exempte des nuls périlleux dans le cimetière de Saint-Médard, l'abbé Blonde! préside une assemblée secrète qui se tient la nuit au château de Veraouiilet, près Poiasy, et où l'on prépare des écrits contre la bulle C/h^eiMte. L'abbé Vaillant assiste quelquefois à ces conciliabules; et comme c'est un article de ttn paimi les jaaténislei (Eàntlnéa que oe chef des

epoTniiMiiMi rçg est Elie, ils ne manqaeiit janals de voir une belle loeur Uaache ëteodue sar le château de Yemouillet quand le pr<K phète ressuscité s'y trouve.

L'esprit de parti doit, par essence, s'affranchir des lois de la raison; les Nouvelles ecclésiastiques, ouvrage rempli de force et de raisoBsement quand il se borne k combattre les molini:ites dans leurs absurdités, deviennent plus absurdes qu'eux lorsqu'elles procUment Texcellenee des doctrines du cimetière de Saint-Médard , et la pieuse gravité des saats de carpe pendant lesquek les dames sectaires produisent au grand jour leurs charmes secrets. Nonobstant ce ridicule, Mquel on pourrait s'en rapporter pour tuer doucement le pamphlet clandestin, l'archevêque de Paris, qui n'a pas la patience d'attendre ee genre de mort, attaque k coups de mandements les Nouvelles ecelé^ ttasfûpies ; il ne se passe pas de semaine que cette artillerie paslonle ne joue contre l'écrit janséniste. Le parlement, de son côté, sechanfla usez longtemps avec des numéros de ce journal , saisis çà et là par M. Héraut ; mais, depuis deux ou trois mois, cette compagnie, ayant trouvé que cinquante ou soixante magistrats en robe suffiraient bien pour faire justice de quelques feuillfs de papier, s'est iormalisée de ce que M. de Tintimille n&rchait toujours, à ce sujet, sur ses bri- (^ Non-seuiement messieurs ont cessé de brûler l'écrit janséniste, >ttis ils se sont pris à faire des remontrances au roi sur l'excès de PUflsance accordé l'an dernier à la constitution. Il était facile de railooner sur cette matière d'une façon convaincante; le conseil tut perMiadé, et Sa Majesté, par une déclaration adressée aux évèques, prescrivit « de ne point donner à la bulle l'importance d'une règle

* de foi , nuis seulement celle qu'on doit attacher à un jugement de

* l'Eglise, et de ne point imposer d'obligations aux laïques à cet

* égurd. » Cette déclaration donna un grand dessous aux molinistes; ■ais la compagnie de Jésus se mit sur-le-champ à travailler en son*- <Bivre pour reprendre l'édiâee de sa puissance, qu'elle voyait prè» 4ecnmler. Le roi rendit, dans le même temps, un éditqui répandit la consternation parmi les bons religieux noirs, bruns ou blancs, ha»

^ Vitoés au doux régime des donations faites à leurs couvents par les ^ou, sauvés à ce prix de la damnation. Cet édit, déterminé aussi fv les remontrances du parlement, est conçu de manière à réprimer les abus , à prévenir les surprises dans les donations , en assnfint m des Icg» anlbentîquet et légitimes. II faudra maintenant

que les bons confesseurs enfroqués accordent gratis l'absolation finale à leurs pénitents, et Ton doit. craindre qu'il ne meure à l'avenir pea de chrétiens consolés par eux.

II est moins facile qu'on ne pense de perdre l'habitude du pouvoir: Victor- A ini'dée , qui abdiqua l'année dernière, eût pu s'en repentir un peu plus tard; cette versatilité de la part d'un prince qui fut toute sa vie mobile et inconstant eût été d'ailleurs une émanation toute naturelle de son caractère. Mais il n'en est pas moins faui que Victor ait voulu ressaisir le sceptre qu'il remit librement à son fils. Les probabilités ont, dans cette circonstance, porté la multitude à croire aa bruit de cette renaissante ambition. La vérité, plus démonstrative encore, doit rétablir l'exactitude des faits; les voici dans toute leur sincérité.

