‹ Chroniques de la mer (volume 2)Chapitre 25 sur 45 · LE JEUNE HOMME · texte numérisé non relu

LE JEUNE HOMME

L'amonr porte à la folie les-esprits jeunes et tendres ; ils se faneût dans leur flenr, pef^ dent la fralchear de leur printemps, et ioai; le fruit des plus douces espérances.

Shakspeare ((xentilshommes tle Yéroné.)

Consolation !... mot absurde.

A. LncHET.

Peu de jours après ce que nous venons de rapporter, Henri de Vernon et Alphonse Tersin se promenaient ensemble au bois de Boulogne. Une rencontre devait avoir lieu entre le premier et M. Honoré de Carthon. • La cause avouée de la querelle n'était autre que la publication d'un article assez vif de Henri de Vernon, inséré la veille dans un journal, et dirigé contre le conseiller d'État. Tersin seul connaissait le motif véritable du duel. Quelque plausible que fût celui mis en avant, il n'en avait point été dupe; la veille, il avait arraché la^ vérité à

i LA a&ANSE DAKS. 383

soq pupille^ et il avait appris de lui que M. de Carthoa lui-mèmef a^ait proposé c^ expédient^ qui évitait tout scaQdale et motivait le combat,

Alphonse s'était expliqué facilement Tiritention qui ' avait guidé la conseiller dans le cboix de ce prétexte sin- * galiep.

11 marchait depuis quelque temps près de Hènri^ lorsqu'il s'arrêta tout à coup et regarda sa montre.

— M. Honoré de Carthoir est du meilleur ton en toute chôse^ dit-il ; il se fait attendre pour se couper la goi^e comme pour un bal. Save^vous quel est son témoin?

— JeFignore. \

— Quelque duc et pair au moins! car U faut que cette, affaire ait de Féclat. Un conseiller d'État qui se bat^ c'est assez rare pour être mis dans les gazettes.

— Je pen^e que vous vous trompez. M, de Garthon doit éviter tout ce qui pourrait donner Tévell à des interprétations qui le déshonoreraient.

— Enfant I croyez-vous donc que ce soit une veugeance de cœirr ou d'amour-propre qu'il Cherche à satisfaire contre vous? Ne voyez-vous pas encore que ce duel est un calcul politique? Il espère effrayer les écrivains qui l'attaquent, en montrant qu'il sait punir une injure. Forcé de vous demander raison, il a pensé du moins à tirer parti de son courage obligé. Il sait que le ridicule tue un homme politique, et il voudrait faire peur, afin de ne plus faire rire. Il pense que s'il se farde avec votre sang, on u'i^era désormais le regarder d'aussi près au visage. Puis, il a craint peut-être que vous n'allassiez publier votre bonne fortune ; et il a besoin, non de Thonneur de sa femme (que lui importe?), mais de sa réputation. Oh ! il a senti tout cela, allez; c'est un homme habile. Il sait tourner chaque chose à l'avantage de son plan. Tout lui

284 • • L'É'CHELIE DR FEMMES.

devient marche-piea; l'infamie porte grain^^^jicc ces gens-là !... Soudez-leur un carcan au cou, ettts*j)aryieï^ dront à le dorer et à s'en faire un c8lli«r de haute ^Iflteralerie.

Henri écoutaîtTersin avec une grave tristesse.

— Tout ce*^ue vous dites peut être vrai, répdndit^il; mais cpie me faisait cet homme et ses arrière-pensées ? Il fallait qu'Ernestine. ne fût point compromise; il me pro4 posait un moyen, j'ai dû accepter. - * . — Ah ! puis(ju'il-voulait un article qui justifiât un àm, que Tjt me l'avez-vous dit, Henri ? Je vous aurais foum les^t^, moi ! J'ai de quoi mettre cet homme au bagne de l'opinion publique !

H/iyi allait répondre, mais un tilbury parut au milieu d'un ^uage de poussière. - - - ."

-r- C'est lui ! dit le jeune homme.

• M. de Carthon et son témoin descendirent presque aussitôt, et s'avancèrent vers ceux qui les attendaient.

Le conseiller d'État s'excusa de sou retard, et tous quatre s'enfoncèrent davantage dans le bois. Enfin ils-s'arrètèrent.

Tersin et le témoin d'Honoré de Carthon se rapprochèrent pour régler les conditions du combat.

— Je ne vous parle point d'accommodement. Monsieur, observa ce dernier; car M. dé Carthon m'a déclaré n'en point vouloir souffrir. ^

Tersin sourit amèrement :

— Je le sais. Monsieur; il faut qu'il y ait un coup de pistolet de tiré, pour que les gazetiers l'entendent de leur bureau. Nous sommes prêts.

