‹ Chroniques des petits théâtres de ParisChapitre 1 sur 40 · THÉÂTRES DE VAUDEVILLE · texte numérisé non relu

THÉÂTRES DE VAUDEVILLE

SI je voulais faire de cette érudition assez commune de nos jours, de cette érudition systématique, prétentieuse et creuse, qui ne saurait parler de la moindre chose sans en chercher les causes fatales ou providentielles, je dirais comme Platon, que la chanson a dû être la pre« mière et la plus ancienne poésie, que les dieux, touchés des travaux et des peines inséparables de Thumanité, firent présent

Petits Théâtres de Paris,

à rhomme du don de chanter. J'ajouterais que Lucrèce, qui était à la fois poète et philosophe, prétend que les oiseaux ont été nos premiers maîtres de musique. Il est vrai que tous les jours encore nous voyons dans les fêtes de village des bateleurs qui imitent parfaitement le chant des oiseaux. On concevrait donc que rhomme, Tanimal le plus imitateur de tous, ayant sans cesse l'oreille frappée du chant des oiseaux, se fût ingénié à le contrefaire; mais on conviendra que si les oiseaux nous ont appris à chanter, nos maîtres ne sont plus maintenant que nos élèves. Il faut avouer que les Tamburini, les Lablache, les Nourrit, les Duprez, les Grisi, les Damoreau et les Casimir ont laissé bien loin derrière eux, les pinsons, les rossignols, les fauvettes et les cailles. Sans chercher ici à faire de la science inutile, je dirai que la Provence fut peutêtre le berceau du vaudeville considéré comme chanson : car c'est sous ce beau ciel que les troubadours commencèrent à chanter. Les Normands, les Picards, sui-

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virent leur exemple, et peu à peu toute la France chanta. L.a liste des premiers chansonniers serait immense ; on les appelait, comme chacun sait, trouvères ^ troubadours^ jongleurs^ ménestrels ; il y avait même à cette époque des chanson^ niers désignés sous le nom d^ improvisa» teurs^ n'en déplaise à MM. Cicconni et Eugène de Pradel.

Quelques-uns prétendent néanmoins que l'origine du vaudeville ne remonte pas au-delà du règne de François I**" ; mais cette opinion est erronée. On trouve, en effet, dès le règne de Charles VT, une chanson sur le siège de Péronne par les Bourguignons. Tous les recueils des époques suivantes renferment de véritables vaudevilles. Les guerres de François !•' et de Charles-Quint, le siège de Metz par ce dernier, le désastre de Pavie, la défaite du roi et sa longue détention à Madrid, le passage de Charles-Quint par la France et son arrivée à Paris, le combat de Jarnac et de la Chateigneraye, la mort de Henri II, l'insolence des mi-

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gnons de Henri III, la mort de Charles IX et celle de la princesse de Condé, le départ de Marie Stuart de France lorsqu'elle alla chercher la couronne d'Ecosse (quelle couronne!) etc., tous les grands événements furent chansonnés dès lors.

Les vaudevilles célébraient également Mars, Vénus, Bacchus, la Gloire, les femmes et le vin, toutes choses que les Français n'ont jamais négligées. Le vaudeville est donc français de la tête au pied. Voilà pourquoi ce genre est demeuré chez nous comme l'expression la plus franche de nos mœurs.

Quant à l'origine du mot vaudeville, elle ne remonte qu'au quinzième siècle.

Vers hSo, vivait un nommé Olivier Basselin, qui était maître foulon dans une petite ville de la Basse-Normandie, appelée Vire, et qui s'adonnait, pour se distraire de ses occupations, à faire des chansons. Olivier Basselin chantait au milieu des troubles et des guerres civiles qui affligeaient la France à cette époque. Un fait honorable pour les chansonniers,

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c'est qu'on trouve dans une yieille chronique qu'Olivier Basselin fut tué dans une sortie que firent les Français après la bataille de Formigny, bataille dont le résultat fut de chasser les Anglais de la Normandie.

