‹ Chroniques de la mer (volume 2)Chapitre 20 sur 45 · DIX MS.APR^S · texte numérisé non relu

DIX MS.APR^S

Jamais les eœars sensibles n'aimèrent les plaisirs }>ra]fants, vain e( stérile bonbear des

gens qui ne spntent rieiL

i.-J. Rousseau.

Un tel hymen est l'enfer de ce monde.

YOLTAIRK.

Alphonse Tevsin était placé devant un immense bureau -tout couvert de papiers , d'expéditions de jugements et de livres de droit. Dix ans Tavaieat bien cruellement changé. Son visage était blême, maigri , et des cheveux gris retombaient des deux côtés sur ses tempes, laissant à découvert son |iaut front chauve.

Près de lui * se trouvait assis un jeune homme d'environ vingt anS;, à la chevelure blonde, à Tœi] bleu et limpide, à la voix chaude, harmonieuse et pleine de caresse* • .

252 l'échelle de femmes.

C'était Henri de Vernon, son pupille, arrivé à Paris seulement depuis (quelques mois.

Alphonse Tersin, alors avocat en réputation, avait, peu d'années auparavant, sauvé la fortune du père d'Henri de Vernon ; et celui-ci en mourant lui avait légué le soin de veiller à l'héritage et à la conduite de son fils jusqu'à sa majorité.

Tersin avait d'abord accepté cette charge ainsi qu'un devoir; mais peu de temps lui avait suffi pour s'intéresser à son pupille comme à un fils.

En efiet , jamais cœur de jeune homme n'avait été plus pur, plus candide, plus ardent pour le beau et le bien, qœ ne l'était celui de Henri ; jamais plus puissantes facultés ne s'étaient alliées à plus de générosité tendre et dévouée.

Déjà quelques essais heureux publiés par lui avaient fait concevoir à Tersin les plus brillantes espérances sur son talent. Au moment même où le jeune honune entra dans son cabinet, il achevait un article signé de son nom, qui venait de paraître dans l'une des Revues les plus célèbres de Paris. ^

— J'étais avec vous, Henri , dit l'avocat en souriant, et montrant au jeune auteur le journal qu'il avait devant lui. J'aime ce que vous avez écrit là ; mais j'aurais voulu le trouver ailleurs.

— Et pourquoi cela, Monsieur?

— Parce que les hommes d'avenir ne doivent pas, comme la sibylle, écrire leurs oracles sur des feuilles volantes, et que d'ailleurs il y a toujours danger à ces publications morcelées et incomplètes.

C'est pourtant ainsi que se font les réputations promptes et les fortunes littéraires. Un journal est un crieur public qui apprend votre nom dans tous les carrefours.

— Et c'est justement cette facilité de profit et de siiccès^ que je redoute. Elle séduit et fait sacrifier les études consciencieuses à une littérature éphémère. Les jour- Aya sont les maisons de prostitution de la pensée. Vous qui les faites^ yous êtes le sérail mercenaire auquel la foule ylfidt demander le plaisir d'un instant. Vous amusez, mais c'est tout. Aucun lien de confiance, d'admiration, d'amour ne rattache votre lecteur à vous. Lorsque vous faites un bon livre de bonne foi , vous pouvez vous dire : a Certes il y a par le monde quelqu'un pour qui cette œuvre sera une révélation de lui-même, quelqu'un qui m'aimera à cause d'elle. Mon Kvre va établir de mystérieuses alliances entre mon âme et d'autres âmes éparses dans la foule. Qui sait combien d'amis il va me faire! Combien de femmes, peut-être, qui vont devenir mes secrètes amantes , et pour lesquelles mon nom sera culte désormais l » Et ces persuasions parfument le cœur de je ne sais quelle fraîche confiance ; elles encouragent à être grand et loyal à son génie. Alors le travail sincère devient un besoin ; et l'on est beau parce que l'on tâche d'être vrai.

