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MEST

Qui voit Brest aujourd'hui dans sa régularité un peu fi-oide, son élégance d'habitudes , sa douceur de mœurs et son amoindrissement maritime, ne peut se faire une juste idée de ce qu'il a été autrefois. Quelque changement que le temps apporte à ce grand port, nul ne le verra tel que l'ont vu nos pères. Ce vaisseau à l'ancre sur la plus belle rade du monde pourra rcgroer ses mais , reprendre son air marin et guerrier, mais il ne retrouvera plus les anciens équipages qui garnissaient ses gaillards ; le vieux Brest royaliste et le vieux Brest républicain ont péri sans retour. La

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physionomie morale du grand port a change avec les hommes et les idées j c'est seulement parles récits que l'on peut désormais connaître ce qu'il était.

Je me rappelle encore ceux que nous faisait mon père pendant les veillées d'hiver , quand la marée remplissait notre petit port et que les vieux navires, lourdement agités par la houle, gémissaient sur leurs amarres. Ils sont toujours restés dans ma mémoire comme un enseignement, et si je donne ici ces souvenirs du passé, c'est surtout afin de faire mieux aimer le présent.

Je laisserai parler mon père comme il le faisait alors, mais sans pouvoir conserver à son récit l'accent qui colore l'expression, le geste et le regard qui sculptent pour ainsi dire l'image; toute cette physionomie enfin du témoin authentique avec laquelle nous vient un reflet du temps qui n'est plus.

J'étais encore jeune lorsque je fis mon premier voyagea Brest, en 89. Quoique je n'eusse point vu jusque-là de port militaire , je fus peu frappé de celui que j'avais sous les yeu\ Je le trouvsi petit, étroit, mesquin. Mais si la vue du port de Brest n'éveilla point chez moi l'admiration qu'il méritait, en revanche, l'aspect de sa population me causa une singulière surprise. Je trouvais là un peuple sans nom , chez lequel je cherchais en vain un type national, et qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais connu jusqu'alors. Ce n'étaicuUùdcs Européens^ ni dos AsialiqucSj ni des Al'ri-

cains 5 c'était quelque chose de tout cela à la fois. Brest avait tant reçu dans son port de ces grandes escadres sur lesquelles naviguaient des renégats de toutes les nations, que le libertinage y avait confondu tous les sangs de la terre. Son peuple présentait je ne sais quel indéfinissable mélange de toutes les couleurs et de toutes les natures, depuis le Lapon huileux jusqu'au nègre de la terre de Feu, depuis le Chinois vcrnissô jusqu'au Mohican des grands lacs.

Les liasses supérieures elles-mêmes, quoique restées à l'abri de cette promiscuité brutale, en avaient ressenti le contre-coup. L'Inde, dont nos navires couvraient alors les mers, avait habitué notre marine à ses sensualités orientales , et tous , officiers et matelots , en avaient rapporté je ne sais quel soif de volupté, quelle fièvre licencieuse qui s'était communiquée de proche en proche, et avait bientôt envahi tous les rangs.

La noblesse, qui occupait exclusivement les positions élevées, donnait l'exemple à cet égard. On trouvait encore chez elle le débordement licencieux du siècle précédent : c'était la régence avec des passions plus sauvages, plus sincères ; la régence avec d'ardents

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morins calcinés por les tropiques, au lieu de pâles roues en jabots de dentelles ; la cabine de six pieds et le Iianfiac africain , au lieu de la petite maison et du sopha à frange de soie.

Du reste, ce n'était pas seulement par son libertinage que Brest rappelait une époque passée. Il n'existait point, en 89, dans toute la France, une autre ville qui eût conservé aussi intactes les traditions de la monarchie féodale et les préjugés nobiliaires. Les idées révolutionnaires avaient commencé à y germer vigoureusement comme partout, mais sans pouvoir dcUuire raristocratique despotisme de la marine.

Ce corps se partageait alors on deux catégories bien distinctes : l'une, nombreuse , riche, influente, recrutée dans la noblesse , formait ce que l'on appelait le grand corps ; l'autre, presque imperceptible, pauvre et méprisée, était composée des officiers de fortune que le hasard ou un mérite supérieur avait tirés de la classe des pilotes et que l'on désignait sous le nom 'ï officiers bleus.

