‹ Chroniques des petits théâtres de ParisChapitre 22 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

322 Petits Théâtres de Paris,

— <t Où vous a-t-on pris tout à « rheure ?

— « Dans l'eau.

— «c Dans quoi étiez-vous ?

— « Dans un filet.

— « Dans quoi trouve-t-on ordinaire- « ment les poissons ?

— « Dans l'eau.

— € Avec quoi les prend-on ?

— « Avec un filet.

— « Vous avouez* donc avoir été merlan à la fontaine des Innocents. On vient de vous pêcher dans la mer, vous étiez dans un filet. Au nom de la loi, je vous arrête comme poisson. »

Et Brunet répondait avec une naïveté admirable :

— « C'est vrai, je suis dans mon tort. 9 Et le bailli remettait gravement V esturgeon entre les mains de la maré^haussée.

Dites s'il est possible de délirer à ce point?

M. le comte Français, de Nantes, M. le conseiller d'État Duchâtçl et beau-

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coup de notabilités impérialites donnaient quelquefois chez elles des représentations théâtrales. •

Une maison qui mérite un souvenir de moi pour la manière toute bienveillante avec laquellej'y ai été reçu dans ma jeunesse va aussi prendre rang parmi les maisons où l'on donnait de charmantes fêtes.

M. Foriée, qui fut pendant vingt-cinq ans l'un des administrateurs des postes, et qui, dans l'exercice de ses fonctions, se montra constamment le père, l'ami et le protecteur de ses employés, M. Foriée recevait chez lui les hommes du monde, les gens de lettres et les artistes, Talma, Désaugiers, Moreau, Armand Gouffé, Planard *, Pradher, Petit, Antignac, Hapdé, Doche, etc.

Un théâtre que l'on avait élevé au fond du jardin servait à donner aux fêtes plus

* C'est chez M. Foriée que Planard fit jouer d^abord sa comédie la Nièce supposée, qui obtint plus tard un succàs mérité au Théâtrc-Fra n^ai 9 .

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d'entrain et de gaîté. Les acteurs qui composaient la troupe du théâtre Foriée étaient les fils, filles, brus, gendres, et petits enfants de cet excellent homme. Madame Foriée, femme aimable autant que spirituelle, s'entendait à merveille à diriger l'administration; s'il s'élevait quel^ ques contestations au sujet d'un rôle, elle arrangeait l'affaire avec une bonté, une douceur infinies. Elle savait concilier les amours-propres, les petites prétentions, et possédait l'art de faire jouer un accessoire par un premier rôle, tant elle y mettait de grâce et d'adresse.

M. de Moncy, amateur distingué dont le nom a souvent retenti dans les théâtres de société, et qui, par son amour pour la comédie, mériterait le surnom de Doyen II, était l'un des premiers sujets de la troupe. M. de Moncy remplissait en même temps les fonctions d'instituteur, il enseignait l'art de la déclamation tout aussi bien qu'un professeur du Conservatoire, et quand il indiquait un geste, une pause, une entrée, une sortie, on aurait cru voir

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Grandménil ou Baptiste aîné; c'était le même zèle et la même gravité. M. de Moncy jouait lui-même fort bien la corné* die.

De temps en temps, de vrais corné* diens étaient appelés rue Pigalle, afin d'entretenir le feu sacré et le goût des bonnes traditions, Laporte, Chapelle, Fontenay, madame Hervey, y ont joué plusieurs fois à côté de la troupe bourgeoise, et Musson, le mystificateur, y donnait des scènes de proverbes.

Les soirées les plus brillantes étaient celles qui avaient lieu pour les fêtes de M. et Madame Foriée ; ces jours-là rien n'était épargné : pièce de circonstance, comédie en trois actes, en vers, divertis^ sements, proverbes, romances; T^ffiche bourgeoise ressemblait à celles de nos théâtres de Paris pour les représentations à bénéfice.

En 1811, Hapdé et moi, nous improvisâmes un petit acte en couplets pour la fête de M. Foriée; cette pièce s'appelait la Saint-Pierre en Paradis.