Olivier Basselin n'a laissé aucune trace de son passage ; ses yaux de vire n'étaient connus et chantés qu'aux envi* rons de sa ville natale. On appelait ses chansons des vaux-de^vire, parce qu*on les chantait à Vire, et surtout dans lo pays voisin, dit la Vallée ou le Val, ou les Vaux-de-vire. De lÀ vient que par cor* ruption Ton donna le nom de vaux<lo* vire, puis enfin de vau-de-ville aux couplets qui après avoir été chantés par les habitants des campagnes le furent par ceux des villes.

Le mot vaudeville a subi plusieurs modifications avant d'être définitivement inscrit

au grand dictionnaire

Qui fait, défait, refait, reste toujours à faire.

lo Petits Théâtres de Paris,

On a d'abord dit : vaux de vire, comme on vient de le voir, puis voix de ville, et, enfin, vaudeville. Qui sait si, quelque jour, on ne le débaptisera point encore une fois t Mais qu'importe le nom qu'on lui donne ? son esprit ne changera jamais, puisque, depuis son origine jusqu'à ce jour, il a rempli la même mission.

Quoique le vaudeville se plie à tous les genres, celui qui paraît lui convenir le mieux, c'est le genre satyrique. Le vaudeville doit toujours être de l'opposition, sous peine d'être froid et bête (qu'on me passe le mot). C'est à son courage, je dirai même à son audace, que nous avons dû quelquefois le redressement de bien des abus. On a dit que l'ancienne France était une monarchie tempérée par des chansons ; ce qu'il y a de sûr, c'est que nous sommes le seul peuple qui ait jamais su la bien tourner et la faire à propos.

Pendant quelque temps on appelait Noëls des vaudevilles que l'on rimait sur la cour, les membres du parlement, et les personnes haut placées. Mais ces produc-

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tions dégoûtantes de cynisme ne doivent point être rangées dans l'histoire générale du vaudeville ; je n'en parle ici que pour mémoire, car on ne peut guère ni les lire ni les chanter, tant elles abondent en personnalités révoltantes, en images obscènes. Du reste, ce sont quelques beaux esprits de la cour de Louis XV et de Louis XVI qui en étaient les auteurs et s'en glorifiaient.

La preuve que le vaudeville est un genre qui ne mérite pas le dédain que certains esprits affectent pour lui, c'est que depuis qu'on chante en France, tous les pouvoirs ont déclaré la guerre aux chansons, ainsi qu'aux chansonniers. Un cardinal fait enfermer dans une cage de fer un homme qui avait fait une chanson contre lui ; des jeunes gens sont jetés à la Bastille pour avoir chansonné la Pompadour ; le poète Lagrange-Chancel est envoyé aux îles Sainte-Marguerite par le régent, à cause de ses couplets et de ses philippiques ; le directoire déporte à Cayenne un pauvre chansonnier des rues,

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nommé Pitou^ pour avoir fait une chanson contre Barras ; Napoléon ne permettait pas que l'on chantât tout haut ; Béranger paya de neuf mois de prison ses chansons contre le pouvoir. En un mot, tous les gouvernements, toutes les censures se sont déchaînées contre le vaude* ville. Il n'est donc pas si petit compa* gnon qu'on veut bien le dire. On verra au fur et à mesure que j'avancerai dans le sujet, que le vaudeville a presque toujours été persécuté ; on verra tous les efforts qu'il a été obligé de faire pour devenir un genre de littérature chez nous. De tout temps, on a laissé prendre au drame, à la comédie, de grandes licences, et, quand le couplet voulait faire entendre, sur de petits airs, de petites vérités mises à la portée du peuple, on lui met* tait bien vite un haillon. Lorsque je par^ lerai de la censure dramatique, et j'en aurai souvent l'occasion, je prouverai que, sous tous les pouvoirs, elle a été plus ombrageuse, plus méticuleuse, plus tracassière pour le couplet que pour aucun

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autre genre. Cela s'explique: huit vers sur un air de Pont-Neuf, c'est si vite retenu I cela va si loin !