Avant de faire partie diU grand corps, les cadets des familles titrées passaient par l'école des gardes depavilio:}, qui, à de Irès-rares exceptions près, leur était

exclusivement réservée. Cette école, soumise à une discipline fort relâchée, était pour Brest une cause perpétuelle de désordres. Rien n'arrêtait cette jeunesse gâtée et vaine, accoutumée dans le manoir paternel à la servilité complaisante de vassaux tremblants, et qu'on lançait tout-à-coup sans frein, avec un uniforme et une épce , au milieu des licences de la vie de mer. Clicz les vieux officiers, du moins, l'expérience et le bon sens assouplissaient l'orgueil hériditaire ^ le frottement du monde en émoussait le tranchant 5 l'âge, en assoupissant la turbulence des passions, les rendait moins effrénées; mais, chez ces enfants, rien n'en adoucissait la grossière manifestation. Leur vanité s'exerçait dans toute sa naïveté -, ils se faisaient un point d'honneur de leur insolence; ils mettaient leur amour^ propre à se rendre insurportablcs, et ne se trouvaient jamais assez affronteurs, assez odieux. Alssi avaientils pris possession de la ville et s'y conduisaient-ils en conquérants. Tout ce qui ne portait pas, comme eux, la culotte et les bas rouges, leur était ennemi.

Ce n'était pas seulement l'expression d'un orgueil insolent que le bourgeors avait à supporter, c'étaient les taquineries tracassières d'écoliers effrontés 5 c'é-

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Valent des impertinences assez adroites, assez multipliées pour trouver les joints de la patience la plu9 solide. Et nul moyen de se préserver de ces attaques, car elles venaient vous chercher partout, sur les promenades, au spectacle, dans votre maison.

La nuit surtout nul ne pouvait s'en croire à l'abri. Souvent, au milieu de voire sommeil, vous étiez réveillé par une voix lamentable qui vous appelait par votre nom: vous couriez ouvrir votre fenêtre, et à peine aviez-vous passé la tête dehors, qu'une brosse insolente vous peignait la figure à l'huile, aux grands éclats de rire des gardes de marine qui tenaient l'é- -chelle du barbouilleur. Un autre jour, en vous levant, vous ne trouviez plus ni portes ni fenêtres à votre rezde-chaussée, tout avait été muré pendant la nuit. Ici c'étaient des enseignes dont on avait changé la place, de telle sorte que l'affiche d'une sage-femme se trouvait sous le balcon d'un pensionnat de jeunes filles; là le réverbère que l'on s'était amusé à descendre dans le puits banal, tandis que le seau avait été hissé à la potence du réverbère.

Et qu'on ne croie pas que l'insolence des gardes de pavillon se bornât à ces insultes anonymes et indivi-

duelles. Parfois elle s'adressait à la population entière. Un jour, par exemple, ils se disaient : — Il n'y aura pas de spectacle ce soir ; et quand vous arriviez avec votre fille ou votre femme pour voir la pièce nouvelle, vous trouviez deux de ces messieurs à la porte du théâtre, le chapeau sur l'oreille, l'épée à la main, qui vous disaient tranquillement :

— On n'entre pas, — en vous mettant la pointe au visage, et il vous fallait rebrousser chemin.

Un autre jour, c'était une promenade qui était ainsi mise en interdit. A ceux qui se présentaient, on criail de loin :

— Les gardes de marine se promènent, monsieur ! Et il fallait se retirer.

Anciennement cette audacieuse licence était allée plus loin, et les officiers supérieurs en avaient donne l'exemple. On tendait des filets dans les carrefours; on prenait au piège les Jeunes servantes qui sortaient, le fanal à la main, pour aller chercher leurs maîtresses, et on ne les relâchait que le lendemain. Les bourgeoises elles-mêmes ne pouvaient se montrer dans les rues> une fois la nuit close, sans s'exposer à être insuN tées. La fille d'un marchand de ia rue des Sepl-SainU

(alors fort différente de ce qu'elle est aujourd'hui) fut enlevée, en sortant des prières du soir, et quand, huit jours après , on la rendit à son père , elle était folle ! Celte fois l'affaire fit du bruit; le peuple murmura; on trouva l'espièglerie trop forte, et les chefs voulurent faire un exemple sur les quatre officiers coupables de l'enlèvement. Ils furent mis aux arrêts et condamnés à placer à leurs frais la fille du marchand à l' hôpital!

