‹ Chroniques de la merChapitre 2 sur 9 · I.r.S PîP.ATr.S DE tIMCIE · texte numérisé non relu

I.r.S PîP.ATr.S DE tIMCIE

Les iniliés , revêtus de leurs déguisements de bêles fauves, étaient dispersés sur le sable fin des grèves, aux lisières des bois ou sous les rochers sonores, et s'abandonnaient à tous les plaisirs de la rèle. Partout se montraient des tentes de lin passées au safran, des voiles de pourpre ou des abris de feuillages sous lesquels étaient dressées les tables du festin-, partout brillaient des feux et tournoyaient de folles ombres. On n'entendait que chants accompaîrnés par les joueuses de flûtes, que clameurs effrénées, que retentissement de sistres et de tanîbours.

Au milieu de cet éclat et de ce bruit, un seul lieu restait terne et muet : c'était le campement des captifs ! Les Syriens, chargés de leur garde, les avaient remis à la chaîne afin de pouvoir rejoindre leurs compagnons, et la plupart étaient couchés sur le sable, la tète enveloppée dans un pan de leur manteau. Les riantes rumeurs qui arrivaient jusqu'à eux, en réveillant le souvenir de i ies passées, leur rendait l'aiguillon de la servitude plus déchirant. Chacun se rappelait ses jours de liberté et de triomphe ! le Romain se voyait en marche, à la tète de sa légion, le casque d'airain suspendu au cou, le bouclier couvert de son enveloppe de cuir, les épaules

chargées de ses bagages et de ses armes ; il entendait les fanfares des tibicines : il voyait accourir les populations vaincues qui s'inclinaient devant le dragon d'or de chaque cohorte, il entendait au loin le bruit des chariots qui suivaient l'armée, chargés de dépouilles opimes 1 Le Grec, lui, pensait aux mille vaisseaux qui se pressaient dans le port de sa ville natale, aux gains du commerce, aux plaisirs du théâtre , aux cours des rhéteurs, aux courses olympiques ! L'Égyptien rêvait à ses grandes cités avec leurs avenues de sphinx accroupis, aux plaines ondoyantes d'épis et aux barques d'osier à têtes de béliers , glissant sur les eaux ambrées du Nil ! L'Espagnol se rappelait ses discordes civiles, les victoires de son parti, et cette vie agitée, changeante, éternel champ de bataille parcouru au galop de toutes les passions ! Le Gaulois revoyait ses forêts sombres que gardait Irmensul, ses druides aux vêtements de Un, passant sous les grands chênes avec la faucille d'or, ses chariots chargés de femmes aux cheveux blonds et d'enfants demi-nus 5 villes roulantes, toujours en marche vers un climat plus doux ! Ainsi tous évoquaient de lointaines images ! tous suivaient, dans le passé, quelques souvenirs

aimes qui ravivaient en eux la douleur ou la rage î Les dernières lueurs du jour venaient de s'éteindre ; les mille captifs étaient immobiles au milieu de ces dcmi-lénèbros, et le cliquetis des fers interrompait seul le silence du campement. Tout à coup, un pas rapide et loger retentit dans la nuit 5 une ombre parut au détour du rivage : c'était l'homme-loup qui avait enfin échappé à la fêle! il regarda d'abord autour de lui pour s'assurer qu'il ne pouvait être aperçu; puis, se glissant vers l'entrée que les gardes avaient abandonnée, il écarta vivement le rideau de cuir qui la fermait, et disparut sous la lente des prisonniers.

Quel était le visiteur mystérieux qui fuyait ainsi la fotc pour pénétrer dans cet asile du désespoir ? Son masque ne permettait point de deviner ses traits ; mais il était sans doute attendu; car, à sa vue, plusieurs prisonniers se relevèrent vivement, et quelques-uns se mirent en sentinelle à toutes les issues, tandis que les autres s'entretenaient à voix basse avec l'inconnu.

— Eh bien! aurons-nous des armes? demandèrent en même temps plusieurs xoix

— Si vous osez les prendre, répliqua l'homme masqué.

— Où les trouverons-nous t

— Au camp nautique, près de la troisième porte, est l'arsenal de la flotte.

— Mais des soldats gardent le camp ?

— Ceux qui ne sont point absents auront été enivrés par mes esclaves.

— Quand faudra-t-il êtrft prêts ?

— A la seconde veille.

— Nous serons au iicu convenu.

— Mais vos fers ?

— Ils seront brisés.

— Et vous marcherez tous î

— Jusqu'au dernier !

L'inconnu fit un geste de joie -, attirant à part un des prisonniers , il lui donna à l'oreille quelques mslruclions rapides, murmura un mot d'ordre, et regagna l'entrée par laquelle il disparut.

tn.

Les aslres nocturnes marquaient h troisième veille; les bruits joyeux s'étaient insensiblement affaiblis. On avait vu les torches disparaître comme des étoiles de fête que la satiété éteint l'une après l'autre. A peine en- ^tendait-on encore, au fond des anfractuosités les plus solitaires, quelques voix isolées chantant les scolies ioniennes, et quelques modulations de flûte et de lyre emportées par le vent de la nuit. Bientôt ces derniers bruits eux mêmes s'éteignirent; on ne vit plus que les lueurs vacillantes des feux abandonnés, ei Ton n'entendit que le grand murmure de la mer, revenant

â intervalles égaux comme la respiration puissante d'un géant.

A bord des navires, même obscurité et même silence.

Le vaisseau d'Isidore, la Nouveîle-Carthage, n'avait point encore levé l'ancre. Les rames étaient rentrées et la voile carguée à cinq plis. Les matelots reposaient couchés sous leurs bancs . les pilotes dormaient près du double gouvernail , et les vigies elles-mêmes s'étaient assoupies au haut de la gabie. Mais Isidore prolongeait la veille dans la chambre amirale; l'archer laconien, auquel il avait donné un ordre secret avant le commencement de la fête, venait d'arriver au vaisseau. A sa vue, le Carthaginois referma vivement la porte, et s'assura qu'ils étaient seuls.

— Eh bien ! demanda-t il enfin, en baissant la voix, tu es allé à la tente romaine?

— J'y suis allé, répondit le Lacédémonien du même ton.

— Et qu'as-tu fait?

Selon tes ordres, j'ai attendu derrière les arbres aux épines noires que les lampes se fussent allumées 5 puis j'ai gagné, en rampant, la grande galerie dont j'ai soulevé le rideau ! Un homme était assis lom du

tES PIRATES DE CILICIE. 49

seuil , la lête penchée sur un rouleau de papyrus.

— Et tu as reconnu César ?

— A sa toge violette.

— Alors tu as tendu ton arc?

— Les deux flèches lancées en même temps l'ont percé sous l'épaule; il a poussé un faible cri; il est tombé...

— Et il n'a plus fait aucun mouvement?

— Il était mort!

Le regard du pirate étincela d'une joie sauvage.

— Enfin, murmura-t-il, que Mithra soit loué! 11 y a un Romain de moins, et ses insolences auront été punies.

Mais il s'arrêta toutà-coup pour prêter l'oreille. Une rumeur semblait sortir des flots aux deux flancs de la galère; elle fut interrompue presque aussitôt par un cri de commandement suivi de cliquetis d'armes, de gémissements, et d'un bruit de pas précipités.

Au même instant, la porte fut violemment repoussée Cl laissa paraître Julius portant au bras gauche le bouclier rond des Vélites, et la main droite armée d'une épée espagnole. 11 était accompagné d'une troupe de

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captifs qui traînaient encore les débris des fers qu'ils venaient de briser.

Trompé par le costume, l'archer laconien avait frappe le secrétaire de César, tandis que celui-c; profitait d'un déguisement pour préparer la révolte des prisonniers. Le désordre de la fête leur avait permis de piller l'arsenal du camp nautique, de s'emparer des barques attachées aurivage et de surprendre, pendant la nuit le vaisseau d'Isidore. Ce dernier n'eut point le temps de se mettre défense; sur un signe de César, il fut abattu et garrotté.

Maître de la galère cilicienne , le Romain y laissa une partie de sa troupt' ; il envoya son ancien équipage sur le Diclyme, et, passant lui-même sur le Lotus avec les pirates qui avaient survécu, il ordonna aux trois navires de déployer leurs voiles, et de se diriger vers rionie.

En mettant le pied sur la liburne égyptienne, César rencontra Scxtilius qui avait été entraîné par les captifs romains, et ainsi délivré malgré lui. Il éclatait en malédictions sur celte liberté conquise à contre-temps, et énumérait tout ce qu'il avait abandonné à Coracésium de meubles, d'esclaves et de créances.

Après s'être amusé un instant dos lamentations de î avsre préteur, César le quitta pour donner à Agrippa lUfJûucs instructions; puis il s'occupa des prisonniers ciliciens.

Je'cs près de la sentine, ils se tenaient serres l'un contre l'autre, pâles, silencieux et hagards comme des Ljtcs Tauvcs que les chiens tiennent assiégés dans leurs tanières. Autour d'eux s'agitaient les vainqueurs les javelots à la main, et n'attendant qu'un signal pour venger les longues tristesses de leur captivité.

Julius promena sur le groupe des prisonniers un œil qui cherchait Isidore, et qui ne s'arrêta qu en le rencon rant.

Le Carthaginois se tenait aux derniers rangs, dans l'altitude d'Ajax foudroyé. 11 avait le corps droit, la tcîc haute et le visage menaçwît. Le regard du Rolïioin fit d'abord élinceler le sien, puis un sourire amer enlr'ouvrit ses lèvres.

— Gloire au descendant de Quirinusl dit-il à haute voix-, la trahison en a fait un autre Scipion !

— Il faudrait pour cela que tu fusses un autre Annibal. fil observer César, et tu n'es pas même un Cacus. J'ai seulement voulu te prouver que les chevaliers ro-

mains ne parlaient point légèrement. Hier je f ai promis une place au bout de l'antenne du Lotus ; je \iens aujourd'hui pour tenir ma promesse.

— Tu agiras sagement, vaillant Thésée, répliqua le pirate, car j'ai en toi la preuve que laisser vivre un ennemi, c'est épargner un aspic.

— Aussi montrerai-je plus de prudence, dit Julius-, mais auparavant, je dois te payer une dernière dette, afin de ne rester en rien ton débiteur. Tu as été mon liôte, Isidore ; je veux être le tien. Lève-toi donc, car Agrippa fait préparer le tricUnhim (1); les convives sont prévenus et la place consulaire te sera réservée.