Victor-Amédéc avait un fils qu'il chérissait; ce jeune prince, ajH pelé à succéder à son père , était rempli de qualités aimables dont le roi s'efiorcait de faire des qualités brillantes , lorsque l'objet de tant d'afTections et de soins mourut. Charles-Emmanuel , second ûls du monar(]uc, lui inspira alors la même sollicitude , mais non pas le même attachement. Sa 32ajeslé sarde n'avait jamais aimé ce prince, dont l'extérieur dis{];racieux l'humiliait. Cependant, la raison d'Etat dominant cette répugnance, le roi s'occupa assidûment de l'instruction de Charles, et n'épargna rien pour le rendre digne de la hante succession qii*il était appelé à recueillir. Celte lâche était remplie, et Victor avait marié son fils, lorsque, las des affaires, usé par cinquante ans de fatigues, et désirant jouir paisiblement du soir de sa vie, le vieux monarque prit la résolution d'abdiquer. 11 s'était attaché à la marquise de Saint-Sébastien, dame d'honneur de la princesse sa bellefille, non par un besoin impérieux de possession dès longtemps éteint en lui, mais par suite d'une douce habitude de communications confiantes qui s'était formée entre eux. Victor ressentait le plus violent désir de voir continuer sa race; il redoutait, plus que toutes les calamités du monde, que sa bru ne fût stérile. Dans cette crainte, Sa Majesté avait charge madame de Saint-Sébastien d'étudier les plus secrets détails du ménage de Charles, et de l'appeler, lui, Victor, à vérifier, dans certains moments, les remarques qu'elle aurait faites. Le roi était, comme je l'ai dit, revenu des brûlantes illusions de l'a-

iBOur; la marquise avait de la vertu; mais des rapports de la nature de ceux que ce couple observateur avait ensemble excitent les sens même froids ou refroidis ; la dame d'honneur devint maîtresse du roi, qui Tépousa ensuite le 12 août 1730, ving^t jours avant son abdication.

Ayant posé la couronne de Sardaigne sur le front de son fils, Yictor lui recommanda ses ministres comme des sujets fidèles, et, entre autres, le marquis à*Ormea: on verra bientdt comment ce g;eutilbomme reconnut les bontës de son ancien souverain. Le grand-père maternel de Louis XY ne s'était point trompé dans ses prévisions : il trouvait le bonheur au fond de sa retraite paisible, dans le sein de la religion , et grâce au commerce d'une épouse attentive. Mais les infirmités, souvent éloignées par les agitations d'une vie laborieuse, se déclarent souvent aussi dans les jours de repos : c'est ce qui arriva au roi descendu du trône de Sardaigne. Il fut frappé, l'hiver dernier, d'une violente attaque d'apoplexie dont il demeura défiguré. Luimême, dans cette circonstance, défendit à son fils de venir le voir; roais le jeûne prince écrivit à son père pour l'engager à se rapprocher de Turin, désirant, disait-il, être à même de lui donner à toute beure des témoignages de son respectueux attachement. Des bulletins ëlaiem cnvowés au roi régnant pendant la maladie de Victor; Ormea, pour premier témoignage d'ingratitude, cessa de faire prendre ces bulletins. Le vieux prince s'offensa de cette marque d'indiflfércnce , ^laquelle Charles était étranger; et ce dernier ayant été voir son père, en passant, pour se rendre aux eaux, à Chambéry, oii il résidait, il en fui très -mal reçu. Le roi Victor le traita, dans cette occasion, avec U même humeur , la même dureté qu'il lui avait prodiguées pendant son enfance , ce qui n'empêcha pas Charles de revoir à son r retour ce prince ai injustement sévère. Sa Majesté avait résolu de passer quinze jours à Chambéry, mais elle en fut détournée par le perfide Ormea, Ce ministre sentit qu'une explication ne pouvant n»tnquer d'avoir lieu entre le père et le fils, sa perte en serait peut- ^tre la suite au moment où il se flattait d'avoir bientôt un empire •bsolu sur l'esprit de Charles. Le marquis chercha doiic h faire concevoir des inquiétudes au jeune roi sur sa liberté dans le château de Victor; il parvint même à lui persuader que sa vie n'était point en •ûrcté. Sous un prétexte frivole que Charles allégua par écrit, il partit ^ cheval au milieu d'une nuit sombre , malgré les difficultés d'une

18 CHRONIQUES D£ L'<E1L-DE-BŒUP.

route mal entretenue, et ce départ précipité augmenta le méeonleB» tement du vieux roi, qui ne te méprit point au motif léger dont od avait voulu amuser sa crédulité.

