PAU UN PATRIOTE MAL COSTUMÉ
Triste et pensif je demeurai, en silence, les yeux attachés sur ce titre. Il était plein d'éloquence, et il était facile de prévoir où cela devait conduire; il n'y avait pas si loin du patriote mal costumé de 89 au sans-culotte ùe 93.
(1) Celte brochure, que j'ai encore en ma possession, fui miprimée à Saiiile-Anne en Auray, chez Jean Gueslré, libraire.
BREST A DEUX ÉPOQLES. -iâ
Cinq années seulement s'étaient écoulées, cinq an nées qui avaient suffi pour retourner la société comme un champ défriché, et je parcourais cette même route que j'avais faite en 89, pour me rendre à Brest où m'appelaient d'impérieux devoirs. A cette époque, les voyageurs étaient peu nombreux ; chacun restait chez soi, évitant de faire de la poussière et du bruit, car il ne fallait pas qu'on vous entendit vivre, si vous vouliez vivre en sûreté. Je partis donc seul, dans une espèce de char à-bancs couvert, qui faisait le service de Morlaix à Brest.
Le commencement du voyage fut silencieux. Le postillon, qu'à sa carmagnole et à son bonnet rouge il était facile de reconnaitre pour un sans-culotte, avait entonné la Marseillaise^ et il fouettait ses deux rosses, put et Cobourg, en jurant contre les ornières et traitant d'aristocrates les chemins, qui, défoncés par Tartilleric, étaient réellement détestables. Mais au bout d'une heure, il parut las de chanter et de jurer; il se tourna sur son siège et se pencha vers moi, pour lier conversation.
— Y a-t-il longtemps que tu n'es allé à Brest,
citoyen? me dit-il.
— Cinq ans
— Cinq ans ! oh ! bien, alors, c'était du temps du régime. Tu trouveras que la poêle à frire a un peu fait tourner l'omelette depuis. Ah ! les ci-devant ne sont pas fiers là 5 il y en a huit cents au château.
— Et les exécutions sont-elles nombreuses?
— Mais non, ça ne donne pas absolument. Prieur-la- Marne est un bon sans-culotte^ mais un peu cagne; ça n'a pas faim d'aristocrates. Parlez moi de Laignelot 1 c'est celui-là un lapin ! — Tu pain et du fer, qui dit, voilà tout ce qu'il faut à de vrais rép^abllcains. Jetais au club quand il est arrivé pour la première fois. Il vous a dégainé son sabre, l'a mis sur la table devant lui, en guise de plume , et a dit : — Citoyens, j'arrive de Rochefort où j'ai mis au pas les aristocrates, les accapareurs et les modérés ; j'amène avec moi le barbier de la république, et j'espère qu'il aura le plaisir de faire jouer un peu ici le rasoir national... Alors il a présenté au club le vengeur public.
— Le bourreau 1
— Quoi donc !
— Et les exécutions ont commencé alors?
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— Un peu : mais ça n'a pas duré, parce que Laignelot est parti , et que Jean-Bon-Saint-André s'en est allé avec l'escadre. 11 faut espérer qu'ils recommenceront à leur retour. Nous avons bien besoin de ça, ma foi, car les affaires ne vont guère. Il n'y a plus de voyageurs, cl il ne faut pas moins que les chevaux et les enfants aient leur avoine.
— Vous avez des enfants? demandai-je au voiturier 'lésircnt détourner la conversation.
— Parbleu ! il n'a que les aristocrates qui n'ont pas d'enfants. J'en ai six, moi, L'ainé n'a que douze ans, mais c'est déjà un patriote fini, li a été reçu membre de la société régénérée.
En ce moment, nous passions devant l'auberge d'un village; le postillon s'interrompit tout-à-coup et arrêta ses chevaux
— Attention ! dit-il, j'ai un voyageur à prendre ici. ■ îl descendit et entra dans l'auberge.
