RUE CULTURE-SAINTE-CATHERINE
L'histoire du théâtre du Marais^ que je vais tracer ici, n'est pas celle du théâtre fondé en 1660, lequel fut d'abord rue de
* Ce qu'on appelait, avant et après Henri IV, culture ou coulture, était des terrains ensemencés ou en jardinage. Paris a conservé longtemps, dans beaucoup de quartiers, des moulins à vent, des prés, des vignes, etc.
On disait : les coultures Sainte-Catherine, V. Gervais, V. Martin. Quelques écrivains disent aussi coutures*
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la Poterie, près la Grève, à l'hôtel d'Argent, plus tard vieille rue du Temple^ audessous de régout de cette rue, où les comédiens avaient loué un jeu de paume, et enfin rue Michel-le-Comte , jusqu'en 1673 y époque à laquelle il fizt fermé et démoli, et quelques-uns de ses meilleurs sujets réunis à ceux de l'hôtel de Bourgogne.
Ce n'est pas non plus le Marais des temps passés que je vais explorer.
Je ne vous conduirai point dans la rue Culture-Sainte-Catherihe pour vous indiquer la place oii le connétable de Clisson fut assassiné, la maison du boulanger qui lui sauva la vie, et où le roi et toute la cour l'allérent voir ; je ne vous conduirai point rue des Toumelles, chez mademoiselle de Lenclos, pour vous faire assister à la lecture de Tartufe^ en présence du grand Condé, de Corneille, de Racine, La Fontaine, Saint-Evremont, LuUi, Quinault, Chapelle, etc.; je ne vous mènerai pas chez Marlon Delorme, cette folle courtisane, qui recevait chez
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elle toute la jeunesse dorée et titrée, ayant à sa tête ce sémillant marquis d'£tiiat et ce vertueux et candide de Thou, cette sainte victime de Tamitié. Vous ne rencontrerez pas dans mon Marais ces graves présidents montés sur leurs mules. N'ayez pas peur de vous trouver face à face avec Montmorency-Bouteville, qui livra à la place Royale un combat de trois contre trois^ dans lequel Bussy d'Amboise succomba ; vous pourrez vous promener dans mon arsenal, sans craindre qu'un raffiné ou un mauvais garçon vous barre le chemin.
Le Marais de 179 1 ne sera plus ce Marais à la physionomie distincte, originale, ce Marais peuplé de présidents à la Grand'chambre, ce Marais inféodé; si loin de Paris, dans Paris même : ce sera le Marais révolutionnaire; vous entendez bien :
le Marais révolutionnaire .^ deux mots qui ont Tair de hurler ensemble. Et vous ne chercherez plus la Bastille?... Elle est tombée sous les coups du grand démolisseur t... le peuple 1... Vous ne me deman-
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derez plus la place Royale ?... Elle s'appellera bientôt ia place des Piques, avant de prendre le nom de place des Vosges, pour redevenir la place Royale ; le Marais ne sera plus un quartier de Paris, mais une section ; oui, vous lirez bientôt sur la porte de l'hôtel de Marion Delorme : Liberté, égalité, fraternité ou la mort i.... la mort l.... pauvre Marion !....
Elle qui ne voulait la mort de personne !.... Sur le boulevard Saint-Antoine, vis-à-vis la rue du Pas-de-la-Mule, vous apercevrez une maison nouvellement bâtie, un jardin fraîchement remué, et vous lirez cette inscription :
Ce petit jardin fut planté L'an premier de la liberté.
Et cette maison, ce jardin, à qui serontils?.... à Caron de Beaumarchais, à rhomme de la lutte incessante, à l'homme du pugilat littéraire, politique et iinan«cier; à ce Caron de Beaumarchais qui disait au pouvoir en portant la tête haute :
« Si vous ne voulez pas que Ton joue mon
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Mariage de Figaro à la Comédie-Française, on le jouera dans l'église de Notre- Dame. »
Prédiction terrible... et qui s'est, en quelque sorte, accomplie L..
Beaumarchais démolira la noblesse, prendra les grands seigneurs corps à corps, les déshabillera pièce à pièce ; mais alors, le satirique sera enfermé à Saint-Lazare, et ces nobles, ces grands seigneurs qu'il avait pinces, mordus, égratignés, flagellés, le fustigeront à leur tour. Le marquis de ChampcenetSy de folle et douloureuse mémoire, lui chantera à travers les barreaux de sa prison :
Sans doute, la tragédie,
Qu*il nous offre en cet instant,
Ne vaut pas la comédie
De cet auteur impudent.