Une société nombreuse et brillante remplissait la salle; on y remarquait M. Gaudin (duc de Gaéte), l'un des hommes honorables de l'empire, M. le comte de La Valette, directeur des postes, madame la comtesse de La Valette, ce modèle d'héroïsme conjugal, cette femme si douloureusement historique, M. deBourrienne, M. Legrand, des finances, M. Legrand, des droits réunis. Madame Hévin, le général Sugny, le vieux et brave maréchal Kellermann, le général Hévin et le spirituel abbé Maury. Or, nous avions mis en scène, sous le voile de Tallégorie, quelques-uns des saints du martyrologe.

Dans une scène, sainte Cécile, la patronne des musiciens, invoquait le ciel, pour qu'il lui donnât l'esprit et les talents nécessaires pour bien chanter devant saint Pierre.

Une jeune et plie femme qui représentait le personnage de sainte Cécile faisait une invocation en musique. Mais ne voilà-t-il pas qu'en voyant que sa prière avait été entendue, au lieu de

Tliéatres Bourgeois. 337

dire : c Voilà une colombe qui descend « sur Tautel, • elle s'écrie naïvement : « Tiens, voilà le Saint-Esprit qui traverse c le théâtre. •

A ces mots, tous les spectateurs se prirent d'un grand éclat de rire, et le cardinal Maury partagea Thilarité générale !

Après le spectacle, on rentra au salon, et l'abbé Maury dit en souriant aux auteurs : c Messieurs, votre comédie n'est pas très orthodoxe, mais la bonne intention vous absout. »

Après avoir parlé des théfltres» parlons un peu des comédiens de société ; ils ont chacun une physionomie à part, chacun est type dans son genre. J'em* prunte à M. Roger de Beauvoir les portraits suivants : *

c Le comédien de société est pour l'ordinaire un garçon d'un âge raisonnable, voué par caprice ou par profit per-

* Journal le Siècle,

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sonnel aux tribulations sans nombre de la comédie de société, mais aussi rêvant à l'avance ses couronnes, épanoui, radieux, quand le grand jour vient, et se placardant de rouge, tant la joie l'étourdit.

Dans le monde, le comédien de société ne dit pas grand'chose, il se réserve, il se ménage comme un groom qui doit courir à Chantilly.

« D'habitude encore, il a soin d'être pourvu de tous ses membres, il conservé l'élasticité de ses muscles, et ne se permet pas de porter trop tôt des besicles. Il a sur une table de sa chambre plusieurs pièces passablement vieilles et maculées qu'il a achetées chez Barba, et dont les interlignes sont remplies au crayon par des indications de sa façon, comme : < Ici Monrose se lève, » ou bien, t ici Bouffé se mouche ; • ou bien encore : c ici Lepeintre jeune fait pouaf !... » Ces précautions béotiennes lui paraissent une sauvegarde contre la critique : aussi est-on sûr de le voir se lever comme Monrose, se p:)0uçher comme Bouffé, et faire pouaf

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comme le gros Lepeintre jeune ; s'il est marié, sa femme lui fait répéter son em« ploi; garçon» il fait monter le dimanche soir sa portière, lui donne une chaise dans son salon, et lui répète son rôle.

< Le type du comédien de société varie, du reste, selon l'occurrence : il y a le co« médien sérieux, le comédien jovial, le comédien dindon ; ce dernier, dont nous parlerons peu, remplit indistinctement les rôles de père noble et d'amoureux.

« Le comédien sérieux, au contraire^ est le plus souvent un homme qui a vu Fleury ou qui cherche à imiter Fleury; il va le dimanche aux Français quand M. Périer joue, et prend du tabac dans la boîte de M. Dumilâtre le profes* seur.

< Tout au rebours des deux autres, le comédien jovial sait par cœur les chansons proscrites et inédites de Béranger, il connaît tous les vaudevillistes, il écrit à Lepeintre aîné : « Mon cher ami, » et à Mademoiselle Déjazet : « Ma chère camarade. » C'est un petit homme court,

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joufflu, mangeant beaucoup aux soupers qui suivent le spectacle, ingurgitant le vin de Champagne avec autant de facilité qu'un commis-voyageur, et n'ayant aucune idée de miss Fanny Kemble ni de Macready. Le comédien jovial est ordinairement un officier de chasseurs retiré du service, parce qu'il a pris du ventre, ou bien un sous-chef des finances qui veut se distraire ; sa grande idée, c'est de copier, avant tout Bernard-Léon. >

Je vais ajouter une silhouette de mon crû aux piquants portraits que je viens de citer.