A ces mots, il fit un signe, et les liens qui garottaient le pirate furent dénoués. Isidore secoua ses membres engourdis, et jeta autour de lui un coup d'œil rapide^ comme s'il eût cherché un moyen de fuite; mais il rencontra le sourire du Romain ; une légère rougeur monta à sa joue, et l'orgueil fit taire le désu' du salut.

César marcha devant lui jusqu'à lagrsiîde chambre du Lotus.

(1) La troisième place du lit du milieu.

Bien que l'on eût dépassé t'heure du quatrième repas, et que celle du premier ne fût point encore venue, Agrippa avait donné tous les ordres nécessaires pour un grand festin. Le triclinium de la liburne égyptienne, orné par les soins de Lélius, était tendu d'étoffes altaliques, et meublé de lits d'ivoire, au chevet desquels on voyait sculpté l'âne de Silène couvert de pampres et de raisins. Les housses étaient d'un riche tissu babylonien, représentant les travaux des différentes saisons, et au-dessus de la table ronde à un seul pied, flottait un voile de pourpre retenu par des cordes de soie et d'or. Un peu plus loin se dressaient plusieurs abaques garnis de vases précieux.

Avant d'entrer, chaque convive fut déchaussé par un esclave qui lui lava les pieds et les mains. Isidore revêtu d'une robe blanche pour le banquet, fut conduit par César au lit du milieu,, où il prit la troisième place, et l'on fit apporter les couronnes. Agrippa dut s'excuser de ne pouvoir les offrir ni en myrlhes ni en amarantes d'Egypte, mais seulement en raclures de corne, imitant les violettes de tusculum. Le Carthaginois allait poser la sienne sur son front lorsqu'il s'arrêta : ses

yeux fixés sur le repositorium{l) venaient de rencontrer, au milieu des fleurs, un squelette d'argent dont le geste grimaçant et le rire terrible semblaient s'adresser à lui.

César, qui avait vu son hésitation, le rassura d'un signe de tète.

— Cette image n'est point ici pour toi, mais pour tous les convives, Isidore, dit-il gaiement ; c'est la divinité domestique des sages; car elle avertit de jouir comme le clepsydre avertit de se hâter.

Et élevant la coupe vers le squelette :

— Reçois donc nos remerciements, ô prudente conseillère, ajouta- t-il, et accepte ta part de cette libation faite aux dieux pénates.

En parlant ainsi, il laissa tomber sur le reposito- ■rium quelque gouttes de Chio, vida la coupe, puis ordonna d'apporter des dé&qui devaient décider de la royauté du festin.

Isidore les fit rouler le premier; mais le hasard

(1) Plateau sur lequel les plats étaient posés. On rcnlcvait à chaque service pour lui substituer un autre plateau chargé de nouveaux mets. C'était là ce qu'on appelait prima mensa, secundo meusa, terlia mensa.

semblait le poursuivre 5 il amena le coup ûu chien; 'es autres convives amenèrent tour à tour ceux du char, û'JTcrcule ou du vautour. César seul ollint le coup de Vénus.

— Éricine ne pouvait faire moins pour son pctitfils ! dit le père de Plancia d'un ton d»; flatterie.

— R-isigne-toi alors à m'accepter aujourd'iiui pour mailre, répliqua gaiement le jeune praticien 5 et, comme première preuve de soumission, Sextilius, vide ta coupe autant de fois que, pour un stips prête, tu t'es fait rendre dix sesterces.

— Dieux immortels! exiges-tu donc qu'il meure? s'écria plaisamment Lélius.

— Hélas ! dit Sextilius en soupirant, la jeunesse est sans pitié p jur les malheureux qui la secourent de leurs biens.

— Entcnds-lu ceci? s'écria Florus; le loup se plaint de la cruauté do la brebis (ju'il dévore !

— Le préteur a raison, répondit César ; ses pareils sont nos bienfaiteurs. Mon premier hommage est pour les grands dieux-, mais le second appartient aux fœnérateurs (usuriers).

— Julius peut rire de la misère des autres, lit ob-

56 CnRONIQUES DE LA MER.

server le père de Plancia; lui dont la fortune est telle, qu'au dire du peuple, il n'a jamais pu la calculer.

— Le peuple se trompe, Sextilius, répliqua le jeune homme-, j'ai fait ce calcul, et je puis te le communiquer, à quelques stips près. Je ne possède au juste que quatre cent quinze talents...

— Quatre cent quinze talents !... répéta le préteur.

— ...De dettes ! acheva César.

Sextilius le regarda avec une stupéfaction épouvantée.

— Mais je suis encore jeune, continua Julius, et j'espère bien doubler la somme 5 ma réussite est à co prix.

— Parles-tu sérieusement? demanda Sextilius.

— Ne sais-tu donc pas, reprit César, que, pour arriver aux hautes dignités, il faut agrandir le cercle de ses clients, trouver des soutiens dans la noblesse et dans le peuple? Quoi de meilleur pour cela que les dettes? l'argent que j'emprunte aux sénateurs me gagne l'amitié des plébéiens, et je m'assure un double suffrage, car ceux-ci me poussent par reconnaissance pour mes dons, ceux-là par crainte pour leurs créances. Tu vois que je fais l'usure comme toi, digne Sextilius, mais avec plus

de hardiesse et de grandeur. La tienne ne peut te rendre maître que de quelques îles (1) au champ de Mars, i)U de quelques domaines en Campanie \ tandis que la mienne peut m'acquérir des royaumes.

— A la bonne heure, dit le vieillard-, mais César a-t-il oublié que c'est à Rome qu'on les distribue? S'il veut profiter de la bonne volonté du peuple et des sénateurs, que ne fait-il sa paix avec 5ylla, et que ne cherche-t-il à acquérir prèii de lui la seconde place?

Le jeune Romain ne répondit rien 5 mais s'adressant au Carthaginois qui avait jusqu'alors tout écouté en silence :

— Isidore se rappelle sans doute le vieux pirate égyptien qu'il me montra l'autre jour, près du mole de Coracésium ? dil-il.

— Je me le rappelle, répondit le prisonnier.

— Son navire n'était qu'une grande barque d'osier, enduite de limon et de poix, reprit César ; des nattes de papyrius lui servaient de voiles, et son équipage ne comptait que quelques matelots.

(1) Groupes de maisons.

— Oui, dit le Carthaginois, mais il leur commandait en roi.

— Tu l'as dit, Isidore, s'écria vivement Julius ; et, seulement à cause de cela, j'aimerais mieux être le vieux pirate égyptien, maître absolu sur son navire, que le jeune consul soumis à l'autorité de Sylla.

Tous les convives se regardèrent avec étonnement ; Isidore seul parut comprendre.

— Ah! tu sens donc aussi que rester le second, c'est faire l'office d'une ombre, s écria-t-il ; l'ombre ne marche pas elle-même ; elle flotte derrière ou devant, toujours forcée de suivre. Eh bien ! comme toi, César, j'ai voulu n'avoir de maître que ma volonté ! Ta race commandait à la terre 5 je me suis réfugié sur les flots.

— Et lu espérais y fonder une nouvelle Carthage? demanda Julius en faisant remplir la coupe du pirate.

Celui-ci la vida d'un seul trait ; puis échauffé par la liqueur de Lesbos, il s'écria :

— Elle est fondée, César!

— Quoi ! ce nid de fugitifs et de bandits, objecta le Romain avec mépris; prends-tu donc une ligue de rapine pour une république ?

— Et toi, as tu oublié d'où Rome est sortie? reprit vivement le pirate. Ne vois-tu pas qu'en ouvrant un champ d'asile contre votre tyrannie, nous appelons à nous tous les audacieux et tous les désespérés? Saistu quelles sont déjà nos forces, Julius ? Nous avons des ports fûrlinés et des arsenaux en Cilicie, en Grèce, en Syrie, en Egypte, en Sicile ! Nos vaisseaux sont au nombre de huit cents, montés par vingt mille combattants. Le Taurus est plein de nos citadelles, où nous pouvons abriter, en cas de revers, nos familles et nos trésors. Mais que pourrions-nous craindre? Deux cents villes nous ont déjà ouvert leurs portes, et les richesses de vos temples ont servi à dorer les poupes de nos galères! Retenue dans ses guerres civiles comme une Uonne dans les toiles du chasseur, Rome n'a point pris garde à ce qui se passait sur mer, et la mer lui a créé une rivale.

— Buvons donc à la nouvelle reine des eaux ! dit César, qui força encore le pirate à vider sa patère, et apprends-nous quand ses Qls doivent remonter le Tibre pour assiéger le Capitole.

— Non pas seulement le Capitole, mais toute l'Italie, reprit Isidore, de plus en phis animé par le vin; car

bientôt, grâce à nos galères, Rome attendra en vain les blés de rannone^ et le peuple-roi, enfermé dans la faim, n'aura, comme Midas, que de l'or pour ses festins.

Julius fit un mouvement.

— Ah ! c'est là votre projet ? dit-il plus sérieusement; et tu crois que nos armes ne pourront briser ce cercle de famine?

— Si elles n'étaient point occupées ailleurs, César î Mais tandis que nous attaquerons Rome par mer, le roi de Pont l'attaquera en Asie. Relevé de ses défaites, il a rassemblé de nouvelles armées ; ses ambassadeurs vont de royaume en royaume, semant la haine du nom romain -, nous les avons vus, il y a quelques jours, à Coracésium, et j'allais porter moi-même à Milhridate la réponse des Ciliciens.

Julius garda le silence : les menaçantes révélations du Carthaginois l'avaient évidemment ému ; il resta immobile et pensif, tandis que les esclaves, pour réveiller la gaieté, répandaient sur les convives une rosé& d'eau de verveine.

Enorgueilli de l'effet qu'il venait de produire, Isidore leprit l'aveu de ses projets et de ses espérances. Mi-

LES PIRATES DE CILICIE. (il

thridate, en se relevant, pouvait forcer Sylla à quitter Rome, et son absence, jointe à la famine, devait réveiller toutes les tempêtes du Forum. A la guerre du dehors allait se joindre bientôt la guerre du dedans; aux défaites du Pont les victoires de l'Italie! La lice s'ouvrait pour les violents, les corrupteurs et les ambitieux. Rome allait ressembler à une galère battue par l'orage, où les droits du pilote sont méconnus et où chaque matelot peut réclamer le commandement.

