‹ Chroniques de la merChapitre 6 sur 9 · SÛRETÉ PERSONNELLE · texte numérisé non relu

SÛRETÉ PERSONNELLE

La carrière militaire de Charles Cornic se termina à cette époque. Un amour partagé, son mariage avec la femme qu'il aimait, la perte de celte femme, qu'il trouva morte à ses côtés dix jours après l'avoir épousée, le long désespoir qui suivit celte mort, tout se réunit pour le retenir à terre et amortir chez lui l'aventureuse ardeur qui l'avait jusqu'alors poussé à tant de

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vaillantes témérités. En 1770 seulement, à l'époque du terrible débordement de la Garonne, alors que les populations épouvantées prirent la fuite, abandonnant cciix que les eaux avaient surpris, les gazettes racontèrent qu'un ancien marin, après avoir proposé les plus grandes récompenses à ceux qui voudraient le suivre, n'avait pu décider personne à le faire ; qu'alors il avait forcé, le pistolet sur la gorge, quatre matelots à entrer avec lui dans un canot, et que, malgré (a violence du fleuve, il avait fait le tour de l'ile Saint- George, recueillant les habitants qui s'étaient sauvés dans les arbres et sur les toits. Le journal ajoutait qu'il avait continué ce périlleux sauvetage pendant trois jours et trois nuits, et qu'il avait ainsi arraché à la mort six cents personnes, qu'il avait ensuite nourries à ses frais pendant près d'un mois. Cet ancien marin était Charles Cornic. Le roi Louis XVI lui écrivit de sa propre main pour le remercier, et la ville de Bordeaux lui envoya des lettres de bourgeoisie.

Mais cet événement avait réchauffé le sang de l'ançicu corsaire. En entendant mugir à son oreille le fleuve débordé, il avait cru reconnaître la grande voix des flots ; en sentant sa barque vaciller sous ses pieds,

il avait pensé un instant retrouver le tangage d'un navire sur les vagues del'Océanl Alors les réminiscences de cette vie de dangers et de gloire qu'il avait abandonnée lui revinrent comme des parfums lointains.il commença à regarder vers la mer avec des aspirations et des soupirs. Chaque soir, dans ses songes, il se croyait debout sur le bastingage, son porte-voix de commandement à la main, et suivant de l'œil une voile éloignée qui prenait chasse devant lui. La guerre, d'ailleurs, se préparait, et la France allait avoir besoin de mains exercées pour tenir le gouvernail de ses vaisseaux. Cornic ne put résister plus longtemps à ses désirs ; il se résigna à faire une démarche nouvelle et à demander un commandement. Après deux mois d'attente, il reçut une réponse du ministre, qui le remerciait de ses offres... et le refusait! Ce fut le dernier coup pour lui. Il brisa son épée, et se retira à la campagne pour y mourir.

3 'ai raconté longuement cette histoire d'un homme peu connu, parce qu'elle est caractéristique. Cornic a été le type de l'officier bleu, et sa vie présente le résumé des iniquités et des tortures qu'avaient alors à supporter les marins sans naissance. Ce qu'il souffrit.

tous les autres le souflrirent sous des formes et à des degrés différents. Mais le jour de la justice approchait: la noblesse s'étourdissait vainement dans une dernière orgie du pouvoir; elle s'abreuvait vainement à longs traits d'un orgueil qui la rendait ivre; c'était le festin de Balthazar, et le Daniel qui devait expliquer l'inscription menaçante n'était pas loin.

A Brest même, comme je l'ai déjà dit, l'approche de la révolution qui allait renouveler la France commençait à se faire assez vivement sentir, et l'insolence aristocratique du grand corps s'était un peu adoucie. Les bourgeois et les officiers bleus pouvaient bien encore recevoir des insultes, mais non les souffrir patiemment. Une volonté d'insurrection contre les privilèges se manifestait partout; l'esprit révolutionnaire soufflait dans toutes les âmes. C'était je ne sais quoi de turbulent, d'audacieux, que l'on se communiquait par la parole, que l'on respirait dans l'air, que l'on sentait germer subitement en soi sans cause apparente. Les classes inférieures, jusqu'alors exploitées, semblaient toucher à une de ces heures de résolution que tout homme a connues, au moins une fois dans sa vie, et pendant lesquelles on joue sa tête à pile ou face ; es

pèce de fièvres de courage qu'il serait aussi difficile de motiver que ces prostrations morales, ces lâchetés magnétiques, qui se saississent, à certains moments, des peuples ou des individus , et les livrent à la tyrannie du premier venu.