Les adversaires se placèrent à vingt pas, vis-à-vis Fua de l'autre.

Les deux coups partirent en même temps.

^ LA ORANBE DAME. 288

La balle de Henri alla se perdre dans les feuilles, celle de M. de Carthon dans la t)oitrine du jeune homme. Le soir, tous les journaux parlèrent de la rencontre qui avait eu lieu entre MM. Honoré de Carthon et Henri de Vernon, en annonçant que Ton craignait pour la vie de ce dernier.

Les attaques contre le conseiller d'État cessèrent le même jour.

^' Cependant, Henri ûe moirrut pas de sa blessure.: grâce aux soins de son tuteur, il se rétablit lentement; mais sa Itmvalescence dégénéra en une langueur qui résista à tous les efforts de la médecine. Bientôt Tersin s'aperçut avec effroi que le danger n'avait fait que changer de flforme, et que le traitement qu'avait suivi Henri, en épuisant chez lui les sources de l'existence, lui avait laissé les germes d'une maladie de consomption, à laquelle il semblait devoir succomber.

Une cause nouvelle vint bientôt accroître ces dangereux symptômes.

*Tant que la blessure de Henri de Vernon avait fait craindre jpmir ses jours, madame de Carthon s'était informée de sa situation avec une scrupuleuse exactitude. En apprenant sa convalescence, elle se sentit joyeuse, et comme déchargée d'un grand fardeau. Sûre de ne l'avoir point tué, elle commença à réfléchir à cette liaison , qui lui avait déjà causé tant de douloureuses inquiétudes. Quelques mois de séparation avaient amorti le premier élan de sa passion; elle s'était accoutumée à l'absence de Henri, et son amour était presque une habitude perdue. De retour à Paris, elle avait été de nouveau entourée de tous les alléchemepts du grand monde. Elle se demanda ' si cet attachement exclusif et jaloux, dans lequel elle s'était isolée à' la' eampagne, ne lui deviendrait pas une

286 l'échelle de femmes.

chaîne bien lourde au milieu des plaisirs tumultueux de la ville. C'était d'ailleurs un sentiment dont elle avait désormais respiré tout le parfum, et qui ne lui laissait Tespoir d'aucune émotion nouvelle. Elle avait voulu savoirce" que c'était que l'amour d'un poëte de vingt ans, et maintenant elle le savait. Ce jeune homme était un roman la jusqu'à la dernière page; il pouvait y avoir ennui à le feuilleter de nouveau.

Puis, quelques rumeurs avaient couru le monde relafivement à la rencontre du conseiller d'État et de M. Henri de Vernon. Le nom d'Ernestine avait été yaguement mêlé à ces récits ; il était peu sage de renouer, en face de l'attention publique, une liaison qui avait été déjà rompue une fois, d'une manière si terrible. La loyale ardeur dif jeune homme était elle-même à redouter, car il ne savait pas 9'envelopper des précautions qui évitent le scaifdale; et elle savait déjà, la prudente femme, que le vice est moins dangereux dans le monde que la passion, parce qu'il sait mieux se cacher.

Enfin, n'était-ce pas exposer de nouveau Hehri à quelque sanglante catastrophe ? Cette seule pensU la faisait frémir !

Tant de raisons la déterminèrent.

Avec un admirafile à-propos, elle se rappela lesd^roirs que lui imposait son titre de mère et d'épouse.

Et elle se résolut de leur faire le noble sacrifice de ce qui lui restait d'amour.

En conséquence, elle écrivit à Henri une lettre pleine d'une douloureuse résignation, qu'elle terminait en redemandant son portrait.

Henri s'évanouit en lisant cette lettre.

Revenu à lui, il envoya à madame de Carthon ce qu'elle lui demandait; sans réponse.

LA aRANBI^ DAKIS. 28?

Madame de Carthon ne vit dans cette conduite qu'un aanque d'égards.

Mais Henri!... Il sentit dès lors qu'il était frappé à Bort, et il s'en réjouit : si la maladie ne Teût pas tué , il ait fallu qu'il se tuât lui-rmême.

I Car Henri n'avait pas pour cœur un de ces airains onores, qui, sous le choc de la passion, jettent un éclat frrible, et dont la vibration meurt et s'évanouit insensiiement ; chez lui tout était fort et vivace ; c'était un de es hommes fidèles qui s'enveloppent dans leur croyance, fe manière à ne faire qu'un avec elle, qui y concentrent imte leur vie , que l'on peut tuer avec une pensée , et au œur desquels chaque sentiment entre jusqu'au manche, omme un poignard !