Peu de jours après, Victor et sa femme partirent eux-mêmes poor le Piémont avec le projet de s'y établir. Le roi s'arrêta à Monealier, d'oii il écrivit à son Aïs que , d'après le conseil qu'il lui en avait donné, il venait s'établir près de sa cour, et qu'il l'invitait à lui isdjquer une nouvelle retraite. La première entrevue des deux ptiiices fut orageuse : l'ancien monarque reprocha au nouveau l'empire qu'il laissait prendre à ses ministres , qui le rendaient ingrat et dénaturé. Charles revint de cette entrevue sombre et soucieux ; d*Ormea prévit que la proximité de Victor ne tarderait pas de lui être funeste ; il pensa qu'il était perdu s'il ne perdait pas le père de son maître. « U » taut que je succombe, se dit-il à lui-même , ou que Victor soit jeté » dans une prison. » Mais comment amener un fils, jusqu'alors soumis et respectueux , à s'élancer bors des bornes du devoir jusqu'à priver son père de la liberté? Gomment porter Charles à soulever contre lui toute l'Europe par cet acte impie ? En recourant au mensonge, en chargeant le vieux roi de crimes imaginaires ; et la fable atroce du marquis fut promptement conçue. U. rapporta , avec un mystère feint , que Victor avait formé le projet de remonter sur le trône ; que ce prince avait consulté secrètement des médecins , des apothicaires de la cour; qu'il entretenait chaque nuit des courtisans dont le dévouement au roi pouvait être suspect; qu'on avait vu des officiers de l'ancien monarque examiner les endroits fkibles de la citadelle; qu'enfin Fosquieri, gouverneur de Turin , n'attendait que l'occasion de livrer cette ville à l'ambitieux Victor. « Voilà, sire, où » nous en sommes, ajouta à'Ormea avec fermeté; c'est à Votre lia» » jesté de voir si elle veut prévenir les événements funestes qui se » préparent, en descendant d'elle-même du trône , action qui vous » couvrira d'opprobre aux yeux des puissances, ou montrer une réu solution , malheureuse sans doute , mais indispensable , en faisant » conduire Victor dans une prison d'Etat. » Suffoqué par la terreur que lui inspiraient les prétendus projets de son père ; pénétra d'indignation par les conseils de. son ministre; flottant indécis entre la honte et la cruauté, Charles ne savait que i^pondre, que décider, lorsque tous les autres ministres, dont le traître d'Ormea s'était assuré, vinrent joindre leurs obsessions aux siennes , et montrer au roi

LOUIS XT. 19

k pvBumité d'un danger imagbuin.*. Charles prit un partL.. ce fat celui d'éter Im liberté à l'auteur de ses jouT&.

La nuit suivante, et tandis que Yictor dormait paisiblement aux partes de Turin, des grenadiers , armés de baïonnettes 'et munis de iambeanx, pénètrent dans la maison de ce prince, brisent à coups de hache la porte de sa chambre, qui soudain est remplie de soldats. Le ni était conché avec sa femme ; un ofiicier lui présente Tordre de MB ils ; il le repousse avec horreur. « Je ne répondrai point, s'écrie

> Victor indigné , à des gentilshommes descendus trop bas par la tra- » Uson pour que je leur adresse la parole; mais tous , grenadiers, » aTe»»vous oublié le sang que j'ai Tcrsé à votre tète pour le service «de l'Etat?... S'il en est ainsi, oses porter la main sur votre vieux • souverain; je n'obéirai point à un fils dénaturé. » On arrache le malheureux prince des bras de sa femme, qu'il tenait embrassée; ellcméne est traînée sur le parquet vers une autre chambre.. • Sa chenise , déchirée , mise en lambeaux , laisse bientôt son corps entièrement nu, exposé aux yeux des soldats. Enfin Yictor consent à se laiiser habiller. On le jette ensuite dans une voiture ; mais quand un eolonel des satellites, officier de fortune, veut y monter à ses côtés , Sa Majesté le repousse rudement : < Apprenez, lui dit-elle, homme » tiré par moi de la tourbe populaire, que, dans quelque état que soit

> votre roi, vous n'êtes pas fait pour vous asseoir près de lui. » Victor fat conduit à Révole, dans une maison dont toutes les fenêtres étaient grillées ; c'est là que vit ce malheureux prince , entouré de gardes et 4'espions , tandis que sa femme languit dans la forteresse de Ceva , parmi les prostituées.

Cependant d'Ormea, pour soutenir l'imposture jusqu'au bout, a Mt arrêter les marquis de Fosquieri et de EUvarol, ainsi que pluneurs autres seigneurs, qui ne savaient à quoi attribuer cette rigueur étrange. On envoya aussi en prison des médecins , des apothicaires , dont la surprise ne fut pas moins grande. Mais comme il ne fut trouvé dans les cassettes de Victor aucun papier qui chargeât ^ que ce f&t, 4)n relâcha bientêt tous ces prisonniers , de peur que h vérité ne répandît un trop grand jour sur les auteurs de cet affreux ceup d'Etat.

U est alligeant d'avoir à ajouter que Louis XV demeure paisible ipeelafcur d'un attentat qui plonge son grand-père dans les fers, ^poique Sa Majesté né puisse pas même motiver son inimaginable

indifTérence sur Terreur, car rambassadeur de France à la cour de Turin a clairement déclaré dans ses rapports que Victor-Amédéc était victime d'une intrigue ministérielle. Notre cour se tait quand il ne faudrait, pour rompre les chaînes du royal captif, que détromper un iiis abusé. Il est à craindre, dit-on dans le conseil, de voir Charles-Emmanuel s'unir avec l'empereur, qui, tout bien examiné, n'a micune raison de prendre ce parti. Et c'est à une considération sans réalité que Louis XV rend hommage, au mépris de la nature , du devoir, de l'honneur, sacrifiés dans sa propre famille ! Sous l'empire d'un tel scrupule, ce prince pousse la faiblesse jusqu'à ne pas demander qu'on adoucisse la captivité de son grandpère! jusqu'à laisser l'épouse d'un roi confondue avec des filles de mauvaise vie !

