‹ [Chroniques du XVIIIe siècle] (volume 2)Chapitre 20 sur 61 · ANECDOTES SCANDALEUSES · texte numérisé non relu

ANECDOTES SCANDALEUSES

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ANS tout ce qui a été écrit sur cet enfant gâté de la fortune et du libertinage, on paraît avoir exagéré :

il a été peint de couleurs trop fortes, sans doute, parce que la bassesse de son caractère a inspiré une haine pour sa personne qui s'est répandue r la manière de juger ses actions.' n'était pas sans talent, et sans quelle savoir dans l'art de gouverner les )mmes; peut-être que s'il eût été ins un temps et sous un prince plus ibles aux qualités estimables, il eût

6o LA RÉGENCE

été un homme de mérite, et eût joui de quelque réputation.

On ne lui pardonne pas d'avoir secondé les inclinations

de son élève le duc de Chartres, depuis duc d'Orléans,,

, régent, pour le libertinage et la débauche; on l'accuse

* même de les avoir provoquées, afin que ce prince lui fût beaucoup plus attaché par les nœuds qui naissent ordinairement des liaisons que l'on contracte avec ceux qui par-

* tagent nos égarements et nos vices.

L'abbé Dubois est né en 1656, à Brive-la-Gaillarde, dans le Limousin; son père était apothicaire. Le jeune homme,' après avoir fait quelques études, fut précepteur du fils du président de Gourgues; ce qui suppose qu'il avait fait quelques progrès dans ses études. On a lieu de croire qu'il se maria ensuite secrètement, et nous rapporterons plus bas une anecdote qui le prouve. La misère lui inspirant le désir d'aller tenter fortune, d'accord avec sa femme qu'il laissa en Limousin, il se rendit à Paris. Ignoré par sa propre obscurité, il entra au collège de Saint-Michel pour y être maître de quartier. Né avec de l'esprit, il acquit bientôt assez de littérature pour qu'un docteur de Sorbonne le retirât chez lui. Ce premier maître étant mort, le curé de Saint-Eustache le prit et l'occupa chez, lui; il y fit connaissance d'un M. de Saint-Laurent, honnête homme, précepteur du duc d'Orléans, alors duc de Chartres, qui le fit travailler sous lui, et l'admit ainsi à l'éducation du prince. Lorsque Saint-Laurent vint à mourir, l'on ne prit point de précepteur en titre, et Dubois en fit les fonctions, ou plutôt continua à les faire comme pendant la vie de son protecteur.

Le voilà donc auprès du jeune prince; on ne fut pas

LK CARDINAL DUBOIS 6î

longtemps à Vapercevoir du crédit qu'il prenait sur lui ; mais le peu d'importance du personnage, le sauvant alors de la jalousie, on lui laissa toute la facilité nécessaire pour gagner entièrement sa confiance.

Cependant, Louis XIV, qui voulait marier mademoi-. selle de Blois, sa fille naturelle, au duc de Chartres, fit mettre en œuvre le crédit de Dubois auprès de son élève; il y réussit : le mariage fut conclu malgré les incertitudes du prince lui-même, les répugnances de monsieur, duc d'Orléans, père de celui-ci, et les fureurs de madame Charlotte de Bavière, sa mère, qui donna un soufflet à son fils à la première déclaration qu'il lui en fit.

La jeune femme avait de la figure, de l'esprit, de la vertu, de la noblesse de caractère; mais elle avait de la hauteur : elle croyait avoir fait beaucoup d'honneur au duc en l'épousant; elle était moins sensible à l'amour qu'aux respects, et ne fit jamais auprès de son mari les moindres avances pour le faire revenir des égarements de conduite auxquels il se laissait aller.

Ces manières firoides et dédaigneuses aigrirent le prince, et accrurent son penchant pour une vie libre et quelquefois . . même crapuleuse. Il n'aimait point la sujétion où Louis XIV . le tenait, et dans sa mauvaise humeur il louait la liberté anglaise avec enthousiasme. Il aimait à raconter que le grand prieur de Vendôme, exilé de la cour de Louis XIV, était allé à Londres où il devint amoureux d'une maîtresse de Charles IL Ce prince l'ayant prié de cesser ses poursuites, sans pouvoir l'obtenir, lui défendit l'entrée de son palais. Le grand-prieur n'en eut que plus d'affection à suivre cette dame aux spectacles, aux promenades, et toujours sous les yeux du roi, qui fut enfin obligé de s'adresser à

Louis XrV, et de le prier de rappeler le grand-prieur. Louis se fit obéir à Londres, l'exilé revint tremblant à Versailles, dit Duclos.

Dubois qui connaissait le faible du prince, chercha à l'entretenir, et lui présenta la vie licencieuse et le plaisir comme le seul bien que l'on puisse se procurer quand on est prince, en dédommagement des inquiétudes et des gênes qui y sont attachées. On raconte au sujet de cette vie, que Dubois et son maître ont toujours menée, qu'un curé de Paris, de la paroisse de Saint-Louis, ayant fait dans un sermon un tableau hideux et frappant des mœurs du régent, celui-ci en ayant été averti se contenta de dire : mais de quoi se mile-t-il ? je ne suis point de sa paroisse.

Le duc d'Orléans et madame de Berri, sa fille, vivaient assez publiquement dans une intimité telle que d'abord des murmures sourds, et enfin des bruits publics allèrent jusqu'aux oreilles du duc de Berri. Sa religion, car il en avait beaucoup, ne lui permettait pas de les croire; mais, comme ' il aimait sa femme, les assiduités de son beau-père auprès d'elle l'importunaient. Il était d'ailleurs effrayé des discours d'impiété que le père et la fille tenaient devant lui; c'était entre eux un assaut d'irréligion et de mépris des mœurs. Mais si le duc d'Orléans était amoureux de sa fille, il n'en était pas jaloux; il vit toujours avec assez d'indifférence le débordement de sa vie, qui fiit courte, et livrée à toutes les passions qui naissent d'un tempérament porté aux jouissances sensuelles.