On Vétrille, il pleure, il crie,
Jl s'agite en cent façons;
'Plaignons-le par des chansons.
Bientôt Caron sortira de Saint-Lazare pour achever sa vie tumultueuse, et le pauvre marquis de Champcenets prendra L i5.
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sa place en prison ; mais il n'en sortira, lui, que pour aller à Téchafaud, après avoir demandé, en riant, à Fouquîer- Tinville, s'il ne lui serait pas permis de se faire remplacer comme à la garde nationale. Beaumarchais continuera son œuvre diabolique, et cet homme extraordinaire, qui a dit avec raison : Ma vie est un combat, mourra subitement» sans infirmités, sans maladie, dans toute la vigueur de son esprit, le 19 mai 1799, à peine âgé de 64 ans. Son dernier vœu fut exaucé, le voici :
Dans mon printemps,
J*eus du bon temps,
Dans mon été
Trop ballotté, Puisse un bon esprit encore vert, Me garantir du triste hiver.
Voilà des vers fort médiocres..., j'aime mieux la prose de vos mémoires, monsieur Caron.
La fondation du théâtre de la rue Culture-Sainte-Catherine remonte à 1790.
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Les comédiens italiens ayant voulu, à cette époque, liquider leurs affaires, résolurent de se réduire à vingt parts, et de placer tous les ans les six autres parts sortantes dans une caisse d'amortissement.
Les acteurs sur qui cette réforme tomba se réunirent pour fonder un nouveau spectacle. Embarrassés sur le choix de l'emplacement, ils se rappelèrent qu'il y avait eu jadis un théâtre dans le quartier du Marais, et se décidèrent à le relever.
Les six acteurs réformés étaient Courcelles (dit Langiois), Valroy, Raymond, les dames Verteuil, Raymond et Desforges. Courcelles fît donc bâtir une salle en 1790, rue Culture-Sainte-Catherine, dans le dessein d'y jouer la tragédie et la haute comédie^ Mais les temps étaient changés...; nous n'étions plus en 1660.
A cette époque, le Marais était un quartier fréquenté, c'était le ceptre des plaisirs. Toutes les jolies femmes, tous les gens du bon ton, allaient se promener au Temple; un spectacle pouvait donc s'y maintenir. Depuis et avant la révolution.
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le Marais était devenu le quartier des rentiers et des dévotes (il Test bien encore un peu aujourd'hui). C'est ce qui rendit alors impossible la réussite de ce spectacle, qui fut ouvert le i «' septembre 1 79 1 , par la Métromanie et V Epreuve nouvelle.
Le directeur avait engagé Baptiste aîné, sa famille et d'autres artistes distingués.
Tout semblait lui promettre une ère de prospérité. La première année fut heureuse, niais la seconde le fut moins.
Laissons parler VAlmanach des Spectacles de 1794.
« Depuis la révolution, le Marais a en- « core une fois changé de physionomie ; « ce quartier, ainsi que celui du faubourg « Saint-Germain, s'est le plus ressenti de l'émigration. Tous les dévots, tous les « gens de robe, tous les rentiers ont aban- « donné leur patrie, leurs maisons, et le « Marais, déjà assez désert, l'est encore « devenu davantage. Cet abandon d'un « ramas de riches, d'égoïstes, a nui à l'en- « treprise du citoyen Courcelles. L'année « 1792, fertile en événements, a tout-à-
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« fait ruiné son spectacle, et, vers le mi- « lieu de 1793, le citoyen Çourcelles, « abandonné de son principal soutien, le « citoyen Baptiste aîné, qui est entré, ^ « avec sa famille, au théâtre de la Répu^ « blique,^ fermé la salle, en déclarant t son impossibilité de satisfaire à ses en- « gagements. »
A son début, la troupe était nombreuse :
Baptiste aîné, Perroud, Dubreuil, Dugrand, Courcelles, Perlet (père de Tartiste du Gymnase), Baptiste cadet, Bourdet, Liî5ozelière , etc.; les dames Verteuil, BaptisttNbri , Baptiste mère, Paulin, Belleval, Gonthier, Destival, noms chers aux amis du théâtre et qui sont encore dans la mémoire de quelques ^eux amateurs.
Le comédien Lasozelière joignait à un grand fonds d'amour-propre un esprit très caustique. Ses camarades, ayant eu souvent à supporter ses railleries, ses épigrammes, résolurent de- s'en venger gaîment.
