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Chroniques de la mer

Les vapeurs du matin venaient de s'entr'ouvrir ; le soleil illuminait les pointes arides de Pharmacuse et dessinait les rivages ombreux de Chypre. Les oiseaux marins, que la prévision de la tempête rapproche des eaux, s'élevaient joyeusement dans l'azur du ciel pour annoncer un beau jour. De tous les enfoncements de la grande ile sortaient des barques qui couvraient les flots, aussi nombreuses que les nids des alcyons vers le solstice d'hiver. Mais, plus loin du rivage, et vers la haute mer, un seul navire venant de Crète, cinglait alors vers Sala mine.

C'était un vaisseau bithynien, construit pour le plaisir de la navigation, non pour la guerre. A sa proue sans éperons étincelait un soleil d'or, dont les rayons semblaient sortir des flots, tandis qu'une lune d'argent ornait sa poupe couleur de saphir. Le roi Nicomède, en le plaçant sous la double protection d'Apollon et de Diane, lui avait donné le nom grec de Didyme (deux.) 11 conduisait à Chypre un Romain, son hôte, que les guerres civiles avaient forcé de fuir l'Italie.

Le jeune praticien se trouvait alors à la poupe du Didyme, assis sur une chaise d'ivoire. L'expression de son visage, naturellement fier, était aimable au premier abord ; mais, en le regardant avec plus d'attention, on y découvrait un fonds d'orgueil et d'inflexibilité qui lui donnait quelque chose de redoutable. Bien qu'il sortît à peine de la première jeunesse, il était déjà chauve, infirmité que tout l'art du tondeur n'avait pu cacher. Cependant il s'était évidemment appliqué à la déguiser. Ses cheveux, frisés et enduits de cinnamone, avaient été soigneusement ramenés sur la partie dépouillée, et la roideur du cou prouvait l'habituelle attention du jeune praticien à respecter cet arrangement trompeur. Toute sa personne, du reste,

annonçait un des élégants oisifs que le peuple railleur de Rome désignait sous le nom général de Trossules{iY Ses jambes et ses bras, épilés au moyen du dropax, étaient, de plus, polis à la pierre ponce 5 chacun de ses doigts portait un anneau , et ses brodequins d'écarlate avaient pour agrafe un croissant d'or comme ceux des sénateurs. Aucune ceinture ne serrait sa longue tunique, et, parmi les plis savamment préparés de sa toge violette, on reconnaissait le fameux Sinus dont les seuls habitués du Portique d'Octavius connaissaient la forme et le mouvement. Il tenait à la main un stylet d'argent dont il frappait avec distraction le bras de son siège, tandis qu'un secrétaire , agenouillé à ees pieds, lisait à haute voix les poèmes d'Ennius.

Derrière lui, se tenaient quelques amis qui gardaient le silence, moins par admiration pour le vieux poète que par condescendance pour le jeune patricien; plus loin, quelques esclaves attendaient

(1) Les chevaliers, ayant pris Trossula, ville d'Etrurie, sans le secours de l'infanterie, furent appelés Trossules. Plus tard, lorrsqu'ils cessèrent de servir dans rarinée, on le leur conserva, mais comme raillerie et par antiphrase. (Voy. Pline et Gice« ron.)

ses ordres dans une attitude humble et attentive. Tout à coup, le jeune borame souleva la main et fit claquer son doigt contre son pouce -, le lecteur s'arrêta à l'instant, roula le manuscrit qu'il f:t entrer dans un de ces étuis nommés formes ;et, passant à son poignet fa courroie de cuir rouge, alla rejoindre ses autres compagnons. Les amis du proscrit se rapprochèrent.

— Nous avons pour nous les dieux, fit observer ce dernier d'un ton riant. Comme le disait tout à l'heure Ennuis : « Les Néréides poussent d'une main blanche notre carène, et tous les vents heureux se jouent à travers nos voiles, a Voyez quel calme dans le ciel et sur les flots?

— Mais ces flots et ce ciel ne sont pas ceux de l'Italie! objecta un jeune homme qui, pour se préserver de la fraîcheur du matin, s'était enveloppé dans un de ces manteaux d'étoffe épaisse, qu'on ^vait coutume de ne prendre qu'au sortir du bain.

— Voyez la merveille ! reprit le patricien ; le soleil de janvier glace Florus en Asie, et la lune de février le réchauffait à Rome, près de la porte de sa belle fiaj^ccc !

lit comme Florus voulait répondre:

— Ne cherche point à l'excuser, continua-t-il affectueusement, puisque cet attachement, rompu poursuivre un ami, prouve la générosité de ton âme-, mais ne crois pas être le seul envers qui j'aie contracté une pareille dette. Voici Agrippa qui n'a pas fait un moindre sacrifice que toi-même ; car, si tu as cessé pour moi d'aller écrire chaque soir un distique sur la porte de Clécia, lui, il a renoncé aux huîtres du Lac Lucrin, à riiuile de Vénafre, au falerne et (ce que je n'ose dire qu'avec une pitié mêlée d'horreur) aux fameuses truies à la troyenne î Nous n'avons, hélas ! à lui donner ici, pour dédommagement, que les escargots d'Afrique.

— Bien, bien, répliqua le gros homme auquel ces paroles s'adressaient; mais que direz-vous alors du dévouement de Lélius qui a abandonné ses meubles de sistre, ses bronzes de Corinthe, ses vastes murrhins et la meute de molosses à colliers d'or qui couraient devant ses équipages, contre une petite table à trois pieds, une fiole d'huile et quelques vases en terre de Campanie ? Aussi, voyez comme il porte le deuil de son ancienne royauté ! Cette barbe hérissée ne vous rappelle-t-elle point Ulysse errant loin de sa patrie, et ne dirait-on pas, à voir ce visage blanc, un des versifi-

cateurs si nombreux au quartier d'Argilète, race vide et sonore qui s'abreuve de cumin pour que sa pâleur témoigne de son génie ? Du reste, la nature même semble prendre part à la douleur de notre ami, et les pleurs du notus ont laissé leurs traces sur son paludamentum.

L'air marin et l'humide poussière des vagues avaient, en effet, taché le manteau de voyage de Lélius, dont la tenue négligée justifiait les plaisanteries d'Agrippa.

Le jeune patricien l'en consola par un regard amical.