L'abbé Dubois ne se contentait pas d'approuver cette conduite et de servir les goûts de son élève, dont il devint premier ministre; il se forma un système de politique pour élever sa puissance et se soustraire à la haine

que lui portaient les princes légitimés, et ceux qui tenaient à la vieille cour. Il crut, dans cette viie, devoir s'appuyer de l'alliance de l'Angleterre; et peut-être que cette conduite, qui a été très blâmée, a épargné à la France de plus grands maux et des déchirements plus réels dans Tintérieur; mais ce n'est pas ici le lieu de parler de cette matière : suivons l'abbé Dubois dans sa vie privée.

Il y avait déjà longtemps que Dubois avait été nommé conseiller d'État, lorsque l'archevêché de 'Cambrai Vint à vaquer. Il ne crut pas la place au-dessus de lui, il alla la demander au régent; et, pour entrer en matière, il lui dit : « Monseigneur, j'ai rêvé cette nuit que j'étais archevêque de Cambrai. » Le régent, regardant l'abbé avec un sourire de mépris : « Tu fais des rêves bien ridicules, » lui répondit-il. L'abbé, d'abord déconcerté, se remit bientôt : « Mais pourquoi, monseigneur, ne me feriez-vous pas archevêque comme un autre? — Toi, archevêque de Cambrai, toi, c'est actuellement que tu rêves. » L'abbé, sans lâcher prise, lui cita tous les mauvais, les plats, les ignorants sujets, les garnements dont le régent et Le Tellier avaient farci l'église; mais il n'y en avait aucun qui, à quelque égard de naissance, de rang ou d'alliance, ne valut mieux ; . au lieu qu'il réunissait à lui seul ce que l'on pouvait leur reprocher à tous.

Le régent, ennuyé de la liste, et fatigué de la persécution, espéra s'en défaire en lui disant : « Mais, quel est l'évêque qui osera te sacrer? — Oh! s'il ne tient qu'à cela, mon aflfaire est bonne, j'ai mon sacreur tout prêt. — Eh ! qui diable est celui-là, dis donc ? — Votre premier aumônier, monseigneur, l'évêque de Nantes (M. de Tressan); il est dans votre antichambre, je vais vous l'amener; il sera.

charmé de la préférence ; car vous me promettez l'archevêché. »

Là-dessus, Dubois accable le prince de remerciements, sort dans l'antichambre, dit à Tressan la grâce que lui, Dubois, vient d'obtenir, et le désir qu'a le régent que Tressan soit le consécrateur : celui-ci accepte, Dubois le prend par la main, le présente au régent, redouble de remerciements, et Tressan ajoute l'éloge du sujet. Le prince est si étonné qu'il ne répond rien ; Dubois sort et publie qu'il est archevêque de Cambrai, pour arrêter toute demande. Les roués applaudissent, les libertins en rient, les moins scrupuleux témoignent leur indignation.

Quoique le régent parût avoir de la répugnance pour cette nomination, ce n'était de sa part qu'une comédie; car Dubois était très sûr d'obtenir l'archevêché, puisque, dans ce temps, le régent cherchait à lui procurer le chapeau de .cardinal, en avait écrit au pape deux mois auparavant, et que le jésuite LafEteau en était le négociateur à Rome.

Pendant que ce jésuite intriguait à Rome pour la promotion de Dubois, celui-ci jugea que la dignité d'un siège tel que Cambrai préparerait très bien la décoration de la pourpre, et rendrait le cardinal plus présentable. Il prit donc, pour se faire archevêque, la même voie qu'il suivait pour le chapeau, c'est-à-dire qu'il recourait au roi d'Angleterre, à la cour de qui il avait négocié, .à la satisfaction des Anglais, le traité de la triple alliance quelques années auparavant. Il écrivit à Néricault Destouches, qu'il avait laissé à Londres chargé des affaires à sa place, d'engager le roi Georges à demander au régent l'archevêché de Cambrai pour le ministre de l'alliance. Destouches, homme d'esprit, sentant que toute sa fortune dépendait de l'abbé Dubois, et avec

quelle ponctualité il voulait être servi, fit la proposition au roi d'Angleterre. Ce prince la reçut d'abord avec un éclat de rire ; mais il avait de l'amitié pour Destouches, et lui permettait une sone de familiarité : « Sire, lui dit-il, je sens, comme votre majesté, la singularité de la demande; mais il est de la plus grande importance pour moi de l'obtenir. — Comment veux-tu, répondit le roi en continuant de rire, qu'un prince protestant se mêle de faire un archevêque de France ? le régent en rira lui-même et n'en fera rien. — Pardonnez-moi, sire, il en rira et il le fera ; premièrement, par respect pour votre majesté; secondement, parce qu'il le trouvera plaisant. D'ailleurs, l'abbé Dubois est mon supérieur, mon son est entre ses mains ; il me perdra si je n'obtiens de votre majesté une lettre pressante à ce sujet; la voici toute écrite, et les bontés dont votre majesté m'honore me font espérer qu'elle voudra bien la signer. — Donne, puisque cela te fait tant de plaisir, dit le roi. Et il la signa.

Destouches fit partir la lettre à l'instant. Le régent ne douta point que Dubois n'eût suggéré la lettre; mais la nomination fut décidée. Destouches, pour avoir si bien parlé, eut à son retour une place à l'Académie française, qu'il méritait par son talent dramatique.

L'abbé Dubois n'étant que tonsuré, il lui fallut prendre les ordres, afin d'être élevé au siège de Cambrai. Il ne douta point que le cardinal de Noailles ne fût très flatté de faire ce petit plaisir à un ministre puissant, et qui pouvait influer sur le parti que l'on prendrait dans la guerre des caillettes et des imbéciles au sujet de la bulle et des jansénistes. Dubois y fut trompé; il était, lui, Dubois, un sujet si indigne de l'épiscopat, que le cardinal, ne voulant pas se

déshonorer par une complaisance basse et criminelle, refusa nettement. On fit parler au nom du régent; cela ne servit qu'à lui donner plus de roideur, parce qu'il y avait plus de mérite apparent à en montrer. Ce refus humiliant pour Dubois fut par la suite une des raisons principales qui le rendirent constitutionnaire, c'est-à dire attaché à la bulle donnée par le pape contre les jansénistes et leur doctrine que le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, professait alors.

