l'ÉGHSLLS de KEMMES
fit peu d'attention : Tassassinat médical d'un homme du peuple est chose trop obscure pour qu'on en parle longtemps.
Puis^ qu'importe une mort au plus grand nombre?... Dans cette foule qui se presse^ demi-étoufiee^ pour enlever quelques miettes au banquet social^ un homme qui tombe, c'est un concurrent de moins et une place de plusl Une fois son cercueil emporté, ses voisins sont toujours plus à l'aise; ^t, dans notre société perfectionnée, il y a toujours plus d'hommes qui ont intérêt à la mort d'un autre, qu'il n'y en a d'intéressés à son existence.
' Lorsque Dumont entra, Marguerite poussait des plaintes étoufiees.
— Eh bien, qu'est-ce? qu'est-ce? ma petite mère ? dit-il en s'approchant... Vous avez, à«e qu'on m'a dit, un abcès qui ne veut pas crever? Ah! ah! aht ce n'est rien que cela... Voyons un peu... Dame, ma chère, les enfants, c'est comme une bouteille de vin, ça fait plus de plaisir à commencer qu'à finir.
Et, après s'être assuré du point auquel le travail était arrivé :
— Allons, patience, patience, un peu de baume d'acier, et bientôt il n'y paraîtra plus.
En même temps il tirait le forceps de son sac de cuir. La vue de cet instrument efiraya Marguerite.
— Oh, non ! non ! s'écria la malheureuse femme, en se roulant au fond de son lit clos ; vous me tuerez... Laissezmoi... je ne veax pas, laissez-moi !
— Allons, voyons donc, enfant; iJ faut être plus raisonnable, que diable! Vous savez bien qu'on ne peut pas faire un poupon comme on écosse des petits pois. Ah I ah ! ah I Ne craignez rien, ce sera l'affaire d'un instant... puis vous ne souffrirez plus. Vous n'avez pas toujours dit, je ne
Yeux pas^ ma chère... ce n'est pas maintenant le moment. Ah! ah!
— Ëst-il farceur^ ce Dumont^ murmuraient entre elles les voisines^ qui ricanaient à la porte : diable de farceur^ va!
Marguerite résista encore quelques moments ; mais Cosquer lui ordonna rudement de se soumettre à ce que Ton exigeait : elle céda.
Une heure après^ elle accoucha d^une fiUe^ au milieu de douleurs inouïes.
— Et encore c'est une fille ! dit le mari, en brisant sa pipé à terre avec colère. *
— Une fille? reprit l'accouchée; mon Dieu! c'était bien la peine de tant souffrir ! i
Voilà comme la pauvre tfnfant fut reçue dans la vie : une imprécation et un soupir saluèrent son entrée!
— C'est fait, dit gaiement M. Dumont. Vous voyez bien, Marguerite, que ce n'est pas le diable, après tout; seulement il ne faut pas faire la petite bouche et se refuser au secours de l'art. Ah ! ah ! ah ! Maintenant vous n'avez plus besoin que de repos et de tranquillité d'esprit. Prenez des aliments en même temps légers et substantiels. Eh bien ! vous n'avez pas une serviette dans la maison pour m'essuyer les mains?
— Non, Monsieur.
— Diable ! il parait que le trousseau a été un peu négligé. Ah ! ah! ah! C'est égal, comme je vous disais, de bon bouillon, des viandes blanches; surtout pas d'imprudence. Adieu, je reviendrai dans quelques jours.
Et M. Dumont sortit.
40 l'éguklle i)i; fsitmis.
Nous ne croyons pas nécessaire de dire qu'aucune des TecomxnaDdations du médecin ne fut suivie^ ni ne pouvait Pétre.
Marguerite se rétablit comme toutes les femmes de sa classe^ non par les soins tendres ou le régime alimentaire^ mais grâce aux efforts d'une nature puissante. Seulement^ comme il arrive toujours en pareil oas^ elle conserva la fface des efforts. La vitalité luxuriante et pleine de fraîcheur qui embellissait la jeune fille fût remplacée^ chez la jeune mère^ par ce flétrissement que laisse la victoire même d'une vigueur native contre la maladie^ et Marguerite prit la physionomie fatiguée et flasque qui distingue les femmes du peuple. ^^ "* ' "
Les soins pénibles qu'elle fut obligée de donner à son enfant achevèrent d'effacer ce qui pouvait lui rester de beauté^ et bientôt vint pour elle cette vieillesse anticipée^ si tristement laide^ que produit la souffrance jointe au travail.