Ce fut à la même époque qu'un capitaine de frégate, partant pour l'Inde réunit ses créanciers à bord, fit lever l'ancre, et ne consentit à les débarquer qu'à vingt lieues de Brest, et après avoir exigé quittance de chacun d'eux. Cette escroquerie ne lui attira aucun châtiment.

Si la conduite des officiers était telle, on conçoit quelle devait être celle des matelots. La licence des chefs servait de modèle et d'excuse à la licence do leurs inférieurs. Quand des équipages arrivaient de mer, ils s'emparaient de la ville comme du pont d'un navire pris à l'abordage. Alors il fallait faire rentrer les enfants et les femmes, fermer les fenêtres et baisser les rideaux ; car le regard ne pouvait tomber dans

la rue sans rencontrer une image sanglante ou obscène. Mais, la nuit venue, c'était bien autre chose : on n'entendait plus que clameurs furieuses, cris de meurtre et hurlements d'ivrogne 5 la ville, qui avait été tout le jour un lupanar, devenait alors un coupe-gorge. Les matelots et les soldats s'assassinaient dans chaque carrefour, sans que personne songeât à s'y opposer, et sans que le paisible habitant prit garde à une chose aussi vulgaire. Le lendemain seulement les laitières de la campagne, en parcourant les rues encore solitaires, s'arrêtaient un instant autour des cadavres que l'orgie avait laissés après elle, puis passaient en disant tranquillement :

— Il paraît qu'il y a des navires du roi en rade.

Tandis que le bourgeois devant la porte duquel l'homme était tombé, faisait débarrasser le seuil, laver le pavé, et rentrait pour déjeuner.

Comme je l'ai déjà dit, cet état de choses s'était modifié en 89. Sans avoir perdu son orgueilleuse suffisance, le corps de la marine était forcément plus circonspect à l'égard des habitants, qui se montraient moins patients que par le passé. Cependant des rixes fréquentes avaient encore lieu, et je me rappelle avoir

été forcé deux fois de meltre l'épée à la main, en pleino promenade, pour faire respecter des dames que je conduisais. Ces faits d'ailleurs étaient journaliers.

Quant au dédain que le grand corps avait toujours témoigné aux officiers sans naissance, il restait le même qu'autrefois. C'étaient toujours les officiers bleus ou les intrus, comme ils les appelaient ! Hommes de fer qui, malgré les mépris, étaient allés droit devant eux, dont le courage et le talent avaient grandi au bruit des risées, et qui étaient entrés dans le corps aristocratique comme sur le gaillard d'un vaisseau anglais, le pistolet au poing et la hache à la main !

Du reste, la hauteur injurieuse que les privilégiés affectaient à leur égard avait une autre source que la cause avouée. L'orgueil couvrait de son pavillon les sentiments de jalousie que l'on n'aurait osé étaler au grand jour. Les nobles sentaient que la seule présence de ces hommes dans leurs rangs était une violation de leurs droits héréditaires. C'était une protestation vivante du talent contre la naissance, un cri sourd d'égalité jeté par la nature au milieu des inégalités consacrées !

Puis, les officiers bleus avaient l'impardonnable tort

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(l'être habiles. On pouvait les humilier, mais non s'en passer. Il fallait donc faire payer le plus chèrement possible leurs indispensables services. Aussi rien n'était-il épargné à cet égard. L'insolence envers un intrus n'était non-seulement permise, c'était un devoir sacré qu'on ne pouvait oublier sans s'exposer soi-même au mépris de ses camarades. Lorsque je visitai Brest, on me montra un vieux capitaine qui, dans sa vie, avait fait amener pavillon à soixante navires anglais de toute force, qui comptait trente-deux blessures reçues dans quarante combats ; ses deux fils, sortis depuis peu des gardes de marine, avaient tout à coup cessé de le voir : surpris et affligé de cet abandon, le vieillard leur en avait fait un tendre reproche; les jeunes gens avaient baissé les yeux avec embarras ; enfin , pressés par les questions du vieux marin :

— Que voulez-vous, mon père, avait répondu l'un d'eux, on nous a fait sentir que nous ne pouvions plus vous voir !... vous êtes wi officier bleu !