J'ai vu autrefois un amateur de comédie bourgeoise qui a vécu quinze ans sur une douzaine de rôles, sa mémoire dure ou paresseuse ne lui avait pas permis d'en apprendre davantage, cet amateur tenait tous les emplois. Son répertoire se composait, quant au tragique, de Théramène dans Phèdre^ et de Golo dans Gé^ neviève de Brabant ; il savait Belton de la Jeune IndiennCy Dormilly des Fausses Infidélités^ et Deschamps des Étourdis

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Dans le vaudeville il avait appris trois pièces, Amour et Mystère j le Chaudron^ nier de Saint-Flour et le Billet de Loge* ment. Avec cela il exploitait Paris et toutes les campagnes environnantes, où il allait coucher tous les samedis, et dont il ne revenait que le lundi matin, après déjeuner bien entendu, pour l'heure de son bureau.

Rien n'était plaisant comme de le voir assister à une distribution de rôles. Lors* qu'on proposait de monter des nouveautés, sa figure prenait une expression qu'il serait difficile de peindre. Il trouvait toujours des prétextes pour défaire les spectacles qui contrariaient son répertoire courant. Voulait-on jouer une tragédie moderne, comme les Vêpres siciliennes^ il faisait observer que Texiguité de la scène, le besoin de comparses, ou le manque d'une grande décoration, nuiraient à l'effet, et alors il ne manquait jamais de vous dire : c Que ne prenez-vous, soit Phèdre^ soit Geneviève de Brabant ?

Que si l'on mettait sur le tapis le Ma-

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riage de Figaro^ le grand nombre de personnages ne permettrait pas d'y penser, et puis les entr'actes auraient été beaucoup trop longs ; aussitôt il jetait en avant la Jeune Indienne^ ou les Fausses Infidélités, S'agissait-il d'un vaudeville et proposait-on Fanchon la Vielleuscy oh ! alors, c'était une pièce trop difficile à mettre en scène, et dans laquelle il y avait trop de chant. Prenez, disait-il, de petits actes, prenez le Billet de Logement^ ou Amour et Mystère, ou le Chau" dronnier de Saint^Flour ; mon petit bonhomme est charmant dans le rôle de Petit- Jacques.

Il ava it dit tant de fois et à tant de monde : prenez Geneviève de Brahant^ prenez les Fausses Infidélités, prenez Amour et Mystère,,, que sur les derniers temps on ne l'appelait plus que Prenetf mon ours.

Cet amateur s'est retiré du théâtre à cinquante ans après avoir mené assez bonne vie, et avoir eu, sans être propriétaire, maison de ville et de campagne.

Ce type doit encore exister... il est trop

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dans la nature pour s'être perdu dans le mouvement progressif... il est des cho* ses qui n'avancent ni ne reculent, et certains comédiens de société sont du nombre de ces choses-là.

Monsieur Mennechet, homme de lettres distingué, a publié dans les Cent et un un article sur les théâtres de société, article rempli d'esprit, de vérité, d'observations fines et délicates... s'il peint l'embarras de former un spectacle, voici comment il s'exprime :

« On s'occupe d'abord du choix des pièces... et comme la maîtresse de la maison a une jolie voix et prend des leçons de Benderali, on se décide pour le

vaudeville... mais quel vaudeville ?

On n'en manque pas, cherchons :

•<-^ La Visite à Bedlam, Non pas, dit une dame, j'ai mon mari à Charenton, et cette pièce me le rappeUerait...

« — Le Secrétaire et le Cuisinier,,,

f — Vous n'y pensez pas !.•. s'écrie tout bas un jeune homme, ce gros intendant militaire qui joue là-bas au whist a porté

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autrefois le bonnet de coton, et ce serait une personnalité 1...

a — Eh bien, le Diplomate..,

« — Je m'y oppose!... dit une vieille dame, mon petit-fils est troisième secrétaire d'ambassade à Copenhague, et je ne sais pas véritablement comment M. Scribe ose se permettre de tourner la diplomatie en ridicule. »

A cette heureuse citation ajoutons-en une autre encore de M. Mennechet ; celleci est d'une observation d'autant plus vraie qu'on la retrouve partout dans les hautes comme dans les basses régions.