J'éprouvai une véritable contrariété en apprenant que j'allais avoir un compagnon de route. J'ai toujours eu un éloignement décidé pour ces espèces de cohabitations improvisées des voitures publiques qui vous forcent à faire ménage pendant tout un jour avec un
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inconnu ; mais les circonstances augmentaient singulièrement cet éloignement naturel. L'aspect seul d'un étranger devenait un motif d'inquiétude à celte époque où la dénonciation arrivait de toutes parts, où un mot vous tuait, où le silence même pouvait devenir une cause de soupçons. 11 fallait surveiller ses gestes, ses regards, ses impressions; mettre sa peur en faction devant sa pensée; parler, non pour être compris, mais pour ne pas l'être. Prévoyant l'ennui et la fatigue de cette laborieuse dissimulation, je m'en effrayais d'avance. Par bonheur je n'en eus pas besoin.
L'étranger que le voiturier était allé chercher se présenta sur le marche-pied, et je me reculai pour lui faire place.
— Pardon de vous déranger, me dit-il en saluant.
Je me sentis soulagé. La politesse de cet .homme venait de me dire son opinion. En ne me tutoyant pas, il avait fait une profession de foi et un acte de courage. Je me tins moins sur mes gardes, et l'entretien s'engagea. Nous nous apprîmes bientôt réciproquement que nous avions des amis communs ; c'était déjà se connaître. La conversation devint alors facile et familière. Mon compagnon de route conna'sssait Brest, qu'il
avait visité peu auparavant, et il m'en parla longuement.
Cependant nous avancions toujours, et le pays que nous traversions offrait un aspect de plus en plus désolé. Ces campagnes que j'avais vues autrefois si mouvantes de moissons et de fouillées, si parfumées de sarrazin fleuri, si résonnantes de mugissements de troupeaux et de chants de pâtres, je les trouvais arides, mornes, dévastées. Les manoirs qui élevaient naguère au milieu des arbres leurs tourelles à toits pointus et leurs girouettes armoriées, dépouillés maintenant de leurs ombrages et noirs des traces de l'incendie, dressaient leurs squelettes décharnés des deux cotés du chemin. Les chrits de carrefour gisaient abattus au fond des douves marécageuses, et les fontaines, souillées par les ronces et les feuilles mortes, avaient perdu leurs vierges protectrices.
Parfois, quand nous traversions un hameau, une église se montrait à nous avec ses frêles sculptures, ses dentelles de granit et sa flèche aérienne , mais à peine si quelques restes de verrières pendaient encore à ses fenêtres demi-murées : ses élégantes balustrades, ses caryatides bizarres , ses arabesques moulées
dans le Kersauton, avaient été martelées; elles parsemaient le sol de leurs débris, et, à la porte entr'ouverte, au lieu de la figure sereine d'un paysan sortanf 1q tête nue et les mains jointes sous son large chcpeau, nous voyons apparaître le bonnet de police d'un gendarme qui fumait sur Je seuil du lieu sacré, transformé en écurie,
En approchant de Brest, les champs devenaient cn-^ core plus incultes. On n'y apercevait ni laboureurs, ni troupeaux. Çà et là seulement quelques maigres chevaux, échappés à la réquisition, broutaient les ajoncs épineux, dressaient la tête au moindre bruit, et fuyaient effarés à l'approche de notre voiture. Le long do la roule, nous remarquâmes quelques chaumières ouvertes et abandonnées, comme si l'ennemi eût traversé depuis peu le pays. Les fermes plus éloignées. et dont on apercevait la fumée s'élever à l'horizon, n'envoyaient elles-mêmes aucune rumeur de travail -, aucun chant de laveuse ne venait des douées parsemées le long des vallées ; tout était silencieux et comme terrifié.
— Ne croirait-on pas, dis-je à mon compagnon, qui, comme moi, regardait depuis longtemps, d'un air
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attristé , le tableau désolé que nous avions sons les yeux ; ne croirait-on pas que la guerre, la peste ou I-i famine ont passé sur ce pays ?