Il n'aurait pas manqué d'évêques qui auraient brigué l'honneur de l'ordonner; mais il ne voulait pas s'éloigner de la cour, et constater par une absence l'affront qu'il venait de recevoir. Il s'adressa à l'archevêque de Rouen, nommé Bezons, dont le diocèse s'étend à quatre ou cinq lieues près de Paris. L'archevêque penchait au refus , mais son frère, le maréchal de Bezons, homme grossier et fin courtisan, l'attaqua sur la reconnaissance qu'ils devaient l'un et l'autre au régent, et l'entraîna sous cette apparence de bon procédé.

Dubois, muni d'un bref pour recevoir tous les ordres à la fois et d'une permission de l'archevêque de Rouen, se rendit de grand matin, avec l'évêques de Nantes, dans une paroisse de village du granà vicariat de Pontoise le plus voisin de Paris, et y reçut tous les ordres à une messe basse. Il en repartit assez tôt pour se trouver au conseil de régence, quoique les premiers arrivés eussent déjà annoncé, en présence du régent, qu'il ne fallait pas attendre l'abbé qui était allé faire sa première communion à Pontoise. On se récria sur sa diligence quand on le vit entrer; le prince de Conti lui fit un compliment ironique sur la célérité de son expédition en fait d'ordres sacrés. Dubois l'écouta sans se déconcerter^ et lui répondit froidement que si le prince était

mieux instruit de T histoire de l'église, il ne serait pas si surpris des ordinations précipitées, et cita là-dessus celle de saint Ambroise; chacun applaudit à l'érudition et au parallèle. L'abbé ne s'en émut pas, et laissa continuer la plaisanterie tant qu'on voulut; et quand on en fut las, il parla d'affaires.

Le sacre eut lieu au Val-de-Grâce, le 9 juin 17 19, avec la plus grande magnificence. Les ambassadeurs et autres ministres des princes protestants y assistèrent dans une tribune opposée à celle où était le régent, dont les grandsofficiers faisaient les honneurs de la cérémonie. Ce scandale ecclésiastique fut le plus superbe spectacle. Le duc de Saint-Simon, qui se vantait d'être le seul que l'abbé Dubois eût assez respecté pour l'excepter de l'invitation, offrit au régent de s'y trouver si ce prince voulait se respecter assez lui-même pour s'en abstenir : le régent y avait consenti.

Mais sa maîtresse, madame de la Vieuville, comtesse de Parabère, était dans les intérêts de Dubois. Elle fit en sorte de passer la nuit avec le régent, et exigea qu'il irait; le prince lui en représentant l'indécence, elle en convint ; mais elle ajouta : « Dubois saura que nous avons couché ensemble cette nuit; il s'en prendra à moi de vous en avoir détourné, et avec l'ascendant qu'il a pris sur vous, il finira par nous brouiller. » Le régent essaya de la rassurer, et la traita de folle. « Folle tant qu'il vous plaira; mais vous irez, ou je romps avec vous, ne fût-ce que pour ôter à l'abbé, l'honneur de nous désunir lui-même . » Et le régent alla du lit de madame de Parabère au sacre de Dubois, afin, dit Duclos, que toute sa journée se ressemblât.

La nouvelle dignité d'archevêque de Cambrai était pour l'abbé Dubois un moyen de plus de parvenir au cardinalat,

OÙ il aspirait depuis longtemps. Il n'osait encore s'en ouvrir publiquement; mais il n'en était pas moins sûr de l'agrément et même de la sollicitation du régent pour l'obtenir. Ce prince avait, à la vérité, dit en présence de ses courtisans : « Si ce coquin était assez fou, assez insolent, pour penser au cardinalat, je le ferais jeter par les fenêtres. » Mais quoiqu'il ne se fût guère plus obligeamment expliqué sur l'aflfaire de l'archevêché de Cambrai, on a vu qu'il ne l'accorda pas moins à Dubois, et que même les (difficultés qu'il y apporta n'étaient qu'apparentes et ses simagrées peu sincères.

Mais comme cette dignité n'était pas au pouvoir du régent seul, et qu'il fallait l'obtenir du pape, Dubois fit jouer toutes sortes d'intrigues pour déterminer le saint-père, employa l'argent, les promesses, les séductions, les menaces, fit mouvoir tant de ressorts, qu'enfin il parvint à cette dignité regardée comme la première dans l'Église après celle du pape.

Ce fut principalement le cardinal de Tencin qui le servit dans cette intrigue ; sa sœur était dans les bonnes grâces de Dubois depuis longtemps, et l'on sait que cette dame, qui aimait passionnément son frère, s'était faite la complaisante de l'abbé Dubois dès qu'il fut puissant à la cour du régent, pour en obtenir tout ce qui pourrait contribuer à l'avancement de l'homme qu'elle aimait uniquement.

Duclos remarque avec impartialité, dans ses Mémoires sur la régencây qu'à la nouvelle de sa promotion au cardinalat Dubois se comporta avec sagesse, avec décence, sans engouement comme sans embarras. Le jour qu'il reçut la calotte des mains du roi, après avoir fait son remerciement, il détacha la croix épiscopale, la présenta à l'évêque de

Fréjus, l'abbé, depuis cardinal de Fleuiy, et le pria de la recevoir, parce que, disait-il, elle portait bonheur. Fleury la reçut en rougissant aux yeux du roi et de la cour, et, qui plus est, fut obligé, en courtisan, de s'en décorer ; ce qui lui attira quelques plaisanteries dans un temps où l'on ne soupçonnait pas qu'il y eût rien à risquer pour l'avenir.