« Â la comédie sur le théâtre succède la comédie dans la salle ; il n*est pas de compliments, pas d'éloges, pas de flatteries qu'on ne jette à la tête des acteurs, qui finissent par en être embarrassés; on n'entend plus que ces mots :

c Comme un angel...

« C'est un terme convenu, la formule <c obligée; comme un angel se dit et se « répète à tous sans distinction... comme « un ange 1 subit tous les tons et toutes

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• « les inflexions de l'accent laudatif, et il a n'est pas jusqu'au souffleur qui ne reçoive c son comme un ange I... »

Il paraît qu'à une certaine époque le démon de la comédie avait gagné les chaumières comme les châteaux ; Tabbé Delille, dans son poème de l'Homme des champs^ trace aussi le tableau des théâtres bourgeois à la campagne ; je cite ses vers parce qu'ils sont charmants et qu'ils renferment des trait d'observation, mais je ne les admets pas dans tout leur rigorisme :

Cependant, pour charmer ses champêtres loisirs, La plus belle retraite a besoin de plaisirs. Choisissons : mais d'abord n'ayons pas la folie De transporter aux champs Melpomène et Thalle, Non qu'au séjour des dieux j'interdise ces jeux. Cette pompe convient à leurs châteaux pompeux ; Mais sous nos simples toits ces scènes théâtrales Gâtent le doux plaisir des scènes pastorales : Avec l'art des cités arrive leur vain bruit, L'étalage se montre, et la gaîté s'enfuit; Puis quelquefois les mœurs se sentent des coulisses. Et souvent le boudoir y choisît ses actrices. Joignez-y ce tracas de sotte vanité Et les haines naissant de la rivalité ;

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Cest à qui sera jeune, amant, prince ou princesse. Et la troupe est souvent un beau sujet de pièce. Vous dirai-je l'oubli de soins plus importants. Les devoirs immolés à de vains passe-temps ? Tel néglige ses fils pour mieux jouer les pères ; Je vois une Mérope et ne vois point de mères ; L*homme fait place au mimé, et le sage au bouffor. . Néron, bourreau de Rome, en était l'histrion. Tant rhomme se corrompt alors qu*il se déplace. Laissez donc à Mole, cet acteur plein de grâce, Aux Fleury, .aux Sainval, ces artistes chéris. L'art d'embellir la scène et de charmer Paris ; Charmer est leur devoir : vous, pour qu*on vous

[estime, Soyez l'homme des champs ; votre rôle est sublime.

Après 1814, on tolérait quelques sociétés bourgeoises, ainsi que je l'ai dit. Dans le foyer de Tancienne salle de la Cité, il existe un joli petit théâtre, mais Tautorité fait défense d'y jouer. M. Gromer, ancien machiniste de l'Opéra, a bâti rue Chantereine une salle assez jolie dans laquelle des amateurs donnent quelquefois des représentations.

En i832, un nommé Génart a établi aussi un théâtre rue de Lancry : c*est là que mademoiselle Pkssy a commencé à

TTiedtres Bourgeois. 337

attirer Tattention publique sur ses talents précoces; elle ne s'est pas arrêtée en route, cette charmante petite actrice, de chez M. Génart elle n'est pas allée tout droit à la Comédie-Française ; elle venait de jouer sur la scène de la rue de Lancry la Fille d'honneur et VHôtel garnie et quelques jours après les mêmes rôles étaient représentés par elle, rue de Richelieu, sur la scène de Molière... de Corneille... de Talma... de M'^ Mars...

De pareils exemples, qui sont rares à la vérité, prouvent cependant Futilité de quelques salles bourgeoises à Paris...

mais il faudrait y mettre beaucoup de réserve... car Tabus serait aussi dangereux que la proscription en serait injuste...