Sans s'expliquer nettement cette situation nouvelle, les officiers de marine eu avaient l'instinct. On le devinait à leur air moins absolu, moins conquérant, à je ne sais quelle prudente inquiétude qui se déguisait aussi mal que la triomphante allégresse de ceux du tiers. Les événements qui avaient eu lieu à Rennes, les 26 et 27 janvier, et la lutte sanglante des jeunes bourgeois contre la noblesse aidée de ses valets, étaient venus accroître la fermentation qui travaillait sourdement la population brestoise. On se réunissait dans les cafés pour lire la Sentinelle du peuple, qui venait d'être publiée à Rennes, et dont l'énergique langage îie ménageait déjà ni les idées ni les personnes. A cette époque, on n'avait point encore eu d'exemple d'une telle hardiesse. Des pamphlets clandestins avaient bien attaqué le roi, la reine, la noblesse et le clergé ; mais ces coups de poignard avaient été portéi^ dans l'ombre, et sans qu'on pût dire au juste d'où ils

partaient. Aujourd'hui il en était tout autrement. Les hommes qui osaient frapper ne se cachaient plus le visage ; en jetant leur cartel, ils le signaient de leurs noms. Ce n'étaient plus des assassinats anonymes, c'était une insurrection ouverte et avouée. En lisant pour la première fois un journal dans lequel on osait tout dire, chacun éprouva une sorte de saisissement et de peur. La presse était une arme inconnue, dont l'explosion fit sur tous le môiïio effet que la poudre à canon sur les sauvages du Nouveau-Monde. Mais une fois cette première surprise passée, il y eut émulaliDn d'audace j ce fut à qui manierait l'arme nouvelle avec le plus de témérité. Chacun osa dire tout haut ce qu'il n'avait peut être point osé jusqu'alors se dire à lui-même tout bas. On fouilla dans ses vieux ressentiments , on secoua tous les replis de son âme , on vida sa poche de fiel sur le papier, et la colère de tous s'accrut de la colère de chacun.

Je fus témoin, avant de quitter brest, d'une scêno qui me donna la mesure de l'opinion publique. C'était le soir : j'entrai dans un café habituellement fréquenta par les jeunes gens de la ville et les officiers bleus. Jg fus étonné, en ouvrant la porte, de voir touo le monde

réuni autour d'une table, près de laquelle un jeune homme était debout, un verre de punch devant lui, et parodiant avec gravité les cérémonies de la messe.

Je m'approchai d'un groupe, et demandai à un offlv cier ce qu'on faisait là.

— On dit la messe du peuple breton, monsieur, me répondit-il, en mémoire des célèbres journées de Rennes.

Je prêtai l'oreille : dans ce moment le jeune homme répétait, à haute voix, cette partie de la messe appelée tractus dans les missels.

« Ce fut, pour les ignobles vaincus, un jour de ténèhves, d'affliction, d'angoisses.

« Les humbles furent élevés, et ils dévorèrent les superbes.

« Us ont dû être confus, ces ignobles, pour avoir tenu une conduite abominable ; ou plutôt la confusion n'a pu les confondre, car ils ignorent ce que c'est que rougir.

« Ils ont mis le poignard aux mams de leurs serviteurs et ils les ont payés pour répandre le sang du peuple.

« Loin d'en rougir, ils en ont tiré vanité, et loin de s'en repentir, ils ont gardé parmi eux ceux qui avaient sollicité cette horreur, et l'honneur de marcher à la tête des assas- .sins.

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• Un des leurs est tombé mort à leurs pieds (1).

« La mère qui l'avait excitée, placée à une fenêtre, le vit tomber et jetait les hauts cris (2),

« Partout battu et terrassé, le noble honteux exprime ainsi ses regrets: Ali! le peuple m'a pris parle côté faible; aussi m'a-l-il aisément dépouillé de ma gloire.

« Je suis devenu le sujet de ses chansons; je suis l'objet cTe ses railleries.

« Il m'a en horreur, il me fuit avec dédain, et il ne craint même pas de me cracher au visage. »

Puis vint la prose, traduite presque entièrement du livre de la Sagesse et de VEcclésiaste.

« La nature nous fit tous égaux. Je suis un homme mortel semblable à tous les autres, de la race de cet homme fait de terre ; chair revêtue d'une forme, je suis sorti du ventre de ma mère.

« Je suis né et j'ai respiré l'air commun à tous; je suis tombé dans la même terre, et je me suis fait entendre d'abord en pleurant comme vous, grands du monde.

n J'ai été enveloppé de langes et de grands soins.

« Car il n'y a point de roi qui soit né autrement; les nobles orgueilleux agissent comme s'ils étaient d'une race dilTérente ; et cependant leur vanité rampe aux plus misérables besoins. »

(l ) De Boishiie.

(2) Une autre dame noble, armée de pislolcls et placée aussi à une fenêtre, se faisait indiquer sur qui elle devait tirer.

Le jeune homme lut ensuite l'évangile de la raison.

« Gloire à vous, père des êtres I

» Dès le commencement du monde, dit le Seigneur, j'ai eu en exécration 1 orgueil, et la prière de l'humble m'a été agréable. Je veux effacer la mémoire des superbes de l'esprit des hommes. Je les exterminerai avec une de leurs mâchoires, avec la mâchoire d'un poulain d'ânesse. Cette classe de nobles est sans bon sens, sans sagesse. Ils m'ont attaqué par leur insolence, et le bruit de leur orgueil est monté jusqu'à mes oreilles. Je leur mettrai un cercle au nez et un mors à la bouche , et leur faisant rebrousser chemin , je les ferai devenir moins qu'ils n'étaient au commencement. Le temps est venu , mon peuple , que vous allez secouer le joug de tous ces tyrans en robes , en simarres et en épées. Alors le prêtre sera comme le citoyen, le seigneur comme le serviteur, la maîtresse comme la servante, le noble comme le bourgeois , celui qui emprunte comme celui qui prête; ainsi, l'occasion étant favorable, réclamez hautement vos droits , et remettez-vous en possession du privilège de vos pères. »

Vint après le credo patriotique et le pater national.

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