Dès que la barrette eut été apportée de Rome, le cardinal la reçut des mains du roi; il fut ensuite conduit aux audiences de règle chez Madame, mère du régent, et alors première dame de France, où il prit le tabouret ; chez son altesse royale, femme du régent, où il eut la chaise à dos. A l'égard des princes et princesses du sang, ce ne sont pas des audiences en forme que prennent les cardinaux, mais de simples visites qu'ils font.

L'audience qui excita le plus la curiosité, dit Duclos, ce fut celle de Madame. Elle avait un mépris profond pour Dubois. Il se présenta devant elle avec la contenance d'un homme non déconcerté, mais pénétré de respect et de reconnaissance; il parla de la surprise où il était de son nouvel état, de la bassesse de sa naissance, du néant dont le régent l'avait tiré. Tout ce que la haine et l'envie auraient pu lui reprocher, il le dit lui-même avec une sorte de dignité; s'assit un moment sur le tabouret qui lui fut présenté, se couvrit pour marquer simplement l'étiquette, se retira preisque aussitôt en se découvrant, et se prosterna devant Madame lorsqu'elle s'avança pour le saluer. Elle ne put s'empêcher d'avouer, lorsqu'il fut sorti, qu'elle était contente du maintien et du discours d'un homme dont l'élévation l'indignait.

Lorsque la cour fut fixée à Versailles, et que l'âge du roi et la nature des affaires mirent le régent dans l'obligation

d'y aller souvent, Dubois vit bien qu'il lui serait aisé de parvenir à se faire premier ministre.

En eflfet, quoique le régent fût dans la force de l'âge, la continuité des excès de sa vie privée l'avait affaibli; il lui restait tous les matins un engourdissement des orgies de la nuit; et quoiqu'il reprit peu à peu ses sens, les facultés de son âme perdaient de leur ressort; la vivacité de son esprit en était ralentie ; il ne comportait plus une attention forte ou continue ; il fallait des plaisirs bruyants pour le rappeler à lui-même. Ses soupers, dont la compagnie était si mêlée, si différente d'états et si conforme de mœurs, sa petite loge de l'Opéra, dont il choisissait les convives, tout lui manquait à Versailles ; il ne pouvait pas, même en bravant le scandale, transporter à la cour ce qui était nécessaire à son amusement. Ayant tout usé, jusqu'à la débauche, il avouait quelquefois qu'il ne goûtait plus le vin, et qu'il était devenu nul pour les femmes. Deux ou trois de ses serviteurs profitaient de ses aveux pour l'engager à chercher dans les devoirs de son état la dissipation, le délassement qu'il ne trouvait plus dans la dissolution.

Le cardinal Dubois avait très bien prévu qu'avec de pareilles dispositions son maître ne pourrait pas supporter le séjour de Versailles ; il cherchait encore à le lui rendre plus insupportable en s' arrangeant si bien que les affaires les plus difficiles, les plus épineuses, lui étaient présentées ' dans le moment où elles l'excédaient le plus. Le régent^ pour s'en débarrasser, les renvoyait à son ministre, qui, par là, se rendit le seul maître de la correspondance de tous les départements; et la surintendance avec le secret de la poste dont il avait dépouillé le marquis de Torcy, pour

LE CARDINAL DUBOIS ^l

s'en emparer lui-même, lui donnait la connaissance du dehors et de l'intérieur.

Les affaires languissaient nécessairement par la surcharge du cardinal et par les entraves qu'il y mettait à dessein. On se plaignait, on criait après les expéditions. Dubois, pour prévenir les reproches de son maître, lui en faisait luimême. Le régent, fatigué des cris et des plaintes, s'adressait au cardinal pour sortir d'embarras ; c'était précisément où celui-ci l'attendait : « Il est impossible, lui dit-il, que la machine du gouvernement puisse agir si tous les ressorts ne sont pas dirigés par une seule main. Les républiques mêmes ne subsisteraient pas, si toutes les volontés particulières ne se réunissaient pas pour faire une volonté unique et agissante. U faut donc, ajoutait Dubois, que le point de réunion soit vous ou moi, ou tel autre que vous voudrez choisir ; sans quoi rien n'ira, et votre régence tombera dans le mépris. »

Le régent ne pouvant pas nier la vérité de ces principes : « Ne te laissè-je pas tout pouvoir ? lui disait le régent, que te manque-t-il pour agir ?» Le titre fait principalement l'autorité d'un ministre, répondait Dubois; on lui obéit alors sans murmurer. Sans un titte, tout exercice de la puissance paraît une usurpation, une révolte, et trouve des obstacles. »

Par ces suggestions, et aidé de l'intrigue de ses affidés, Dubois parvint à se faire déclarer premier ministre, sans que les affaires en allassent mieux. Il jetait au feu les lettres sans les ouvrir, et à sa mort on en trouva des milliers encore toutes fermées qui remplissaient des coins d'armoires.

Lorsque la majorité de Louis XV fut reconnue, Dubois continua de remplir les fonctions de premier ministre; mais il lui était aisé de voir que le roi ne l'aimait pas, aussi

craignait-il tous ceux qui approchaient le monarque. Il fit supprimer les grandes et premières entrées accordées par Louis XrV, et en imagina d'autres appelées familières, quMl restreignit à lui seul, aux princes du sang, au comte de Toulouse, à la duchesse de Ventadour, qui avait été gouvernante du roi, et à un petit nombre d'autres personnes dont il croyait n'avoir rien à redouter.

Mais le roi n'en avait pas moins un dégoût marqué pour lui. Indépendamment de ce qu'il était d'une figure désagréable, il avait un bégaiement naturel qu'une habitude de fausseté et de servitude primitives avait encore augmenté; ses manières n'étaient jamais plus désagréables et plus gauches que lorsqu'il cherchait à plaire. Il manquait d'un extérieur d'éducation qui ne se prend plus à un certain âge ; de sorte que ne pouvant atteindre la politesse quand il en avait besoin, il paraissait alors bas et rampant, et sa grossièreté habituelle aux yeux d'un jeune prince accoutumé aux respects et aux grâces du régent, avait im air d'insolence.