Si les Romains disaient Panem et cir^ cences^ les Parisiens depuis longtemps ont pris la même devise. Jamais, peut-être, le peuple de Paris n'a autant aimé le spectacle qu'aujourd'hui ; seulement, ce n'est plus lui qui est acteur comme sous le

Consulat et l'Empire, le peuple est devenu II. i5

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spectateur, il paye sa place, mais avec des billets à moitié prix; la comédie au rabais a réveillé le goût du spectacle chez les classes minimes de la société, chez les artisans et les ouvriers. Du reste, j'aime mieux voir le peuple aller à la comédie que de la lui voir jouer lui-même ; il y gagne le temps qu'il perdrait.

A rheure qu'il est, vingt théâtres à Paris et une demi-douzaine dans la banlieue suffisent à peine à la consommation. De tous temps, le goût du théâtre a été plus prononcé chez les femmes que chez les hommes ; les modistes, les plumassières, les couturières se rebutent facilement, mais les filles de portières sont les seules que rien n'a pu décourager. Elles ont toutes une soif de célébrité, elles rêvent toutes la destinée des Mars, des Dorval, des Prévost, des Jenny Colon, des Taglioni, des Essier... sur vingt filles de portières vous en compterez au moins quinze qui vont au Conservatoire, les unes avec un solfège sous le bras, les autres à récole de danse, avec des chaus-

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sons dans leurs cabas... La fille de portière veut être actrice quand même...

On vient de voir que le goût de la comédie, qui s'était emparé des grands seigneurs avant la Révolution, est redescendu plus tard chez la bourgeoisie et le peuple. Puis le peuple, à son tour, ayant renoncé, pour son compte, à cet amusement, les gens haut placés semblent depuis quelques années vouloir reprendre un genre de plaisir qu'ils avaient oublié depuis longtemps.

Déjà, sous la Restauration, M. le duc de Maillé avait fait jouer la comédie à son château de Lormois ; on y représentait le grand répertoire, et Molière luimême y trouvait des interprètes. M. le duc de Maillé, le marquis de Seignelay, le comte de Thermes, le comte Alfred de Maussion, s'unissaient aux gens de lettres et aux artistes. Rien n'établit l'intimité comme le théâtre : les lectures, les répétitions, égalisent les rangs on devient

camarades^ pourquoi pas ? avec des nobles gens de cœur et gens d'esprit ?... Dans

34© Petits Théâtres de Paris.

la salle de Lormois plusieurs grandes dames se faisaient remarquer par leurs grâces, leurs manières, leurs talents :

c'étaient mesdames la duchesse de Maillé, la comtesse d'Âudenarde et la marquise de Grillon; la première jouait les grands rôles sans dédaigner de descendre aux soubrettes, et la seconde représentait la Somnambule^ de MM. Scribe et Germain Delayigne, de manière k lui rappeler une ravissante actrice morte si jeune et si comédienne. Madame Perrin. Parmi les comédiens de société, M. Mennechet doit occuper l'un des premiers rangs; ce spirituel amateur a joué Tartufe de manière à réveiller Tombre du grand maître, et plus d'un comédien exercé ne s'en tire pas toujours avec autant de tact et de bonheur que M. Mennechet ; c'est qu'il faut sentir et comprendre Molièie pour le bien dire, et c'est une faveur qui n'est pas donnée à tout le monde.

Il arrivait encore que les meilleurs acteurs de la Comédie-Française étaient souvent invités à concourir à l'ensemble

Tliédtres Bourgeois. 341

de ces représentations : Lafon, Cartigny, y vinrent souvent, et ces artistes étaient aussi bien placés au salon qu'au théâtre.

Deux princesses, deux femmes que le malheur ne se lasse pas de poursuivre, et auxquelles se rattachent tant de grandes et généreuses idées... honoraient de leur présence la comédie de M. le duc de Maillé ; elles ont souvent accordé leurs suffrages aux nobles comédiens ainsi qu'aux artistes qui ajoutaient aux charmes de ces représentations.

Un autre théâtre de société, le théâtre du château du Marais, chez madame de la Briche, a laissé aussi de charmants sou» venirs.

Un théâtre de vaudeville a de même jeté beaucoup d*éclat sous la Restauration, c'était celui que madame la baronne de la Bouillerie avait établi chez elle.

MM. Dorvilliers, Mennechet, Robert (directeur des Bouffes), Sauvage, en étaient les premiers sujets ; la baronne d'Egvilly et madame Orfila y tenaient la place la plus distinguée.