A mesure qu'il parlait^ le Carthaginois s'exaltait luimême au bruit de sa parole; la haine se redressait dans son cœur sous le rayon de ces espérances, comme un serpent que ranime le soleil ; sa voix s'élevait, son geste devenait menaçant, ses yeux lançaient des flammes 1 11 appelait tous les ennemis do Rome au combat, il les comptait à la manière d'Homère, il célébrait d'avance leur victoire avec l'emphase du barbare et la confiance que donne le vin î Tout entier à son enivrement; il avait oublié sa captivité; il ne pensait plus que cette nuit était la dernière qui lui fût accordée, et il continuait son hymne de triomphe, sans remarquer que les flambeaux du festin pâlissaient etque les premières lueurs de l'aurore glissaient entre les colonnes de cèdre!

Juliiis sortit enfia de sa rêverie, regarda vers la fenêtre du Triclinium, et se leva en disant :

— Voici le jour !

Ce mot fut pour le pirate comme la flèche aiguë qui frappe l'aigle au milieu des nuées. Brusquement arrêté dans son enthousiasme, il retomba du haut de son rêve dans la réalité -, mais se remettant presque aussitôt, il souleva la coupe qu'il tenait encore à demi-pleine :

— Que ce soit le jour pour César, dit- il avec un fier sourire; pour Isidore, c'est la nuit ! A elle donc cette dernière libation, et à la mort, sa sœur, cette dernière offrande !

Il vida la pafère, retira la guirlande qui ornait son front et en couronna le squelette.

Tous les convives avaient quitté la table ; les esclaves apportèrent les chaussures, et l'on gagna le pont de la galère.

L'orient était inondé de flammes qui empourpraient les flots. Les trois navires poussés par un vent favorable s'avançaient presque de fronts assez voisins l'un de l'autre, pour que l'on pût distinguer les pilotes et les rameurs. Aux pieds du mât du Lofus^ plusieurs matelots étaient groupés tenant les cordes deslinéesau

LES PIRATES Dlî CILICIE. G3-

supplice des pirates. Isidore, qui avait conservé la robe blanche du fcslin, s'avança vers eux d'un pas ferme, et présenlant le cou au nœud funeste :

— Que Milhra veille sur les Ciliciens, s'écria-t-il en étendant les mains vers le soleil ; et pour que mon espoir s'accomplisse, puisse-t-il faire passer mes volontés avec mon soufilc au cœur du plus digne !

— Ainsi, dit César, qui le regardait fixement, ce plan de guerre contre Rome était ton ouvrage?

— Oui, Julius, répondit le pirate avec liberté.

— C'est grâce à toi que ces pirates de toutes nations ont formé un seul peuple ; qu'ils ont fortifié des ports, élevé des tours, construit des arsenaux?

— Grâce à moi 1 répéta le condamné plus fier.

— Toi seul leur a fait accepter l'alliance de Milhridate et la lutte contre le peuple romain?

— Tu l'as dit, César.

-- Et si maintenant le hasard te rendait la liberté, tu n'abandonnerais point la trame si laborieusement commencée?

— Je la reprendrais com.mc le tisserand reprend sa 'oile, Julius, au fil où je l'ai laissée!

César se rapprocha.

€4 CnRONIQUFS DE LA MER.

— Fais-le donc, Isidore, s'écria- t-il; suis jusqu'au bout ces hardis projets ; il ne sera pas dit que Ccsàî aura tué dans l'œuf tes aiglons ; qu'ils prennent leur vol, nous les retrouverons quand ils auront grandi.

A ces mots, il fit un signe qui fut répété par le pilote à\i Lotus ;]es trois navires laissèrent tomber leurs voiles, puis se rapprochèrent. Isidore et les amis de César semblaient également surpris. Le premier regardait le jeune Romain avec hésitation, car il ne pouvait croire; les autres avec inquiétude, car ils ne pouvaient comprendre ; mais César ordonna de rendre la liberté aux pirates et de les faire passer avec Isidore sur la galère cilicienne. Il se tourna ensuite vers Sexlilius, et lui montrant le Didyme :

— Je t'avais promis un dédommagement, honnête prêteur, dit-il; toutes les dépouilles des corsaires ont été transportées à bord du navire bithynien; je te les abandonne ! Vas en prendre possession, et hâte-toi de faire voile vers l'Italie. Ton innocence est désormais certaine, car tu emportes de quoi acheter le peuple ef le sénat.

'à) préteur voulut douter d'abord , puis remercier • mais Julius lui cria de se hâter, et Sextilius , crai-

gnant quelque changement de résolution, s'élança sur le Didiime.

Les deux galères eurent bientôt remis à la voile, et toutes deux rangèrent le Lotus, qui n*avait pas encore repris sa course. César salua successivement Isidors» et Sexlilius, puis, secouant la tête :

— Allez, murmura-t-il, ô navires de bon augure I Vous portez peut-être dans vos flancs la fortune de César. Deux divinités amies vous conduisent : l'Avarice et la Haine ! Que toutes deux sèment leurs moissons, et que Rome s'ébranle ! C'est quand le ciel est près de crouler qu'on cherche Atlas.

Fa comme ses amis, toujours immobiles et muets d'étonnement, regardaient les deux vaisseaux s'éloigner :

— Vous le voyez, reprit César tout haut, le vent leur est également favorable : l'un va à la fortune, l'autre à la lutte...

— Et nous. César, demanda Lélius, où veux-tu nous conduire?

Le jeune Romain releva la tête, et reprenant son air de légèreté insouciante :

— Nous, Lélius, répéta-t-il, nous allons à Rhodes

(7 CHllONlQUiiS DE LA MER.

pour écouler les leçons du philosophe Apollonius Molon.

— Quand la gnerre va s'allumer partout, s'écria Lélius ; et que veux-tu donc qu'Apollonius nous apprenne?

César le regarda et répondit ;

— A attendre î

GANa-ROLL

— DIXICUE SiECLU —

a Malheur à ceux qui se trouve dans la forôt quand on a irrité le loup, » s'était écrié la mère de UoU au moment où le roi Harold exila ce dernier, et sa menace avait été comme une prédiction funèbre pour 1 iiurope. Chassé de Norvège, RoU le marcheur réunit une troupe de ces hommes « qui n'avaient jamais dormi sous un toit de planches, ni vidé la coupe auprès dun foyer abrité ; » et, proclamé par eux roi de mer^'û mit à la voile dans l'intention de se faire un licritagc avec IlS richesses des chrétiens.

La plupart de ses oompagnoiis étaient, comme lui,

des kaëmpes condamnés à l'exil dans les things de justice, ou des aînés que la loi du royaume obligeait à 'émigration; car chaque année, selon l'auteur du Rou, B les pères disaient aux fils les plus âgés d'aller chercher des habitations dans d'autres pays, et de se procurer des terres par force ou par amour. » Tous partaient donc sans possibilité de retour, attirés par l'espérance, poussés par la pauvreté, et ils chantaient d'une seule voix en cinglant vers l'ouest :

« La force de la tempête aide le bras de nos ra- « meurs; l'ouragan est à notre service, il nous jette « où nous voulons aller. »

Ce n'était pas la première fois que les Norvégiens s'abattaient sur les riches contrées du couchant. Cel- 4es-ci connaissaient depuis longtemps le son terrible de leurs trompes de corne qu'on appelle le tonnerre du Nord. Mais l'invasion du fils de Roqueval et d'Holdis allait faire oublier toutes les autres. Après avoir ra vagé l'Ecosse, l'Angleterre et la Frise, il envahit la France qu'il ne quitta plus. Depuis Attila, rien de pareil ne s'était vu dans les Gaules. Les villes devinrent la proie des llammes; les campagnes restèrent en friche, les religieux s'enfuirent des monastères en

emportant les reliques consacrées ; et leur terreur fut telle, que, selon l'expression d'un historien normand» ils écrivirent, un siècle plus tard, le récit de ces désastres avec des mains qui tremblaient encore. L'ilede-France, l'Orléanais, la Gascogne, l'Anjou, le Maine, l'Auvergne, la Bourgogne furent successivement saccagés par ces terribles Vikings ou enfants des Anses. Après avoir remonté les fleuves sur leurs scaphes d'osier recouvertes de cuir, ils devenaient de marins cavaliers, et, si on les poursuivait de trop près, ils se faisaient avec les cadavres de leurs chevaux un rempart et une nourriture. Le roi de France, Charles le Simple, incapable de résister à cette avalanche d'hommes, avait offert à Gang-Roll, une province en fiefs ; mais le fils d'IIoldis répondit :

— Je ne veux être soumis à personne 5 ce que j'aurai conquis m'appartiendra sans réserve.

Et comme il avait fait de la Ncustrie un désert, il se retourna contre la Dommonée (I).

Ses jarîes essayèrent en vain delà défendre : vaincus dans plusieurs combats, ils finirent par l'abandon-

<1) La basse Bretagne,

70 CHRONIQDES DE LA MSR.

ner avec loule la noblesse pour chercher un asile au pays de Galles.

Un seul chef sut défendre sa terre, ce fut li'v , jarle du Léonnais. Alors que ies ^ays de Bro-Erech, de Porhoët, de Rohan, de Tréguier, de Goôllo, et de Cornouaille n'offraient plus qu'un champ de bataille, dévasté par le fer ou la flamme, le Léonnais, gardé par la vaillance de son chef, n'entendait aucun des bruits du combat, et apercevait à peine, de loni, lo fumée des incendies. On eût dit qu'un cercle magique défendait cette heureuse contrée. Là retentissaient toujours les cloches des monastères et les guers des laboureurs 5 là passaient, le long des coulées herbeuses, les troupeaux de vaches noires gardés par des enfants.

Mais c'était principalement loin des marches du comté, au fond des vallons arrosés par l'Elorn, que tout était paisible comme aux plus beaux jours de Salomon ou de Gardlon-Mur. Jamais voile normande n'avait dépassé le détroit gardé par les pierres blanches (Mcin-gan), ni pénétré dans ce long golfe, au fond duquel le bourg de Lan-Ternok s'élevait parmi les ombrages. Ce canton était gouverné par le mactiern

GANG-UOLL. ri

Galoudck, dont la ker occupait le sommet du coteau qui regarde le pays des Deux-Meurtres (Daou-îas). Son père avait fait partie des deux cents compagnons avec lesquels Gurwan défia les douze mille soldais d'IIasting, et le fils ne démentait point un tel sang : aussi Evcn avait-il étendu son pouvoir sur plusieurs ircves, et joint à son domaine la forêt de Kamfront, que le mactiern faisait défricher.