— Vous avez tous montré un égal désintéressement dit-il, et j'ai honte de penser, qu'après vous avoir infligé cet exil, je sois le seul à n'en point souffrir.

— Se peut-il que tu ne sois poursuivi par aucun souvenir de Rome? demanda Florus.

— Rome n'a point de place pour moi, répliqua le proscrit avec une nuance de dépit plutôt que de tristesse ; elle est pleine de Sylla 1 nul ne peut y vivre qu'avec lui ou par lui.

— Et cependant il t'a vainement ordonné de rompre ton mariage avec la fille de Cinna, objecta Lélius ; tu as fait plus ; tu t'es mis sur les rangs pour obtenir le sacerdoce, comme si tu eusses voulu te rappeler à la haine du dictateur I

— Je n'aime pas qu'on m'oublie, répliqua le jeune homme avec une nonchalance hautaine.

— Aussi ne l'as-tu pas été, reprit Fiorus j Sylla csl resté insensible à toutes les prières.

— Je le sais, dit le patricien en souriant. Tl a répondu à ceux qui me présentaient comme un enfant, a qu'il y avait dans cet enfant-là plusieurs Marins ! » C'est un éloge dont ma fierté tient compte au dictateur. Quant au voyage forcé qu'il nous impose, pourquoi s'en plaindre, Lélius? Ceux qui peuvent avoir un jour à conduii^e les hommes doivent les étudier davantage, et ne pas s'exposer, comme dit Plante « à creuser un puits au moment de la soif. » Voyez plutôt si chacun de nous n'a point augmenté depuis quelques mois son trésor d'expérience. Toi, par exemple, Lélius, tu as su que les petits chars couverts pouvaient être attelés de quatre chevaux, ce qui, lors de ton retour à Rome, te permettra de faire une révolution dans les équipages \ toi, Agrippa, tu t'es rassuré de la sauce à laquelle on devait apprêter les scares do la Cilicie; toi, Fiorus, tuas appris du musicien deNicomèdedes chansons égyptiennes; moi-même enfin, je suis devenu marin assez habile pour distinguer un

mât d'une antenne ; chose merveilleuse pour un chevalier romain !

— Ajoute, ce qui est le véritable profit de notre voyage, reprit Agrippa, que nous n'avons ici rien à craindre des vengeances de Sylla. La mer a toujours été le sûr asile des malheureux et des vaincus, car elle est sans maitre !

— Non pas celle-ci, objecta une voix nouvelle dont l'accent asiatique annonçait un étranger.

Les Romains se retournèrent et aperçurent le pilote du Didyme. C'était un Bithynien de Drépane qui avait vieilli sur la mer, et qui connaissait toutes les baies et tous les promontoires depuis Tyr jusqu'au Phase. Il avait vu autant de navires engloutis sous ses pieds qu'un vieux cavalier thrace a pu voir tomber sous lui de coursiers de guerre ^ mais, dans tous les naufrages, une vague propice l'avait reporté au rivage, comme le dauphin d'Arion, ce qui lui avait fait donner par les Romains le surnom de Salvus. Cette visible protection des dieux , jointe à son habileté et à son courage , l'avait rendu agréable à l'hôte de Nicomède, aussi ne s'offensa-t-il point de son interruption.

— Et quels sont les maîtres de cette mer, Salvus? demanda-t-il avec bonté.

lES PIRATES DE CILICIE. 9

Le pilote souleva sa main ridée en montrant plusieurs voiles qui venaient d'apparaître au loin, et qui s'avançaient vers le Didyme poussés par le souffle de l'Eurus.

— Les voilà! reprit-il, ce sont les Ciiiciens.

A ce nom, une visible inquiétude se peignit sur tous les visages. Le proscrit seul demeura impassible.

— Que pouvons-nous craindre ! dit-il avec tranquil-' lité ; le Didyme n'appartient-il pas au roi de Bithynie, et les Ciiiciens ne sont-ils pas ses alliés ?

Le pilote, qui tenait sa barbe d'un air pensif, ne parut point rassuré.

— Les gens de Soloé , de Calenderis et de Coracésium ne s'arrêtent point devant de pareilles raisons, dit-il, et, quand leur avantage s'y trouve, ils ne manquent jamais d'excuses à la Thrace pour violer une alliance. Ici, comme ailleurs, la toute-puissance est l'ennemie de la justice, et le devoir des Ciiiciens se mesure à leur volonté.

Le jeune homme se redressa vivement, comme si ces paroles eussent blessé sa fierté ; il jeta autour de lui un regard rapide qui semblait compter les matelots et les passagers du Didyme ; mais, alors même que leur nombre eut été insulfisant pour conseiller la résis-

tance, leur attitude ne permettait point d'y songer. A l'annonce des Ciliciens, tous s'étaient précipités vers la proue du navire afinde mieux voir, et l'on entendait retentir leurs lamentations. Le nombre des vaisseaux augmentait d'ailleurs à chaque instant 5 ce n'était déjà plus quelques pirates, mais une flotte tout entière.

Lélius, Agrippa et Florus étaient restés près de leur ami avec le pilote, et bien qu'aucun signe de faiblesse ne parût sur leur visage, ils ne pouvaient détacher leurs yeux des voiles qui semblaient sortir de la mer.

Leur préoccupation n'était, du reste, que trop justifiée par tout ce que l'on racontait des Ciliciens.

Ce nom avait été donné à des pirates dont les principaux postes étaient placés sur la côte méridionnale de l'Asie. Malgré les six vieilles proues de vaisseaux andates qui décoraient le forum et semblaient annoncer la prétention de Rome à la souveraineté des eaux, celles-ci avaient jusqu'alors échappé à son empire. Carthagej survivait tout entière, et y régnait avec Tyr, son aieule, avec Alexandrie, sa sœur, avec Rhodes, Chypre et la Sicile, ses émules, mais non ses ennemies. Ce fut-elle qui couvrit d'abord de corsaires la mer intérieure^ elle fut imitée par les autres peuples ma-

LES PIRATRS DF, CII.ICIE. 11

rilimcs, et la piraterie devint bientôt le champ commun où tous les aventuriers semèrent leurs désirs. Des miliicts de nouveaux Argonautes s'élancèrent à la recherche de celto Colchide qui flottait partout, et revinrent avec des lambeaux de la Toison d'or.