Le mot vaudeville a eu jadis une signification plus large que maintenant. Les anciennes comédies faites sur des événements du jour ou sur des anecdotes scan* daleuses, étaient appelées des vaudevilles. Dans le Chevalier à la Mode^ de Dancourt, le chevalier dit, en parlant de ses vers : « On les a retenus, on en a fait des c pièces de théâtre, et, en moins de deux « heures, ils sont devenus vaudevilles. »

Enfin, dans beaucoup de pièces anciennes et modernes, soit en prose, soit en vers, les auteurs finissaient par des couplets que les acteurs chantaient successivement. On trouve de ces exemples dans Legrand, Fagan, Dancourt, Dufresny et Le Sage. Beaumarchais, Colin d'Harleville, Picard, ainsi que beaucoup d'autres les ont imités. Ces sortes de couplets, qui sont tout à fait hors de l'action, s'appelaient des vaudevilles. On nomme encore aujourd'hui les couplets qui ter-

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minent les petites pièces.: des vaudevilles finals. Les vaudevillistes disent généralement : « Ma pièce est terminée, je n'ai « plus que mon vaudeville à faire, »

Mais le vaudeville final s'en va!... Le couplet d'annonce est mort depuis longtemps.

Quant au genre, en lui-même, son histoire n'est pas moins curieuse à cause de l'influence satyrique qu'il a exercée à toutes les époques. Nous verrons combien d'améliorations il a reçues depuis les sales couplets de Gauthier-Garguille, jusqu'aux chansons de Désaugiers et aux odes de Béranger. Il y a loin de 1600 à 181 5. Nous le verrons sous tous les costumes, tantôt roi, tantôt sujet, tantôt soldat, tantôt berger paré de fleurs et de rubans, donnant le bras à Favart pour assister aux noces d'Annette et de Lubin^ ou bien, courant avec Vadé de tabagie en tabagie, pour s'enivrer avec des poissardes ou des racoleurs. Nous le verrons, simple et naïf, gai ou tendre ; nous le verrons dans les camps, animer les com-

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battants par ses refrains guerriers, puis à la cour ou dans le boudoir des courtisanes, à la table des fenniers^généraux, sablant le vin mousseux et se moquant de la sottise dorée. Nous le verrons en soutane ou en capuchon, chez les nonnes qui lui payaient ses refrains et ses gaudrioles en biscuits et en confitures. Nous le verrons au théâtre, les bras nus, s'égosiller aux grands jours des révolutions : il sera d'abord gamin, puis peuple, à mesure qu'il grandira. Enfin, il a ri quand il fallait rire, il a pleuré quand il fallait pleurer, il a assisté à toutes nos gloires, comme à tous nos désastres.

On lit dans le Ménagianay qu'un bon recueil de vaudevilles eî;t indispensable aux écrivains qui veulent s'occuper d'histoire. J'ai toujours été de l'avis de Gilles- Ménage.

Pour mettre de l'unité dans mon travail, je prends l'histoire du vaudeville à la Comédie italienne, puis aux foires Saint-Germain et Saint- Laurent. Viendront ensuite les autres théâtres par ordre

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chronologique : le Vaudeville, les Variétés, le Panorama, le Gymnase, les Nouveau* tés, le Palais-Royal, et les autres théàtres^vaudevilles. Je raconterai leur histoire complète, depuis leur ouverture jusqu'à ce jour ; je ferai sentir les nuances, les modifications que ce genre a dû subir selon les temps, les auteurs ou les comédiens chargés de le représenter ; je dirai ses jours de prospérité comme ses jours néfastes ; je publierai une foule d'anecdotes dont j'ai été témoin ou que j'ai recueillies moi-même. On verra que le Vaudeville a eu bien des luttes à soutenir, bien des combats à livrer pour obtenir droit de bourgeoisie dans notre littérature. Une anecdote qui remonte à un siècle de date va le prouver.