Lui-même avait surveillé les travaux tout le jour, et revenait de la forêt avec ses deux fils Fragal et Witur, qui se tenaient debout sur le devant du chariot chargé de ramées, tandis que le père marchait près du joug, l'aiguillon à la main. Les roues pleines et garnies de fer imprimaient une longue trace sur la mousse jaunâtre; les bœufs, sentant qu'ils retournaient vers l'écurie, pressaient le pas, en poussant, par intervalles, de sourds meuglements, et le pâle soleil do février, quiglissait à travers les arbres noircis, éclairait cette scone de ses dernières lueurs.

L'attelage allait atteindre les limites de la forêt lorsiue les deux frères aperçurent devant eux, sur la lisière du fourré, un jeune garçon d'environ seize ans, qui semblait les attendre au passage. Son costume de

peaux de chèvre, sa stature élevée et ses cheveux blonds formaient un constraste frappant avec les habits de laine, la taille courte et les cheveux noirs du mactiern et de ses fils. Le cachet des races du nord n'était pas moins visible chez lui que l'origine cambrienne chez ces derniers. 11 s'appuyait sur un arc de frêne et portait plusieurs flèches passées à sa ceinture -, devant lui était étendue une bête fauve souillée de sang et les quatre pattes liées par unhartde saule.

Le mactiern arrêta l'attelage, tandis que les deux jeunes Bretons se penchaient pour reconnaître ranimai.

— Par la croix ! c'est une louve, s'écria Fragal.

— C'est toi qui l'a tuée? demanda Witur surpris.

— Je ne la cherchais pas, fit observer modestement le jeune garçon, car je cliassais pour la table du mac- 'tiern ; mais l'animal avait faim, il s'est élancé à ma rencontre...

— Et tu as pu l'éviter? dit Galoudek.

— Je l'ai percée de trois flèches, répliqua Andgrim, dont le pied montrait le flanc de la bête fauve.

C'était une kuve de la plus grande espèce, aux dents jaunâtres et au poil grisonnant. Le sang coulait

encore, goutte à goutte de ses blessures; sa langue pendante était couverte d'une écume visqueuse, et ses yeux, retournés par les dernières convulsions de l'agonie, ne montraient qu'un orbite blanc el sans regard. Le maclicrn, qui avait examiné les blessures avec l'intérêt d'un chasseur, remua la tête, et, se retournant vers Fragal etWilur :

— J'ai deux fils, dit-il d'un ton de chagrin, deux fils dont le plus jeune dépasse Andgrim d'une année, et je cherche en vain lequel eût pu lancer trois flèches d'une main aussi forme et aussi sûre.

Les frères rougirent, mais avec des expressions différentes.

— Que notre père et seigneur nous excuse, dit Witur d'un accent altéré, si nous sommes moins habiles que les démons du Nord à combattre de loin , nous les défions pied contre pied et poitrine contre poitrine.

— Pour moi, ajouta Fragal ironiquement, ce que j'admire, ce n'est point l'adresse du Saxon à manier l'arc, mais qu'il n'ait point hésité à s'en servir avec tant de résolution contre un Normand!

Le mactiern sourit involontairement. L'audace des

loups, multipliés par la dépopulation de la Domnonée, leur avait effectivement fait donner, depuis peu, co nom d'une race dont ils rappelaient la férocité ; mais Andgrim ne parut point goûter la plaisanterie du jeune Breton, et son œil s'alluma.

—• Fragal se trompe, dit-il, en regardant fixement le fils de Galoudek; le bras qui a frappé est seul normand, la louve était bretonne.

— Alors tu l'as tuée par surprise ou par trahison, reprit Witur, avec emportement.

— Non, répliqua Andgrim d'un air froidement dédaigneux; je l'ai tuée lorsqu'elle fuyait comme les hommes de la Domnonée au combat du Havre-Noir fAberl-il-cluJ.

Ce souvenir d'une sanglante défaite essuyée, quelques années auparavant, par les Bretons, fit monter le sang au visage des deux frères , et Witur exaspéré avança brusquement la main vers la hache suspendue devant le chariot j mais le mactiern s'entremit.

— Puisque le Saxon parle du Havre-Noir, rappellelui le Havre des Cailloux (Aber-wach) , dit-il tranquillement; car si, dans le premier lieu, le sang des

CANG-nOLL. 75

nôtres a coulé comme la rosée, dans le second le sang dos siens a coulé comme des sources.

— Et lui- môme , ajouta Fragal , ne doit la vie qu'à votre pitié.

— Oui , reprit Galoudek; en le relevant du milieu des blessés, j'espérais que ses jeunes oreilles pourraient entendre la sainte parole des prêtres ; mais on a tort de vouloir apprivoiser le petit du sanglier.

Andgrim ne répondit pas : rintcrvcntion du mactiern avait produit sur lui le même effet que la parole du maître sur le dogue irrité, et il laissa le chariot s'éloigner.

Ce que venait de dire Galoudek était d'ailleurs la vérité. Recueilli après la bataille, l'enfant fut conduit dans la lier armoricaine, où il avait d'abord vécu farouche et à l'écart, jusqu'à ce qu'un autre enfant de son âge eût fini par dompter son humeur sauvage : c'était Aourken , pauvre orpheline trouvée à la li sière du bois par le maclicrn qui l'avait adoptée. Chargée de conduire aux friches les troupeaux de bœufs, de vaches et de génisses, elle avait grandi dans les landes sans autres compagnons que le ciel et l'Océan ; mais la solitude qui aigrit les corrompus améliore les bons. Elle de-

vina les souffrances du captif, et, comme un chien que la tristesse sollicite, elle vint se placer à ses pieds, les yeux tendrement soulevés vers lui. Andgrim finit par l'apercevoir; deux abandonnés devaient se comprendre 5 la compassion avait attiré l'orpheline, la reconnaissance attacha le prisonnier.

Cependant le chariot était arrivé devant la Ker bretonne. Le placls qui servait de cour d'entrée, et vers le milieu duquel il venait de s'arrêter, offrait, dans ce moment, un spectacle singulièrement animé. Les serviteurs arrivaient des champs et étaient reçus par les femmes ou par les jeunes filles avec lesquelles ils échangeaient mille saillies suivies de longs éclats de rire. On voyait passer les charrues, le soc retourné, les cavales qu'accompagnaient leurs poulains farouches, et les troupeaux de moutons conduits par un chien fauve au collier garni de pointes d'acier.

Le mactiern promena autour de lui ce rapide regard du maître qui ne laisse rien échapper, et demanda où était Aourken. Elle n'avait point encore paru! Un pareil retard, venant de tout autre, eût causé peu de surprise; mais l'exactitude de la jeune orpheline était passée en proverbe à Kermelen, et depuis huit

GANG-ROLL. Il

années que le Galoudek lui avait confié un troupeau à surveiller et à défendre, c'était la première fois qu'elle rentrait aussi longtemps après l'heure indiquée. Le soleil avait, en effet, presque complétemenldisparu derrière les coteaux ; de grandes ombres s'étendaient vers les grèves, et le vent du soir, qui s'élevait de l'Océan, apportait jusqu'au manoir les senteurs marines.

Galoudek allait se décider à gagner le revers de la hauteur, d'où le regard embrassait la baie, lorsqu'un sourd retentissement sembla tout-à-coup ébranler la colline. On reconnut bientôt le bruit produit par la course précipitée d'un troupeau mêlé à des meuglements d'abord confus, puis plus distincts, plus élevés, et qui éclatèrent enfin dans toute leur force. Presqu'au môme instant les bœufs, les vaches et les génisses parurent au penchant de la lande, fuyant avec terreur devant un ennemi invisible. En tête s'élançait le taureau noir sur lequel Aourken se tenait à demi couchée.

Tous se précipitèrent confusément dans le placis, tbucllant l'air de leur queue et la tête baissée, comme si la terreur eût éveillé leur colère.

Les serviteurs effrayés franchirent les murs peu «élevés qui servaient de clôture, tandis que Galou-

dek et ses fils se rendaient maîtres du taureau noir. A leur vue, Aourken poussa un cri et se laissa glisser à terre. Ses traits agités d'un tremblement convulsif, ses cheveux flottants sur ses épaules, et les lignes sanglantes tracées par les ronces sur ses jambes nues, témoignaient, à la fois, de la violence de sa peur et de la rapidité de sa course. Elle demeura un instant haletante aux pieds du mactiern ; enfin la voix de celui-ci sembla la ramener à elle-même. Après avoir promené de tous côtés un regard effaré, elle se redressa sur ses genoux , écarta des deux mains les cheveux qui lui couvraient le visage, et s'écria d'une voix rauque :

— Je l'ai vu, maître, je l'ai vu !

— Qui cela? pauvre innocente, demanda Galoudek, que l'effroi de cette rude et vaillante créature saisissait malgré lui.

— L'animal... le démon... je ne sais comment dire, maître! Ce devait être un dragon de mer... ou peutêtre le grand ennemi.

— Mais où l'as-tu vu? Que s'est-il passé?

— Voici, maître : j'étais sur la grève où je rassemblais le troupeau pour revenir, quand j'ai aperçu tout

à coup, sur la mer, quelque chose qui venait à moi : t'était long comme le manoir, rond comme un tonneau et la tête, qui sortait des vagues, ressemblait à celle d'un bélier !

— Se peut' il ?

— Vers le milieu du dragon, on voyait s'élever une montagne d'où sortaient des roulements de tonnerre. 11 y avait au-dessus une aile rouge pareille à une voile de navire, et au-dessous douze griffes vertes qui lui servaient de nageoires.

— Tu es bien sûre de cela?

— Sûre, bien sûre, mailre ! Mais à mesure que je voyais mieux, j'avais plus peur ; mes jambes tremblaient sur le taureau. Alors la chose a passé tout près du bord 5 il y a eu un sifflement qui a épouvanté Tervdu ; il s'est enfui vers la Ker avec tout le troupeau, et il m'a emportée !