Tandis que les événements que je viens de rapporter se passaient à Turin, d'autres intrigues moins graves, mais presque aussi honteuseS) avaient lieu dans un Etat voisin. Le duc de Parme , Antoine Farnèse, est mort sans postérité le 10 janvier, et, par son testament, il appelle à lui succéiicr don Carlos, son petit-fils. Par une dizaine de traités, l'empereur s'est engagé à laisser prendre cette direction à l'héritage du prince défunt; mais les rois ont le privilège de violer impunément les engagements dont la violation déshonorerait les autres hommes. Charles VI ne pouvait se décider à laisser remettre le pied en Italie à cette maison d'Espngnc qui, une fois dans celte presqu'île, songeait à faire valoir ses droits sur les autres Etats jadis espagnols, et que possède maintenant la cour de Vienne. La duchesse douairière de Parme, pour favoriser l'empereur, avait déclaré qu'elle était enceinte; en conséquence, les troupes autrichiennes étaient entrées dans la capitale du duché, déclarant, au nom de Icnr maître, qu'elles remettraient cet Etat au prince ou à la princesse à naître, ou, à son défaut, à l'infant don Carlos.

Philippe V prit donc patience; mais le terme ordinaire de la grossesse d'une femme étant passé, et Sa Majesté Catholique ne pouvant se persuader qu'il y eût à cet égard quelque chose de particulier pour la duchesse de Parme, ce prince somma la France, TAnglelerrc et les Etats Généraux de se joindre à lui pour donner à don Carlos l'investiture des duchés de Toscane, de Parme et de Plaisance. La Grande-Bretagne seule agit si efficacement auprès de Charles YL

qu'eUe le détermina à remplir enfin la promesse tant de fois signée. Voyant qu'il n'y avait plus moyen d'éluder, la duchesse de Parme déclara que les symptômes de sa grossesse s'étaient évanouis ; et don Carlos, à la tète de six mille Espagnols débarqués à Livourne, prit possession de l'héritage qui lui était acquis. Et voilà un nouvel échantillon de la bonne foi de ceux qui, sur la terre, sont l'image de la Divinité.

Passons à un autre témoignage de cette justice des maîtres du monde. La pénurie des finances inspira de tout temps des expédients plus ou moins heureux, dans lesquels l'équité n'entra jamais qu'en qualité de considération bien secondaire ; mais on n'avait pas encore porté aussi loin qu*on vient de le faire le mépris des intérêts publics. Le contrôleur général savait que le commerce des blés était une source féconde de richesse. Pourquoi, dit-il un jour, ne ferions-nous pas Sa Majesté marchande de blé ? Une bonne idée en amène une autre : après avoir imaginé la spéculation royale, on pensa qu'elle serait bien plus fructueuse encore si elle était exclusive. De là cet accaparement, ce monopole organisé qu'on nomma le pacte de famine^ et dont les statuts criminels remontent à l'année dernière. Ces menées furent quelque temps mystérieuses : des agents achetaient secrètement des grains dans les provinces, qu'ils affamaient, et les revendaient ailleurs pour le compte de Sa Majesté. Aujourd'hui l'on n'y met plus de mystère; vous entendez parler hautement dans les marchés des <i blés du roi : M. le contrôleur général est à la tète de notre » opération, disent les agents du monopole à qui veut les entendre ; » et partout il se trouve des archers et de la corde prêts à faire raison ^ux plaignants.

Les convulsionnaires sont devenus nombreux et presque puissants. Ces rêveurs inquiètent plus le cardinal de Flenry que la révolution du royaume de Sardaigne; et le cabinet de Versailles, qui vient de ▼oir froidement emprisonner le grand-père de Louis XV comme un Yoleur de grands chemins, s'alarme sérieusement des sauts de carpe dit cimetière de Saint-Médard. Dans un tel danger, le roi a rendu le 2î janvier une ordonnance portant que ce cimetière sera clos immé- ^tement, et qu'il sera fait défense de l'ouvrir autrement que pour ctuie d'inhumation. La même ordonnance défend, sous peine de pri- *<^» de l'assembler dans les rnet ou maisons adjacentes. M. Héraut,

lîentêBaiil de police, ea robe, 8*esl rendm le M ■!& lien de

de» convulùoBBaiiCft et )'■ bit fermer en n préoeBOe. Le l«ideviiii

«B liiait aift-dcssas ëe la porte :

De par le roi , défense à Diaa De lure niradle en oe lie*.