Et ne croyez pas que la haine des officiers du grand corps contre les intrus s'arrêtât à ces cruelles insultes; parfois elle descendait jusqu'aux plus lâches guets-

apens- Le capitaine Charles Cornic en fournit un exemple.

Ce nom est trop peu connu, et, puisqu'il est tombé sous noire plume, nous dirons quelque chose de celui qui le portait. Ce sera pour nous le moyen le plus infaillible de faire connaître ce qu'était la marine d'alors, et, en même temps, l'occasion de ramassera terre uno de ces gloires ignorées, pièces d'or perdues dans la poussière, et sur lesquelles un siècle marche sans les voir.

Ul.

Charles Cornic était né à Morlaix. Tout jeune, il /ommanda les corsaires de son père, et parcourut les mers de l'Inde, battant les Anglais et ruinant le commerce de la Compagnie. C'était ainsi que commençaient alors tous ces vi\illants hommes de mer qui, comme Jean Bart, Dugay-Trouin et Desessarts, n'avaient à faire graver dans leur écusson roturier qu'une boussole et une crosse de pistolet.

Charles Cornic se rendit si redoutable dans ses croisières, que le ministre de la marine, qui entendait sans cesse répéter ce nom, consentit à Tcisayer. Mais

!e faire ainsi de prime abord officier de la marine royale, sans autre titre que sa gloire, eût été une énormité capable de soulever toute la noblesse. Le ministère n'osa se permettre un tel abus de pouvoir. Il donna à Cornic le commandement de la frégate la Félicité-^ avec une simple commission de lieutenant de frégate, qui le laissait en dehors du corps de la marine.

Cornic s'en inquiéta peu. Il avait un navire sous ses pieds et le pavillon de France à sa drise 5 il n'en demandait pas davantage. Il part pour escorter le Robuste qui se rendait à la Martinique , rencontre le corsaire anglais V Aigle, fort de vingt-huit canons, l'altaque, l'aborde, et le prend après une demi-heure de combat. De retour en France, et prêt à rentrer à Brest, il trouva, VIroise bloquée par une escadrille anglaise. Cornic assemble son équipage, composé tout entier de Bretons.

— Garçons, leur dit-il dans leur langue, nous avons là sous notre vent un vaisseau , une frégate et une corvette qui ne veulent pas nous faire place ; mais la mer et le soleil sont à tout le monde. Vous devez être pressés d'embrasser vos mères et de faire danser vos bonnes amies aux Pardons : nous allons passer droit

notre chemin, comme de vaillants gars et sans regarder derrière. Derrière c'est la mer, et devant c'est le pays. Au plus faible d'abord : mettez la barre sur la corvette, et nous allons voir.

Un joyeux hourra s'éleva de tous les points du navire, et chacun prit son poste. La Félicité rencontra d'abord la frégate la Tamise^ qui lui envoya ses deux bordées auxquelles elle riposta; puis, passant outre, elle essuya le feu du vaisseau l'Alcide, y répondit et tomba, toutes voiles dehors, sur la corvette le Jîinnbler.

Surpris ainsi et coupé de ses deux compagnons, le Rumbler envoya ses bordées, puis voulut manœuvrer pour se mettre derrière les feux des navires anglais; mais avant qu'il eût pu les rallier, la Félicité laissa arriver sur lui, presque bord à bord, et lui envoya ses deux volées à bout portant l

Un horrible fracas, suivi d'un grand cri, se fit entendre, et quand la frégate française, emportée un instant por son aire, vira sur elle-même, le nuage de fumée qui avait entouré la corvette se dégageait, et la laissa voir démâtée de ses trois mais et s'enfoiiçanî lentement dans les flots !

