l'échelle de FEIfMES
— Ne voyez-vous pas que vous ne pouve^ vous passer un jour de cette femme? que vous Ja poursuivez partout? que vous êtes jaloux de ceux qui rapprochent? que ce soir^
nà elle vous a parlé amicalement^ en vous touchant if éventail, vous ète^ devenu pâle de joie et que le «EUT a failli vous manquer, je le parie?.,. N'est-ce point de Paiçour tout cela? Et elle-même, ne vous suit-elle pas partout du regard? ne* voyez-vous pas qu'elle vous préfère à tout 7 . — Vous croyez ? s'écria Henri.
— Je le crains, car je prévois les suites funestes d'une telle liaison. Si voïre amour n'est qu'un sale désir, honnêtement habillé, je n'ai rien à dire; mais si, au eontraire, cet attachement est pur et profond, prenez garde, Henri, car vous allez, les yeux bandés, sur un abîme. Vous'nê^vez point tous les périls que vous courez.
— Les choses n'en sont point là, Monsieur; un amour silencieux ne peut blesser la susceptibilité de l'époux le plus ombrageux, et . . . ^
— Vous me comprenez mal. Croyez-vous donc que je veuille vous faire peur du mari? Qu'importerait sa ^colère? Que me fait à moi qu'elle soit mariée? La faute d'une femme ne déshonore que celui qui en souffre, et non celui qui en profite. La société l'a voulu ainsi. Elle a enlevé aux croyances la garde des mœurs pour la remettre aux tribunaux de police correctionnelle. L'adultère n'est plus qu'une contrebande tarifée , comme celle du tabac, et Von peut filouter, code eii main, l'honneur d'un mari. Cela est bien, et cette loi nous va! D'ailleurs ce Carthon niérite tout. Y aurait-il encore une morale, que l'on pourrait lui en refuser les profits. Puis, ne sais-je pas aussi, moi, que le bonheur vaut bien qu'on l'achète, fût-ce par un crime? Si vous trouviez cet homme en travers de la porte
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du paradis, je vous^dirais : Tuez-le et entfez ! Mais^ prenez garde, Henri, le paradis que vous croyez yoir, c'est Fonfer !
— Oh ! si vou&connaissiez Ernestine, Monsfeur!
— Et qui vous dit que je ne la connais pas ? Vbus aveii été séduit par quelques lueurs d*exaltation qui brilleaC en elte? Elle avait du cœur, cette femme. Ce n'est point sa faute si la société le lui a desséché. C'est un être malheureux qui n'a pu faire entièrement le vide dans son âme. Mais ne vous laissez prendre ni à la rêveuse tristesse que vous verrez parfois flotter sur son visage, ni à ses, élans de sensibilité, ni à sa passion d'un instant. Tout cela est chez elle à fleur de cœur, rien ne va jusqu'au • fond; Plaignez-la, cette femme, car elle doit bien sonfl*rir; mais ne l'aimez pas, car le monde lui a ôté la puissaice de rendre un homme heureux. Vous aurez toujours pour rivaux, dans son cœur, les bals, les diaçiants et les titreS. Si elle vous aime aujourd'hui , c'est que son exigjtence est déserte et tourmentée, c'est qu'elle cherche quelque chcfee à quoi se reprendre, qu'elle a trouvé l'amour sous sa main"* et qu'elle veut en essayer. C'est qu'après avoir tout usé, iV lui est tombé dans la pensée de restreindre sa vie et qu'elle
a rencontré chez vous un reflet de ses premier^ sensar#tions, un souvenir de ses jeunes années. Elle espère se retremper dans cet attachement. Route obligée que suivent toutes ces femmes dont'le mpnde a mangé le cœur! Quand^ l'ennui des fêtes est venu, elles tentent l'amour. Puis, c^ aiguillons deviennent trop émoussés pour leur blaseraent, et alors elles essaient le vice ! comme ^ ces malheujceux dont le palais, brûlé par l'ivresse, ne sent bientôt plus le bouquet des vins délicats, et qui cherchent un dernier cliatouillement dans les liqueurs les plus acres et les plus dévorantes. . .' «.^ *
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Et ne croyez pas que votre contact puisse Tépurer ni la raviver^ qu'un amour durable prenne jamais racine en elle ; non, la société Ta foudroyée. Au dehors, elle a conservé la forme humaine; mais au dedans ce n'est plus que poussière. Lier votre cœur de jeune homme à ce cœur brûlé , c'est coudre une étoffe neuve à une vieille. Vous emporterez la pièce, Henri, je vous en avertis, — Oh I je ne veux^pas vous croire. Monsieur. Non, si cet ange était ce que vous dites, il faudrait douter de tout. Cela ne peut être ; et quand cela serait, je ne voudrais pas le savoir. Ah ! vou§ ne m'éveilleriez pas, si vous saviez combien mon songe est doux et beau !