Ce distiqae , que les Nouvelles ecclésiastiques commentèrent avec esprit, échauffa la bile de M. l'archevêque de Paris, qui, le 27 mars, fulmina un mandement contre cette fenifle; mais cet écrit pastoral, conçu ah iratn^ n*eut pas l'assentiment général, même parmi les constitutionnaires. Vingt-deux curés de Paris, après avoir fait à monseigneur des remontrances sur Pesprit ultramontain de son mandement, refusèrent de le publier. Le prélat se mît dans une grande colère contre les ecclésiastiques récalcitrants, qui se bornèrent à lui répondre :

Quoi , vous êtes dévot et vous vous emportez l

Cependant l'œuvre épiscopale de M. de Vintimille fat démneée au parlement comme renfermant des principes contraires à cens de l'Eglise gallicane ; cette compagnie se disposait à rénatr toutes ses chambres pour juger l'affaire , lorsque le roi fit à mtstievm la dé- /fense de connaître d'aucune cause concernant la discipline ccii6siastique sans sa permissioa expresse. Le parlement, qui vit clairement d'oii partait le coup, se promit de se venger à la première occasion sûr la pourpre romaine de Fleury de ce qu'il faisait en ce moment pour ternir la pourpre augistrale. M. de Vintimille eut de ce c6té gain de cause de par le roi , quoique , dans la chalenr àm. combat, il eût oublié de faire chanter un Te Deum en actions de grâces de la naissance d'une princesse : Marie-Adélaïde de France. Mais les curés tinreat bon, ils ae pubUèrent potni le mandemeal.

Pendant que des dissidences reâigieoses occupaient la covr de France, l'empereur Charles VI recevait de la diète de Batisboome la pragmatiqui-êanction conânnée, à quelques eiceplions près, par les princes de l'Empire. Cette assemblée avait fait registre de la Doncialion des archidudicsscs, femmes de l'âectear de Bavière ci dm prinee électCHral de Saxe, amis m>n de la proteslitioa de Féleetearde Bavière lui-même et des éleelesrs deSaxecldttI^latioat,qiti de Icar cbcC, préteadakut avoir des dioito à k. Mccesiimi aatrkkieaac. Jfo»-*

ixnns XV. 28

ebêlMBices diverses oppositions, la diète donna un rescrit portant acceptation et garantie de la loi impëriale. Yoîlà une nouvelle source de guerres.

Hier j'ai trouvé fous les habitués de VQEil'de-hœuf d^une bumeur charmante; on riait à se tenir les côtés, et je me suis doutée tout de suite, à Tuniversalité de ce transport, qu'on devait rire aux dépens de quelqu'un. Je ne me trompais pas : M. le duc de Richelieu , veuf depuis quelques années de sa première femme, est revenu en poste de Tienne pour épouser mademoiselle de Guise, dont il est amoureux. Cet amour a dispensé les parents de la fiancée de faire stipuler dans le contrat que le mariage serait complet; cela, vu les soupirs préalables, va sans dire. Or, point de flamme amoureuse sans jalousie : le duc recevait k Versailles les compliments des seigneurs sur son prochain hymen, lorsqu'il vit s'avancer vers lui certain éciiyer de feu madame de Richelieu, écuyer dont on n'a point oublié l'intimité «ree elle. Ce gentilhomme se faisait un devoir de joindre ses félicltMîons à celles de tout le monde; mais le duc le reçut fort mal. « Quoi ! monsieur, lui dit-il , vous savez déjà que je me marie ! vous « êtes bien alerte! Je reçois votre compliment, mais de loin, je vous • prie, de très-loin. » Et Richelieu tourna le dos au complimenteur, laissant aux familiers de FCEeWe-ôceu^ une ample provision de matière malicieuse et de bon sang.

•I*ai rapporté aux rieurs une petite anecdote digne de succéder à eelle que je viens de raconter. Mademoiselle de Clermont, aussi eoBstanie dans sa douleur qu'elle le fut dans son amour, ne peut se consoler de la perte de M. le duc de Melun. Une mélancolie qui ne vit q«e de souvenirs s'est emparée de cette jeune princesse ; ou la voit Cfrer seule des journées entières dans les bosquets lointains du parc de Versailles. On dirait la nymphe Echo pleurant au fond des bois la nort du beau Narcisse. Une femme sensible est plus près qu'on ne pense de la dévotion : chez elle, l'amour profane n'est souvent séparé de Pamonr pieux que par un repli du cœur; c*est cette mince barrière qui disparaît de quarante-cinq à cinquante ans. Mademoiselle de Clermont se confesse souvent au père Bertin, récoUet de Versailles, le prototype de tous les courtisans enfroqués. La jolie pénitente, malgré «I douleur, n'a pu s'empêcher de raconter qu'à sa dernière confesston le père lui disait après la révélation de chaque péché : a Boni

U CHROmOUES DE L*ŒIL-DE-BŒnP.