Depuis deux semaines que le Didyme naviguait sur la mer figée et sur celle de Cilicie, la prudence avait réussi à lui faire éviter 1 i rencontre des pirates; mais cette fois, elle se trouvai Imise en défaut, et toute tentative pour leur échapper eût été inutile. Les navires ciliciens arrivaient avec la vapidité d'une troupe d'oiseaux de proie, la vergue à mi-mât, les rameurs courbés sur leurs bancs et le pont couvert de soldats.

Tous ces navires étaient armés d'un double éperon d'airain, et avaient les deux bords exhaussés par des claies qui servaient de remparts aux combattants. Des peintures étincelantes et des métaux précieux ornaient leurs flancs d'où sortait un seul rang de rames. Ils s'avançaient disposés en croissant, gardant entre eux une distance égale et suffisante pour la manœuvre.

A l'une des extrémités volait la galère amirale, rcconnaissable à son navire d'escorte placé hors de la ligne,

et plus encore à sa merveilleuse richesse. Ses voiles et ses cordages étaient teints en pourpre tyrienne ; sur ses étendards d'étoffe de Sérique serpentaient mille broderies de perles, et au-dessus do sa poupe flottait une tente en fine toile d'Egypte. Quant au corps même du navire, il était décoré d'autant de sculptures qu'une coupe sortie des mains d'Évandre ; les chénisques soutenaient deux ancres en argent massif; les rames, les mâts, les antennes étaient incrustés d'or, et les immenses tapis de Perse, qui couvraient le pont, pendaient jusque dans la mer.

Ce spectacle retenait les Romains immobiles à la même place. Salms qui avait ordonné d'amener les voiles du Didyme^ afin d'éviter un choc, était resté près d'eux et ne pouvait cacher son admiration. L'instinct maritime du vieux pilote dominait, pour ainsi dire, son inquiétude et le rendait plus attentif à la beauté des navires ennemis qu'inquiet de leur attaque. Ne pouvant d'ailleurs rien faire pour l'éviter, il attendait avec cette ferme résignation des hommes habitués à regarder la mort sans se mettre de profil.

Les Romains apprirent de lui que cette flotte était celle du Carthaginois Isidore, le plus puissant des Cili-

cicns. Il leur fit admirer sa galère amirale, encore plus merveilleuse pour sa construction que par sa magnificence. Salvus déclara que, vu sa légèreté, elle ne pouvait être conslruile en bois d'épine noir, ni même en cèdre d'Afrique, mais seulement en sapins de Sanir. Le grand mât, solidement appuyé sur un second mât oblique, soutenait une antenne relevée vers les deux bouts. La voile, proportionnée au navire, égalait exactement le tiers de sa longueur, et était retenue par une seconde antenne inférieure qu'une roue faisait mouvoir. Au lieu des tours qui chargeaient les deux extrémités des Baris égyptiens, la galère carthaginoise n'avait que deux logettes destinées aux guetteurs : au haut du mât s'élargissait une gabie remplie de frondeurs et d'archers. Salvus fit remarquer aux passagers du Didymeque les courtes rames, en chêne de Basan, étaient fixées à des scalmes d'airain, et blâma seulement les deux pales dressées à la droite et à la gauche de sa poupe.

— Voici, en effet, d'autres navires ou un seul matelot tient la clef et gouverne, fit observer Lélius.

— Ceux-là sont des vaisseaux rhodiens, répondit Salms ; toutes les nations maritines ont grossi la flotte

flsidore. Derrière sa galère, vous voyez les Phéniciens ûvec leurs voiles rouges 5 vers le milieu du cercle soiH des Grecs, des Pamphyliens, des Thraces, et quelojiei; petits navires venus de la Sicile et. de TApulie \ à l'autra extrémité naviguent les barisà'Égyple, reconnaissabîes à leurs voiles de papyrus, garnies de clochettes, et à leurs étendards de trois couleurs 5 enfin, aux derniers rangs, s'avancent quelques grosses barques gauloises dont les voiles de cuir sont teintes en azur de mer.

Pendant ces explications du vieux pilote, la flotte continuait à s'avancer dans le même ordre. L'aile gauche avait déjà dépassé le Didyme lorsque, se repliant paf • une manœuvre hardie , elle rejoignit l'aile droite qui volait à sa rencontre , et referma le navire bitbynien dans un cercle infranchissable.

Salvus, qui avait suivi ce mouvement avec un intérêt pour ainsi dire involontaire, se prit la barbe, et murmura à deini-voix.

— Des arcKers de Syrie ne conduiraient pas leurs chevaux plus sûrement; la mer est aux Ciliciens.

Cependant la galère amirale s'était détachée du cercle. Arrivée à la poupe du Didyme, elle tourna légèrement sur elle-même et vint flotter bord à bord. Les matelots

LES PlUATES DE CILICIE. 15

bithyniens étaient tombés à genoux, lés mains tendues l'omme des suppliants, et les esclaves épouvantés avaient caché leurs visages sous un pan de leurs robes. Mais Salvus, accouru au pont mobile que les pirates venaient de jeter entre les deux navires, échangeait avec eux de rapides explications en langue punique. 11 revint bientôt vers les Romains et les avertit de passer dans la galère Cilicienne.

Tous quatre le suivirent en silence et arrivèrent devant Isidore, qui se tenait debout près de la vaste chambre construite au pied du grand mât. Bien que ses traits ne pussent laisser de doute sur son origine africaine, il portait le costume grec, et avait la tête couverte du pallium. Un faisceau dénoué de javelots syriens était ù SCS pieds, et sa main gauche s'appuyait sur un trident doré à manche d'ébène.5a/M5 lui ayant dit que le Didyme arrivait de Crète et se rendait à Chypre, il crut que ses prisonniers étaient Grecs, et se servit du dialecte ionien pour leur demander qui ils étaient.

Le jeune praticien répondit :

— Des hôtes du roi Nicomède, ton allié.

— Il ne l'est plus, dit Isidore, depuis que ses vais* seaux ont refusé de nous payer le tribut.

— Neptune a donc abdiqué entre tes mains la royauté de la mer ? demanda le Romain avec une gaîté libre.

— Non pas Neptune, répondit le corsaire, mais le tout puissant Mithra, seul dieu adoré par lesCiliciens.