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Cependant l'Alcide arrivait au secours du Uumhler qui sombrait; Cornic profita du moment de trouble et de retard qu'entraînait cette manœuvre pour tomber sur la frégate ennemie qu'il couvrit de son feu. Il l'aurait coulée comme la corvette, si l'Alcide^ qui avait mis ses embarcations à là mer pour sauver l'équipage du Rumbler, virant de bord subitement, n'était venu longer à bâbord la Félicité, qui se trouva ainsi prise entre deux feux. Alors ce ne fut plus un combat, mais un massacre. Le vaisseau anglais, dominant la frégate française de toute la hauteur de ses batteries, semblait un volcan en éruption, et l'inondait d'une pluie de mitraille. On respirait dans une atmosphère de souffre, de feu, de fer et de plomb. La fumée et le fracas de l'artillerie ne permettaient ni de voir ni d'entendre. Le vent^ abattu par tant d'explosions, ne se faisait plus sentir ; les voiles fasseyaient le long des mâts ; la mer, comme épouvantée, avait laissé retomber ses vagues, et le navire n'obéissait plus au gouvernail. Tout à coup le feu se ralentit, puis s'arrête. Cornic étonné regarde autour de lui; un maître accourt :

— Capitaine, on ne reçoit plus d'ordre; tous les officiers sont tués.

Le capitaine s'élance de son banc de quart. En ce moment, un boulet coupe la drise du pavillon français, qui disparait.

— Nous avons amené ! crie un matelot.

Ce cri se répèle dans la batterie, et les canonniers français jettent leurs mèches à la mer. De leur côté, les Anglais qui n'entendent plus le canon de la Félicité et ne voient plus flotter son pavillon, croient qu'elle s'est rendue et cessent de tirer. Mais Cornica tout vu : il court à la chambre, reparaît avec un nouveau drapeau, monte lui-même sur la dunette pour le hisser, et tirant ses deux coups de pistolet sur les canons qui sont près de lui :

— Feu, garçons! s'écrie-t-il ; votre capitaine et votre pavillon sont à leur poste: à vos pièces, et feu tant qu'il y aura un homme à bord !

Les marins obéissent avec un hourra, et le combat recommence plus acharné et plus terrible; mais il dura peu de temps. Las d'une lutte si longue, écrasés, vaincus, les Anglais cédèrent. Les deux navires qui restaient regagnèrent Plymoulh, coulant bas d'eau, et sous leurs voiles de fortune, tandis que la Félicité entrait à Bresi , noire de poudre, ses épares brisés

mais toutes voiles déployées, fendant légèrement les flots , et avec le pavillon blanc fièrement cloué à son mât.

En récompense de ce merveilleux combat , Cornir fut nommé lieutenant de vaisseau, malgré les réclamations des officiers de marine, qui, pour se vengci de ses succès, le mirent en quarantaine (1).

Vers cette époque, l'amiral Rodney bloqua leHâvrcde-Grâce avec une escadre considérable. Ce port manqua bientôt de munitions. Pour lui en apporter, il fallait traverser la flotte anglaise avec deux navires 5 c'était une entreprise qui offrait mille chances de mort contre une de réussite. Cornic fut désigné pour la tenter, et cette fois les officiers du grand corps se turent : ils espéraient être enfin délivrés de cet aventurier audacieux dont les triomphes les empêchaient de dormir. Mais Cornic devait encore tromper leur attente. 11 partit de Brest après avoir pris toutes ses mesures, arriva avant le point du jour au millen de l'escadre ennemie, portant le pavillon d'Angleterre et poursui-

(1) Mettre un officier en quarantaine, dans le langage maritime, c'est refuser de communiquer avec lui, de le saluer el de lui parler.

vant V Agathe^ qui fuyait devant lui sous pavillon fraii' çais; il passa ainsi librement ?.u milieu des Anglais, qui le prirent pour un des leurs, et lorsqu'il fut à la hauteur de leur dernière ligne, il hissa son drapeau blanc, lâcha ses deux bordées et entra au Havre.