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Royaumont possède aussi un théâtre bourgeois que M. le marquis de Bellissen a fait construire dans son château... là, c'est le grandiose du genre ; l'opéra, la comédie, le vaudeville, n'y sont pas joués, mais bien l'opéra italien, chanté comme aux Bouffes, avec des chœurs, un orchestre nombreux ; on y a applaudi l'été dernier, et avec justice, les Puritains deSellini, et la suave musique du jeune maestro, enlevé si jeune à l'art musical, a produit beaucoup d'effet. Une jeune et jolie femme, madame Desforges, épouse du fécond vaudevilliste, s'y est fait remarquer pour la manière dont elle a chanté cette délicieuse composition. MM. de Bordesoulle et Panelle sont les Tamburini et les Lablache de ce second Opéra buffa.

Mais voici qu'en i835, un noble personnage, M . le comte de Castellane, voulut rendre aux soirées de l'ancien régime toutes leurs pompes et toutes leurs joies... Il commença d'abord par faire jouer la comédie dans une galerie oii se dressait une scène étroite masquée par deux ma-

Théâtres Bourgeois. 343

gnifiques colonnes. Aujourd'hui, il ne manquera plus rien au théâtre bourgeois, la galerie aux deux colonnes est devenue le foyer d'une salle spacieuse qui peut contenir environ quatre cents personnes commodément placées; quelques plafonds un peu nus d'ornements ont été enrichis de dorures, d'arabesques, de médaillons, et rien n'est comparable à cette triple galerie de peinture lorsque les candélabres chargés de bougies viennent en rehausser l'éclat et faire ressortir les brillantes parures des dames invitées.

Autrefois les théâtres de société négligeaient un peu les décorations et les costumes ; aujourd'hui, tout suit le mouvement, tout est complet, on ne simule plus les coulisses avec des paravents, on ne fait plus des arbres en papier découpé, tout est vrai, tout est riche dans nos comédies bourgeoises.

Le théâtre de M. de Castellanc ne diffère en rien de ceux de la capitale.

Cicéri a apporté dans les décorations tous les charmes de son talent, et dans

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l'espace étroit qui lui était accordé il a su produire une illusion digne du grand Opéra.

C'est Huzel qui est chargé de remplacer Babin comme fournisseur de costumes. Il apporte, à chaque représentation, ses habits de marquis, ses boîtes à mouches, ses dominos chauve-souris, ses poignards moyen-âge, ses sarbacanes, ses robes de chambre de pères nobles, dignes sœurs des redingotes fashionables de nos vieux jeunes dandys.

L'hôtel de M. de Castellane, à Paris, est le séjour de la féerie, du goût et des plaisirs délicats ; le noble comte veille à tout, préside à tout avec une urbanité, une politesse, une fleur de vieille chevalerie qui contraste furieusement avec le laisseraller et le sans-gêne du temps où nous vivons.

On a beau dire la politesse ne gâte

rien.

Le théâtre de M. de Castellane possède deux troupes : l'une sous la direction de madame Sophie Gay, qui joint au talent

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de faire de charmantes comédies celui d'y figurer ensuite comme actrice, de manière à nous rappeler que nos plus grands comédiens ont été aussi d'excellents auteurs; l'autre troupe est confiée à madame la duchesse d'Âbrantés, cette femme si spirituelle, cette femme qui a occupé un si haut rang sous l'empire, et que le noble goût des arts, la culture des lettres, ont consolée dans les malheurs qui assaillirent les derniers temps de sa vie. Le théâtre Castellane ne se borne pas à re* présenter des ouvrages déjà joués, il monte des pièces nouvelles *, des comédies, des opéras... Au moins là les acteurs n'ont pas à craindre de points de comparaison, ils peuvent être eux... ils peuvent créer... et qui sait si, quand un ouvrage passera

^ On y a représenté une jolie comédie en vers, de M. Vanderburch, intitulée /es A mi5 du Ministre^ dans laquelle lui et sa femme ont rempli des rôles, et au moment où nous écrivons on y répète une charmante comé« die de madame Gay, dont le sujet est un trait de la vie d*Henri IV.

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