Des exclamations de surprise et de terreur s'élevèrent de toute part. Quelque étrange que fût le récit d'Aourken, il ne rencontra aucun incrédule. On touchait encore aux temps où des bêtes féroces, transformées en dragons par l'imagination populaire, avaient ravage les campagnes de la Domuonéc. La légende

liait le souvenir de ces monstres à celui des apôtres du Léonnais et de la Cornouaille; elle en avait fait une pieuse croyance, et douter de leur réalité eût été douter des saints bretons eux-mêmes. Les hommes commencèrent à regarder autour d'eux avec inquiétude, et les femmes à fuir vers la maison.

Dans ce moment, un long et puissant appel de corne marine s'éleva dans les ombres du soir, courut le long des côtes et vint mourir contre les murs du manoir !

Tous les habitants de la Ker tressaillirent.

— Ce n'est point là le cri d'un dragon î dit le macliern.

— Ni la corne des pâtres de la baie, ajouta Witur.

— Écoutez I interrompit une voix forte et haletante. Galoudek se retourna et aperçut Andgrim. Il était

debout à quelques pas, la louve sanglante sur une épaule, l'arc pressé contre sa poitrine et l'oreille tendue vers la mer avec une avidité palpitante.

Il y eut un assez long silence. Toutes les têtes s'étaient penchées comme celle du jeune Normand ; enfin un second appel retentit plus puissant et plus prolongé. Il passa par dessus Kermelen et alla se perdre au loin dans les landes.

Les traits d'Aiidgrim s'épanouirent.

— Tu connais le son de celle corne ? s'écria Galoudek qui le regardait.

— Oui, mactiern, dit le jeune garçon.

— Et qu'est ce donc enfin?

— C'est le tonnerre du Nordi

Lesoinquesembltiient prendre les Normands d'annoncer leur arrivée était trop contraire à leur tactique habituelle pour ne pas exciter la surprise et la défiance du mactiern. Aussi, après le premier moment de confusion, se hâta-t-il de donner tous les ordres ncces- Eaires pour la défense de la Ker. Lui-même se mit ensuite à la tète de quelques serviteurs armés, afin d'aller rcconnaitre l'ennemi dont la corne avait cessé de se faire entendre.

La petite troupe se dirigea silencieusement vers la mer, prot''gce par les genêts qui la dérobaient aux

8i CHRONIQUES DE LA MER.

regards, et par les bruyères qui étouffaient le bruit des pas. En tête marchait Galoudek avec ses fils ; derrière ceux-ci venaient Aourken et Andgrim. L'orpheline avait suivi le mactiern d'inspiration, comme le chien suit le maître qu'il aime, et le jeune Normand s'était laissé entraîner, sans y penser, par cela seul que sa place lui semblait près de la jeune pastour.

La petite troupe eut bientôt atteint le point du coteau où la baie se laissait apercevoir tout entière. La décision du mactiern avait été si subite et si promptement exécutée que le soleil n'avait point complètement disparu lorsqu'il arriva avec ses gens au bord de la mer. De mourantes lueurs rougissaient encore les flots et éclairaient les grèves. Tous les regards parcoururent rapidement les sinuosités du rivage, puis s'arrêtèrent sur un objet de forme singulière qui flottait contre les récifs les plus rapprochés. Galoudek reconnut au premier aspect le prétendu monstre décrit par Aourken. C'était un navire qui venait d'amener sa grande voile et dont on voyait alors clairement tous les détails. Andgrim les fit remarquer à l'orpheline qui s'était arrrêtée saisie, non de ce qu'elle apercevait, mais du souvenir de ce qu'elle avait cru apercevoir.

'— Aourkcn voit maintenant que son dragon est conduit par des matelots, dit-il à demi-voix. Ce qu'elle a pris pour la tête du monstre n'est qu'une proue sculptée ; les douze nageoires étaient douze rames vertes, et CCS grondements qui l'ont effrayée venaient du toit de cuir qui se dresse près du mât; qu'elle prête l'oreille, elle eniendra encore la voix de la Camérelle.

Un sourd murmure, mêlé à des sifflements entrecoupés, s'élevait en effet, par raffales, de l'étrange navire. Za Camérette, ainsi qu'Andgriml'avait appelée, était, dans la marine du Aord elle-même, une exception bizarre empruntée, si l'on en croyait son nom, aux mers africaines. Sur le toit de cuir arrondi, qui lui donnait l'aspect d'un court serpent marin , s'élevait une double éminence percée d'ouvertures obliques par lesquelles la brise pénétrait dans un dédale de replis d'où elle ressortait avec mille retenlissements. Singulier appareil qui remplaçait sur les flots le bruit des cymbales ou des clairons, et qui préparait la victoire, en jetant d'avance l'effroi au cœur des ennemis !

Ainsi que nous l'avons dit, le navire se trouvait à l'ancve près des rochers. Les rames avaient été ren-

trées, etl'on apercevait à peine q}ie\q}ie& rothras (l) couchés sur leurs bancs.

Le macliern ne savait que penser de cet abandon» lorsqu'il lui fut expliqué par l'apparition d'une troupe de Normands qui gravissaient le coteau. A leur vue , ses compagnons tendirent leurs arcs j mais Galoudek leva vivement la main et murmura :

— Un enfant!

Tel est le respect des bretons pour l'élre faible qui naît à la vie, que la haine nationale elle-même demeura un instant suspendue. Tous venaient, en effet, d'apercevoir, à la tête de la troupe, une femme richement vêtue, qui tenait dans ses bars un nourrisson dont les cris plaintifs trahissaient les souffrances. Près d'elle marchait un homme de haute taille , armé d'une de ces massues à pointes d'acier, connues sous le nom A'éloilcs du matin, mais dont l'altitude et les regards n'avaient rien d'hostile. 11 se tournait fréquemment vers la mère éplorée, qu'il s'efforçait de calmer par de douces paroles, puis regardait autour de lui avec une impatience inquiète.

(1) r.a:ncurs.

CANG-ROLL. 87

Comme il allait atteindre le sommet du coteau, le fourre de genêt qu'iï avait jusqu'alors côtoyé cessa tout à coup, et il se trouva en lace du mactiern et de ses gens.

II y eut des deux côtés un premier cri, suivi d'un brusque mouvement : les deux troupes avaient reculé en préparant leurs armes; mais le chef normand arrêta les siens du geste, fit un pas vers les Bretons en baissant sa massue, et leur adressa vivement la parole.

Andgrim, qui s'était approché, poussa une exclamation de joie à ces sons chers et connus !

— Tu le comprends? demanda le mactiern.

— C'est la langue du Wesllold, répéta le jeune homme avec ravissement.

— Et que dit -il? reprit Galoudek.

— 11 avertit le mactiern, répliqua le jeune homme» que lui et les siens ont abordé ici comme des hôtes, et non comme des ennemis.

— Dis-lui que nous n'avons pas de place à nos foyers pour les visiteurs qui lui ressemblent, répliqua vivement Galoudek, et que s'il avance plus loin, nous le recevrons comme les taureaux reçoivent les loups.

Andgrim n'eut point le temps de traduire cette der~

nicre réponse de Galoudek. La jeune mère avait suivi leur rapide dialogue avec une anxiélé haletante ; bien qu'elle ne comprit point les deux interlocuteurs, l'accent du chef breton lui fit deviner un refus. Elle changea d'abord de visage ; puis , par un de ces élans inattendus dont les femmes seules ont l'audace, elle souleva son fils avec un cri éploré, courut à Galoudek et le posa à ses pieds.

Il y eut parmi les Bretons un mouvement générv\l de surprise; le mactiern lui-même semblait hésiter sur ce qu'il devait faire ; mais la jeune pastour, qui avait tout vu des derniers rangs où on l'avait repoussée à l'approche des ennemis, écarta brusquement ceux qui l'entouraient, courut à l'enfant et le prit dans ses bras.

Galoudek, dont la défiance combattait l'émotion, la rappela vivement.

^- Laissez cet enfant, Aourken, s*écria-t-il ; laissezle, sur votre tête! C'est encore une ruse des Wikings. Gardez votre pitié aux fils deTArmor, et ne la dépensez pas pour l'enfant d'une païenne.

— Sur mon salut ! celle-ci ne mérite pas un tel nom, inlcrrompit l'orpheline en montrant la jeune mère

GANG-ROLL. 8b

penchée vers son fils, car elle porto au cou la croix du Christ.

Le macticrn regarda l'étrangère, et fit un geste de surprise.

— C'est la vérité, dit-il, et son costume même n'est point celui des femmes du Nord.

— Aussi n'y est-elle point née, fit observer Andgrim, qui avait continué à entretenir le chef normand, Popa est fille du seigneur de Bayeux.

— Le comte Bôrenger I s'écria Galoudek, ce n'est pas un inconnu tour moi I Nous nous sommes autrefois rencontrés chez le comte de Poher où nous avons chassé avec les mêmes chiens, dormi sous la même couverture et communié de la même hostie ! Mais je veux m'assurer si le Wiking a dit vrai.

Il baissa son épée, fit un pas vers l'étrangère et lui adressa la parole dans la langue du Besin.

La jeune femme qui, au premier mot, avait tressailli, joignit les mains.

— Ah! vous 'pouvez m'entendre ! s'écria-l-elle ; que la mère de Dieu soit bénie I Vous ne repousserez pas mes prières.

— Est-ce bien la fille du seigneur de Bayeux que

je retrouve dans les rangs des païens ? reprit le mactiern.

Les yeux de l'étrangère se remplirent de larmes.

— Hélas ! le faible ne choisit point sa place, ditelle tristement. Les hommes du nord sont arrivés avec la marée sur nos grèves ; ils ont tué tous les guerriers qu'ils ont rencontrés, puis se sont emparés des chevaux de labour pour en faire des coursiers de guerre. Un matin que nous étions sans crainte, nous avons vu paraître, tout à coup, à l'horizon, un nuage de flamme et un nuage de poussière. Le nuage de flamme était l'incendie, le nuage de poussière, les Normands 1

— Et personne n'a songé à se défendre .'

— Les plus braves serviteurs de mon père l'ont essayé; mais tous sont tombés l'un après l'autre, et lui-même le dernier. J'allais périr également lorsque Gaunga m'a sauvée.

— Pour vous faire son esclave?