Le cardinal pour vaincre, autant qu'il pouvait, le dégoût du roi, lui présentait souvent quelques curiosités de son âge. Destouches, ambassadeur de France à Londres, était chargé de ces commissions, et Dubois recommandait de ne les envoyer que successivement pour multiplier les occasions de plaire au roi et entretenir sa reconnaissance.

Le roi faisant la revue de sa maison, le cardinal voulut y jouir des honneurs de premier ministre, qui sont à peu près les mêmes que Ton rend à la personne du roi. Il monta à cheval un quart d'heure avant que le roi n'arrivât, et passa devant les troupes qui le saluèrent l'épée à la main. Dubois

paya très cher cet honneur. Le mouvement du cheval fit crever un abcès qui fit juger aux médecins que la gangrène serait bientôt dans la vessie. Ils lui déclarèrent qu'à moins d'une opération prompte il n'aurait pas quatre jours à vivre. Il entra en fureur contre eux. Le duc d'Orléans averti de l'état du malade, eut beaucoup de peine à le calmer et à lui persuader de se laisser transporter à Versailles, où ce fut une nouvelle scène. Quand on lui eut proposé de recevoir les sacrements avant l'opération, sa fureur n'eut plus de bornes; il apostrophait en frénétique ceux qui l'approchaient : enfin, succombant de lassitude après tant de fureurs, il envoya chercher un récollet, avec qui il fut enfermé un demi-quart d'heure. On lui parla ensuite de lui apporter le viatique : « Le viatique, s'écria-t-il ! cela est bientôt dit; il y a un grand cérémonial pour les cardinaux; qu'on aille à Paris le savoir de Bissy. » Les chirurgiens voyant le danger du moindre retardement, lui dirent qu'on pouvait en attendant faire l'opération. A chaque proposition, nouvelles fureurs. Le duc d'Orléans le détermina à force de prières, et l'opération fut faite par Lapeyronie; mais la nature de la plaie et du pus fit voir que le malade n'irait pas loin. Tant qu'il eut de la connaissance, il ne cessa d'invectiver contre les médecins avec des grincements de dents continuels. Les convulsions de la mort se joignirent à celles du désespoir; et lorsqu'il fut hors d'état de voir, d'entendre et de blasphémer, on lui administra l' extrêmeonction. Il mourut le lendemain de l'opération, à l'âge de soixante-sept ans (en 1723.)

Il possédait, outre l'archevêché de Cambrai, sept abbayes considérables; et ce qui montre que la cupidité est une fureur aveugle, c'est que quand il mourut, il cherchait à

s'emparer de celles de Qteaux, des Prémontrés et d'autres chefs d'ordre : qu'en voulait il faire ?

La place de premier ministre valait à Dubois cent cinquante mille livres, et la surintendance des postes cent mille livres. Aujourd'hui de semblables places vaudraient, plus par les accessoires que par le traitement, six fois au moins cette somme. Mais Dubois recevait une pension de quarante mille liv. sterl. de l'Angleterre, c'est-à-dire, près d'un million de France. H entretenait une maison superbe et une table somptueuse^ dont il faisait très bien les honneurs, quoique sobre par lui-même. Son mobilier était prodigieux et d'un prix excessif; il passa à son frère aîné Dubois, qui de médecin de Brive était parvenu à la charge de secrétaire du cabinet. Le frère et le neveu firent élever au cardinal le mausolée que nous avons vu à l'église de Saint- Honoré, détruite pendant les folies de la révolution ; on y lisait les titres du défunt, et ensuite cette réflexion morale :

Quid autem ht iituU? nisi arcus cohratus et vapor ad modicum parens. Soîidiora et stàhiliora mortuoprecare.

Dubois avait été marié très jeune dans un village du Limousin avec une paysanne, insi qu'il a été dit plus haut. La misère les obligea de se séparer à l'amiable; ils convinrent que la femme, en changeant de lieu, gagnerait sa vie comme elle le pourrait, et que le mari irait tenter fortune à Paris. Dès que Dubois eut quelque aisance, il envoya à sa femme quelque argent; leur intérêt commun les engagea à garder le secret. L'abbé parvenu à l'épiscopat, craignit plus que jamais les révélations d'un engagement qui passait les libertés de l'église gallicane. Il fit sa confidence à M. de

Breteuil, intendant de Limoges, qui se chargea volontiers de le tirer de peine ; il partit pour Limoges, et se mit à faire des tournées, suivi de deux seuls valets. Il prit un jour si bien ses mesures, qu'il arriva pendant la nuit dans le vil* lage où s'était fait le mariage; il alla descendre chez le curé, et lui demanda amicalement l'hospitalité. Le curé fut transporté de joie de l'honneur que lui faisait monseigneur l'intendant. La ser\''ante et les valets apprêtèrent le souper, que M. de Breteuil ne manqua pas de trouver excellent; l'on renvoya au dessert les valets souper avec la servante. Resté tête à tête avec le curé, il lui dit par manière de conversation, qu'il ne doutait pas que les registres ne fussent en bon ordre. Le curé l'en assura, et pour l'en convaincre, les tira d'une armoire et les mit sur la table. L'intendant les parcourut négligemment; et quand il fut à l'année qu'il cherchait, il les referma avec indifférence, les jeta sur une chaise à côté de lui, et continua de s'entretenir gaiement avec son hôte, à qui il versait souvent à boire. A force de boire et de prolonger le souper, dans la nuit, le curé s'endormit. L'adroit Breteuil profita du moment, ouvrit le registre, en détacha habilement le feuillet où était inscrit le mariage de Dubois, le mit dans sa poche, se leva, donna quelques louis à la servante, la chargea de ses remerciements pour le curé et partit. Peu de temps après, le curé vint remercier l'intendant de l'honneur qu'il lui avait fait, et il ne s'aperçut pas dans ce qu'il lui dit qu'il eût le moindre soupçon de ce qui s'était passé.