En 1737, Panard fit jouer à la foire Saint-Germain une pièce intitulée le Vaudeville, Dans cette pièce, Momus ouvre la scène avec sa fille, sous le costume de la Foire. Celle-ci avoue à son père qu'elle est malheureuse, parce qu'elle aime le vaudeville, que l'opéra-comique

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ne veut pas reconnaître comme genre de littérature. Momus troure un expédient pour consoler sa fille, et profitant de Tarrivée de Bacchus et de la Joie, père et mère du vaudeville, il obtient leur consentement. Alors, la Foire Saint-Germain prend la robe d'un avocat, plaide devant Apollon la cause de son amant, prouve que le vaudeville est bien reçu, bien fêté partout, qu*il est malin, espiègle, satyrique, et qu'il plaît k la ville comme au village. Apollon rend un arrêt, par lequel le vaudeville est mis en possession de tous les droits du Parnasse. Eh bien ! malgré ce Jugement solennel rendu parla bouche d'Apollon en 1737, le vaudeville eut beaucoup de peine à obtenir main-levée de l'interdiction qui pesait sur lui ; car plus tard, Sedaine qui détestait les vaudevilles, faisait chanter dans un de ses opéras-comiques, le couplet suivant, en haine des Amours^d* Été et des Vendangeurs^ vaudevilles de Piis et Barré, qui, à cette époque, attiraient la foule à la Comédie-Italienne.

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Bonhomme Vaudeville, Laissez-nous donc tranquilles, Âmusez-nous par vos propos Et par vos jolis madrigaux ; Mais ne quittez pas vos hameaux, Bonhomme Vaudeville *.

On voit que dans ce couplet Sedaine n'était pas plus ami de la rime que du

vaudeville.

En entreprenant cette histoire du vaudeville, je ne dissimule point les obstacles que j*ai à surmonter. Je marche sur le terrain de feu dont parle Horace, Horace, autre vaudevilliste d'une certaine distinction ! Heureusement; ce terrain, je le connais; je sais qu'au théâtre, cet étrange bazar, on rencontre de tout, ainsi que Ta dit Piis :

Machinistes, femmes de chambre, Allumeurs, pompiers, quel mic-mac !

On y sent Teau-de-vie et l'ambre.

L'huile et la pipe de tabac.

* Ce couplet fut cause que Piis et Barré fondèrent le vaudeville.

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C'est le pays des séductions et des dé* senchantements f .• On y £ut des rères d'or... On y a d*alfreux cauchemars I... On y rit, on y grince des dents !... c'est le paradis de Milton... c'est Tcnfer de Dante.

Les amours-propres y étant continuel* lement en présence, les bonnes et les mauvaises passions s*y heurtent sans cesse. Un succès vous fait des myriades de petits ennemis ; c'est un bourdonnement continuel de moustiques et de ma« ringoins. Si vous réussissez deux fois, l'envie vous prend à bras le corps : on vous presse la main dans la coulisse à droite, on vous bafoue dans la coulisse à gauche.

Mais je sais aussi qu'à côtd de ces tris* tes réalités, il y a de bonnes et loyales confraternités, des amitiés solides et fidèles. Ces excellentes choses n'ont qu'un défaut ; elles sont rares I...

Oh! le théâtre l le théâtre ! depuis plus de trente ans j'y ai vu passer bien des gloires, faire et défaire bien des réputa-

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tions, réussir et tomber bien des pièces, se presser et se suivre bien des révolutions littéraires.

Aussi mes notes sont nombreuses et variées : notes piquantes ! car elles sont vraies. Au reste, vous les jugerez.

Afin de rendre ce travail le plus complet possible, je ne bornerai point mes recherches aux pièces de théâtre ; j'essaierai aussi de porter quelques jugements sur les principaux comédiens qui ont paru dans le vaudeville. Comme c'est un genre à part, il mérite une critique spéciale. Je dirai franchement les défauts ou les bonnes qualités que j'ai cru remarquer en eux. Si je n*ai pas toujours les mêmes éloges à donner, j'aurai les mêmes égards pour tous. Cette tâche n'est pas sans quelques difficultés ; mais j'espère en venir à bout, avec l'aide de Dieu, de ma mémoire, de ma plume et de l'indulgence des lecteurs.

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