— C'est quelque chose de bien plus fort, me rcpondil-il , c'est une idée et un mot ! Ce sont eux qui ont brûlé ces manoirs , ruiné ces campagnes, fermé les églises, chassé les habitanis de leurs demeures. Et pourtant quelle idée plus belle et plus sainte, quel mot plus séduisant et plus sonore? liberté ! égalité!
Comme il achevait de parler, nous aperçûmes des charcttes chargées de marins blessés qui venaient de Brest. Les malades étaient étendus sur un peu de paille sanglante , brûlés par la fièvre, par un soleil dévorant, et manquaient de tout. Quelques-uus, qui avaient déjà succombé, étaient couchés en travers dans les charrettes, la tête et les pieds pendants, et servaient d'oreillers à leurs camarades. D'autres, étendus sans mouvement, faisaient entendre les sifflements horribles de ce râle qui accompagne toujours les agonies difficiles et combattues.
Quant à ceux qui ava'ent conservé quelque force, aucune plainte ne trahissait leurs souffrances. Leurs fronts pâles gardaient encore un air d'audace indiffé-
rente, et ils murmuraient à demi-voix ces chants magiques avec lesquels on mourait alors. En passant près d'eux, nous nous découvrîmes et leur souhaitâmes un voyage heureux. Pour toute réponse, ils lancèrent au ciel un cri de vive la république I Ce cri sembla faire sur les mourants l'effet d'une commotion galvanique-, ils s'agitèrent dans leur fumier sanglant et levèrent encore leurs mains glaeées comme pour s'associer à l'élan de leurs compagnons !
Nous nous arrêtâmes, saisis de respect, muets, et le front découvert devant cet admirable spectacle. Quand la dernière charelte eut passé, l'étranger qui se trouvait près de moi me dit :
— Ces malheureux ont encore plusieurs lieues à faire avant d'atteindre les hôpitaux de Lesneven ou de Pol-Léon, et peut-être n'y trouveront-ils rien de ce qui leur est nécessaire. Brest ne peut plus contenir les blessés que lui envoient ses escadres. Les hôpitaux, îes églises, les tentes qu'on a dressées dans l'ancien enclos des jésuites, sont remplis. Les chirurgiens de la marine ne suffisent pas au service et manquent de médicaments. Les plaies se pansent, faute de Unge, avec l'étoupe et le chanvre du port. Les ambulances
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ont manqué de pain de viande et de bois, pendant trois jours; des blessés sont morts de faim. J'ai vu des convalescents mendier dans la ville et disputer aux chiens les ossements du ruisseau. A l'hôpital, la plupart des malades manquent de vêtements et se promènent, en chemise, dans les cours, enveloppés de leur couverture de lame. Mais toutes ces souffrances ne peuvent diminuer l'ardeur de nos matelots. Le dévouement de ces hommes est comme tous les dévouements qui ont leurs racines dans le cœur. Le frottement de la misère l'aiguise au lieu de l'émousscr. Non que ce soient des républicains fort convaincus ; mais c'est une race fidèle et forte qui, une fois le pavillon national à son mât, meurt sous ce pavillon, quelle que soit sa couleur. Puis, ces marins bretons sont infatigables : rien ne les abat, rien ne les tue. Il n'y a que le cœur qui soit de chair dans ces hommes ; le reste est de fer. Si nous avions des officiers pour conduire de pareils matelots, la Convention pourrait décréter que l'Océan fait partie des possessions de la république. Mais les cfficiers manquent. Tous étaient nobles, et tous ont abandonné nos ports pour passer à l'étranger. Il y a un an qu'un tiers de la ville de Brest