— Et c'est également lui sans doute qui t'a substitué aux droits d'Apollon et d'Esculape dont tu viens de recueillir les héritages à Épidaure et à Claros ?

Cette allusion aux deux temples récemment pillés par les Ciliciens, fit sourire le front d'Isidore; mais ce ne fut qu'une passagère lueur; il reprit aussitôt d'un accent plus brusque et avec une sorte d'emphase.

— Qui a donné au roi Nicomède le droit de fatiguer nos mers de ses vaisseaux? N'a-t-il pas à lui le Pont- Euxin et l'Hellespont que nous n'avons point encore redemandés? D'où lui viendrait le privilège de traverser impunément le domaine que laboure la proue de nos galères?

— Qu'à cela ne tienne, reprit le proscrit j puisque tu t'es fait le Cerbère du détroit cilicien, nous ne refuserons point de te donner pour droit de passag le gâteau de farine et de miel.

Les yeux d'Isidore étincelèrent sous son pallium de pourpre» La liberté du jeune homme, qui l'avait d'abord

surpris, venait de le blesser. 11 sentait, sous cette légèreté insouciante, l'orgueil qui méprise et qui brave ; ses sourcils se rapprochèrent; sa main serra le trident doré sur lequel elle s'appuyait.

— Celui qui ne possède rien peut-il donc donner quelque chose? demanda- t-il d'un ton de raillerie menaçante. As-tu oublié que les dépouilles du prisonnier appartiennent au vainqueur? La proie pouvait être plus opulente ; mais la mer qui produit l'ambre roule aussi des écumes.

— Alors, répliqua le jeune homme légèrement, ta générosité renoncera sans peine à un si pauvre butin!

— Le butin est, en effet, peu de chose, dit Isidore; mais je trouverai un dédommagement dans les personnes. Le revendeur d'esclaves dont je garnis les tréteaux demande surtout des Grecs et t'achètera sans marchander ainsi que tes compagnons.

Ceux-ci, qui jusqu'alors avaient gardé le silence, poussèrent tous à la fois un cri de surprise.

— Nous vendre ! répéta Lélius effrayé.

— Au prix de trois mille sesterces, continua Isidore : c'est ce que vaut une chose de ta taille et de ton âge.

— Ceci ne peut-être qu'une menace, objecta Agrippa d'un accent inquiet.

— Quant à toi, tu rapporteras peu, interrompit le pirate, qui le mesura d'un regard dédaigneux : que foire d'un homme dont le ventre commence au menton? Mais en revanche, ton ami, (il désignait le proscrit) pourra remplir l'office de chien à la porte de quelque riche marchand d'Antiocheou d'Alexandrie ; je fournirai moi-même le collier.

— Ton audace n'ira pas jusque-là! s'écria le jeune homme troublé à son tour, non de crainte, mais d'indignation.

Pour toute réponse, Isidore se tourna vers les matelots en disant :

— Frottez-leur les pieds de gypse, et mettez-leur la couronne.

Lesj)irates s'empressèrent d'obéir, et, en moins d'un instant Lélius et Florus se trouvèrent dépouillés de leurs vêtements; mais leur compagnon échappa

(1) Ou frottait de gypse les pieds des esclaves qui venaieiu d'un pays séparé du lieu de la vente par la mer, et on leur met» tait une couronne pour avertir que c'étaient des prisonniers de guerre. (Voy. Aulu Gelle, Pline '^tNvipe.)

aux mains de ceux qui l'entouraient, et s'élançant vers Isidore, il s'écria :

— Tu ne peux nous vendre comme des esclaves, car nulle nation n'oserait nous acheter. Notre langage t'a trompé, Isidore; nous ne sommes point Grecs, nous sommes citoyens Romains !

Ces mots produisirent sur les pirates une impression singulière. 11 y eut un premier mouvement de surprise générale ; puis tous les yeux s'arrêtèrent sur le Carthaginois pour lui demander ses ordres.

Un éclair de haine avait traversé les traits du corsaire ; mais ce fut comme la lueur d'un astre à l'instant voilé par les nuages. Il fit un geste d'étonnement effrayé, se frappa la cuisse et s'écria :

— Citoyens romains!... Par tous les dieux supérieurs, que n'avez- vous parlé plus tôt !... Citoyens romains ! Et, malheureux qne nous sommes, nous avons violé, sans le savoir, la majesté des maîtres du monde. Que Junon, souveraine de l'Olympe, nous obtienne le pardon, et je promets d'aller comme les vieilles femmes, peigner sa statue dans le temple de Samos !

En parlant ainsi;, il levait les mains avec l'expression du repentir, et tous les matelots imitaient son mouve-

ment, mais s'adressant, tout à coup, à ceux qui se trouvaient le plus près de lui :

— Qui vous relient , insensés, reprit -il-, attendezvous que le fils de la louve n'emprunte, pour vous frapper, les foudres de Jupiter, ou qu'un corbeau, ami de Rome, ne vienne dévorer vos prunelles? Vite, rendez la toge à ceux que vous avez dépouillés, et repassez au petit doigt de leur main gauche l'anneau d'or afm qu'on puisse les reconnaître pour chevaliers romains.

Les Ciliciens se hâtèrent d'obéir en rapportant les vêtements des prisonniers, les chaussant eux-mêmes, et leur présentant le miroir les yeux baissés. Lorsqu'ils eurent achevé, tous tombèrent aux genoux des Romains avec de grands gémissements. Les uns se tordaient la barbe en signe de désespoir, d'autres courbaient leurs fronts jusqu'à terre. Il y en avait même qui versaient des larmes !

Isidore leur fit signe de se relever.

— Rome a toujours été une bonne mère pour les Ciliciens, dît-il ; depuis longtemps elle les habille des tissus fabriqués pour elle en Egypte et en Phénicie ; elle les nourrit du blé qu'elle achète en Sicile, et elle leur prodi»

Çiic les trésors fournis par toutes les nations. Espérez donc en sa clémence, et, pour la mériter, laissez ces généreux patriciens retourner librcmentdans leur patrie.

Les pirates coururent chercher une échelle et la placèrent au bord du navire, le bout appuyé sur les vagues (1).

Isidore la montra aux prisonniers.