Tout n'était pas fait; il y avait un contrat de mariage ; le tabellion qui l'avait passé était mort depuis plus de vingt ans. Breteuil parvint à découvrir le successeur, le fît venir, et lui laissa l'option d'une somme assez considérable ou d'un

cachot pour la remise ou le refus de la minute du contrat. Le notaire n'hésita pas sur le choix; ainsi le contrat et l'acte de célébration furent envoyés à Dubois, qui les anéantit.

Pour consommer l'aflFaire, Breteuil envoya chercher la femme, et lui parla sur le secret du mariage avec cette éloquence qui avait persuadé le notaire. Elle n'eut pas de peine à promettre pour l'avenir la discrétion qu'elle avait toujours eue. Âpres la mort de son mari, elle vint à Paris, où dans une vie opulente et obscure, elle lui a survécu prés de vingt-cinq ans. Elle voyait assez souvent son beau-frère; ils ont toujours été fort unis.

« Le cardinal Dubois avait de l'esprit ; mais il était inférieur à sa place, remarque Duclos; plus propre à l'intrigue qu'à l'administration, il suivait un objet avec activité, sans en embrasser tous les rapports. L'affaire qui l'intéressait dans le moment le rendait incapable d'attention pour tout le reste. Il n'avait ni cette étendue, ni cette flexibilité d'esprit nécessaires à un ministre chargé d'opérations différentes, et qui doivent souvent concourir ensemble. Voulant que rien ne lui échappât, et ne pouvant suffire à tout, on l'a vu quelquefois jeter au feu les lettres qu'il recevait pour se dispenser d'y répondre. Voilà ma correspondance faitCy disait-il alors. Ce qui nuisait le plus à son administration, c'était la défiance qu'il inspirait et l'opinion qu'on avait de son cœur. Il méprisait aussi ingénument la probité qu'il dédaignait l'hypocrisie, quoiqu'il fût plein de faussetés.

» Il ne rougit jamais de sa naissance, et ne choisit l'habit ecclésiastique que comme un moyen d'élévation. S'il se faisait rendre les honneurs de l'étiquette, une vanité puérile n'y avait aucune part; c'était persuasion que les honneurs dus aux places et aux dignités appartiennent égale-

ment, sans distinction de naissance, à tous ceux qui s'en emparent, et que c^est autant un devoir qu'un droit de les exiger. »

n avait le défaut d'être d'une violence et souvent d'une grossièreté insupportables ; il ne se contraignait pour personne. La princesse de Montauban-Lautrec l'ayant impatienté, ce qui n'était pas difficile, il l'envoya faire f... Elle alla s'en plaindre au régent, dont elle n'eut d'autre réponse, sinon que le cardinal était un peu vif, mais d'un bon conseil. Dubois n'en usa pas autrement avec le cardinal de Gêvres, homme grave et de mœurs sévères. Les réparations du régent étant de même espèce que les offenses du ministre, on s'accoutuma à regarder ses propos comme étant sans conséquence.

Un jour, la marquise de Conâans étant allée uniquement pour faire une visite au cardinal, dont elle n'était point connue, et l'ayant pris dans un moment d'humeur, à peine lui eut-elle dit : « Monseigneur... Oh! monseigneur, dit le cardinal en lui coupant la parole, cela ne se peut pas. — Mais, monseigneur. — Mais, mais, il n'y a point de mais, quand je vous dis que cela ne se peut pas. » La marquise voulut inutilement le dissuader qu'elle eût rien à lui demander. Le cardinal, sans lui donner le temps de s'expliquer, la prit par les épaules et la retourna pour la faire sortir. La marquise effirayée, le croyant dans un accès de folie, en quoi elle ne se trompait pas trop, s'enfuit en criant qu'il fallait l'enfermer.

Mais Dubois, comme tous les hommes puissants et insolents, avait des égards particuliers pour quelques individus privilégiés qui pouvaient impunément lui dire ce qu'ils voulaient. Un secrétaire du cardinal nommé Venier,

était de ce nombre. Auprès de Téminence, il lui disait sa façon de penser, et quelquefois faisait taire le cardinal quand il jurait et criait par trop.

Un jour Dubois travaillant avec Venier cherche un papier qu'il ne trouve pas. Le voilà *qui s'emporte, jure, crie qu'avec trente commis il n'est pas servi; qu'il en veut prendre cent, et qu'il ne le sera pas mieux. Venier le regarde tranquillement sans lui répondre, le laisse s'exhaler. Le flegme et le silence du secrétaire augmentent la fureur du cardinal, qui, le prenant par le bras, le secoue et lui crie : « Mais^ réponds-moi donc, cela n'est-il pas vrai ? — Monseigneur, dit Venier, prenez un seul commis de plus, que vous chargerez de jurer pour vous; vous aurez du temps de reste, et tout ira bien ». Dubois ne put s'empêcher de rire, et cessa son vacarme.

L'on ne connaît que des traits détachés du libertinage de Dubois. Il n'eut d'autre maîtresse connue que madame de Tencin, encore ne sait-on pas jusqu'à quel point elle a porté la réalité du rôle qu'elle a joué auprès de lui.

Ordinairement il allait chez les entremetteuses de Paris en partie de débauche ; il craignait l'influence et l'intrigue d'une femme en titre de maîtresse connue pour telle ; il était déjà âgé et très usé, lorsque madame de Tencin fui en faveur auprès de lui ; et sa mort, qui fut une suite de débauches de mauvais lieu, fait assez connaître quel genre de plaisirs il préférait.