L'abandon d'Ernestine ne fut pas seulement pour Henri a perte d'une affection, ce fut la destruction d'un culte, îette femme avait été pour lui une formulation vivante le toutes ses chimères de bonheur ; en la perdant, il perlait le monde qu'il s'était créé* Il n'avait plus confiance ai espoir ; IL DOUTAIT !

Et il était si jeune, si échauffé d'enthousiasme, si haut placé dans la vie !•.. Ce désenchantement était la chute de Phaéton, du ciel aux enfers I

Oh ! c'est alors qu'il comprit les avertissements que rersin lui avait donnés I mais il était trop tard. Il sentit îull ne pouvait, comme celui-ci , se faire une armure du oaépris, et se résigner à marcher seul dans l'existence. La maladie qui l'avait brisé, ne lui avait pas laissé assez l'énergie pour accepter cette dure destinée ; il préféra mourir I

Alors il se laissa aller au désespoir qui pouvait aider à cette résolution. Il s'empoisonna avec ses souvenirs, il se suicida avec son àme, jour par jour^ heure par heure. Ce

Î88 l'égueile de femmes.

fut une longue agonie que lui-même se faisait ^ qu'il coït templait , et qu'il souffrait.

Enfin, il sentit que l'heure était venue.

Une dernière fois, il voulut parler à celle qui Tavai tué. il lui écrivit, en lui renvoyant ses lettres et un mé daillon, renfermant une boucle de ses cheveux, qufj avait toujours porté suspendu sur sa poitrine.

Mais madame de Carthon ne reçut pas ce message. Ë&l était à la campagne, et n'arriva que le lendemain.

Sa calèche découverte suivait la longue et étroite rm Saint-Jacques, se dirigeant vers le Luxembourg. Devau! elle, se trouvait sa belle-sœur, madame la duchesse à Cartlion, avec Elisabeth ; à ses côtés; un jeune et blond colonel allemand, attaché à l'ambassade d'Autriche.

Elle causait gaiement et à demi voix. Le jeune étrange avait pris familièrement son éventail, dont il s'amusait ^ et ses regards tombaient sur ceux de la jeune femme, toul humides d'une tendresse voluptueuse.

— Mon Dieu, l'infâme rue î dit tout à coup Ernestine, ei respirant un flacon de senteur ; comment peut-on vivn dans cette fange, sans soleil, sans fleurs et sans arbres 1

— Ces gens y sont habitués, ma chère, observa la duchesse ; le peuple n'a pas besoin d'air pour vivre.

— Qu'importe d'ailleurs ? reprit l'officier blond et rose^ avec une mélancolie charmante, il y a quelque chose qui tient lieu de soleil, de fleurs et d'arbres.

— Et quoi donc , colonel ?

— Le regard d'une femme. Madame, le regard aimé ! IJ éclaire, il parfume, il rafraîchit.

Les yeux d'Ernestine s'abaissèrent sur le jeune militaire, avec une expression ravissante de douceur.

Dans ce moment, un embarras de voitures arrêta là calèche.

LA GRANDE DAMS. ^9

— Qu'est-ce que cela ? demanda Ernesline ?

— Un convoi. Madame.

— Ah, mon Dieu 1 quelle malheureuse rencontre !... Gela attriste et fait mal !

— n y a bien des voitures de deuil, dît la duchesse ; il ! paraît que c'est quelqu'un de né que Ton enterre. Qui donc

ce peut-il être?

r'- — Monsieur Henri de Vernon , répondit une voix austère.

k Les deux femmes se retournèrent vivement à ces mots ; Ernestine en poussant un cri et toute pâle ; la duchesse se

imita rire.

— Ah ! c'est vous, monsieur, Tersin ! dit-elle, je ne sa- : irais d'où venait cette voix ; vous m'avez effrayée !

^ L'avocat s'inclina silencieusement.

— Comment , M. de Vernon est mort ? reprit Nathalie. Quel dommage !

— Le monsieur pâle? s'écria Elisabeth. Ah, tant mieux!

Et elle fixa, en souriant, ses yeux âpres et étincelants sur le corbillard qui passait.

— Quel est ce jeune homme? demanda le colonel allemand ; le connaissiez-vous, Madame ?

! — Un peu, balbutia Ernestine.

Au même instant la calèche partit.

Tersin la suivit des yeux , puis, reportant la vue sur le cercueil qui montait la rue Saint-Jacques, demi-caché sous les draperies du chariot funèbre :

— Heureusement que les cadavres n'entendent pas I ' pensa-t-il.

Page 1