Ce nouveau succès devait faire espérer à Cornic quelque récompense ; elle ne se fit pas attendre. Il apprit, huit jours après, que le commandement de sa frégate lui était retiré!

Aigri et indigné, il revint dans son pays en jurant de ne plus mettre le pied sur un vaisseau du roi.

Cependant il était trop jeune pour interrompre une carrière si brillamment commencée. Les négociants do la Bretagne voulurent le dédommager des injustices du gouvernement \ ils firent construire et armer à leurs frais le vaisseau le Prométhée, dont ils lui donnèrent le commandement.

Cornic part pour llnde, rencontre le vaisseau l'Ajax, fort de soixante-quatre canons, et s'en empare. Douze officiers de marine, parmi lesquels se trouvait M. de Bussy, étaient prisonniers à bord du navire anglais. On juge de leur surprise et de leur dépit quand ils se rencontrèrent face à face avec Vinirus qui venait de les

délivrer. Ils voulurent pourtant balbutier quelques mots de félicitations ^ Cornic s'inclina, et répondit froidement que c'était, en effet, beaucoup d'honneur pour lui, pauvre capitaine de corsaire, d'avoir châtié l'Anglais qui av it eu l'audace de faire prisonniers des officiers de sa majesté.

— J'espère que ces messieurs me le pardonneront, ajouta- t-il, et il se retira.

Cette fierté amère indigna les compagnons de M. de Bussy, et ils en gardèrent un ressentiment profond.

Leur arrivée à Brest produisit une grande sensation. Le peuple, si bon appréciateur des actions d'éclat, portait aux nues le capitaine du Prométhée. 11 ne parlait pas seulement de son courage et de son habileté, il vantait aussi sa loyauté, sa bienfaisance, sa brusquerie, même-, car le peuple aime autant les défauts qui rapprochent de lui l'homme supérieur, que les vertus qui font sa gloire. Les bourgeois, de leur côté, vantaient son désintéressement, et répétaient qu'il avait laissé aux armateurs du Prométhée, sans vouloir en prendre sa part, tous les diamans trouvés à bord de l'Ajax, dont la valeur s'élevait à cinq millions !

Ces éloges blessaient au vif l'orgueil du grand corps.

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Les plaintes des prisonniers délivrés par Cornic accrurent Tirrilation contre lui j les privilégiés s'indignèrent d'entendre sans cesse ce nom les poursuivre comme un remords. Ils avaient eu trop de torts envers cet homme pour ne pas le haïr mortellement; ils résolurent de s'en débarrasser.

Cependant le capitaine du Prométhée n'avait entendu parler que vaguement du complot qui se formait contre lui, lorsqu'un jour, en descendant à terre, il trouva, au haut de la ca!e, un groupe d'officiers de marine qui l'attendaient. A leur attitude, à leurs regards, Cornic comprend aussitôt ce dont il s'agit. Il s'avance vers eux.

— Est-ce è moi que vous voulez parler, messieurs? dit-il j je suis à vos ordres.

Encore plus irrités de cette audace, les officiers déclarent au jeune marin qu'ils ont juré d'avoir sa vie, et qu'il faudra qu'il leur donne satisfaction à tous, l'un après l'autre.

— Soit ! répond Cornic, et il les conduit lui-même dans une des carrières voisines du cours d'Ajot.

Les fers se croisent, et le capitaine du Prométhée reaverse son adversaire.

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— A un autre, messieurs, dit-il froidement.

Un autre se présente, et tombe également 5 un troisième, un quatrième, un cinquième, ne sont pas plus heureux. Il n'en restait plus que deux, qui hésitent. Ils veulent objecter l'absence de témoins, dont ils s'aperçoivent alors pour la première fois.

— Ces messieurs nous en serviront, dit Cornic en montrant les blessés.

Et il attaque les deux derniers officiers, qu'il blesse comme les autres.

Celte affaire mit le comble à sa popularité ; mais elle porta l'exaspération du grand corps à un tel point, que l'intendant de la marine, pour éviter de nouvelles rencontres, et peut-être un assassinat, fut obligé de donner au capitaine du Prométhée une garde pour sa

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