Malgré les preuves d'intérêt que le régent lui donna pendant sa courte maladie, il fut bien aise de sa mort. On rapporte que le jour qu'on fit l'opération au cardinal, le lemps étant extrêmement chaud, et tournant à l'orage, il

ne pût s'empêcher de dire : « J'espère que ce temps-là fera partir mon drôle. »

Le régent avait beaucoup d'affection pour le marquis de Noce ; c'était le fils de M. de Fontenay, qui avait été son sous-gouverneur, et qui avait tâché de lui donner des leçons de vertu pendant que Dubois ne lui en donnait que de vice. Le prince respectait la mémoire^ du père; il se plaisait aux discours spirituels et caustiques du fils, qui tournait en ridicule les actions et la conduite du cardinal; c'en fut assez pour que celui-ci cherchât à le perdre; il le fit exiler, et le régent faible sacrifia à regret un homme qu'il estimait. Quelqu'un dit à Noce que cette disgrâce ne serait pas longue : « Qu'en savez-vous, dit le marquis ? — Je le sais, répondit l'autre, du régent même. — Eh ! qu'en sait-il lui-même, répliqua Noce, faisant entendre que le régent ne faisait plus rien de sa propre autorité.

Après la mort de Dubois, le régent écrivit au marquis de Noce : morte la bite, mort le venin; je t'attends ce soir à souper au Palais-RoyaL

Madame Charlotte de Bavière, mère du régent, rapporte qu'on fit contre Dubois, entre autres pièces qui peignaient la haine et le mépris pour cet homme, les vers suivants :

Je ne trouve pas étonnant

Que Ton fasse un ministre, Et même un prélat important,

D'un maquereau, d'un cuistre; Rien ne me surprend en cela :

Et ne sait-on pas comme De son cheval, Caligula

Fit un consul à Rome.

Dubois était si connu pour avoir servi de proxénète à

son maître, que lorsqu'il alla avec Le Blanc» ministre de la guerre, chez Cellamare, ambassadeur d'Espagne, pour y visiter ses papiers après la conspiration découverte, comme Le Blanc allait ouvrir une cassette que le comte de Cellamare n'était pas bien aise que l'on visitât, celui-ci dit au ministre : « Monsieur Le Blanc, cela n'est pas de votre ressort, ce sont des lettres de femmes; laissez cela à l'abbé, qui toute sa vie a été maquereau. » L'abbé sourit, et feignit d'entendre plaisanterie : c'est qu'au fait il était bien aise qu'il n'y eût que lui seul qui connût les personnes compromises dans ces papiers.

CETTE fille célèbre sous la régence, par la part qu'elle eut à la découverte de la conspiration du prince de Cellamare, était une courtisane d'un assez bas étage, dont le métier était de procurer des filles aux jeunes gens qui s'adressaient à elle pour cela.

Un des secrétaires de ce prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagne, eut un rendez-vous chez elle pour cet objet; il s'appelait Porto-Carrero; il y vint fort tard, et s'excusa sur ce qu'il avait été occupé à des expéditions de lettres dont on chargeait certaines personnes qui partaient pour l'Espagne. La Fillon qui connaissait l'abbé Dubois pour lui avoir fourni des filles, et qui lui en fournissait

NOTICE SUR LA FILLON 8l

encore quelquefois, soupçonnant quelque chose, laissa l'abbé et sa maîtresse s'ébattre, et alla sur-le-champ en rendre compte à son éminence; car en sa double qualité de fille et d'espion, elle avait ses entrées chez le cardinal. Aussitôt on expédie un courrier qui arrête les voyageurs à Poitiers, et se saisit de leurs papiers où se trouva le plan de cette conspiration, couleur de rose, en comparaison des conspirations que nous avons vues depuis, et dont les courtisanes ne se mêlaient pas.

La Fillon joua quelque temps un rôle secret et eut de l'importance. Cependant le régent fut obligé dans la suite d'avoir l'air delà sacrifier, elle disparut; elle eut ordre de passer pour morte, on lui donna douze mille livres de rente et trente mille francs d'argent. Elle épousa un comte et devint dame de qualité; elle vécut décemment avec son mari dans une ville d'Auvergne; elle y fut reconnue quelques années après par des personnes qui l'avaient vue à Paris; elle y mourut en 1727.

Elle était fille d'un porteur de chaise, honnête honmie; dès l'âge de quatorze ou quinze ans elle devint grosse chez une blanchisseuse où son père l'avait mise : il l'en retira, la fit mettre à l'hôpital pour faire ses couches, et voulut la marier ensuite à un porteur d'eau dont elle ne voulut point.

Elle débaucha un clerc de procureur, de bonne famille de Bretagne, et s'en alla avec lui à Rennes où ils vécurent quelque temps ensemble. Ce jeune homme l'abandonna pour ne pas déplaire à sa famille; elle s'amouracha d'un commis à qui elle persuada de quitter sa femme et ses enfanta pour venir avec elle à Paris, où elle lui promit de lui faire faire fortune par le moyen de ses amis. Ils pas-

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sèrent pour mari et femme tant sur la route qu'à Paris. Les fonds leur manquèrent, et la Fillon commença à produire des filles au public, qu'elle allait débaucher dans les boutiques du Palais.

M. d'Ârgenson, lieutenant de police, ne fut pas longtemps sans en être informé. Il l'envoya chercher, et comme il lui trouva une sorte d'esprit, et de la fermeté, il lui accorda sa protection, et elle devint son espion. Elle lui fit donner un emploi à son commis avec qui elle se brouilla, et se maria avec le suisse de l'hôtel Mazarin, qui était un des plus beaux hommes qu'on pût voir.

Les domestiques de l'hôtel lui reprochèrent si souvent la conduite de sa femme, que, pour la corriger, il employa les menaces et les coups. Elle eut recours à M. le duc d'Orléans qui l'appelait sa bonne amie, et qui allait souvent souper chez elle. Ce prince fit dire au suisse de laisser sa femme en repos, et d'être content de l'argent qu'elle lui donnait. Le suisse, malgré cet ordre, continua ses mauvais traitements, et elle n'en fut quitte que par sa mort.