— Allez, reprit-il , en portant la main à sa bouche, et tournant le corps de droite à gauche, selon l'usage romain, que les frères d'Hélène vous guident heureusement, et puissiez-vous faire connaître, par votre exemple , le respect d'Isidore pour les fils de Quirinus.

Les matelots prirent alors chaque prisonnier sous les bras, comme pour les aider à marcher, et les en- Irainèrent vers l'échelle qui devait les précipiter dans les flots-, mais tous quatre opposèrent une résistance inattendue, et le jeune proscrit ayant arraché à un soldat son épée et son bouclier, s'appuya à la pavesade où il se mit en défense. Isidore saisit vivement un de? javelots qui se trouvaient à ses pieds; mais, avant qu'il eût pu s'en servir, un léger cri poussé derrirro lui arrêta sa main ; il se retourna et aperçut une jeune

(1) Voy. Plularque , Vie de Pompée.

femme qui venait de paraître à la porte de la chambre construite sous le grand mât.

Un seul regard suffitsait pour faire connaître la matrone, initiée de longue main à l'emploi de cet arsenal ie luxe et de coquetterie que l'on appelait à Rome fe monde d'une femme. Ses cheveux, naturellement bruns, étaient devenus blonds grâce à l'emploi du savon des Gaules; de petits croissants noirs collés sur ses joues en faisaient ressortir la blancheur. Ses pieds étaient chaussés de cothurnes de pourpre; une rica de gaze tombait de sa tête jusqu'à ses épaules ; elle tenait dans sa main droite une boule d'ambre qui, en s' échauffant, exhalait un léger parfum, et avait autour du cou un serpent vert émeraude dont les plis glacés la rafraîchissaient. Des crotulés de perles suspendues aux oreilles , des colliers et des bracelets de diamants , des anneaux enrichis de pierres magiques complétaient ce costume qu'un àesfénéraleurs, établi? aux arcades de Janus, n'eût point estimé moins de vingt millions de sesterces (1).

A ses côtés marchait un vieillard vêtu de la robe prétexte , et suivi de deux licteurs.

(1) Environ 3,400,000 francs.

Elle s'était arrêtée à quelques pas d'Isidore, en le voyant prêt à lancer le javelot, et avait jeté le cri auquel le pirate s'était retourné.

Le visage de ce dernier s'adoucit à la vue de la belle Romaine et cependant il dit brusquement :

— Que cherches-tu ? Tes oreilles ont-elles si aisément reconnu l'accent des hommes de ta patrie.

— Y a-t-il donc ici des Romains ? demanda-t-elle surprise.

— Et qui se vantent de l'être, reprit Isidore.

— Par Hercule ! ils auraient besoin de trois grains d'anticyre 1 s'écria le vieillard à la robe bordée de pourpre; ne savent-ils pas que c'est courir à leur perte?

— Le fils de Pelée est parmi eux, objecta ironiquement Isidore 5 armé du bouclier et de l'épée, il espère vaincre seul la flotte des Ciliciens.

— Où est-il ? demanda la Romaine, dont les regards cherchèrent le prisonnier.

— Celui qui va mourir salue sa cousine la belle Plancia! dit le jeune homme, en écartant un peu le bouclier dont il avait couvert sa tête et sa poitrine.

A cette voix , la patricienne tressaillit ; elle li» quelques pas en avant, aperçut le prisonnier, et

laissa tomber sa boule d'ambre en criant:

— Julius César !

— Julius ! répéta le vieillard.

— Qui n'espérait pas rencontrer ici le prêteur Sextilius et sa fille, ajouta le prisonnier.

— Serait-il véritablement de tes parents? demanda Isidore à la Romaine.

— Il vient de te le dire, répliqua Plancia ; la terre et la mer ont également trahi notre famille ; l'une t'a livré César, et l'autre mon père et moi-même.

— Oui, soupira le vieillard piteusement ; ils m'ont enlevé, moi prêteur, dans ma propre province, enlevé avec ma litière, mes bagages, mes licteurs...

— Est-ce là ce qui t'étonne, Sextilius ! dit Isidore avec orgueil j avant toi , Bélinus avait eu le même sort. Je l'ai vu tout un jour à la place de ce jeune Achille sans cheveux, attendant de moi la vie ou la mort.

— Mais le tout puissant Isidore lui laissa la vie 5 se hâta d'ajouter Plancia, et il ne sera point aujourd'hui moins magnanime !

— Qui le l'a dit? demanda le pirate dont le regard venait de heurter le regard hautain du prisonnier, et qui sentait sa colère renaître.

—Songe, reprit laRomaine à de mi-voix, que César est l'allié de Cinna et de Marius.

— Sont-ce des Ciliciens ou des amis de Carthage?

— C'est le plus noble sang de Rome !

— Offrons en donc une libation à Mithra ! s'écria le Carthaginois en relevant le javelot.

Mais Plancia se jeta devant lui les bras ouverts.

— Arrête 1 dit-elle ; si tu peux fermer l'oreille aux conseils de la Romaine, tu ne repousseras pas au moins la prière de la femme. Songe que pour me faire céder à ton amour, tu m'as promis d'accomplir tous mes souhaits. Aujourd'hui je te demande la vie d'un de mes proches ; tu ne peux me la refuser ) le sang que tu veux répandre est le même que mien !

Son accent avait à la fuis tant d'autorité et de séduction qu'Isidore parut troublé.

— Plancia ignore, dit-il avec embarras, que ces hommes sont condamnés, que j'ai promis leur mort à ceux qui nous écoutent... ^

Un murmure de matelots confirma ses paroles.

— Leur mort ! répéta Sextilius, sincèrement étonné; vous voulez les tuer 1 des patriciens qui peuvent payer une forte rançon ?

Cette réflexion, échappée à l'avarice du prêteur plutôt qu'inspirée par sa sollicitude , produisit chez les Ciliciens un changement subit. Leur avidité l'emportait encore sur leur inimitié -, l'espoir d'une riche rançon par les Romains remplaça le désir de leur supplice, et, loin de continuer à les menacer, ils commencèrent à les examiner de ce regard joyeux et ami dont on couve un trésor. Les plus prompts calculaient déjà, à demi-voix, ce que l'on pourrait en obtenir, et tous répétaient que ce serait folie d'abandonner aux flots de telles richesses. Plancia, qui, de son côté, avait entraîné Isidore à l'écart, employait, pour le fléchir, toute son influence. Quelque puissante que fût la haine dans le cœur du Carlhaginois, la voix de la jeune épouse l'était encore davantage ; il laissa tomber son javelot.