M princesse, ne vous Cstigues pas. » Et que, lorsqu'elle eut fini, oe moine ajouta : « Que Votre Altesse ait U bonté de prendre U situatt tion la plus commode, afin que j'aie l'honneur de lui donner i'ab- • solution. I»

La guerre est décidément déclarée entre la cour et le parlement; voici le manifeste qui a déterminé les hostilités. Le parlement arrête « qu'attendu que la défense du roi relative à la discipline ecdésiasti- » que attaque les principes constituant la cour des pairs, il ne peut » continuer ses fonctions aussi longtemps que cette défense subsis- » tera. » Les conseillers Pucelle et Titou , qui , dans la délibération préalable, avaient opiné avec le plus de force contre 1* interdiction royale , furent enlevés au sortir du palais et conduits , le premier, qui était en même temps conseiller et abbé, dans son abbaye; le second au château de Yincennet. A cette nouvelle , le parlement met en permanence ses chambres assemblées. Le roi lui ordonne de continuer son service ordinaire. Feignant de prendre cet ordre pour une restitution de la plénitude de ses droits, ce corps remet le mandement de M. de Yintimiile entre les mains des gens du roi; ceuxci prennent des conclusions , et le mandement est condamné comme abusif. Le lendemain un arrêt du conseil casse celui du parlement; une députation de ce corps est mandée à Compiègne, où se trouvait la cour, à l'effet d'entendre la signification des ordres du roi. De retour à Paris, la députation ayant fait son rapport aux chambres assemblées, le parlement, dans un accord unanime, déclare, le 30 juin, que tous ses membres se démettent de leur charge et déposent la simarre. Fleury, dont la politique est trop faible et les vues trop peu élevées pour faire tête à uu pareil orage, met alors beaucoup d'eau dans son vin; il fait négocier secrètement auprès de messieurs ^ qui reprennent de nouveau leurs fonctions , et s'immiscent de nouveau dans les affaires de discipline ecclésiastique. Un arrêt du parlement supprime des imprimés qui circulent dans Paris sous le nom du nonce de la cour de Rome , en ce que ces écrits semblent établir en France une juridiction attachée au caractère d'un envoyé du pape» Cet arrêt ranime la guerre , que Ton croyait apaisée. Le roi , par sa déclaration du 18 août, détermine la manière dont Sa Majesté entend qu'à l'avenir les affaires publiques soient traitées au parlement, et défend que les appels comme d'abus soient portés aux chambres assemblées, mais seulement à la grand'chambre. Messieurs refusent

d'enregistrer cette déclaration, la regardant comme contraire aux yëritables intérêts de la couronne... Le roi est supplié de la retirer.

La fermentation était an comble : les Parisiens voyaient déjà suspendus sur leurs têtes les malheurs de la Fronde; leur imagination effrayée renouvelait les barricades, la cavalerie des portes cochères, ^ guerre des pots de chambre , et tout ce cortège de calamités qui marquèrent le déplorable ministère de Mazarln. Les premiers ministres cardinaux ne rassuraient point le peuple : Richelieu, Mancini et Dubois, chacun dans son genre, laissaient des souvenirs amers, et la robe rouge de Fle^ry effrayait les paisibles Français autant que jadis les effraya l'oriflamme de Charles Martel.

Le Z septembre un lit de justice fut tenu à Versailles, oii le parlement avait été mandé. La déclaration du 18 août y fut enregistrée; mais , le lendemain , nouvcUe protestation du parlement et contre le lieu oii le lit de justice a -été tenu, et contre l'enregistrement qu'on y a fait. Messieurs ajoutent qu'ils ne cesseront de représenter au roi Pimpossibilité de mettre à exécution un acte qui détruit les attributions de la compagnie , et déclarent qu'ils suspendent de nouveau leurs fonctions. Là-dessus tous les présidents, tous les conseillers ^ enquêtes et des requêtes sont épilés, et le même jour, 7 septembre, la grand'chambre est commise pour former la chambre des ▼testions.

Victor-Ailiédée, roi de Savoie, a vu finir son esclavage, mais avec ttvie; ce malheureux prince n'a pu trouver de clémence dans le eceur de son fils... Est-il donc pour le trône une nature spéciale ! Le Vieux monarque avait été transporté de sa prison de Révoie dans la forteresse de Pontarlier. La première était en vue de Turin ; Charles- Emmanuel l'apercevait des fenêtres de son palais, et tous les jours ee prince prenait le plaisir de la chasse sous les murs de la maison ^ l'auteur de ses jours languissait captif. Un étranger, franc et ^^7^\y fit sentir à d'Ormea l'inconvenance de cette proximité d'un "^ régnant et d'un père esclave. Victor fut éloigné et sa femme lui *ttt rendue. L'indigne ministre fit défendre à cette infortunée , sous peine de la vie , de révéler qu'elle eût été détenue parmi les prosti- ^tt^es de Ceva.

