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LA DÉBÂCLE

Parade mêlée de couplets.

Si le hasard seul a présidé à cette affiche, admirons le hasard!... Si c'est une plaisanterie faite à plaisir, avouons qu'elle est d'autant plus sanglante, que l'autorité n'aurait jamais osé s'en apercevoir.

Lorsque le directeur Deharme se vit forcé d'abandonner ce théâtre en 1804, un sieur Bellavoine, mari de l'actrice que j'ai citée tout à l'heure, se mit à la tête de l'entreprise.

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L'acteur Joly, que nous avons vu aux théâtres des Variétés et au Vaudeville, débuta aux Délassements dans un monologue intitulé : U Ivrogne tout seulj que j'avais fait exprès pour lui. M. Dupaty, ayant donné à la rue de Chartres, Arle^ quin tout seul^ petit cadre destiné à faire briller le talent de Laporte, tous les moutons de Panurge, je veux dire tous les vaudevillistes, sautèrent le fossé; on vit alors surgir, sur tous les théâtres de la capitale, des monologues en couplets: Cassandre tout seul y Gilles tout seul^Scapin tout seul^ Crispin tout seul^ Figaro tout seuly Colombine toute seule, Lisette toute seule, Fanchon toute seule, le Soldat tout seul, l'Auteur tout seul, enfin jusqu'à Y Acteur tout seul!.,, qui jouait souvent son rôle tout seul dans la salle.

Joly eut beaucoup de succès dans ce personnage ; on se rappelle qu'il excellait dans les ivrognes. Cette bluette, représentée à l'époque où il avait été question d'effectuer une descente en Angleterre, le couplet que voici était toujours bissé :

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Si pour descendre en Angleterre, Faisant un miracle nouveau , Dieu, comme aux beaux jours de la terre^ En vin pouvait transformer Teau.

Les Anglais, vous pouvez m*en croire, Redouteraient un grand échec; Car bientôt, à force de boire, Chez eux on irait à pied sec.

C'était le temps des grandes illusions !...

des rêves de gloire!... et nous avions vingt ans!...

Voilà, de bon compte, trois grands comédiens sortis du Théâtre des Délassements : Joanny, Potier et Joly. Plusieurs autres acteurs se sont fait remarquer à Paris et en province.

Le nombre prodigieux de salles de spectacles qui existaient alors dans Paris, rendait ces sortes d'exploitations très chanceuses : un directeur ne durait pas longtemps. Un acteur de l'ancienne troupe, nommé Lebel, voulut à son tour tâter du directorial. Il ouvrit la salle qui avait été fermée pendant deux ans, et il eût été,

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comme ses devanciers, forcé de plier bagage promptement, si deux événements, assez heureux pour lui, ne lui avaient fourni les moyens de lutter contre la mauvaise fortune qui planait toujours sur l'ancien théâtre. Un jeune homme, un employé, qui s'était fait comédien par goût, Saint-Clair, dont le nom de famille était Desprez, s'engagea chez Lebel.

Tékéli ^ mélodrame de M. Guilbert- Pixérécourt, venait d'obtenir un éclatant succès, mais il faillit être interrompu par suite de la conspiration de Georges Cadoudal. C'était à l'époque où la police faisait d'activés recherches pour découvrir ce grand conspirateur; tous les limiers de la préfecture étaient sur pied... Or, dans le drame du boulevard, Tékéli, proscrit, fugitif, errant de village en village, a trouvé l'hospitalité chez un honnête meunier...

Le garçon du moulin, qui a entendu annoncer qu'on donnerait une grande récompense à celui qui livrerait le fugitif, propose à son maître de le dénoncer à la police du pays, car il sait, lui, où est Té-

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kéli: il a surpris le secret du meunier...

A ces mots le meunier, saisi d'indignation, lui répond: «Malheureux! comment...

a tu irais livrer un proscrit à la haine de « ses ennemis?... tu vendrais un homme a sans défense?... * Tu ne sais donc pas « que le métier le plus lâche, le plus vil, « est celui d'un dénonciateur?... » Ici les applaudissements s'étantfait entendre dans toute la salle, l'autorité suspendit la pièce, mais rinterdit ne dura que quelques jours; on la rejoua, à la charge, je crois, de supprimer le passage qui avait été cause de la suspension... La foule ayant repris le chemin de TAmbigu, MM. Varez, Saint- Clair et moi, nous improvisâmes une parodie de Tékéli, que nous appelâmes Ki" kikil...

Saint-Clair, chargé du rôle principal, imitait l'acteur Tautin d'une manière si

* Nous avons vu de nos jours un homme vendre une femme. (Allusion à Deutz et à la duchesse de Berry — G. d'H.)

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originale, que cette facétie fit d'abondantes recettes et amusa beaucoup.

Saint-Clair était un jeune homme très bien élevé, qui ne manquait ni d'esprit, ni d'instruction ; il a attaché son nom à plusieurs ouvrages qui réussirent, a été membre des Soupers de Momus, et a laissé des chansons fort piquantes.

Il est mort le 26 avril 1824, chez son )eune frère, qui était curé du village d'Herblay, près Pontoise. Cette circonstance est touchante : un jeune prêtre, recevant chez' lui son frère comédien, lui donnant les consolations et les secours de la religion, le bénissant avant de lui fermer les yeux...

Quelle leçon! puisse-t-elle trouver beaucoup d'imitateurs l... puissent tous les prêtres ne voir, comme le curé d'Herblay, que des frères dans ceux qui vont mourir... et se souvenir surtout que plus la vie d'un homme a été mondaine et agitée, plus, au moment suprême, cet homme a besoin d'indulgence et de prières...

Le théâtre des Délassements n'a jamais été constamment heureux; quand par ha-

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sard il se soutenait quelque temps, c'était toujours un événement inespéré qui prolongeait son existence ou retardait sa chute.

Maître André, ce perruquier-poète, dont parle Voltaire dans sa Correspondance, a, comme on sait, fait une tragédie sur le Tremblement de terre de Lisbonne, tragédie qui avait eu les honneurs de l'impression, mais qui jamais n'avait été représentée. Le général Thuringue et l'acteur Beaulieu, qui s'étaient associés avec Lebel, conçurent Fidée de mettre en lumière l'œuvre du perruquier, qui certes ne se doutait guères, en lySj, que son nom et son ouvrage seraient exhumés en 1804. ^^ poète tragique a été aussi en correspondance avec Voltaire ; il lui avait même envoyé le manuscrit de sa tragédie, en le priant de lui donner son avis. Voltaire l'ayant lu, le lui renvoya après avoir écrit sur chaque feuillet: Faites des perruques!...

faites des perruques!... faites des perru" ques!... Ce qui fit dire à maître André, que M. de Voltaire vieillissait, carilcom-

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mençait à se répéter. Il n'en dédia pas moins sa tragédie au philosophe de Ferney, qu'il appelle son cher confrère.

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