— Que le prisonnier se rachète donc, puisque c'est la volonté de Plancia, dit-il subjugué.

— Très-bien, reprit Sextilius ; le généreux Isidore se rappellera que j'ai été le premier à lui conseiller celte fructueuse clémence ; il ne reste plus qu'à fixer la rançon et l'époque du paiement.

— La rançon sera de vingt talents, répliqua le pirate, tout près de quitter le pont avec la Ro-

maine; et je les attends avant les calendes de mars. Le préteur parut effrayé de l'énormité de la demande j mais César, qui avait repris toute sa tranquillité et s'occupait sérieusement à reformer les plis de sa toge , releva la tête ;

— Isidore pense-t-il avoir en sa puissance un confiseur du Velabre ou quelque marchand du quartier des Carènes, dit-il dédaigneusement; César promet pour lui et ses amis cinquante talents , et il les payera avant les ides de février.

Les pirates applaudirent avec de grands cris de joio. Ils admiraient également le courage du jeune Romain, sa magnificence , et jusqu'à cette liberté hautaine ! car pour qui n'a pas la noblesse du cœur , le mépris ressemble au bruit du fouet qui fait au chien deviner son maître. Il fut convenu sur-le-champ qu'Agrippa et Lélius partiraient pour la Grèce , suivis de quelques esclaves , afin de réunir les cinquante talents , tandis que César resterait en otage avec Florus.

Les deux messagers furent immédiatement réembarqués sur le Didyme. Les adieux se firent avexî beau, coup d'embrassementset de larmes.

— Allez, dit Ct'sar à ses amis, et que l'Eurus vous

conduise sans dangers jusqu'aux porls de l'ioni; surtout profitez-y de votre liberté; toi, Lélius, pour prendre des bains et essayer les parfums d'Asie; toi, Agrippa, pour retrouver le goût du garum des associés (1) que tu te plaignais , avec attendrissement , d'avoir oublié. Quant à moi, soyez sans inquiétude, il me reste à finir la lecture du vieil Ennius.

Le navire bithynien mit à la voile , et la galère d'Isidore se dirigea, avec toute sa flotte, vers Coracésium.

Cependant Julius avait été rejoint par le père de Plancia, toujours suivi de ses deux licteurs, qui donnaient à sa captivité une sorte de majesté plaisante dont les Ciliciens s'amusaient. Sextilius appartenait à cette noblesse dégénérée dont la bassesse avait lassé la corruption de Sylla, et préparait, de loin, les monstruosités de Néron et de Tibère. Préposé au gouvernement de Cilicie, il y avait tout mis à l'encan jusqu'au moment où les plaintes de la province s'étaient fait

(1) Garum sociorum, fameuse sauce dont parleut presque tous les auteurs de l'antiquité. C'était une saumure de maquereaux. On en trouve la recette dans les Géoponiques ; elle était fort chère et fabriquée par une compagnie de négociants associés pour la pèche du poisson qui la fournissait.

entendre. Il venait précisément d'être rappelé à Rome, où ses exactions devaient être dévoilées et punies, lorsque le hasard l'avait fait tomber entre les mains d'Isidore.

La captivité était donc pour lui une sorte de refuge; il la subit d'abord sans plainte, puis songea à en tirer parti. La beauté de Plancia avait frappé Isidore qui se proposa pour époux. La jeune Romaine résista longtemps ; mais enfin les promesses du pirate et les obsessions de Sexlilius la vainquirent 5 elle devint la femme du Carthaginois. Le préteur en pleura de joie ! Le pouvoir de Plancia sur Isidore ouvrait mille perspectives dorées à son avarice ; Plancia pouvait devenir pour lui comme ces cordes merveilleuses au moyen desquelles les magiciennes font passer les richesses d'un voisin dans leur propre cassette. Grâce à elle, la main du pirate était toujours ouverte, et il n'avait qu'à tendre au-dessous le pan de sa robe prétexte.

Lorsqu'il se trouva seul avec Julius, il s'avança vers lui et l'embrassa en pleurant, car ce rocher avait la don des larmes.

— Par les dieux immortels! c'est moi qui t'ai sauvé, dit-il : sans moi, le noblo, le charmant

30 CHRONfQUES DE LA MER.

Julius tombait victime de ces sangliers africains.

— C'est un service dont je ne perdrai point le souvenir, dit Cé'jar, et pour lequel je voudrais pouvoir te promettre ma reconnaissance...

— Ne parlons point de cela, mon fils, interrompit le prêteur 5 ton salut est ma plus belle récompense Ne sais-je point d'ailleurs qu'ils t'ont ravi tout moyen de montrer ton grand cœur ? Hélas I j'ai vu moi-môme il y a un instant, tes bagages enlevés par les vautour? ravisseurs !... Et n'espère point ressaisir quelque chose de ce naufrage, infortuné Julius; le gouffre deCharybde est moins avide.

— Puissent les dieux te consoler aussi aisément que moi de cette perte, généreux Sextilius, dit le prisonnier en souriant; quand le butin a peu de prix, c'est le ravisseur qu'il faut plaindre.

— Bien, bien, dit le préteur en baissant la voix, tu fais prudemment de mépriser en apparence ce qu'on t'a enlevé; les nouveaux possesseurs se montreront moins exigeants dans la vente.

Le sage Sextilius compte-t-il donc se mettre au rang des acheteurs î demanda le jeune praticien ironÀ quement.

— Que ne ferais-je point pour toi, Julius, reprit amicalement le vieillard; tes meubles, tes habits, tes bijoux, je puis tout racheter maintenant, et je te les rendrai plus tard sans autre profit que la surenchère indispensable pour déguiser la substitution.

Julius éclata de rire.

— Ah ! je reconnais l'honnête Sextilius, s'écria-til ; toujours dévoué à ses amis... sans s'appauvrir !...