— Et croyez-vous que je ne le connaisse pas ? Pensezvotis donc que je sois arrivé où je suis sans avoir aussi dormi quelque temps dans mies illusions ? Et qui n'a rêvé, au moins une fois, une femme dont il pût faire sa madone ? J'ai caressé toutes ces chimères , et je sais que lorsqu'elles sont perdues, il faut s'envelopper la tête comme César, et attendre que la vie ait achevé de vous tuer.
— Pourquoi voulez-vous me le^ ôter, alors î .—C'est parce que je veux vous les conserver, au contraire, que je vous crie de prendre garde. Je vous vois avec épouvante prêt'à" tomber comme moi dans l'indiflférence et le mépris. Ah l vous ne savez pas ce que c'est, enfairt, que de s'envelopper dans l'amertume de son doute comme dans un suaire ! que de croiser ses bras sur sa poitrine, A JAMAIS I pour ne plus les rouvrir!.,. Vois-tu, Henri, quand l'incrédulité et le dédain pour tout vous prennent à la gorge, il n'y a plus pour vous rien de doux sur la terre. Vous devenez le démon qui flétrit les fleurs qu'il voudrait cueillir; vous lisez à travers les poitrines; vous devinez la cause dé chaque chose; vous n'avez plus
même le bénéfice de Terreur. Oh ! rindiflférence, vois-tu ! c'est la lèpre ! elle rejette hors de la création, sépare de tout... et Ton n'en guérit pas ! Je le sais, moi, mon Dieu ! oh ! je le sais !
La voix de Tersin était toute vibrante de larmes.
— Moi aussi je comprends tout cela, dit le jeune homme avec émotion; mais la souffrance vous a rendu défiant, mon ami^ vous venez de le dire. Vous pouvez douter d'une âme qui mérite que Ton croie en elle. Pensez- vous donc que tous les cœurs se corrompent sous la soie, et que rien de pur , de dévoué et de fidèle ne puisse se cacher sôus cette écorce mondaine?
— Écoutez-moi, s'écria l'avocat en saisissant la main de son pupille. Il le faut!
Ceci est une vieille histoire. Il y a dix ans au moins de cela, j'étais jeune encore et j'avais confiance, quoiqu'une fois déjà j'eusse été trompé*
Il tomba dans ma nuit une jeune fille de dix-sept ans, plus belle et plus ingénue que je ne puis le dire. Elle prit en pitié ma tristesse, et bientôt je sentis qu'elle voulait m'aimer.
Je résistai d'abord, car j'avais peur. -Je savais que cet attachement pourrait se briser quelque jour, et que tout le bonheur de ma vie resterait au bout ! Mais elle pleura, et ma prudence fut oubliée.
Oh ! alors le ciel descendit en terre pour moi.
Cela dura des mois entiers. Je commençais à rire de mes craintes d'autrefois ; je me demandais s'il était vrai que j'eusse pu redouter la fin d'un tel amour.
Je partis pourtant, force que j'y étais, et je fus deux mois absent.
Quand je revins!..
La jeune fille s'appelait madamb Honore de Carthon.
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Henri poussa uu cri.
— Cette histoire est instructive, qu'en dites-vous? demanda Alphonse avec un sourire à taire pleurer.
Mais le jeune homme n'entendit pas. Sa tète s'était plongée dans ses deux mains avec un sourd gémissement, et les larmes passaient à travers ses doigts entr'ouverts. ' Tous deux restèrent longtemps silencieux.
— Eh bien ! Henri, dit enfin Tersin en se penchant vers son pupille, eh bien ! n'avez-vous rien à répondre?
— Je l'aime ! dit le jeune homme en sanglotant.
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