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était à vendre, par suite de l'émigration du grand corps. L'ambition a bien retenu à leurs postes quelques chefs dont la république pourrait tirer parti ; mais on suspecte leur patriotisme, et leur nombre est d'ailleurs fort restreint. Quant aux officiers Meus, malgré leur habileté et leur courage, il y a peu de chose à en attendre. Rapetisses trop long-temps dans les rôles secondaires, ils sont demeurés étrangers aux allures du commandement. Ce sont, tout au plus, de vaillants corsaires, bons pour ces duels maritines qui se vident entre deux navires au milieu de l'Océan; mais ils n'entendent rien à la tactique navale, ni aux grandes évolutions d'une escadre. Puis, tous ces matelots d'hier, qui ont trouvé, en s'éveillant, un habit de capitaine sur leur hamac, sont mal à l'aise sous leurs broderies; ils ont honte d'eux-mêmes; ils se sentent gauches -, ils n'osent faire un pas de peur d'être ridicules, et leur ignorance paralyse leur audace. Les équipages comprennent cette inaptitude des chefs, aussi leur refusent-ils leur confiance. Ils les raillent, les bravent, et la discipline se relâche. Plusieurs révoltes ont eu lieu dans l'escadre de Villaret, avant son départ . et spécialement à bord du Neptune. Le dis-
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cours prononce à cctle occasion par le capitaine à ses matelots mutinés vous donnera la mesure de l'ignorance de nos nouveaux officiers. Je l'ai copié sur mon agenda ; le voici, c'est une pièce historique qui peint l'époque. H fut prononcé en rade de Brest devant le représentant du peuple Jean-Bon-Saint-André.
.( Citoyens,
a 11 est un préalable sans lequel les choses resteraient dans la plus grande morosité.
a Depuis fort long-temps vous agissez difformément à ma volonté. Je sais que vous avez des droits terrogatifs \ mais je sais aussi qu'on ne peut subjuguer un autre à ma place sans en prodiguer les rai- . sons australes. C'est pourquoi j'évacue le tillac , à celle fin de laisser la parole à Jean-Bon-Saint-Andrc qui vient exprès pour vous dire le reste.
« Vive la république une, indivisible et impérissable! (l) B
— - Et celle copie est authentique ? demandai-je en prenant Vagemla des mains de mon compagnon de route pour relire encore cet incroyable discours.
(1) Uistoriqiio.
— Elle a été prise au pied du grand màt, me répondit-il, sur le discours rnéme du capitaine, qui y avait été cloué par son ordre. Vous comprenez ce qu'une pareille ignorance de la part des officiers doit exciter de dédain et de raillerie chez les inférieurs. Un chef ridicule est toujours un mauvais chef. Ajoutez à ces causes de désordres le manque de ressources, le défaut d'organisation, les incertitudes d'une administration nouvelle, reconstruite avec les ruines d'une autre 5 enfin, les difficultés générales de notre situation actuelle. Au moment où je vous parle, Brest manque de tout. L'approvisionnement des flottes et le passogc des troupes ont épuisé le pays ;■ le maximum a éloigné les paysans des marchés. Ils ont caché leurs grains, disséminé leurs bestiaux dans les campagnes, et l'on ne peut plus s'approvisionner que par la voie de réquisition et le sabre à la main. Le blé est maintenant si rare, que, si l'on vous invite à dîner chez un ami, on vous priera d'apporter votre pain. Les boutiques de tout genre sont vides et fermées ; on ne trouve plus à acheter ni draps ni soieries : vous verrez les deux tiers de cette population qui vit au milieu des brumes et des tempêtes, en habits de nanlùn, en eu-
DUES! A UECX Él'OyLES. 'Jol
lottes de nankin, en casquettes et en gilets de nankin. C'est la seule étoffe que l'on puisse se procurer dans la ville, encore la doit-on à deux prises anglaises faites il y a peu de temps. La république n'a point payé les é(iuipages de son escadre depuis cinq mois, et vous rencontrerez des capitaines de vaisseau en guenilles, lavant eux-mêmes leur linge sale à la pompe, avec do grosses épaulettes et i'épée au côté. Au milieu de cette disette de tous, quelques chefs, qui disposent des ressources du port et qui sont chargés des approvisionnements, nagent dans l'abondance et emploient trois cuisiniers. Quant aux représentants du peuple, ils ne font aucun effort pour changer l'état des choses. Ils se contentent de prêcher contre le fanatisme dans les clubs ; ils célèbrent, de temps en temps, une fête en l'honneur de l'Etre suprême, font déporter des prêtres, et, quand on se plaint trop haut, ils vous envoient, comme fédéralistes, dans les prisons du château, d'où l'on ne sort plus que pour monter sur la charrette du bourreau.