— Sa compagne, raactiern 5 car il a toujours été bon pour moi ; il m'aime, il est le père de cet enfant.

Et ainsi ramenée à l'objet de ses inquiétudes, elle reprit le nourrisson des bras d'Aourken.

— Voyez, cunlinua-t-elle, en mouillant de ses pleurs

les joues marbrées de son fils ; il souffre, il se meurll tous les charmes des scaldes ont échoué contre le mal qui le tue; mais un pécheur de la baie pris ce malin par la Caméreite a parlé des miracles qui s'accomplissaient à l'abbaye du grand Val , et Gaunga a consenti à essayer les prières des prélres du Christ. Ce sont elles que nous allons chercher, mactiern?Si vous avez jamais aimé quelqu'un , vous ne nous ôtercz pas ce dernier espoir, et vous laisserez la route libre.

— Je voudrais pouvoir accorder cette grâce à la fille d'un seigneur chrétien et ami, répondit Galoudek, mais le vaillant Evcn m'a confié cette terre à défendre; je dois être son bouclier ; et qui peut répondre de l'avenir quand l'épée de l'ennemi a passé entre le corps et la cuirasse?

— Vous craignez quelque piège ! s'écria Popa j faites suivre nos pas, prenez des otages, imposez vos conditions; mais faites vite, car l'enfant souffre, et Gaunga s'irrite de l'altcnte ! Ne le forcez pas à faire lui-mèmc sa route avec la hache.

Le mactiern n'avait pas besoin de cet avertissement pour comprendre les dangers d'une lutte contre des hommes que l'habitude du succès rendait plus redou-

labiés. L'expérience avait amorti chez lui la fougue de la jeunesse en lui donnant le tranquille courage qui ne craint ni ne cherche le combat. La visite du roi de mer au grand Val était d'ailleurs sans péril, car rien ne pouvait tenter l'avarice de l'enfant des Anses chez ces humbles sohtaires qui, selon les chroniqueurs du temps , et célébraient le saint office sur des blocs de erranit, et buvaient le sang du Christ dans des calices de hêtre. » Voulant seulement prévenir tout désordre et toute querelle, Galoudek exigea que les Kœnipes retournassent à bord de la Camérette^ où ils resteraient surveillés par un poste breton. Ces conditions furent exécutées sur-le-champ, et le chel des Wikings prit la route de l'abbaye avec Popa et quelques compagnons.

Lorsqu'ils y arrivèrent, la nuit était close, et l'humble monastère leur apparut à la clarté des étoiles. Ce n'était point un seul édifice solidement bâti de pierres, mais une réunion de logeltes construites avec les arbres de la forêt et les gazons de la vallée. Sur les faîtes d'argile de leurs toits de chaume, se dressaient des croix de bois auxquelles pendaient les couronnes de fleurs de la dernière fête d'été. Vers le milieu, on

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apercevait la chapelle aussi tiumble, mais plus vaste, cl qu'enveloppaient les lierres et les chèvrefeuilles; enfin les champs cultivés par les religieux occupaient le penchant du coteau, tandis que plus bas s'étendaient quelques prairies qu'encadraient des touffes d'aunes ou de saules argentés.

La troupe conduite par le macticrn franchit l'enceinte de branches enlacées qui défendait les moines contre les attaques de bêtes fauves, et se trouva enfin à l'entrée de leur saint campement.

Bien que l'heure du repos fût venue pour les plus diligents, toutes les logettes étaient éclairées et retentissaient du bruit du travail. On enlenda!: le traquet des moulins à bras qui broyaient le blé , les coups du marteau qui forgeait le fer, les grincements de la scie qui préparait le bois, le battement des métiers qui façonnaient le lin mêlé à la toison des brebis. Mais au milieu de tous ces bruits, les voix des moines s'élevaient dans une commune prière ; ils répétaient ua chant grave et doux qui semblait l'expression harm.onieuse de tous ces instincts de zèle et de sacrifice qui se révélaient, par le travail, sous la grande inspiration du Christ.

Les Bretons qui, en dépassant l'enceinte, avaient ralenti le pas, se découvrirent et se signèrent ; quant aux Normands, ils parurent moins touchés que surpris. Le roi de mer promena ses regards sur la clairière, au milieu de laquelle se groupaient les cabanes des moines, comme s'il eût cherché quelque signe visible de la puissance qu'il venait invoquer ; mais il n'aperçut que les cellules de gazon, des courtils sans arbres, parsemés de ruches alors abandonnées, et deux vaches brunes qui ruminaient paisiblement près d'un âne endormi.

— Est-ce bien ici, demanda-t-il, qu'habite le grand magicien du Christ qui rend la santé aux mourants ?

— C'est ici 1 répondit le mactiern , à qui Andgrim avait traduit la question du Normand.

— Vit-il donc si pauvrement, reprit Gaunga, et que lui rapporte alors sa science ?

— La consolation de ceux qui souffrent.

Le Normand ne répondit pas ; il réfléchissait pour comprendre.

Galoudek passa sans s'arrêter devant les premières logettes, et parvint à une cabane plus ancienne que toutes les autres : c'était celle de Mark.

Arrivé seul, autrefois, dans cet endroit sauvage, il l'avait élevée sans secours et de ses propres mains. Plus tard, lorsque la réputation de sa sainteté attira près de lui de nombreux disciples qui construisirent d'autres logeltes moins étroites, la sienne resta telle que l'inexpérience et l'isolement lui avaient permis de la construire. Mais si les murailles lézardées laissaient passer la pluie et le vent ; si la claie de genêts, qui servait de porte, pendait à demi brisée ; si le toit commençait à flécbir , écrasé par les neiges de l'hiver , Dieu avait tout compensé en marquant la sainte ruine d'un signe d'élection ! Un violicr toujours fleuri la couronnait de ses touffes dorées! Les habitants du territoire de Ternok, ainsi que ceux des trêves voisines, racontaient que la Vierge Marie avait semé la plante bénie de sa propre main , et les solitaires eux-mêmes s'inclinaient devant la merveilleuse fleur.

Galoudck allait se diriger vers la porte de la cabane lorsqu'un grognement fauve le fit reculer: un loup couché en travers du seuil venait de redresser sa tête effilée, et ses yeux rouges brillaient dans l'ombre, Gaunga souleva vivement sa massue armée de pointes 5 mais le macticrn lui fit signe do ne rien craindre.

— Vous voyez encore ici un des miracles de Mark, dit-il. Un chien le suivait dans ses courses et le gardait. Une nuit, le loup que vous voyez là vint l'allaqucr avec tant de rage, que le saint abbé les trouva tous deux le lendemain, au seuil de la logetle, couches dans leur sang. Le chien était mort, et le loup près de mourir. Les moines voulaient l'achever j Mark le leur défendit.

— Celui-ci a tué mon gardien, dit-il ; désormais il le remplacera.

Puis, portant lui-même le loup dans sa cellule, il guérit ses blessures et l'apprivoisa si bien que la bête fauve est devenue un serviteur fidèle.

Le loup s'était, en effet, reculé contre le mur, et défendait en grondant l'entrée de la cabane j mais Mark, qui avait entendu les pas des visiteurs, parut tout à coup sur le seuil, et reconnut Galoudek.

— Paix, maitre Guilhou (1)1 dit-il doucement, en faisant au loup un signe auquel il obéit sur-le-champ; ne voyez vous pas que ce sont des chrétiens et des voisins ?

(1) Nom donné, en Brelagne, au loup et au diable.

— Non pas tous, saint obbé, réponJit le maclicrn, car \oici que la mer nous a amené un des démons dti Nord avec sa suite; mais pour celle fois il vient en suppliant et non en ennemi.

Il fit alors approcher Popa avec son fils, et expliqua le molif de leur visite à Mark, qui écouta tout avec patience. Bien qu'il fût encore jeune, son visage avait la placidité imposante de la vieillesse ; on y sentait l'habitude de cette autorité qui prend sa force au^ dedans, et qui se fait accepter, non comme un joug, mais comme une protection. Yctu de la robe brune des moines que serrait à sa taille une corde d'ortie, il avait le front découvert par une large tonsure , la barbe longue et les pieds chaussés de sandales de bois, retenues par des lanières de peau de loup. A sa ceinture pendait une tasse de hêtre et une clochette , seul bagage des solitaires dans leurs longues excursions à travers les bois écartés ou les landes sauvages. Sur sa poitrine flottait une petite croix de buis, symbole de sa dignité abbatiale.

Après avoir attentivement examiné l'enfant, il tourna vers la mère un regard triste et doux. La jeune femme qui attendait avec une anxiété éperdue tomba à genoux.

9iJ CHRONIQUES DE LA MER.

— Ah ! sauvez-îe , saint abbé 1 s'ccria-t-elle , et Gaunga donnera à l'abbaye du grand Val assez d'or pour changer les mottes de gazon de ses cellules en pierres taillées au ciseau.

Mark plia les épaules d'un air de tendre humilité.

— Dieu seul dispose de nos jours, dit-il j c'est à lui qu'il faut demander et promettre.

— Eh bien, qu'exige-t-il ? répondit Popa avec larmes; parlez en son nom, saint abbé; tout nous sera facile.

<— Que le crucifié guérisse Will, ajouta le Wiking, et Will l'adorera.

— Ainsi tu le laisseras renoncer à tes dieux? demanda Mark.

— Si le tien est plus puissant, répliqua le Normand. Dans le Valhalla comme sur la terre, les faibles doivent céder aux forts.

— Consens-tu à ce que ton fils soit baptisé sur-lechamp ?

— Pourquoi non? Beaucoup de mes Kœmpes ont revêtu la robe blanche jusqu'à trois fois sans en avoir souffert aucun dommage.

— Et qui choisis-tu pour ses répondants devant la Trinité ?

— Indique toi-même la femme la plus chaste, et l'homme le plus brave.

Le saint promena un regard autour de lui.

— Que Galoudek et Aourkcn acceptent donc la charge de l'innocent, dit-il, et qu'ils le conduisent à la fontaine de iMarie.

A ces mots, il s'avança vers une cloche suspendue à l'arbre qui ombrageait la chapelle, et il l'agita d'abord trois fois en prononçant les noms des trois personnes de la Trinité; puis douze fois en l'honneur des douze apôtres, puis encore trois fois pour les trois vertus nécessaires au salut.