Un matin, on répétait le Florentin de
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La Fontaine, dans lequel Lasozelière devait remplir le rôle d'Arpajène. On sait que le dénouement de cette comédie se fait par le moyen d'une cage de fer à ressorts. La cage avait été exprès apportée sur le théâtre. Lasozelière, qui jie se méfiait de rien et qui répétait toujours avec beaucoup de soin, se mit dans la cage ; à peine y était-il entré, qu'à un signal convenu, quelqu'un pousse le ressort, et voilà Lasozelière pris au traquenard. Une fois prisonnier, tous les comédiens et comédiennes défilèrent devant lui en riant et en lui rendant les mauvais compliments dont il n'avait cessé de les gratifier. Plus il criait, plus ses camarades riaient. La duègne luitdisait : « Lasozelière, tu commences à manquer de mémoire, mon ami, il faut prendre garde à cela. » Le grime le prévenait charitablement qu'il avait été détestable dans Bartholo,..; le comique lui reprochait de oe pas savoir s'habiller; la soubrette, en l'agaçant, lui chantait :
m Ah! le bel oiseau vraiment.,,; » et la jeune première, riant comme une folle,
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lui répétait à travers les barreaux de sa cage : « Baise^ petit fi!, . .. petit mignon ! » Lasozelière, furieux, criait, jurait, s'agitait dans sa cage de fer, comme un animal de la ménagerie du Jardin des Plantes.
Enfin, après lui avoir dit toutes ses vérités, on lui rendit la liberté. Cette plaisanterie fut cause qu'il quitta la troupe du Marais. Lasozelière, comédien passable, possédait des connaissances en littérature. Sa conversation était amu* santé; comme il avait vu beaucoup de choses, il avait la tête remplie d'anecdotes curieuses; il nous en a raconté beaucoup à Merle et à moi, mais jamais celle de la répétition du Florentin,
Le directeur du théâtre du Marais affectait de jouer de préférence les pièces de Beaumarchais; cela ne lui faisait point d'argent, mais, en revanche, beaucoup d'ennemis. Il remettait même des pièces anciennes, Eugénie^ ie Négociant de Lyon^ le Barbier de Séville^ le Mariage de Figaro^ tous ouvrages qui avaient, comme on dit, fait leur temps.
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On a prétendu que Beaumarchais indemnisait le directeur Courcelles pour l'argent que la remise de ses vieux ouvrages lui faisait . perdre. On a même pensé qu'il était intéressé dans l'entreprise du nouveau spectacle; alors on trouvait tout naturel qu'il fît représenter ses comédies de préférence à celles des autres acteurs. Beaumarchais usait d'un droit acquis, puisqu'il était en même temps le marchand et l'acheteur.
Dix jours après l'ouverture, Mercier, du Tableau de Paris^ y donna l'Evêque de Lisieux ou Jean Hennuyer^ que les plaisants d'alors appelaient Jean Ennuyeux,
Un homme de lettres qui fit grand bruit plus tard par son hymhe réactionnaire, le Réveil du peuple^ fit jouer à ce théâtre une tragédie de circonstance :
Artémidor^ ou le Roi citoyen. L'auteur^ Souriguière, dont les opinions monarchiques n'étaient* point douteuses, avait voulu peindre Louis XVI sous le nom d'Artémidor, En 1791, lors de l'acceptation de la constitution, on avait donné à
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ce malheureux monarque ie nom de Roi citoyen.
Beaumarchais dont, comme on le voit, le nom se rattache à l'origine du théâtre du Marais, donna avec Diderot le signal de la révolution dramatique, que la jeune école s'efforça de suivre et de consommer.
Le style de Diderot, comme celui de Beaumarchais, a quelque chose d'âpre, de sauvage, mais de dramatique ; les deux écrivains ont innové pour tirer le théâtre 'de la vieille ornière, ils ont fait le drame incisif, la comédie à l'imitation d'Aristophane; Beaumarchais a même renchéri sur Diderot par la manière dont il décrit le lieu de la scène, et jusqu'à l'ameublement dont il convient de le décorer; il indique aussi comment il faut que chaque acteur soit habillé, le moment où il doit tousser ou prendre du tabac. Pour désennuyer les spectateurs pendant les entr'actes, il voulait que la scène, au lieu de demeurer vide, fût remplie par des personnages muets, tels que des valets qui frotteraient un appartement, balaie-