Se sentant atteint, dans les premiers jours de novembre, d'une ma- ^dic qu'il jugea mortelle, Victor demanda à voir son fils, promet- ▼I. 3

te CHROl^IQUES DC L*ŒIL-DE-BŒUF.

tint de ne loi »dre«scr aacvn reprecbe. Mais d^r««« prérint «Ile «ntreme, qui mbs doate c4t déc^vtrert le secret de s» perfidie » moment où la tombe allait en engloutir les traces avec la victime. Le premier roi de Sardaigne mourut sang awir pu Toir son fiis , pour loi dire qu'il loi pardonnait.

Louis XV avait appris depuis peu de j«irs cette lugubre velle, lorsqu'il rappela les membres du parlement exilés en tembre. Ces magistrats exercèrent une terrîWe vengeance contre So Majesté, en la eompUmentant sur la mort de son aïeul , dont la vie s'ëuh terminée, à quelques pas de nos frontières, dans une obscure

prison.

Rentré le 1" décembre, la parlement envoya une députation au roi pour le supplier de retirer sa déclaration du 18 août; Flenry s'attendait à cette démarche, cl, las de guerroyer avec des gens ù obstinés, il avait d'avance annoncé à Sa Majesté qu'a serait juste de aatisfaire messiews sur ce point Le règlement demeura donc comme non avenu.

Deux nouveautés dramatiques fort distinguées ont paru cette année sur la scène française : Tune tragique, la Zain de M. Voltaire» l'autre comique, le Glorieux de M. Destouches. Ces deux ouvrages iront à la postérité, quoique ni l'un ni l'autre ne soient exempts de défauts. Parlons d'abord de la tragédie.

n ne fallait rien moins que le brillant succès de Zaïre pour consoler M« Voltaire de l'échec de sa pauvre Eriphile *, qui n'a fait que paraître au théâtre. L'abbé Desfontaines avait été consulté par l'auteur sur cet ouvrage , que ce critique trouva mauvais , et dont il annonça la chute. L'impétueux tragique , blessé vivement de cet arrêt, traita Desfontaincs d'âne, de cuistre, de pédant, d'homme sans goût. « Nous verrons, monsieur, répondit l'abbé, auquel de nous deux le » jugement du public méritera tous ces titres-là. Mais sachez, en at- » tendant, qu'il ne suffira jamais, pour faire une bonne tragédie, » d'accumuler des vers pompeux, des sentences ronflantes, des traits » brillants, des beautés de détail en un mot; il faut encore sa\oir » concevoir une action et la concevoir raisonnablement. » Le par-

* Cette tragédie , refaite et trèa-améiiorée , a reparu en 4748 sous le titre de Sémiramis.

UMJIS XV. %T

Um fut de l'avis de DeafontaÎBes : c'est no griet de plus |^o«r Yol-taire; jamais il ne pardonnera à son Aristanfue d'a¥oir eu raison.

La destinée de ZéMre fut bien différente ; le public aecueiliit eet MiTiaçe avec des transporte d'adniration inexprlmabJes. Ëtooidisy enivrés, les spectateurs laissèrent passer les deux ou trois preauèresleprésentations sans nèler la moindre critiqBe aux éloges prodig^ués àTauleur; mais, quand ils commencèrent à s'habituer à la ¥«e de l'astre ëlineelant, les mats restrictifis arrivèrent. Le parterre édaîi^ tnwva qu'en examinant de sang-froid la marche de cette pièce on es voyait à chaque instant dépendre la colitinuation d'un mot retenn,. et qui souvent devrait être dit; que toute la lable roulait sur un quiproquo de comédie qui ne durerait pas un instant, si Orosmane, au lieu de laire le matamore et de se monter la tète à propos de rien, apportait dans sa conduite un grain de cette raison que l'amour peut troubler, mais qu'il ne saurait détruire entièrement, surtout ches un prince qui gouverne avec sagesse, et que Tauteur fait parler quel» quefois comme un Solon. Zcure produit donc aux yeux de l'homme impartial l'effet de ces édifices tout à la fois élégants et majestueux qae l'on craint de voir crouler sur la base trop légère qui les supporte; il ne faudrait pour renverser cette belle construction qu'un pourçuot sensé , et Ton est surpris pendant toute la représentation qu'il ne soit pas articulé.