— A quoi nous aura donc servi la révolution, si nous lui devons 1 appauvrissement do nos ioices, le
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gaspillage de nos ressources, la destruction de notre liberté et de notre repos ?
— N'accusez pas la révolution, répliqua vivement mon compagnon ; elle n'a fait que recueillir ce qu'on avait semé. Tous les malheurs qui nous frappent sont la suite nécessaire du régime qui vient de finir; c'est l'arrière-goùt de la monarchie qui a disparu. Notre pauvreté est la conséquence des prodigalités précédentes ; l'ignorance de nos officiers de marine est le résultat de l'organisation aristocratique si longtemps maintenue, qui ne permettait d'avancement qu'aux nobles et qui ôtait aux autres tout moyen d'instruction, tout espoir de commandement. Il n'y a pas jusqu'aux gaspillages actuellement existants dans notre grand port qui ne soient un reste des traditions de l'ancien régime. Les hommes de maintenant ne sont pas les lils de la république; ce sont des élèves de la monarchie-, leur immoralité est née de ses leçons et de ses exemples. Vous allez voir Brest, Brest vous fera horreur et dégoût, car il est affreux à voir dans ce moment; mais ne vous en tenez pas à la première impression. Le Brest d'autrefois était bien réglé: le privilège, l'injustice, l'insolence, s'y trouvaient à l'étal
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de bourgeoisie, et la tyrannie du grand corps avait quelque chose de convenu et de régulier qui la rendait, en quelque sorte, moins saillante. Dans le Brest danjourd'liui , au contraire , la réaclion populaire se fait scnlir avec toute sa nouveauté capricieuse ; ell3 est sans règle, sans suite, brute , ignorante, et elle se dépêche parce qu'elle a à prendre sa revanche de plusieurs siècles. Ce n'est plus le mal organisé comme autrefois, c'est le mal en désordre ; ce n'est plus un système unique, c'est une émeute féroce. Cependani, à tout prendre, l'état actuel est moins dangereux que celui qu'il a remplacé, parce qu'il est transitoire. Nous faisons une maladie aiguë dont nous pourrons guérir, tandis qu'autrefois le mal était dans noire constitution même. Songez à cela quand vous allez entrer dans la ville, et tenez-vous un peu sur la pointe du pied pour voir l'avenir par dessus la tête du présent, t Dans ce moment nous franchissions le pont-levis de Brest, et la voiture s'arrêta bientôt devant la maison où l'on m'attendait.
Je descendis et demandai ma valise. Pendant que le conducteur me la cherchait, mon compagnon de route se pencha vor^ moi.
— J'ai été heureux de vous rencontrer, me dit-il; aux temps où nous vivons, c'est beaucoup de pouvoir passer la moitié d'un jour avec un homme qui ne fait ni peur ni dégoût. Votre nom , monsieur , s'il vous plaît ?
Je le lui dis; il me tendit la main.
— Nous ne nous reverrons peut-être jamais, ajoutat-il; bonheur et santé! Si vous visitez les montagnes et que vous passiez par la vieille ville d'Aëtius (1), demandez le citoyen Correc de La Tour-d'Auvergne, ancien grenadier; c'est moi.
Il me fit encore un signe de la main, et la voiture partit.
(1) La Tour-d'AuVei'gnc prétend, dans ses Antiquités gauloises, que la ville de Carhaix, en breton Keraës, fut fondée par Littorius, lienlcnant d'Aëtnis. et fut appelée, du nom de ce dernier, Ker-a'ctius, par corruption Ker-acs.