Cependant l'enfant grandissait et le temps s^écoulait.
Le ménagé du maçon était devenu ce que devient toujours le ménage du pauvre : une association de peines e^ d'irritations amères. La première ivresse qui suit forcément l'union d'un homntfs et d'une femme qui ne se haïsseot pas encore , avait été bien vite puisée. Cette fièvre de jeunesse pas^ée^ 4e peu d'affecticm caressante^ née de désirs communs, s'était évanouie, pour faire place à l'indifférence.
Quelques mois leur avaient suffi pour effeuiller cette fleur de la Vie que des habitudes polies réussissent, par-
LA FKMHE DU FIVPLS. Il
fois^ à conserver fraiclie plus IcHigtemps, mais qui^ dans les grossières nécessités d'une existence misérable^ se brise et se flétrit bientôt. Le mariage avait été pour eux comme ces pilules qu'une enveloppe sucrée déguise aux enfants ; ils en avaient bien vite épuisé la douceur^ et ramère substance seule était restée. N'ayant rien trouvé pour remplacer les premières jouissances de leur union^ ni la sympathie qui se développe entre des âmes qui se comprennent; ni Tintelligenee qui unit par les pensées comme les sens par le plaisir^ ils étaient bientôt arrivés à un ennui réciproque d'eux-mêmes.
Cosquer d'ailleurs n'avait jamais éprouvé d'attache^ment réel pour Marguerite. Il avait connu celle-ci servante chez l'entrepreneur qui le faisait travailler^ et l'avait demandée en mariage pavce qu'il lui fallait une femme> et qu'il lui supposait quelques épargnes* Mais il n'avait^ en tout tempS; considéré son ménage que comme un lieu de repos où il venait se délasser le soir et cuver son eau* de-vie le dimanche^ lorsqu'il avait pu économiser une ivresse pour ce jour-là. Sa femme n'était à ses yeux qu'une servante sans gages^ qu'il trouvait commode d'à* voir pour préparer ses repas^ faire son lit et le partager « Cet homme était du reste l'homme du peuple dans t^ute sa franchise. Être borné aux seules satisfactions de ses appétits^ capable pourtant d'un brusque élan vers le bien^ quand la passion lui criait au cœur; mais inhabile à cette bonté de détail qui fait èa vie facile à ceux qui nous entourant. Pois toutes les ténèbres de l'ignorance l'en* vekyppaient. C'était une espèce de machine neryeuse^ méchante ou généreuse^ selon le bras ou Toecasion qui le poussait ; riche terrain où la bonne et' la mauvaise semence pouvaient fructifier également; mais^ en tous cas^ nature trop grossière pour se plier à cet intérieur «ans
a l'échelle DE FEHinSS.
sance y sans amour et sans poésie qae le hasard et la société lai avaient fait.
Peut-être y avait-il dans l'organisation de Marguerite quelque chose de plus heureux. Sans être exempte des vices de sa condition, elle avait conservé une nature vive et tendre, une intelligence déliée. Placée fort jeune, par la domesticité, au milieu d'une existence aisée; dégrossie au contact d'êtres plus éclairés, elle en avait acquis une certaine douceur de sentiment, une sorte de délicatesse inconnue à son mari. Aussi quand cette âme, amollie à l'air d'une civilisation raffinée, se trouva froissée contre une âme endurcie à la peine, y eut-il pour elle douleur et épouvante. Elle avait été capable peut-être de rêver une union, sinon tendre, du moins calme* et facile, comme celles qu'elle avait pu voir dans la classe qu'elle avait servie. Elle n'avait vécu ni parmi les jurements de la colère, ni parmi les cris d'ivrognes ; ce fut pour elle une triste nouveauté.
Elle s'y accoutuma pourtant. Ce cœur n'était pas si haut placé qu'il ne pût descendre aux habitudes brutales; ces organes telleiij^nt délicats qu'ils ne pussent s'accoutumer à l'haleine yineuse, aux menaces farouches et aux saletés du vice ou de la misère ; mais ce changement ne s'opéra pas sans un flétrissement moral qui dessécha la frdcheur d'âme de la jeune femme, comme les premières misères avaient fané celle de son visage. Au total , pourtant, tous deux faisaient ceiqu'au Pont de Terre on appelait un bon ménage; Gosquer ne battait pas Marguerite.