Dès le premier tintement tous les bruits de travail avaient cessé ; les moines qui s'étaient montrés sur le seuil des logettes, passèrent, l'un après l'autre, devant l'abbé en s'inclinant, et allèrent s'agenouiller au haut de la chapelle, près de l'autel.

Ce dernier, formé de trois pierres dégrossies, rappelait, par son apparence fruste et par sa construction, 'les Dolmens gaulois qui couvrent encore les bruyères de la Domnonée. Ses seuls ornements étaient une

nappe de chanvre, un missel sur pardiemin jaune d'nne écriture inégale, et deux burettes d'argile renfermant l'eau et le vin destinés à la consécration. Il était appuyé au vieux chêne dont l'immense ombrage enveloppait, au dehors, la chapelle tout entière, et dont le tronc creusé servait, au dedans, de tabernacle pour les vases sacrés, et de niche rustique pour la statue de Marie. L'image sainte, à demi perdue dans le lierre, et à peine éclairée par une lampe de suif, ne montrait distinctement que son front de pierre couronné d'étoiles. A ses pieds étaient déposées les offrandes variées qui témoignaient de la puissance de son intercession et de la foi superstitieuse de ces chréliens à peine sortis de l'idolâtrie : — chevelures d'enfants sauvés de la mort ; branches de verveine cueillies aux premiers jours de la lune; bouquets d'épis verts tjrrachés avant la moisson ; rayon de miel de la première ruche! — On y voyait même quelques-uns de ces ■œufs de serpents, talismans précieux, autrefois vendus par les prêtres de Tentâtes pour douze fois leur poids d'or. i

Sur l'autel se trouvait le berceau miraculeux qui rendait aux enfants la force et la santé.

gang-uoll. 101

Gaunga était reste en dehors du seuil avec ses compagnons, tanilis que Popa avait suivi le macliern cl la jeune pasbur jusqu'à l'entrée du sancluaii-e.

Ils s'arrêtèrent là devant une pierre brute sur laquelle étaient posés une coquille de sel, un vase contenant l'huile consacrée et une lasse de frêne destinée à puiser l'eau du baptême. Une source vive coulait aux pieds de ce baplistcrc sauvage, ^prcs y avoir attendu quelque temps, ils virent enfin paraitre le saint abbé. Il était vêtu de l'aube de toile, de la chasuble de laine sans teinture, et tenait à la main une ampoule de verre qui renfermait un remède puissant extrait des plantes du vallon, et préparé sous une hostie consacrée. 11 s'avançait éclairé par deux torches que portaient des novices, et commença à demi-voix la sainte cérémonie.

Les circonstances, l'heure et le lieu donnaient à celte scène une solennité lugubre dont les Normands cux-rncmes furent frappés. Au milieu de l'obscurité de la chapelle, le baptistère seul leur apparaissait éclairé et leur montrait le moine dont les gestes et les paroles semblaient conjurer quelques puissances invisibles. Après avoir rempli les rites de l'initiation

102 CHRONIQUES DE Là ilER.

chrétienne, il prit l'ampoule de verre, l'approcha des lèvres de l'enfant et lui fit boire la liqueur qu'elle renfermait. Tous les moines s'étaient prosternés contre terre les deux mains jointes au-dessus du front. Mark fit signe à Popa, et la conduisant lui-même devant l'autel, il lui montra, aux pieds de la vierge, le berceau garni de mousse, dans lequel il l'engagea à déposer l'enfant. Au même instant , tous les moines se redressèrent et firent entendre les stances d'une prose latine, composée par l'abbé du grand Val : c'était le récit naïf des prodiges accomplis par la vierge du chêne !

Bien que la fille du comte de Bérengcr fût chrétienne, jamais rien de semblable n'avait frappé ses oreilles ni SCS yeux! Accoutumée à l'orgueilleuse opulence des prélats de la Neustrie, elle demeura saisie devant la grandeur de celte foi , de cette indigence et de cette humilité. En écoutant les voix profondes de ces solitaires et en regardant leurs pâles visages qu'exaltait l'ivresse des divins espoirs, il y eut comme une communication de leurs âmes à la sienne ; l'ardente foi qui les embrasait la gagna ; elle joignit les mains avec une confiance sans limite, et, levant les yeux vers Mark, elle attendit la guérison de son fils.

Le saint, qui était demeuré en prières au pied df l'autel, se leva enfin, et, sur un signe, tous les moines regagnèrent leurs cellules de feuillages. Lui-même, après une dernière bénédiction prononcée sur l'enfant, et quelques recommandations faites à Popa, rejoignit Galoudek avec lequel il s'avança vers la porte de la chapelle où se tenaient toujours les iXormands.

— La mère et le fils restent là sous la garde de la Reine des affligés, dit-il à Gaunga ; lu peux suivre le macticrn à la Ker, et demain Aourken ira l'apprendre ce que Dieu aura voulu.

— Je l'attendrai ici, répondit le roi de mer ; la b(3le fauve elle-même reste près de ses petits quand la mort les menace.

Mark crut inutile de combattre la résolution du Nor* mand, et Galoudek se contenta de laisser à l'entrée di la palissade quelques hommes chargés de le surveiller ainsi que ses compagnons.

Mais la précaution était inutile. Gaunga ne songeait qu'à l'enfant dont le sort allait se décider.

Longtemps, comme tous ses pareils, il avait vécu de sa force et de son audace sans rien chercher en dehors de lui j mais les années avaient insensiblement

iGi CHRONIQUES DE LA MER.

appauvri celte vitalité intérieure ; il sentait enfin le besoin d'avoir quelqu'un qui lui renvoyât la chaleur dont il commençait à manquer, un autre lui-même rajeuni en qui il pût continuer l'action et reprendre la vie ! Sans qu'il se rendit compte de ce besoin confus, mille préoccupations nouvelles le révélaient ; ses affections avaient changé d'objet ; ses craintes n'étaient plus les rnômes. Au lieu de se voir, en rcve, debout sur la poupe d'un drakar à éperon d'airain garni d'un double rang de boucliers, le farouche Wiking se voyait dans une demeure de pierre, près d'un berceau garni de fourrures et suspendu à des cordes d'or. Son oreille , endurcie eux rugissements des flots, aux cris de guerre et au bruissement des armes, était troublée par les plus faibles soupirs de Will ; il pliait sa force aux moindres caprices de l'enfant, il aidait à ses jeux, il s'efforçait de comprendre sesbégayements, il s'oubliait enlin des heures entières devant cette frêle créature sur laquelle reposaient désormais tous ses projets d'avenir et toutes ses ambitions.

Lorsque le macliern fut parti , il lit un pas vers le seuil de la chapelle et regarda vers le sanctuaire. F*opa et AourKen étaient toujours en prières près de la mi-

Tacùleusc couche de mousse; mais les plaintes do lenrant avaient cessé 1 Le roi de mer, un peu rassuré, cleiidit devant le seuil la peau d'ours qui lui servait de jiianlcau, et s'y coucha, la tête appuyée sur son bou

.clier-

Le lendemain , le soleil levant faisait étincekr la cime des coteaux placés entre Kermelen et la mer j des nuages lumineux égayaient le ciel dont lèvent commençait à balayer les brumes. La rosée, qui élincelait aux premiers feux du jour, semblait envelopper la bruyère d'un réseau de perles, et l'on entendait les roitelets chanter sur les touffes de genêts toujours verts.

Cependant, au milieu de ces riantes images, il en était une qui effaçait toutes les autres, et qui empêchait, pour ainsi dire, d'y prendre garde : c'était Popa tenant dans ses bras son fils guéri et souriant ! Les

108 CaROMOUES DE LA MER.

prières de Mark avaient opéré un nouveau miracle, et^ après une nuit de sommeil, l'enfant était sorti du merveilleux berceau comme un mort qui se relève de s'A tombe î

Les Normands, conduits par îe macliern et par l'abbé du grand Val, regagnaient avec lui la Camérette, lorsque la jeune mère fatiguée s'arrêta un instant sur la lande. Elle était assise à terre, contemplant l'enfant ressuscité avec celte plénitude de joie qui ôto la force de parler. Gaunga se tenait debout à quelques pas, les deux mains croisées sous son manteau. Les plis de son visage brûlé s'étaient épanouis, ses lèvres ' souriaient sous sa barbe grisonnante, et, le front penché vers la mère et l'enfant, il semblait oublier sur eux ses regards.

Cependant, après une contemplation de quelques minutes, il releva la tête en respirant à pleine poitrine et jeta autour de lui un coup d'œii bienveillant, comme s'il eût voulu associer à son bonheur tout ce qui i'cnvironnait. L'heure où le travail des champs recommence était venue ; tout s'était insensiblement animé dans le vallon et sur les collines. On voyait passer fes charrues attelées de bœufs, au timon desquelles se

dressaient la courte lance et le bouclier de bols de frêne; les bandes de cavales avec leurs poulains sous la garde de jeunes garçons armés de l'arc ; les troupeaux de porcs gagnant les bois de chênes conduits par des enfants qui faisaient tourner leurs frondes ; enfin les laboureurs portant sur l'épaule les instruments de culture, et, sur la hanche, le long couteau à tuer. Çà et là des groupes de femmes allaient aux landes, la faucille à la main, ou se dirigeaient en chantant vers les doués de la vallée.

Le long des coteaux, autrefois compris dans les bois de Ternok, s'étendaient les terres défrichées dont les sillons récemment tracés renfermaient la nourriture de la prochaine année, tandis que plus bas se montraient des vergers de pommiers sauvages qui devaient fournir la boisson. De loin en loin, au haut de quelques vieux arbre^ conservés de la forêt primitive, apparaissaient de petites plates-formes où montaient les guetteurs, et au sommet de chaque colline se dressaient des monceaux d'ajoncs préparés pour les feux d'alarmes.

Le roi de mer saisit d'un coup d'œil cet ensemble de travaux fructueux et de sages précautions. 11 avait devant lui le plus beau spectacle que pût offrir l'ac-

livité humaine, le travail égayé par les plaisirs du foyer et mis sous la sauvegarde du courage 1 Pour !a première fois , il comprit les mâles jouissances d'une vie ancrée dans la famille et employée à créer pour tous l'abondance et le repos.