Hélas î la pauvreté ne peut venir où elle est déjà arrivée, dit plaintivement le préteur. Ma bourse, mon fils, ressemble à celle des trossules^ où, selon le proverbe, l'araignée fait sa toile ! Mais que peut attendre de mieux un malheureux livré d'avance à ses accusateurs ! Car la délivrance même ne changera rien à ma misère, Julius; mes ennemis n'ont-ils pas obtenu la saisie de tous les biens que je possédais à Rome, jusqu'à ce qu'ils puissent me traîner moi-même devant les juges!... Hélas! en échappant aux Ciliciens, je n'aurai plus qu'à prendre le bâton entouré de bandelettes (1).

— Tu auras encore une ressource, infortuné Sextilius, reprit César, ce sera de faire peindre à la cire le

(1) Le bâfon des mendiants, à Rome, était entouré de bandetelles.

tableau de ton désastre, de le suspendre sur ta poitrine et d'aller^ la tête rasée, solliciter la pitié des Quirites (1); car comment ne tirerais-tu point parti de ton propre malheur, toi qui t'es enrichi de celui des autres, Sextilius parut ne point comprendre.

— As-tu donc oublié cette bande d'esclaves, malades ou estropiés, que tu entretenais à Rome pour mendier, reprit César, et qui te rapportait chaque jour jusqu'à cinquante sesterces d'aumône (2) ?

— Julius est toujours plaisant I dit le vieillard avec une gai té forcée; mais qu'il songe à ma proposition : lui et ses compagnons se trouvent dans un de ces cas où '// faut en venir aux triaires. (3)

Lorsque les pirates abordèrent à la côte cilicicienne, /e soleil descendait derrière les promontoires de la Pamphilie, et rougissait les vagues de ses flammes. La flotte s'avançait maintenant sur deux rangs, et formait comme deux armées navales dont l'aspect ©ffrait

(1) Voy, Horace.

(2) Voy. Sénèque. Controverses.

(3) C'était un proverbe romain pour exprimer la nécessité d'en venir aux dernières ressources. Les triaires étaient de vieux soldats de réserve qu'on n'engageait qu'à la dernière extrémité. (Voy. Tite-Live,)

un contraste singulier. Celle qui se trouvait à l'orient était déjà ensevelie dans les ombres du soir, et fendait une mer sombre sous un ciel d'un bleu terne, tandis que celle du couchant, inondée par les mourantes clartés du jour , naviguait dans des flots de feu, au milieu d'une atmosphère de pourpre et d'or.

Julius, debout à l'avant de la galère, contempla quelque temps cet étrange spectacle ; puis ses regards se portèrent sur le rivage qu'éclairait un dernier rayon. Partout s'élevait des tours d'observation dressées par les pirates pour surveiller la mer; les chantiers couverts de vaisseaux en construction, des magasins destinés aux approvisionnements. De loin en loin, des flottes de navires tirés à sec et reposant encore sur leurs rouleaux ferrés, étaient entourés de palissades qui en formaient autant de camps retranchés. D'immenses machines, armées de câbles, servaient à retirer les galères et à les remettre à flots j enfm, au fond de la baie, s'élevait la ville de Coracésium ellemême défendue par de hautes murailles, au sommet desquelles veillaient en sentinelles des archers cré~ lois.

DL

Dans les premiers jours qui suivirent l'arrivée d'Isidore, sa flotte fut successivement rejointe par celle du grec Ipliicrate, de l'Égyptien Narcisse, du Romain Stellus, et d'autres chefs syriens thraces ou espagnols. Telle était, en effet, la prospérité toujours croissante des Ciliciens, que, « les hommes les plus riches et les « plus distingués par leur naissance ou leur génie ne • balançaient pas à monter sur des vaisseaux pour les «* aller rejoindre (1). • Aussi trouvait-on réunis dans la baie de Coracésium des vaisseaux de toutes formes, de toutes grandeurs et de tous pays. A côté des baris

(1) Plular(iue, Vie de i'oan)éft.

égyptiens se montraient les camères helléniqups, que leurs ponts arrondis en voûtes rendaient semblables à des amphores, les libumes de Syrie et les myopares auxquels leur petitesse et leur vivacité avaient mérité ce nom de rats de Paros.

Au moment où nous reprenons notre récit, c'est-àdire environ deux mois après les événements rapportés dans le chapitre précédent, tous ces navires étaient rangés le long du môle, couchés sur les chantiers du radoub ou mis à sec dans les camps nautiques, et trois galères seulement se trouvaient à l'ancre en vue du rivage. L'une était le Didyme, déjà de retour ; l'autre une liburne d'Alexandrie, dont Lélius et Agrippa s'étaient prudemment fait accompagner ; enfin la troisième était le vaisseau d'Isidore lui-même , près de remettre à la voile pour une mission inconnue.

On se trouvait au second jour des ides de février, époque où les Ciliciens célébraient la grande fête de Mithra. En attendant l'heure de la cérémonie, la plupart des chefs s'étaient réunis dans la tente d'Iphicrate, accroupis sous des fourrures précieuses, à la manière des barbares, ou assis sur des sièges, selon l'habitude de la Laconie. Us jouaient à différents jeux de hasard

en buvant le vin cuit de Crète. César les regardait, couché sur un lit de repos, et Scxtiiius, debout à quelques pas, élevait de temps en temps la voix pour déplorer les pertes ou pour envier les gains des joueurs.

Quant à Isidore, il se tenait à l'écart, occupé à compter les aurei renfermés dans un coffret de cèdre que des esc'aves venaient d'apporter. C'était la rançon du Ccsai ramassée à Millet par ses deux amis. Le Carthaginois, près de se remettre en mer, voyait avec un dépit farouche le jeune praticien lui échapper. Depuis qu'il le retenait captif, il avait trop souffert de sa fierté railleuse pour ne point arriver à le haïr. L'intcrvcnlion de Plancia avait jusqu'alors préservé son parent de la rancune du pirate ; mais il ne pouvait se faire à l'idée que le Romain allait repartir sain et sauf après l'avoir impunément outragé. Mille projets confus roulaient dans son esprit pendant qu'il continuait à compter avec distraction les pièces d'or de la cassette.