Les années j)assèrent ainsi sans apporter aucun changement sensible à la position des deux époux. Leur fille Catherine devint grande, et la famille continua à vivre sous la menace du lendemain. La fortune de Cosquer n'avait ni augmenté ni diminué. Placé immédiatement
LA FEMHK DU FECJ?LE. 13
sur le bord de Tindigence^ il eût fallu peu de chose pour qu^il y tombât : une maladie de quelques jours ^ un manque de travail , un abaissement de salaire !.. Il avait eu le bonheqr d'échapper à tous ces dangers^ mais sans en retirer aucun avantage pour l'avenir. Il avait vécu au jour le jour^ nivelant toujours ses dépenses et ses bénéfices^ sérieusement occupé de n'épargner aucun de ceux-ci, et appelant les vices à son aide quand, par hasard, les besoins ne suffisaient pas pour tout absorber. Véritable gaspillerie de sauyage, qui fait violence à sa faim pour manger tous les fruits de Tarbre, dùt-il en mourir, sans songer que demain le besoin reviendra; insouciante prodigalité, si naturelle à qui n'a Fhabitude dq compter que sur le jour présent^ et que ne pQ|}rront détruire ni les petits traités d'économie populaire couronnés à l'Académie française, ni même les sermons du curé , là où il reste encore des sermons et des curés !
Malgré tout, Marguerite comtnençait à regarder le présent sans crainte. Catherine était forte, et pouvait déjà lui être utile. Bientôt il lui serait possible d'entrer en condition, et d'aider ses parents d'une pytie de ses gages: c'étaient de grandes assurances contre l'avenir.
Ajoutez, pour comble de bobheur, que la* jeune fille avait reçu du ciel le plus^beau présent qu'il puisse faire à l'enfant du pauvre :
Elle mangeait peu.
UN ENTREPRENEtfR.
Tont jnste assez d'honneur ponr n'être pas pendo.
D'Epagdt.
Ait. 4U- Tonte coalition entre ceux qni foni tnhvailler des ouvriers , tendant à forcer rabaissement des salaires... sera pnnie d'an emprisonnement de s^ joqrs à un mois, et d'ane amende de 200 fr.à 3,000 fr.
Gode pénal.
iUors l'bomme méchant qu'ils anient cm leur dit : Je Yons donnerai do travail à tons, y la condition que VQos mtaillerez le même temps et qae je ne ^ons payerai que la moitié de ce oue je vous payais; car je yen. hien vons rendre service, mais je ne veax p*ft me miner. F. ns La Mbitnais.
Le chantier dans lequel travaillait Cosquer était celui de M. Bordenson, l'un des entrepreneurs lés plus employés de Brest. M. Bordenson avait reçu du ciel une de ces larges figures violacées que Pon est convenu de regarder comme des types de franchise et de loyauté; aussi avait-il établi avec une grande facilité sur la place de Brest sa
XA. yiMME 9n fXCftI. 15
Mputotion d'homme probe et du boa ênùad. Rien du raite
ne lui manquait pour jouar c^ deux rôles ^ m la yùU
hautes ni le8 gros rirea^clatanta^ ni les poignées de nuûn
royalement distribuées. Il appelait tout le monde mon
cher, et Q(mnaissait au juste la fortune de chaoun. Quoique
âg^ d'environ quarante an8> il était encore garçon et tout
devait faire présumer qu'il ne changerait pas d'état. On
l^Ufiçuaait bien dans certains lieux d'ôtre libertin, avare ^
et de n'avoir que tout juste Thonneur légal exigé par le
code; mais^ au total, c'était un homme qui payait bien ses
contributions^ ne faisait pas de dettes, et rendait très*
^:a^aotement ses visites du premier de l'an; en un mot^ ce
qu'on appelle un honnête homme f
Il avait terminé depuis quelques mois plusieurs entreprises importantes^ et il était dans un de ces moments de repo3 qui suivent une grande activité industrielle, ùmtent de sa balance de comptes, et peu pressé de travail, il lisait tranquillement le Journal des Débai$, vis^à'Vis son associé Durand, alors sérieusement occupé i délayer de l'encre de Ghin^ dans un godet.