Saint-Laurent, valet de chambre de M. Albergotti, fort et vigoureux, succéda au suisse sous le nom de mari, quoique en eflFet il ne l'eût pas épousée. Us vécurent quelque temps ensemble en bonne intelligence ; il se dégoûta bientôt d'elle, elle ne se dégoûta point de lui; il lui mangea plus de deux cent mille francs ; comme elle le voyait peu, elle lui produisait des filles pour le retenir. Il mourut enfin de débauches.

Un allemand, cocher de M. le comte de Saxe, prit la place de Saint-Laurent, et la força de se marier avec lui. On refusa à Saint-Roch de publier leurs bans sur sa' réquisition, et il fallut un ordre de l'archevêque.

Lç cocher, dès qu'il fut marié, prit le ton de maître, obligea sa femme de quitter son commerce. Elle était sur l'âge, et elle avait perdu ses protections par la mort de M. d'Argenson, du cardinal Dubois, et du duc d'Orléans; elle fut obligée de quitter sa boutique, elle en remit le fonds à sa cousine Prévost, qu'elle fit venir loger dans son voisinage, et à qui elle fournissait des chalands.

Elle était si outrée de ce que son mari l'empêchait de gagner de l'argent, tandis qu'il en dépensait de tous côtés, qu'elle imagina de le faire engager par un officier de ses amis : il partit pour le régiment, et elle lui envoyait de temps en temps de l'argent pour l'apaiser.

Elle reprit son commerce qui n'allait plus si bien qu'auparavant, parce que, disait-elle, toutes les honnêtes femmes s'en mêlaient.

Elle vivait pendant ce temps avec un homme qui avait été chassé de la gendarmerie, et qui a achevé de la ruiner.

Elle n'a jamais été belle ; elle avait peu d'esprit, mais était efiirontée ; elle disait les ordures les plus grossières, et ne pouvait même guères parler d'une autre manière. Elle disait que le cardinal Dubois lui devait sa fortune, et dans tous les temps elle a eu ses entrées libres chez lui; elle a exercé son métier publiquement dans Paris du temps du feu roi (Louis XIV), quoiqu'il fût devenu fort dévot. Pour un louis on soupait chez elle, et ensuite on avait un Ut garni. Tout ce qu'il y avait de meilleur y allait ; elle était bien logée, bien meublée, quantité de vaisselle d'argent, et faisait très bonne chère à ceux qui y venaient, et toutes les filles qu'elle produisait étaient saines.

En 17 10, le sieur Fillon, président de l'élection d'Alençon, vint à Paris pour entrer dans les sous-fermes : il y

établit une bonne maison. Comme il ne s'était point encore défait de sa charge, on l'appelait le président Fillon, et sa femme qui était jeune et aimable, la présidente Fillon. La présidente Baillet, femme extraordinaire, et qui ne voulait voir que des femmes de président, n'eut pas plutôt appris que celle d'Alençon était à Paris, qu'elle voulut lui aller rendre sa visite ; elle chargea son cocher de savoir sa demeure, et ceux à qui elle s'adressa lui ayant donné l'adresse de la Fillon, trompés par le nom, la présidente y alla, elle y fut reçue comme une femme qui venait chercher pratique. La surprise de cette présidente fut extrême, elle n'était point accoutumée aux discours qu'on lui tenait; elle sortit en colère, quoique la Fillon l'assurât qu'elle ne devait point se fâcher; et qu'il venait bien d'autres présidentes qu'elle dans sa maison. Cette -aventure fit du bruit dans Paris, et fut sue de M. le duc d'Orléans qui la raconta à qui voulut l'entendre, et qui dit à la Fillon qu'il ne la connaîtrait plus que sous le nom de la présidente, nom qu'elle adopta volontiers, et sous lequel elle a été connue à Paris et dans les pays étrangers.

Plusieurs femmes de présidents, entre autres la présidente Rabouin, allèrent porter leurs plaintes à M. d'Argenson, qui leur répondit : Mesdames, ne troublez point cette présidente dans ses fonctions, elle ne vous troublera point dans les vôtres.

En 17 16, quelques oflSiciers revenant de l'armée, firent partie à l'Opéra d'aller le lendemain souper chez la présidente Fillon qu'ils ne connaissaient que de nom, quoiqu'il y en eût un parmi t\x% qui se disait de ses amis. Ce der^ nier s'informa de sa demeure ; on lui donna celle de la présidente d'Alençon. Ils y allèrent. Un portier à la

porte, et grand nombre de domestiques leur persuadèrent qu'elle avait fait une grande fortune : ils en usèrent sans cérémonie, et n'attendirent pas qu'on les annonçât. Ils entrèrent, et traversant plusieurs appartements pour parvenir dans un cabinet où était la maîtresse à sa toilette, ils débutèrent par l'embrasser; elle fut surprise de leur accueil, autant que la présidente Baillet l'avait été de celui de la Fillon; elle sonna, et ne cessa point que ses gens et son mari ne fussent arrivés. L'affaire se débrouilla, et le mari leur enseigna la demeure de celle qu'ils cherchaient.

Cette aventure obligea le président Fillon à changer au plutôt de nom et de quartier. Il prit le nom de Villemure, sous lequel il est devenu fermier-général. (1742.)

La Fillon, pendant le dernier jubilé, Comme une bonne mère abbesse, Ayant chez elle rassemblé Les plus dignes sujets, soit novice ou professe, Je veux, leur dit-elle, et j'entends Que chacune de vous s'empresse D'aller au plutôt à confesse,

Et fasse comme il faut son devoir en ce temps ; Sinon j'interdis l'exercice

A toute sœur converse, ou professe ou novice ;

Car je ne prétends plus recevoir une sœur

San$ le certificat signé d'un confesseur.

Vous êtes, grâce au ciel, courtisanes chrétiennes. Non pas de profanes payennes :

Marquez donc votre zèle ; et dans ce temps réglée

Que chacune de vous gagne son jubilé«

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