Quant à César, il continuait à entretenir les joueurs avec une libre gaieté. Bien que la rencontre des Ciliciens lui eût été coûteuse, il se réjouissait d'avoir vu leur singulière colonie. Une seconde visite lui paraissait seulement inutile, et, ne voulant plus s'y

exposer en moulant une galère désarmée, il renonçait au Dichjme, et devait s'embarquer le lendemain sur la liburne égyptienne, que ses amis lui avait amenée. Isidore, dont la haine cherchait nu prétexte, se mit à railler le jeune praticien sur celte résolution. En montant !e Loius^ il espérait sans doute épouvanter les Siliciens ; l'apparition de son vaisseau devait produire sur leurs flottes le même effet que la vue du milan sur l!2S volées de cailles, et les éperons d'airain de h liburne allaient nettoyer la mer intérieure comme le soc de la charrue nettoie le champ couvert de ronces !

— Que les fils de âiilhra se résignent à implorer leur vainqueur! ajoula-t-il ironiquemiCnt ; chacun devra bientôt lui rendre dix fois la rançon qu'il paie aujourd'hui.

— Isidore croit -il que je lui ressemble? répliqua César avec une nonchalance haulaine; le pirate peut . vendre la liberté du chevalier romain que le hasard lui a livré; mais le chevalier ne vend point celle du pirate.

— Et qu'en fait il dOiic? demanda le Carlhaginois. •— Interroge Stellus, dit César, il t'apprendra le

sort que l'on réserve aux bandits de la forêt Gahnaria, et des marais PLiUlns.

LES PIRATES Dlî CILICIE. Z\)

— Ils sont étranglés au Tuliamm, fil observer Slellus.

— Eh bien ! je ne serai pas moins justes pour les bandits delà mer, dit Jiilius; je les accrocherai à l'antenne de mon navire en renouvelant le souhait de L)iogène : « Plût aux Dieux, que tous les arbres portasn sent de pareils fruits ! »

Stellus éclata de rire et les autres pirates l'imitèrent. La fierté du jeune romain excitait la leur-, ils ne voulaient se montrer ni moins libros de craintes, ni moins plaisants. Mais Isidore se mordit les lèvres. Vaincu dans cette guerre de railleries, il sentit s'envenimer sa colère, et résolut d'en finir avec un ennemi qui Tinsultait jusque dans les fers.

H ne voulut point cependant recourir à une violence ouverte, sachant que plusieurs chefs qui ne partageaient point sa haine contre Rome eussent pu s'y opposer ; l'instinct punique le faisait d'ailleurs incliner, sans effort, vers la trahison. 11 profita, en conséquence, du moment où le signal de la fête obligea tous les loueurs à se séparer, pour appeler à lui un arclier laconien, exécuteur habituel de ses vengeances. Il Tentralna à l'écart, lui parla longtemps à voix basse, et

ne rejoignit ses compagnons qu'après l'avoir vu dispa raitre derrière la tente dressée pour Ju'ius et pour ses amis.

César venait d*y entrer avec son secrétaire. Des qu'ils furent renfermés dans la partie la plus reculée de la tente, le jeune patricien se dépouilla rapidement de la toge violette garnie de franges qu'il portait ; il aida l'esclave à s'en revêtir, et celui-ci alla se placer au fond de la galerie ouverte où Julius se tenait ordinairement pour lire et travailler. Vu par les gardes qui veillaient à l'extérieur, il endormait ainsi tous les soirs leur surveillance, tandis qu'une entrée dérobée permettait à sonmaitre de s'échapper.

Le stratagème semblait, ce jour-là, à peine nécessaire j car la fête avait interrompu toutes les surveillances, et la plupart des soldats destinés à la garde des prisonnniers avaient déserté leurs postes.

Venu de Perse, le culte de Milhra avait été apporté aux Ciliciens par les initiés de la Syrie ou de la Cappadoce, et il avait servi à rapprocher ces associés de races différentes en leur créant une nationalité religieuse. Presque tous les pirates l'avalent adopté, et ils accouraient à la fête, poFtent, selon l'usage, divers déguisements qui

leur donnaient l'apparence des bêles fauves. Des femmes, également masquées, se trouvaient parmi eux : c'étaient, selon le langage du culte mystérieux, les hyènes et les lions se rendant à l'antre de Mithra, où devaient se célébrer les grandes initiations.

Au moment où ces troupes bizarres dépassèrent les tentes dressées pour les prisonniers du Z)/c/)/??ie , un homme à tête de loup s'élança vers eux et se mêla à leurs rangs. Il passa rapidement avec la multitude hurlante et effrénée devant les camps domestiques où s'abritaient les galères mises à sec, au pied des tours d'observation que couronnaient des feux nocturnes, le long des villas construites pour les loisirs des chefs Ciliciens ; mais en arrivant au campement des captifs destinés a être vendus comme esclaves, il voulut se dégager de la foule et rester en arrière; le flot, toujours grossissant, l'emporta malgré lui; il fut forcé de passer outre et d'arriver avec tous les autres jusqu'au temple de Mithra.

C'était une caverne profonde creusée dans la collino et dont l'entrée regardait l'orient. Sur le seuil se tenaient les candidats à l'initiation, amaigris par leurs cinquante jours d'abstinence, pâles d'une longue re- 'X

42 CnilONIQUES DE LA MER.

traite dans les ténèbres, et le corps saignant de fustigations cruelles ; car les épreuves ne devaient laisser aucun doute sur leur courage ni sur leur patience. A l'arrivée de la foule, les prêtres les conduisirent vers le sanctuaire où s'élevait l'image de Mithra, assis sur le taureau qu'il frappnit avec le glaive d'Arles. On adressa aux candidats plusieurs demandes; on leur répéta les instructions du culte mystérieux; enfin les cérémonies de l'initiation commencèrent.

Trois furent d'abord arrosés par l'eau symbolique destinée à les laver du passé , et marqués d'un signe qui les rangeait au nombre des adorateurs de Mithra. On leur offrit ensuite l'eau et le pain, et on leur présenta la nymphe du ver de Sérique (ver à soie) , emblèm.e d'une résurrection future -, enfin un prêtre apporta une couronne soutenue par une épée à chacun des initiés qui la repoussa en répétant que 3Iithra était sa couronne. A celle Té'^onse, des clameurs de joie s'élevèrent, et la foMle se dispersa, en entraînant les nouveaux frères marqués au sceau du dieu.

Cependant le soleil commençait à descendre derrière les hauteurs de Coracésium ; une brume rosée s'élevait de la mer et se déployait lentement vers le rivage.

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