— Ah ! ce que vous dites là. Monsieur, je le pensais comme vous, je l'ai senti bien des fois. Je n'ai pas confondu la gloire avec la célébrité. Moi aussi il me semble que le génie ne doit pas jeter chaque jour sa carte de visite au public, qu'il ne doit pas ressembler à ces femmes i la mode qui promènent partout leur beauté. Il faut que la muse habite le sanctuaire, qu'elle chante loin des yagues ^t des cabales. Jeune fille modeste, brodant près de sa uière, cultivant les roses de sa fenêtre, et regardant les étoiles, le soir, c'est dans ce doux et pur retirement qu'elle deviendra belle et digne de l'amour des cœurs choisis. ^^i> je sens tout cela. Monsieur. Vous avez raièon. Je ^ écrirai plus dans les journaux.

25i L^ÉGHELLE DE FEMMES.

— Et TOUS ferez bien, Henri; ne vous mêlez au monde que pour Tétudier. Mais, poëte des misères et des passions de la vie, il faut observer celle-ci d'après nature. Ne tombez pas non plus dans une exagération d'isolement qui vous empêcherait de connaitie le milieu dans lequel vous êtes plongé. Voyez la société, pour la peindre. C'est une galerie où vous trouverez de quoi couvrir votre album. Vous continuez à voir le comte et sa famillet

— Toujours, Monsieur. On m'a reçu sur votre présentation, avec une bonté dont j'ai été touché.

Tersin sourit.

— Oui ; oh ! ce sont des gens fort bien nés , et prudents*

— Ils ont pour vous une estime et une admiration bien senties.

— Cela doit être; je les méprise, moi f j'ai leur infamie en portefeuille, et je n'aurais qu'à remuer un peu toutes ces existences, pour faire monter là fange qu'elles cachent au fond. Puis, ils savent que j'ai quelque influence, ils la ménagent.

Songez-y bien, ajouta l'avocat en souriant, je vous ai donné simplement une carte d'entrée pour voir la comédie de salon; mais n'allez pas prendre cela pour une réalité, et croire que ces gens sont autre chose que des acteurs qui jouent leur rôle.

— Vous exceptez sans doute de ce jugement madame Honoré de Carthon ? dit le jeune homme en rougissant ; celle-là ne peut tromper, car la sensibilité et la bienveillance rayonnent sur son visage. 'Elle paraît belle de sa bonté, encore plus que de sa beauté.

— Je n'excepte personne, Henri. Personne, entendezvous?

L'avocat était devenu grave au nom de madame de

LAMRANDE DAME. 255

Carthon. Dam ce moment quelqu'un entra^ et Henri de Vemon se retira.

Environ deux mois après cet entretien, Alphonse Tersin revenait d'un bal donné chez le comte, et auquel, contre son ordinaire, il avait assisté. Son jeune pupille était encore près de lui , et la voiture roulait rapidement siir le quai d'Orsay.

Alphonse paraissait sombre. Henri était préoccupé. Tous deux gardèrent un long silence. Enfin Tersin le rompit brusquement.

*-^ Madame Honoré de Carihon vous platt beaucoup, Henri ?

Celui-ci tressaillit et devint pâle. Cette révélation subite de sa pensée la plus intime le déconcerta au point qu'il ne put répondre sur-le-champ.

— Beaucoup, dit-il enfin. ,. ^

— Oh, beaucoup ! j'eprit Tersin, en secouant la tête avec tristesse; on m'en avait averti, et je l'ai vu moi-même ce soir. Vous aimez cette femme.

— Moi, Monsieur?...

-r A quoi bon ce mystère, Henri? Parce que mes cheveux tombent, et que mon front se ride, croyez-vous que . je sois un vieillard sans cœur qui ne peut rien comprendre aux passions ? Il fait nuit, Henri, vous ne voyez dans ce moment ni ces rides ni ces cheveux, vous n'entendez que ma voix qui vous parle, et c'est une voix encore jeune, une voix d'ami ! Votre main, enfant. Causons d'amitié, et parlez-moi à cœur ouvert. Je ne vous verrai pas rougir.

— Vous êtes bien bon avec moi, moiisieur Tersin ; je ne puis ni ne veux vous tromper; mais la question que vous m'avez faite, je n'avais point osé encore me l'adresser à moi-même.

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