— C'est effroyable I s'écria-t-il tout à coup, en posant le journal sur son pupitre et étendant son large mouchoir de coton rayé, pour se moucher à Paise) si le gouvernement ne sévit pas rigoureusement, l'industrie est perdue.
— Qu'est-ce que c'est? dit le monsieur à l'encre d# Chine, sans lever la tète.
— Toujours des coalitions d'ouvriers, mon cher; paiv tout des demandes d'élévation de salaires.
— On a l'article 415 du Code pénal, répondit tranquillement Durand, en essayant un tire-ligne.
^^ Sans doute; mais à quoi servent les lois, si on ne les applique pas? Ces jurés sont bêtes avec leur indulgence i Ohl je voudrais être appelé, moi, à juger de pareilles af^
46 l'échelle de FEUlfES.
fgdres I Toujours le maximum, le maximum de la peine^ et nous verrions après I Non^ c'est qu'il faut absolument en finir avec les prétentions de ces drôles-là^ sans quoi U n'y aurait plus de société.
Durand taillait une plume de corbeau. îl ne répondit rjen^ et tous deux restèrent en silence un instant; mais tout à coup Bordenson reprit :
— r A propos, Durand, avez-vous vu les autres entrepreneurs?
— Oui; rabaissement des prix pour les journées de maçons, de charpentiers et de tailleurs de pierre est convenu.
— Parfaitement. S'ils font les récalcitrants, eh bien ! nous les laisserons s'en aller. Nous ne sommes pas pressés d'ouvrage maintenant, et puis il faudra bien qu'ils reviennent ou qu'ils meurent de faim.
— C'est clair, ils seront toujours libres de choisir, observa tranquillement Durand, en passant la plume de corbeau dans sa bouche.
Et il se remit à l'ouvrage, tandis que Bordenson continuait son journal.
Le soir même, en faisant la paye de ses ouvriers, l'entrepreneur leur annonça que ses travaux étant terminés pour le moment, il n'avait plus besoin de leurs services. Ce fut pour chacun de ces hommes comme un coup de massue.
Bordenson s'y attendait; mais il demeura inflexible à leurs prières.
— Cherchez ailleurs, fut la seule réponse qu'ils purent en obtenir.
Ils coururent eflTectivement chez les autres entrepreneurs; mais tous étaient avertis, tous refusèrent. Il leur fallut revenir vers leur ancien patron. Sa réponse fut d'àbord la même : il n'avait plus de travail à leur fournir.
Puis enfin^ comme attendri, il leur dit qu^il eonsentirait à reprendre quelques-uns d'entre eux, mais à des prix réduits.
Ce n'était point là ce qu'ils avaient espéré ; ils se retirèrent.
Bordenson haussa les épaules en les suivant des yeux.
— Us sont fiers maintenant parce qu'ils ont Testomac plein ; mais dans quelques jours nous verrons !
Ses prévisions se réalisèrent. Il avait compté sur la £ûm comme sur un auxiliaire, et elle ne lui fit pas défaut. La lutte ne pouvait être longue entre Thomme riche, qui avait la liberté d'attendre, et le pauvre, auquel il fallait le pain du lendemain.
Les ouvriers de M. Bordenson vinrent le prier de les reprendre en diminuant le\irs salaires. Les autres entrepreneurs obtinrent successivement le même résultat.
IJn seul ouvrier n'accepta point ces arrangements nou* veaux : ce fut Gosquer. Refusé dans tous les ateliers, il n'en persista pas moins à lutter contre cette coalition, qu'il sentait injuste et qui le révoltait. Quelques gens lui dirent bien que le droit était pour lui, et que la loi punissait la ligue des maîtres comme celle des ouvriers; mais nul ne put lui indiquer le moyen de faire valoir ce droit ; nui ne put lui apprendre comment lui, ignorant et pauvre, il pourrait recueillir des preuves, soutenir un procès et obtenir justice.
Puis , il faut le dire, Gosquer ne crut pas bien fermement à cette loi, qu'on prétendait devoir le protéger. Homme du peuple, il ne connaissait, des codes imposés par d'autres, que ce à quoi il avait dû se soumettre jusqu'alors : c'est-à-dire l'ordre de payer son impôt d'argent et de sang. La loi, pour lui, c'était un gendarme et un garnisaire. Aussi n'alla-t-il rien demander à la justice hu-