Attendri par la joie de se retrouver pore, il sentait son âme s'ouvrir à des sensations et à des désirs inconnus. Les cris d'appel des travailleurs, les meuglements des troupeaux, les chants des femmes le long des sentiers, formaient une sorte d'harmonie for le et douce qui coulait de son oreille à son cœur : cet air de la paix et du travail lui semblait délicieux à respirer. Ses regards se reportaient avec encbantem.ent, de la femme et de l'enfant qu'il avait à ses pieds, sur celte campagne richement cultivée, puis de la campagne sur la femme et l'enfant, et une association involontaire s'établissait pour lui entre ces deux images ; il arrivait à les compléter l'une par l'autre, à ne pouvoir plus les séparer : le nid lui faisait désirer l'arbre qui pouvait seul l'abriter 5 l'arbre lui faisait penser au nid 1

Sans deviner tout ce qui se passait dans l'esprit du Wiking, le mactiern s'aperçut de l'impression favora-

GANG-ROLL. tlî

btc que produisait sur lui la vue de la K:r au Inomcn^ Ù3 son réveil.

— Le roi de mer voit que nous sommes également préparés à profiter de la paix et à soutenir la guerre, dit-il avec une certaine fierté ; ici chaque épi qui germe a une (lèche pour le défendre.

— Mais il faut que tu les sèmes, fit observer Gaunga, qui répondait moins aux paroles du Breton qu'à une objection de son propre esprit ; on doit préparer la moisson et Taltendre, tandis que notre épée en trouve une toujours mûre.

— Quel profit les Wikings en ont ils tiré jusqu'ici, demanda le moine; ôtes-vous plus heureux, plus tranquille? Votre royauté ressemble à celle de l'oiseau de proie qui n'est maître du ciel qu'à condition de no s'arrêter nulle part.

— Le domaine d'un Wiking est son vaisseau, répondit Gaunga.

— Mais ce domaine n'a-t-il pas pour premiers soigneurs les vents et les flots ? reprit Mark : qui de vous ou d'eux en dispose véritablement? Le plus pauvre de nos mercenaires a un toit de paille sous lequel il

dort : et toi, roi de mer, tu n'avais pas hier une place pour reposer la tête de cet enfant.

Le Normand ne répondit rien ; ses yeux se repor tèrent sur Will qui jouait dans les bras de sa mère, puis sur la Ker dont les tuiles roses étincelaient au soleil.

— Oui, reprit-il après un instant de silence, comme s'il donnait une voix à sa pensée sans y prendre garde lui-même, c'est là ce que disait mon jeune frère Tirollan. Quand nous appelions à nous les plus vaillants Wikings, lui n'appelait que les plus robustes laboureurs, et maintenant, roi paisible de la tribu de Sida, il féconde sans doute la terre d'Islande, car le travail lui souriait comme à nous le danger.

— Le travail n'est dur que pour l'esclave, dit Galoudek; l'oiseau se plaint-il de préparer la couche où il doit dormir avec ses petits? Chaque sillon que j'ouvre dans cette terre est comme une source d'où l'abondance coule pour les miens ; c'est quelque chose d'ajouté à mon autorité, à ma joie. Ces champs que j'ai rendus fertiles sont désormais une part de moimême 5 ma race germera aussi longtemps sur cette terre que les chênes que j'ai semés. Le Wiking en

peut-il dire autant? Où a-t-il attaché son nom? Que laisscra-t-il à ses fils ?

— Ce que l'aigle laisse à ses petits , répliqua Gaunga ; des ailes pour aller chercher la proie, et des serres pour l'enlever.

— Que ne leur lèguc-t-il plutôt une patrie? objecta Mark. Ne peuvent-ils devenir les frères de ceux qu'ils égorgent? Le roi des Franks a proposé la Neustrie à

Roll le Marcheur i que ne l'accepte-t-il pour lui et pour vous ? Toi-même, roi de mer, n'es-tu donc point fatigué de cette existence vagabonde? N'entends-lu aucune voix intérieure t'appeler à d'autres destinées?

— Je ne sais, dit Gaunga pensif; quand je dormais cette nuit devant la maison de ton dieu, j'ai fait un songe dont Snorro n'a pu m' expliquer le sens 5 mais si le crucifié est tout puissant, il ne doit y avoir rien de caché pour ses prêtres, et tu sauras ce que le songe veut dire.

— Parle!

— Après ton départ, je me suis étendu sur ce manteau, et tout mon être est d'abord resté enseveli dans le sommeil comme dans la mort 5 mais plus tard la lu-

lli CHRONIQUES DE LA MER.

rnière s'est faite au milieu de ces ténèbres ; mon esprit a ouvert les yeux, et j'ai eu une vision.

11 m'a semblé que je me trouvais sur une haute montagne éclairée par le soleil levant, et que mes membres étaient couverts d'une lèpre hideuse ; mais devant moi s'est bientôt présentée une fontaine dont l'eau tiède et limpide a fait disparaître de mon corps toutes ces impuretés; si bien que je me suis senti subitement fortifié et rajeuni. Alors j'ai regardé ce qui m'entourait, et j'ai aperçu des milliers d'oiseaux qui se baignaient comme moi dans les eaux purifiantes, et, reconnaissant qu'ils comprenaient mes paroles , je leur ai ordonné de ne point quitter la montagne ; de sorte qu'ils se sont mis à bâtir leurs nids au milieu des buissons et entre les fentes des rochers. Presqu'au même instant, je me suis réveillé (1).

— Et c'était Dieu lui-même qui avait parlé, s'écria le moine. Comment le roi de mer n'a-t-il pas compris 3a parabole qu'il lui présentait sous l'apparence d'un songe? Cette montagne lumineuse était l'église qu'éclaire le soleil de la vérité, la lèpre dont le Wiking

(1) Ce songe est raconté par fuus les historiens du lairips.

s'est vu couvert , l'idolàtrio dont son âme est encore souillée., la fontaine purifiante, l'eau du baptême et les oiseaux bâtissant leurs nids, ses propres compagnons qui, après s'être régénérés comme lui, doivent établir leurs demeures au milieu de la chrétienté.

Cette explication était si spontanée, si claire et prononcée d'un accent si convaincu , que Gaunga ne put retenir un cri d etonnement. Pour ces rudes vainqueurs que leur fortune rendait maitres du présent, la science de l'avenir était nécessairement la science souveraine. On se trouvait d'ailleurs à une de ces époques de crépuscule où le monde des faits confusément entrevu permet tous les enthousiasmes et toutes les crédulités. Alors l'ombre de tous les corps était un fantôme, l'ombre de toutes les idées une vision ! On pouvait être, avec la môme sincérité, croyant et prophète. La guérison inespérée de l'enfant avait déjà ébranlé l'imagination du Normand ; le spectacle dont ses yeux étaient frappés depuis quelques heures venait d'ouvrir à son esprit mille perspectives nouvelles ; la prophétie du moine lui révélait, pour ainsi dire, ses propres inspirations en y joignant 1"' autorité d'un avertissement divin! Aussi dcmcura-t-il

116 CUftONIQUES DE LA MER.

frappé d'une sorte de saisissement émerveillé dont iî n'était point encore sorti lorsqu'une rumeur s'éleva au penchant du coteau. Elle s'approcha rapidement, grossit à mesure et finit par éclater en cris tumultueux.

Le mactiern accourut pour en connaître la cause, mais il n'eut pas besoin de la demander. Au moment où il atteignait le sommet de la colline ses regards se porlôrent vers la mer , et lui même s'arrêta épouvanté.

JV.

Le brouillard qui avait jusqu'alors voilé les flots venait de se déchirer, et, aussi loin que le regard pouvait s'étendre, on n'apercevait que des vaisseaux normands dont les proues laitonnées brillaient au Boleil, et piAr les mâts desquels se montrait le corbeau noir aoiî ailes déployées !

Le peu de largeur de la baie les avait obligés à rompre leur ordre habituel, et, au lieu de s'avancer de front, ils formaient trois flottes distinctes qui se suivaient à de courts intervalles.

Celle qui marchait la première, pour sonder les

passes, n'était composée que de hulks pontés aux deux extrémités, et dont le milieu, recouvert d'une simple voile de cuir, était destiné au butin et aux esclaves.

Au second rang venaient les Clas groupés trois à trois, afin d'offrir plus de résislance dans le combat, et au mât desquels se balançaient les staf-nliars, espèce de béliers dont ils frappaient les vaisseaux ennemis. Ils étaient conduits par la trane du roi de mer Torféas.

Enfin, la troisième flotte comprenait les Snekars, de quarante rames, à la tête desquels se distinguait le Drakar amiral, dont les flancs garnis d'airain étaient surmontés d'une double rangée de boucliers dorés , destines à garantir les rothras. A la poupe et à la proue armées d'un double éperon, se dressaient àss kastals crénelés que remplissaient des soldats habiles à lancer des flèches et des vases de cendre ou de chaux pilée. Sur la voile de cuir avaient été dessinées, on or et azur, les principales expéditions du fils d'Holdis.

Galoudek reconnut cette voile célèbre par tant de ruines.

— Dieu nous sauve! c'est Uoll le Marcheur qui arrive, s'écria-t-il.

GANG-ROLL. Ill»

— Non, dit Popa, car il est arrive depuis Incr, mactiern -, il est près do vous.

— Quoi ! le roi de mer que j'ai reçu ?...

— Est le fils d'IIoklls lui-même-, mais les BretofîS de la Domnonée n'eut désormais rien à craindre de lui-, ils peuvent attendre avec confiance.

Cependant Gaunga ou Gand-Roll, avait donné des ordres à deux de ses compagnons qui étaient descendus vers la baie. Les navires venaient daborder. On vit les Wikings s'élancer sur le rivage avec un lumuUe qui n'avait rien de menaçant, et bientôt la hauteur fut couverte de Normands dont les armes brillaient au soleil, et parmi lesquels se faisaient entendre les harpes des Scaldes. Quand tous furent réunis sur le penchant de la colline, Gaunga, qui s'était tenu jusqu'alors immobile et dans rallitudc de la méditation, releva la tète. Il promena les yeux sur la foule qui l'entourait, leva la main, et tous firent silence.

— Que mes Kœmpcs ouvrent l'oreille, dit-il d'une voix forte, car je tiens aujourd'hui dans mes mains pour chacun d'eux, une double destinée, et je viens leur demander de choisir.

Le fils d Iloldis, ils le savent, n'est point un homme

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