Ce défaut capital était choquant à la première apparition de Toi^ ▼lage; mais Voltaire a fait d'importantes corrections : il en fait encore tous les jours qu'il a beaucoup de peine à ûûre accepter aux comédiens, dont ces changements fatiguent la mémoire. Je dois à eet égard rapporter une anecdote plaisante, qui a fait admirer la pfé* scnce d'esprit d'Arouet. Dufrène est chacgé du personnage briliaat d'Orosmane, qu'il joue avec une j^rfection que cet acteur peut pus* ser tout entière dans la chaleur de son jeu. L'auteur de Zaùre a si»» gulièrement modifié le rôle de l'impétueux sultan, depuis qu'il est bgé dans la tète du comédien; mais, après un bon nombre d'actes de complaisance , ce derniv ne se prêtait plus 'qu'avec une extrême répugnance aux oorrectionj que M. Voltaire ne cessait de demander^. Aux heures oh l'infatigable correcteur venait ordinairement ebcn Dttfrêne, celui-ci usait du moyen vulgaire, mais sûr, de faire dire qu'il était sorti. Vaine précaution! on ne se débarrasse pas ainsi d'un poêle que guide l'amour-propre ; Voltaire, au défaut d'i

communication directe, glissait ses Variantes dans la sermre de son Orosmane. Désolé de voir que DufrèDe n'y avait plus égard, l'auteur t'avisa dernièrement d'un stratagème qui lui réussit mieux. Sachant que le comédien devait donner un grand dîner, il lui envoya un pâté de perdrix avec recommandation expresse au messager de ne point dire d'où venait le présent. Un pâté, quelle qu'en soit l'origine, est toujours bien reçu par un homme qui traite ses amis, surtout quand il ne coûte rien. Remettant à un autre temps le soin de découvrir son bienraiteur. Du frêne fît servir la pièce de pâtisserie aux acclamations unanimes des convives; ou procéda avec pompe à l'ouver- . ture. Soudain un fumet exquis parfuma la salle à manger; mais l'eau vint à la bouche et la larme à l'œil de tout le monde lorsqu'on découvrit douze tètes de perdrix s'élevant avec orgueil au-dessus d'un massif succulent de viandes assorties. « Le pourvoyeur mystérieux a «voulu que la galanterie fût complète, dit l'amphitryon enchanté; » chacun de ces jolis oiseaux a dans le bec un petit papier qui , sans » doute, est une devise ingénieuse... Charmante allégorie, messieurs, » que celle qui se présente sous la forme d'un pâté... Voyons. Ah! » je devine maintenant le mystère, reprit Dufrène en riant; l'auteur » de l'envoi est celui de Zaïre, et tous ces petits papiers sont autant

• de lettres de change tirées sur ma mémoire : ce sont des correc- » tions. M Un grand éclat de rire accueillit cette révélation; chacun loua la façon heureuse dont Voltaire faisait agréer ses changements... « Vous avez raison, mes amis ! reprit Dufrêuc; je ne sais pas si notre » poète se nourrit des mêmes principes , mais nous lui prouverons

• que nous les avons goûtés. » On fit d'abord honneur au pâté ; et le lendemain, au théâtre, le brillant écrivain reconnut qu'Orosmane avait fait accueil aux corrections. J'ai cru devoir rapporter celte anecdote, parce qu'il n'est pas sans intérêt pour l'histoire dramatique qu'on sache que Zaïre, l'une de nos plus belles tragédies, tient une partie de son mérite d'un pâté de perdrix.

Ajoutons que l'auteur doit une notable portion de ses lauriers à mademoiselle Gaussifa, jeune actrice douée d'une sensibilité entraînante, d'un accent enchanteur, qui, dans le rôle de Zaïre, produit l'effet le plus touchant. On admire surtout la grâce avec laquelle cette charmante actrice meurt frappée par son terrible amant; pour peu qu'elle y mette de bonne volonté , ce coup de poignard fera sa fortune.

Dafréne n'est pas moins applaudi dans le Glorieux de Destouches que dans i'Orosmane de Voltaire. On dit, au surplus, que cet acteur joue M. de Tufière avec d'autant plus de naturel, que lui-même servit de modèle à l'auteur pour dessiner celte figure. Voici, en effet, dans la vie privée de Dufrêne, un trait qui seul caractérise le personnage» Un soir, ne se sentant pas disposé à jouer, il appela son valet: « Champagne, lui dit-il, allez au théâtre dire à ces gens que » je ne jouerai pas aujourd'hui. » Le valet malicieux rendit le message tel que son maître le lui avait donné... et les comédiens de rire aux larmes.

Quoi qu'il en soit de l'origine du Glorieux, celte comédie est un des bons ouvrages du Tbt'atre-Français i l'heureuse opposition du caractère de Lysimon à celui de Tuiière est du meilleur comique; rien de plus ingénieux encore que la scène du contrat, oii le financier ne fait écrire, à côté de la kyrielle de son gendre futur , que le prénom d*Antoine, avec cette solide qualité :

Et seigneur suzerain d'un million d*écus.

Toujours échauffé par l'action et par le choix des situations, Destouches a versifié cette pièce avec un talent qu'on ne retrouve dans aucun autre de ses ouvrages. Ce talent apparaît cependant dans- le Philosophe marié, mais ce sont des éclairs.

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